Cours familier de Littérature - Volume 15
Part 4
Il serait temps d'en finir, ou bien de changer résolument l'histoire, et d'écrire, à l'exemple du père Loriquet ou des libéraux de 1815: Waterloo, grande victoire gagnée par Napoléon sur les Anglais et sur les Prussiens dans les plaines de Belgique.
Cela serait plus simple, et tout aussi vrai que ces hymnes au génie fatigué de Napoléon; et, comme l'histoire n'est souvent qu'une vérité convenue, cela finirait tout, et tout serait dit!
XXVII.
Quant à nous, nous persistons à croire que 1815 fut le désastre immérité d'une armée vaillante et sublime, que Napoléon commanda mal ce jour-là des manoeuvres tardives, et abandonna au hasard du reste de la journée sa fortune, c'est-à-dire la moitié du génie d'un conquérant.
Nous laissons M. Hugo, M. Thiers, M. Quinet, M. Charras, mâcher et remâcher cette journée, revanche des vaincus au jeu des batailles, et nous disons: Il est plus beau d'accepter une défaite et de s'en relever, que de se révolter sans cesse contre la triste vérité, surtout devant sa capitale conquise, son empereur à Sainte-Hélène, son pays rançonné, et de soutenir au monde qu'on a marché de victoire en victoire, de Madrid à Toulon, de Moscou au Rhin, de Leipsik à Mayence, de Waterloo à Paris, à la suite d'un homme infaillible qui n'a pas fait un faux pas dans sa vie. La franchise a sa noblesse, et l'histoire a ses leçons.
LAMARTINE.
(_La suite au mois prochain._)
LXXXVIe ENTRETIEN.
CONSIDÉRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,
OU
LE DANGER DU GÉNIE.
Les Misérables, par Victor Hugo.
QUATRIÈME PARTIE.
I.
Revenons à Jean Valjean.
Il avait caché vite dans la forêt de Montfermeil les 700,000 francs déposés chez M. Laffitte; puis il était revenu se laisser arrêter par l'agent de police Javert, et _condamner à mort_.
À mort! entendez-vous bien? D'abord à cinq ans pour un morceau de pain, condamnation impossible, pour un morceau de pain origine de tout, volé à bonne intention chez le boulanger de son village; ensuite à mort après dix-neuf ans de sa peine accomplie!
Quelle société! et combien il est aisé à l'auteur d'avoir raison contre elle!
Heureusement, le roi commue la peine sanglante contre une condamnation à perpétuité au bagne. Jean Valjean ne veut pas s'y soustraire, apparemment, sans accumuler l'indignation du peuple contre une telle justice.
Quoi qu'il en soit, il s'évade encore en accomplissant un acte de sauvetage sur un vaisseau de guerre; puis, se laissant en apparence tomber à la mer et nageant entre deux eaux, il disparaît de nouveau.
On le croit noyé! pas du tout; il n'est que déguisé, et reparaît, pour tenir parole à Fantine, à l'auberge des Thénardier, à Montfermeil.
Il commence par aller visiter son trésor enfoui sous l'arbre, et par lui emprunter un bon viatique, jusqu'au moment de lui faire une visite définitive.
En revenant, il trouve la pauvre petite Cosette, fille de Fantine, que l'hôtesse impitoyable, la Thénardier, a envoyée chercher de l'eau dans un seau plus grand qu'elle, à la fontaine du bois, dans la nuit. La pauvre petite enfant plie et succombe. Valjean se montre à propos, porte le seau de l'enfant, et rentre à l'auberge des Thénardier. C'est un chef-d'oeuvre de compassion enfantine.
Il contemple Cosette; la description de l'enfant souffreteuse et grelottante est d'une vérité et d'une sensibilité qui n'appartiennent qu'au grand poëte des petits enfants, Victor Hugo. C'est là sa note de prédilection; poëte toujours, père avant tout, c'est sa nature. Valjean contemple avec une pitié équivoque les tortures de celle-là, Cendrillon battue en cet infâme foyer, à côté des caresses des deux enfants chéris de l'hôtesse.
Il risque plusieurs fois de se trahir en montrant plus de richesses qu'il ne convient à une redingote râpée comme la sienne. N'importe, il achète la petite, quinze cents francs, des mains de ses hôtes; s'enfuit vers Paris avec l'enfant, et va se cacher dans une maison réprouvée, dans les terrains vagues d'un faubourg, près du marché aux chevaux. Il s'y attache de plus en plus à cette pauvre enfant. Une vieille femme, façonnée à toute servitude, faisait le ménage et allumait le feu. Cosette se développait de corps et d'âme, sous les yeux de ce père inconnu, mais aussi tendre qu'une femme. Victor Hugo lui prête sa tendresse pour les enfants.
Ici le romanesque du roman commence. Ce romanesque, qui sort des événements arbitrairement inventés pour les besoins du drame, est la partie faible du roman. Toutes les fois que l'auteur a besoin d'un personnage, il l'appelle du fond du néant, comme dans les contes de fées ou comme dans les contes de Voltaire, et le personnage obéit contre toute vraisemblance au signe de l'écrivain.
Ces fantasmagories s'animent, disparaissent, reparaissent, comme si le monde n'était peuplé que des sept à huit comparses de Valjean. Cela détruirait l'intérêt comme cela détruit la vraisemblance, si l'admirable don de peindre du poëte ne ressaisissait pas à l'instant son lecteur par l'admiration et l'enthousiasme, et ne lui faisait en quelques pages oublier le chemin pour le but.
II.
Les poursuites patientes, constantes, consciencieuses de l'honnête agent de police Javert ne discontinuaient pas. Valjean y échappe avec sa pupille par des prodiges d'adresse et de force musculaire, dignes d'un forçat de M. d'Arlincourt. Je demande pardon du rapprochement. Du ridicule au sublime il n'y a qu'un pas, dit Napoléon; Victor Hugo ne le franchit jamais, mais dans cette partie du drame il le côtoie sans cesse.
Glissons vite ici. Valjean, près d'être atteint, franchit de hautes murailles avec Cosette attachée par une corde, et tombe dans le jardin d'un couvent de femmes. Un vieux jardinier qui le rencontre, un de ses amis, le cache avec Cosette dans sa hutte; puis Valjean invente une histoire pour faire recevoir et élever Cosette par ces nonnes; puis il se fait sortir du couvent dans une bière pour tromper la police, enfin enterrer sur la foi d'un ivrogne chargé de le réveiller.
Tout cela s'exécute à souhait, comme des tours de funambule chez Franconi. Mais cela n'est pas digne du talent si élevé de l'auteur. Contes et veillées pour amuser le peuple. Vient ensuite une dissertation savante, avec dates et notes, sur la nature, l'origine d'un couvent de filles, dissertation tantôt édifiante, tantôt burlesque, intitulée Picpus.
Cet étalage de science sur des riens ressemble trop au verbiage des faiseurs de tours de gobelets cherchant à distraire le public pendant qu'ils préparent l'escamotage. Ce récit de couvent ne contient guère moins d'un demi-volume.
III.
Pendant ce temps, Cosette enfermée grandit et embellit à l'ombre du couvent, et Valjean jardine avec son ami.
Il sort enfin de cet asile quand Cosette a fini son éducation, et il déterre une maison isolée de la rue de Babylone, au fond d'un jardin. Il prend une gouvernante pour Cosette; il va tous les jours, à la même heure, sous un costume de militaire retiré, se promener ou s'asseoir dans la même allée du Luxembourg, comme s'il eût cherché à se faire remarquer.
On ne fait pas attention au bonhomme; mais un étudiant, nommé Marius, et qui n'est, dit-on, que M. Victor Hugo adolescent lui-même, ne voit pas briller impunément ce diamant de fille dans ce désert. Les deux enfants se voient, se perdent, se retrouvent, s'éprennent de la plus candide et de la plus pure inclination muette l'un pour l'autre. On voit germer le vrai roman de _Daphnis et Chloé_ qui se rencontrent sur le boulevard des Invalides, à Paris. Que s'ensuivra-t-il? Nous allons voir.
Mais, en attendant encore, l'auteur fait une digression politique de quelques centaines de pages, très-éloquentes, mais très-oiseuses, sur la révolution de 1830, sur Louis-Philippe d'Orléans, roi de rechange, sur la Fayette qui voudrait aller plus loin, mais qui n'ose pas, sur les jeunes étudiants, enfants de Béranger, qui voudraient chanter la _Marseillaise_, mais à qui Casimir Delavigne a mis dans la bouche la _Parisienne_.
Puis un très-bel éloge du roi, qui a le mérite au moins de ne pas illégitimer Louis-Philippe. M. Victor Hugo, qui a reçu de lui la pairie, veut payer noblement à sa mémoire le prix de sa reconnaissance. Cela est bien. «En résumé, dit-il, mêlant en lui à une vraie faculté créatrice de civilisation on ne sait quel esprit de procédure et de chicane, fondateur et procureur d'une dynastie, quelque chose de Charlemagne et quelque chose d'un avoué.»
Nous l'avons connu aussi; nous l'avons beaucoup estimé, peu aimé; nous ne lui devons rien; nous pourrions le peindre impartialement, la justice ne manquerait pas au portrait. Mais nous avons été témoin de sa chute, chute qui fut à la fois sa faute et celle de son parlement. On pourrait nous supposer la joie maligne de la république surgissant contre un trône écroulé. Cela serait faux, quoique vraisemblable; nous avions prévu son écroulement, mais avec plus d'effroi que de désir. La base était mauvaise, un jour pouvait saper ce qu'un jour avait fondé; ce jour était venu, nous ne l'avons point hâté.
Quand nous avons prononcé le premier le mot _république_, il n'y avait plus un roi sur le trône aux Tuileries. La république, seule, était assez forte pour imprimer à la révolution cette halte après la victoire, qu'on appelle sang-froid, modération, droit de tous. Les révolutions qui n'ont pas de halte s'appellent anarchie, anarchie spoliatrice et sanguinaire. Plutôt cent rois! plutôt cent républiques!
La première nécessité de l'homme en société, c'est l'ordre conservé ou rétabli; l'idéal ne vient qu'après. Chez Victor Hugo, l'idéal marche avant tout; voilà pourquoi nous sommes, en politique, moins hardi et moins poète que lui.
IV.
Il y a là de belles pages admirablement formulées sur le socialisme chaos et sur le socialisme organisé; qu'on nous permette de les citer.
«Tous les problèmes que les socialistes se proposent peuvent être ramenés à deux problèmes principaux:
«Premier problème:
«Produire la richesse.
«Deuxième problème:
«La répartir.
«Le premier problème contient la question du travail;
«Le deuxième contient la question du salaire.
«Dans le premier problème il s'agit de l'emploi des forces;
«Dans le second, de la distribution des jouissances.
«Du bon emploi des forces résulte la puissance publique;
«De la bonne distribution des jouissances résulte le bonheur individuel.
«Par bonne distribution, il faut entendre non distribution égale, mais distribution équitable. La première égalité, c'est l'équité.
«De ces deux choses combinées, puissance publique au dehors, bonheur individuel au dedans, résulte la prospérité sociale.
«Prospérité sociale, cela veut dire l'homme heureux, le citoyen libre, la nation grande.
V.
«L'Angleterre résout le premier de ces deux problèmes. Elle crée admirablement la richesse; elle la répartit mal. Cette solution qui n'est complète que d'un côté la mène fatalement à ces deux extrêmes: opulence monstrueuse, misère monstrueuse. Toutes les jouissances à quelques-uns, toutes les privations aux autres, c'est-à-dire au peuple; le privilége, l'exception, le monopole, la féodalité, naissant du travail même. Situation fausse et dangereuse qui assoit la puissance publique sur la misère privée, qui enracine la grandeur de l'État dans les souffrances de l'individu. Grandeur mal composée où se combinent tous les éléments matériels et dans laquelle n'entre aucun élément moral.
«Le communisme et la loi agraire croient résoudre le deuxième problème. Ils se trompent. Leur répartition tue la production. Le partage égal abolit l'émulation et par conséquent le travail. C'est une répartition faite par le boucher, qui tue ce qu'il partage. Il est donc impossible de s'arrêter à ces prétendues solutions. Tuer la richesse, ce n'est pas la répartir.
«Les deux problèmes veulent être résolus ensemble pour être bien résolus. Les deux solutions veulent être combinées et n'en faire qu'une.
«Ne résolvez que le premier des deux problèmes, vous serez Venise, vous serez l'Angleterre. Vous aurez comme Venise une puissance artificielle, ou comme l'Angleterre une puissance matérielle; vous serez le mauvais riche. Vous périrez par une voie de fait, comme est morte Venise, ou par une banqueroute, comme tombera l'Angleterre. Et le monde vous laissera mourir et tomber, parce que le monde laisse tomber et mourir tout ce qui n'est que l'égoïsme, tout ce qui ne représente pas pour le genre humain une vertu ou une idée.
«Il est bien entendu ici que par ces mots, Venise, l'Angleterre, nous désignons non des peuples, mais des constructions sociales; les oligarchies superposées aux nations, et non les nations elles-mêmes. Les nations ont toujours notre respect et notre sympathie. Venise, peuple, renaîtra. L'Angleterre, aristocratie, tombera; mais l'Angleterre, nation, est immortelle. Cela dit, nous poursuivons.
VI.
«Résolvez les deux problèmes, encouragez le riche et protégez le pauvre, supprimez la misère, mettez un terme à l'exploitation injuste du faible par le fort, mettez un frein à la jalousie inique de celui qui est en route contre celui qui est arrivé, ajustez mathématiquement et fraternellement le salaire au travail, mêlez l'enseignement gratuit et obligatoire à la croissance de l'enfance et faites de la science la base de la virilité, développez les intelligences tout en occupant les bras, soyez à la fois un peuple puissant et une famille d'hommes heureux, démocratisez la propriété, non en l'abolissant, mais en l'universalisant, de façon que tout citoyen sans exception soit propriétaire, chose plus facile qu'on ne croit; en deux mots, sachez produire la richesse et sachez la répartir, et vous aurez tout ensemble la grandeur matérielle et la grandeur morale; et vous serez dignes de vous appeler la France.
«Voilà, en dehors et au-dessus de quelques sectes qui s'égaraient, ce que disait le socialisme; voilà ce qu'il cherchait dans les faits, voilà ce qu'il cherchait dans les esprits.»
VII.
Jusque-là tout est bien, et plus loin c'est l'hymne de l'idéal, c'est-à-dire un chaos qui recommence! Voyez ce que devient le roi coupable du trône de 1830 sous le pinceau même de son panégyriste; ce Trajan de la bourgeoisie est présenté en tyran à l'idéal de la jeunesse française.
«De ténébreux amoncellements couvraient l'horizon. Une ombre étrange, gagnant de proche en proche, s'étendait peu à peu sur les hommes, sur les choses, sur les idées; ombre qui venait des colères et des systèmes. Tout ce qui avait été hâtivement étouffé remuait et fermentait. Parfois la conscience de l'honnête homme reprenait sa respiration, tant il y avait de malaise dans cet air où les sophismes se mêlaient aux vérités. Les esprits tremblaient dans l'anxiété sociale comme les feuilles à l'approche de l'orage. La tension électrique était telle qu'à de certains instants le premier venu, un inconnu, éclairait. Puis l'obscurité crépusculaire retombait. Par intervalles, de profonds et sourds grondements pouvaient faire juger de la quantité de foudre qu'il y avait dans la nuée.
«Vingt mois à peine s'étaient écoulés depuis la révolution de juillet, l'année 1832 s'était ouverte avec un aspect d'imminence et de menace. La détresse du peuple, les travailleurs sans pain, le dernier des Condés disparu dans les ténèbres, Bruxelles chassant les Nassau comme Paris les Bourbons, la Belgique s'offrant à un prince français et donnée à un prince anglais, la haine russe de Nicolas, derrière nous deux démons du midi, Ferdinand en Espagne, Miguel en Portugal, la terre tremblant en Italie, Metternich étendant la main sur Bologne, la France brusquant l'Autriche à Ancône, au nord on ne sait quel sinistre bruit de marteau reclouant la Pologne dans son cercueil, dans toute l'Europe des regards irrités guettant la France; l'Angleterre, alliée suspecte, prête à pousser ce qui pencherait et à se jeter sur ce qui tomberait; la pairie s'abritant derrière Beccaria pour refuser quatre têtes à la loi, les fleurs de lis raturées sur la voiture du roi, la croix arrachée de Notre-Dame, la Fayette amoindri, Laffitte ruiné, Benjamin Constant mort dans l'indigence, Casimir Périer mort dans l'épuisement du pouvoir; la maladie politique et la maladie sociale se déclarant à la fois dans les deux capitales du royaume, l'une la ville de la pensée, l'autre la ville du travail; à Paris la guerre civile, à Lyon la guerre servile; dans les deux cités la même lueur de fournaise; une pourpre de cratère au front du peuple; le midi fanatisé, l'ouest troublé, la duchesse de Berry dans la Vendée, les complots, les conspirations, les soulèvements, le choléra, ajoutaient à la sombre rumeur des idées le sombre tumulte des événements.»
VIII.
Tout cela mène à ce que l'auteur nomme l'Épopée de la rue Saint-Denis, c'est-à-dire aux barricades. Ces jeunes rêveurs sont ses héros: quels héros, grand Dieu! ni idée arrêtée, ni moyens praticables, ni but avoué et avouable, ni gouvernement à fonder! Une fantaisie héroïque d'étudiants désoeuvrés qui embauchent des vagabonds pour faire des cadavres dans la rue. Des enfants qui s'amusent avec des fusils pour jouets, et qui s'offrent eux-mêmes pour victimes, victimes ennuyées de vin, au Teutatès de l'idéal!
On complote à table, une fille à gauche, un espion à droite, le verre à la main. Voilà.
IX.
Le beau et doux Marius, qui a perdu son idéal à lui, l'idéal de son coeur, Cosette, depuis quelques jours, parce que le jaloux tuteur Valjean l'a enfouie dans la maison de la rue Plumet, et qui conspire aussi sans savoir pourquoi, parce que _le temps lui dure_, comme dit la romance; le beau Marius rencontre la petite Éponine, une des deux filles des Thénardier, tombée de l'opprobre dans la misère, mais qui le guette, le suit et l'aime à son insu.
«Il leva les yeux, et reconnut cette malheureuse enfant qui était venue un matin chez lui, l'aînée des filles Thénardier, Éponine; il savait maintenant comment elle se nommait. Chose étrange, elle était appauvrie et embellie, deux pas qu'il ne semblait point qu'elle pût faire. Elle avait accompli un double progrès, vers la lumière et vers la détresse. Elle était pieds nus et en haillons comme le jour où elle était entrée si résolument dans sa chambre; seulement ses haillons avaient deux mois de plus; les trous étaient plus larges, les guenilles plus sordides. C'était cette même voix enrouée, ce même front terni et ridé par le hâle, ce même regard libre, égaré et vacillant. Elle avait de plus qu'autrefois dans la physionomie ce je ne sais quoi d'effrayé et de lamentable que la prison traversée ajoute à la misère.
«Elle avait des brins de paille et de foin dans les cheveux, non comme Ophélia pour être devenue folle à la contagion de la folie d'Hamlet, mais parce qu'elle avait couché dans quelque grenier d'écurie.
«Et avec tout cela elle était belle. Quel astre vous êtes, ô jeunesse!»
Que vous êtes heureux en rencontre, ô Hugo! À votre place, j'adorerais le hasard: il vous sert bien! Qui donc attendait là cette petite vagabonde, cette écrevisse de ruisseau?
Elle découvre à Marius, pour lui faire plaisir et mériter quelque chose de lui en le servant contre elle-même (charmante et délicate inconséquence du coeur), elle lui découvre la maison cachée de la rue Plumet qu'habite Cosette.
Arrivée là, Éponine, qui s'attend à un baiser, s'arrête. Marius fouille dans sa poche. Il ne possédait au monde que ses cinq francs: il les prend et les met dans la main d'Éponine.
Elle ouvre les doigts et laisse tomber la pièce à terre, et, le regardant d'un air sombre:
«Je ne veux pas de votre argent!» dit-elle.
J'ai oublié un refus pareil en écrivant un jour _Graziella_. Ce n'est pas de l'art, c'est de la nature; mais choisir ce trait est d'un suprême artiste.
X.
Ici, hélas! trop tard, commence pour moi le vrai poëme de cette oeuvre, poëme souvent éloquent, souvent paradoxal, mais qui devient innocemment passionné et descriptif à la fin de ce quatrième volume. Nous ne connaissons rien de plus parfait et de plus réel dans aucune langue ancienne ou moderne. Il semble que les années de solitude ont apporté au poëte, dans son île, la seule note qui manquait à ses concerts avant cette heure, la note paisible, amoureuse, sympathique, celle qui fait rendre au coeur humain les vibrations les plus intimes, celle de Charlotte sous la main de Goethe, celle de Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, celle de René dans Chateaubriand. Mais Goethe a exagéré la note; Chateaubriand y mêle trop de lamentations mélancoliques; Bernardin de Saint-Pierre, quoique parfait et modeste, a été obligé d'aller chercher la source des larmes dans les îles de l'océan Indien, et d'emprunter leur émotion aux plus grandes tragédies de la nature: les tonnerres, les tempêtes, les naufrages, agents de ce drame qui n'avait eu jusqu'à lui aucun modèle dans l'antiquité. Victor Hugo, au contraire, n'a eu besoin que de son âme, d'ouvrir les yeux autour de lui, au milieu de nous, de décrire une maison déserte et un jardinet inculte dans un de nos faubourgs les plus reculés, et d'y placer deux êtres qui se sont entrevus, deux innocents, deux sauvages de la grande ville, Cosette et Marius; et, avec ces simples personnages, il a fait, en racontant leurs entrevues et leurs entretiens, le plus ravissant tableau d'amour qu'il ait jamais écrit.
Ici, il faudrait tout citer, ou plutôt tout lire. Relisez seulement la description du jardin au clair de la lune.
XI.
LA MAISON À SECRET.
«Vers le milieu du siècle dernier, un président à mortier au parlement de Paris, ayant une maîtresse et s'en cachant, car à cette époque les grands seigneurs montraient leurs maîtresses et les bourgeois les cachaient, fit construire «une petite maison» faubourg Saint-Germain, dans la rue déserte de Blomet, qu'on nomme aujourd'hui rue Plumet, non loin de l'endroit qu'on appelait alors le _Combat des Animaux_.
«Cette maison se composait d'un pavillon à un seul étage; deux salles au rez-de-chaussée, deux chambres au premier, en bas une cuisine, en haut un boudoir, sous le toit un grenier, le tout précédé d'un jardin avec large grille donnant sur la rue. Ce jardin avait environ un arpent. C'était là tout ce que les passants pouvaient entrevoir; mais en arrière du pavillon il y avait une cour étroite et au fond de la cour un logis bas de deux pièces sur caves, espèce d'en-cas destiné à dissimuler au besoin un enfant et une nourrice. Ce logis communiquait, par derrière, par une porte masquée et ouvrant à secret, avec un long couloir étroit, pavé, sinueux, à ciel ouvert, bordé de deux hautes murailles, lequel, caché avec un art prodigieux et comme perdu entre les clôtures des jardins et les cultures dont il suivait tous les angles et tous les détours, allait aboutir à une autre porte également à secret, qui s'ouvrait à un demi-quart de lieue de là, presque dans un autre quartier, à l'extrémité solitaire de la rue de Babylone.
«M. le président s'introduisait par là, si bien que ceux-là même qui l'eussent épié et suivi et qui eussent observé que M. le président se rendait tous les jours mystérieusement quelque part, n'eussent pu se douter qu'aller rue de Babylone, c'était aller rue Blomet. Grâce à d'habiles achats de terrains, l'ingénieux magistrat avait pu faire faire ce travail de voirie secrète chez lui, sur sa propre terre, et par conséquent sans contrôle. Plus tard il avait revendu par petites parcelles pour jardins et cultures les lots de terre riverains du corridor, et les propriétaires de ces lots de terre croyaient des deux côtés avoir devant les yeux un mur mitoyen, et ne soupçonnaient pas même l'existence de ce long ruban de pavé serpentant entre deux murailles parmi leurs plates-bandes et leurs vergers. Les oiseaux seuls voyaient cette curiosité. Il est probable que les fauvettes et les mésanges du siècle dernier avaient fort jasé sur le compte de M. le président.