Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 3

Chapter 33,895 wordsPublic domain

Un écrivain digne d'être le secrétaire de la conscience pouvait seul l'inventer et l'écrire. C'est véritablement l'héroïsme de la vertu, le martyre nécessaire, mais mortel, de tout ce qui est humain dans l'homme, contre tout ce qui est divin, la _vérité_, aux dépens de la vie.

La _question_ sacrée donnée à l'homme par lui-même, l'aveu coûte que coûte arraché à la nature humaine par l'homme lui-même, le triomphe de la confession devant Dieu, avec la pénitence devant les hommes!

C'est sublime!

Mais comment ce chef-d'oeuvre de vertu humaine est-il réservé à un aussi vil scélérat que ce Valjean? Où aurait-il pris cette lumière intérieure parfaite, cette justesse infaillible, cette délicatesse de sainteté qui surgissent tout à coup en lui, comme la fleur surgit du fumier, pour se foudroyer lui-même, s'offrir en holocauste pour un misérable flétri d'avance, et pour s'écrier de sang-froid devant le jury, et devant Dieu, et devant ses concitoyens, dont la considération se change en exécration: C'est moi qui suis le forçat! ce forçat hautain, ce forçat récidiviste! Relâchez cet homme et enchaînez-moi. Suicide de son honneur, M. Madeleine a fait plus difficile et plus beau que le suicide de Brutus!

Mais il faut lire cette scène, écrite comme elle est pensée, dans le roman, ici trois fois vertueux, de Victor Hugo. Encore une fois, lisez.

Valjean se hâte vers la peine comme un autre se hâte pour fuir l'échafaud: il arrive au moment où l'infortuné Champmathieu est convaincu par son idiotisme d'être Jean Valjean.

Il hésite à entrer dans le prétoire, il regarde le loquet et la porte derrière laquelle est son éternelle infamie; il recule, près de faiblir.

Qu'est-ce qui m'y oblige? se dit-il, mot sublime de caractère, répondu dans sa conscience par un mot plus sublime encore: DIEU! il entre, il est accueilli par les égards et le respect du président, des jurés, de l'auditoire.

XVIII.

Lisez, lisez toutes ces pages, et surtout celles de son voyage pour arriver à temps: chemin de croix des justes! Mais, encore une fois, pourquoi cette sainteté dans ce scélérat de nature et dans ce sournois de vertu, ce Jean Valjean?

Est-ce que vous ne pouviez pas réserver à un homme éclairé d'en haut et franchement vertueux ce rôle impossible dans un bandit, qui ne sait pas même le nom de conscience; qui ne fait que ruminer, assassiner, voler, parader, gagner de l'argent et afficher l'hypocrisie de la probité utile? Est-ce qu'un paradoxe de plus était indispensable pour donner l'apparence du sophisme à la vertu même?

Comme cela eût été plus beau, si cela pouvait être plus vrai! Mais l'incrédulité poursuit le lecteur comme un remords, même en admirant!

Et cependant lisez, encore une fois lisez! C'est un chapitre de la mort de Socrate, quelque chose d'héroïque.

XIX.

«C'était lui, en effet. La lampe du greffier éclairait son visage. Il tenait son chapeau à la main, il n'y avait aucun désordre dans ses vêtements, sa redingote était boutonnée avec soin. Il était très-pâle, et il tremblait légèrement. Ses cheveux, gris encore au moment de son arrivée à Arras, était maintenant tout à fait blancs. Ils avaient blanchi depuis une heure qu'il était là.

«Toutes les têtes se dressèrent. La sensation fut indescriptible. Il y eut dans l'auditoire un instant d'hésitation. La voix avait été si poignante, l'homme qui était là paraissait si calme, qu'au premier abord on ne comprit pas. On se demanda qui avait crié. On ne pouvait croire que ce fût cet homme qui eût jeté ce cri effrayant.

«Cette indécision ne dura que quelques secondes. Avant même que le président et l'avocat général eussent pu dire un mot, avant que les gendarmes et les huissiers eussent pu faire un geste, l'homme que tous appelaient encore en ce moment M. Madeleine s'était avancé vers les témoins Cochepaille, Brevet et Chenildieu.

«--Vous ne me reconnaissez pas? dit-il.

«Tous trois demeurèrent interdits et indiquèrent par un signe de tête qu'ils ne le connaissaient point. Cochepaille intimidé fit le salut militaire. M. Madeleine se tourna vers les jurés et vers la cour, et dit d'une voix douce:

«--Messieurs les jurés, faites relâcher l'accusé. Monsieur le président, faites-moi arrêter. L'homme que vous cherchez, ce n'est pas lui, c'est moi. Je suis Jean Valjean.

«Pas une bouche ne respirait. À la première commotion de l'étonnement avait succédé un silence de sépulcre. On sentait dans la salle cette espèce de terreur religieuse qui saisit la foule lorsque quelque chose de grand s'accomplit.

«Cependant le visage du président s'était empreint de sympathie et de tristesse; il avait échangé un signe rapide avec l'avocat général et quelques paroles à voix basse avec les conseillers assesseurs. Il s'adressa au public et demanda avec un accent qui fut compris de tous:

«--Y a-t-il un médecin ici?

«L'avocat général prit la parole:

«Messieurs les jurés, l'incident si étrange et si inattendu qui trouble l'audience ne nous inspire, ainsi qu'à vous, qu'un sentiment que nous n'avons pas besoin d'exprimer. Vous connaissez tous, au moins de réputation, l'honorable M. Madeleine, maire de M.-sur-M. S'il y a un médecin dans l'auditoire, nous nous joignons à M. le président pour le prier de vouloir bien assister monsieur Madeleine et le reconduire à sa demeure.

«M. Madeleine ne laissa point achever l'avocat général. Il l'interrompit d'un accent plein de mansuétude et d'autorité. Voici les paroles qu'il prononça; les voici littéralement, telles qu'elles furent écrites immédiatement après l'audience par un des témoins de cette scène, telles qu'elles sont encore dans l'oreille de ceux qui les ont entendues, il y a près de quarante ans aujourd'hui:

«--Je vous remercie, monsieur l'avocat général, mais je ne suis pas fou. Vous allez voir. Vous étiez sur le point de commettre une grande erreur; lâchez cet homme; j'accomplis un devoir, je suis ce malheureux condamné. Je suis le seul qui voie clair ici, et je vous dis la vérité. Ce que je fais en ce moment, Dieu, qui est là-haut, le regarde, et cela suffit. Vous pouvez me prendre, puisque me voilà. J'avais pourtant fait de mon mieux. Je me suis caché sous un nom; je suis devenu riche, je suis devenu maire; j'ai voulu rentrer parmi les honnêtes gens. Il paraît que cela ne se peut pas. Enfin, il y a bien des choses que je ne puis pas dire, je ne vais pas vous raconter ma vie, un jour on saura. J'ai volé monseigneur l'évêque, cela est vrai; j'ai volé Petit-Gervais, cela est vrai. On a eu raison de vous dire que Jean Valjean était un malheureux très-méchant: toute la faute n'est peut-être pas à lui. Écoutez, messieurs les juges, un homme aussi abaissé que moi n'a pas de remontrance à faire à la Providence ni de conseils à donner à la société; mais, voyez-vous, l'infamie d'où j'avais essayé de sortir est une chose nuisible. Les galères font le galérien. Recueillez cela, si vous voulez. Avant le bagne, j'étais un pauvre paysan, très-peu intelligent, un espèce d'idiot; le bagne m'a changé. J'étais stupide, je suis devenu méchant; j'étais bûche, je suis devenu tison. Plus tard l'indulgence et la bonté m'ont sauvé, comme la sévérité m'avait perdu. Mais, pardon, vous ne pouvez pas comprendre ce que je dis là. Vous trouverez chez moi, dans les cendres de la cheminée, la pièce de quarante sous que j'ai volée il y a sept ans à Petit-Gervais. Je n'ai plus rien à ajouter. Prenez-moi. Mon Dieu! monsieur l'avocat général remue la tête, vous dites: M. Madeleine est devenu fou; vous ne me croyez pas! Voilà qui est affligeant. N'allez point condamner cet homme, au moins! Quoi! ceux-ci ne me reconnaissent pas! Je voudrais que Javert fût ici; il me reconnaîtrait, lui!

«Rien ne pourrait rendre ce qu'il y avait de mélancolie bienveillante et sombre dans l'accent qui accompagnait ces paroles.

«Il se tourna vers les trois forçats:

«--Eh bien, je vous reconnais, moi! Brevet! vous rappelez-vous?...

«Il s'interrompit, hésita un moment, et dit:

«--Te rappelles-tu ces bretelles en tricot à damier que tu avais au bagne?

«Brevet eut comme une secousse de surprise et le regarda de la tête aux pieds d'un air effrayé. Lui continua:

«--Chenildieu, qui te surnommais toi-même Je-nie-Dieu, tu as toute l'épaule droite brûlée profondément, parce que tu t'es couché un jour l'épaule sur un réchaud plein de braise, pour effacer les trois lettres T. F. P., qu'on y voit toujours cependant. Réponds, est-ce vrai?

«--C'est vrai, dit Chenildieu.

«Il s'adressa à Cochepaille:

«--Cochepaille, tu as près de la saignée du bras gauche une date gravée en lettres bleues avec de la poudre brûlée. Cette date, c'est celle du débarquement de l'empereur à Cannes, 1er _mars_ 1815. Relève ta manche.

«Cochepaille releva sa manche, tous les regards se penchèrent autour de lui sur son bras nu. Un gendarme approcha une lampe; la date y était.

«Le malheureux homme se tourna vers l'auditoire et vers les juges avec un sourire dont ceux qui l'ont vu sont encore navrés lorsqu'ils y songent. C'était le sourire du triomphe, c'était aussi le sourire du désespoir.

«--Vous voyez bien, dit-il, que je suis Jean Valjean.

«Il n'y avait plus dans cette enceinte ni juges, ni accusateur, ni gendarmes; il n'y avait que des yeux fixes et des coeurs émus. Personne ne se rappelait le rôle que chacun pouvait avoir à jouer; l'avocat général oubliait qu'il était là pour requérir, le président qu'il était là pour présider, le défenseur qu'il était là pour défendre. Chose frappante, aucune question ne fut faite, aucune autorité n'intervint. Le propre des spectacles sublimes, c'est de prendre toutes les âmes et de faire de tous les témoins des spectateurs. Aucun peut-être ne se rendait compte de ce qu'il éprouvait; aucun, sans doute, ne se disait qu'il voyait resplendir là une grande lumière; tous intérieurement se sentaient éblouis.

«Il était évident qu'on avait sous les yeux Jean Valjean. Cela rayonnait. L'apparition de cet homme avait suffi pour remplir de clarté cette aventure si obscure le moment d'auparavant. Sans qu'il fût besoin d'aucune explication désormais, toute cette foule, comme par une sorte de révélation électrique, comprit tout de suite et d'un seul coup d'oeil cette simple et magnifique histoire d'un homme qui se livrait pour qu'un autre homme ne fût pas condamné à sa place. Les détails, les hésitations, les petites résistances possibles, se perdirent dans ce vaste fait lumineux.

«Impression qui passa vite, mais qui dans l'instant fut irrésistible.

«--Je ne veux pas déranger davantage l'audience, reprit Jean Valjean. Je m'en vais, puisqu'on ne m'arrête pas. J'ai plusieurs choses à faire. Monsieur l'avocat général sait qui je suis, il sait où je vais, il me fera arrêter quand il voudra.

«Il se dirigea vers la porte de sortie. Pas une voix ne s'éleva, pas un bras ne s'étendit pour l'empêcher. Tous s'écartèrent. Il avait en ce moment ce je ne sais quoi de divin qui fait que les multitudes reculent et se rangent devant un homme. Il traversa la foule à pas lents. On n'a jamais su qui ouvrit la porte, mais il est certain que la porte se trouva ouverte lorsqu'il y parvint. Arrivé là, il se retourna et dit:

«--Monsieur l'avocat général, je reste à votre disposition.

«Puis il s'adressa à l'auditoire:

«--Vous tous, tous ceux qui sont ici, vous me trouvez digne de pitié, n'est-ce pas? Mon Dieu! quand je pense à ce que j'ai été sur le point de faire, je me trouve digne d'envie. Cependant j'aurais mieux aimé que tout ceci n'arrivât pas.

«Il sortit, et la porte se referma comme elle avait été ouverte, car ceux qui font de certaines choses souveraines sont toujours sûrs d'être servis par quelqu'un dans la foule.

«Moins d'une heure après, le verdict du jury déchargeait de toute accusation le nommé Champmathieu; et Champmathieu, mis en liberté immédiatement, s'en allait stupéfait, croyant tous les hommes fous et ne comprenant rien à cette vision.»

Javert ressaisit Valjean au chevet du lit de Fantine; elle meurt d'étonnement et d'effroi, on la jette à la fosse commune.

XX.

Et la société est responsable de cette catastrophe du forçat et de la fille publique: double matière à indignation présentée au peuple;

Double erreur.

Car, premièrement, comment supposer qu'un brave homme, condamné pour une vétille, devenu un manufacturier opulent, le bienfaiteur d'une province entière, magistrat adoré de sa ville adoptive, soit renvoyé pour sa vie aux galères, sans discernement, sans justice et sans grâce, par la société du dix-neuvième siècle?

Et, secondement, où pouvait mourir une fille publique, née sans père ni mère, débauchée de moeurs d'abord, de misère ensuite; où pouvait-elle mieux mourir que dans un hospice, providentiellement recueillie par la bienfaisance, et dans la couche préparée par de saintes filles sous les ailes de la religion?

XXI.

Ces deux indignations amères auxquelles le grand écrivain fait appel sont donc absolument sans motif.

S'il s'agit de Valjean le riche, saint industriel, le monde n'est pas fait ainsi. On l'aurait réhabilité avec l'honneur, ou bien il aurait été toucher à loisir ses 700,000 fr. chez M. Laffitte, et se serait abrité à l'étranger dans un vallon du Mexique ou dans un canton de la Suisse.

S'il s'agit de Fantine, quel était donc l'asile plus miséricordieux et plus approprié à la situation où la société pût préparer une meilleure mort à une fille sans asile?

Pourquoi fanatiser le peuple, en style admirable, pour des misères ou inévitables ou impossibles, quand il n'y a malheureusement que trop de fautes et de misères réelles à offrir à la pitié des lecteurs? Débauche de larmes qu'on verse par la magie de l'écrivain, et qu'on se reproche d'avoir versées en rentrant de sang-froid dans le réel!

XXII.

Ici vous fermez le troisième tiroir, et l'auteur en ouvre un autre à propos d'une certaine famille Thénardier dont il a besoin pour changer les décorations de son drame. C'est le tiroir épique, c'est la bataille de Waterloo: qu'a-t-elle à faire dans cette épopée de petites misères d'un forçat et de quatre filles dans le bourbier du bagne ou des mauvais lieux de Paris: à moins que ce ne soit pour exciter la pitié sur ces quatre-vingt mille malheureux soldats de vingt ans, hier heureux laboureurs, arrachés à leur famille par un conquérant, pour les pousser sur quatre lieues de carnage? Mais alors ce n'est pas le conquérant qu'il faut plaindre, ce sont les peuples! Ce n'est pas sur le héros coupable de la seconde invasion qu'il faut appeler l'intérêt au nom de la gloire d'un homme, c'est sur la nation dont il creuse la fosse arrosée de sang innocent dans cette plaine sinistre de Waterloo.

Le prétexte à ce récit historique et épique de Waterloo est tout bonnement ce Thénardier, le rôdeur nocturne du cimetière d'armée qui dépouille de ses bagues, de sa montre d'or et de sa bourse un officier de cuirassiers blessé, et qui, l'ayant ainsi réveillé de sa léthargie, se fait passer pour un sergent de l'armée ramassant les blessés, et se sauve en laissant l'officier pénétré d'une aveugle reconnaissance.

De ce détail de la fortune de Thénardier, Hugo s'élève à vol d'aigle dans le champ de bataille impérial du siècle, et il écrit une bataille de Waterloo qui efface, selon moi, tout ce qu'on a, jusqu'ici, écrit de lyrique sur ce champ de mort.

XXIII.

Il est impossible ici de rien citer, il faut tout lire, ou plutôt s'abandonner à ces accès de verve historique, épique, tragique, qu'il plaît à l'auteur de se donner à propos de Waterloo, et le suivre bon gré mal gré à travers les péripéties de ces innombrables peintures de combat.

Depuis Jules Romain dans les batailles de Constantin, jusqu'à Lebrun dans les batailles d'Alexandre, aucun peintre de batailles n'égale ici le poëte des batailles de Napoléon. Les batailles d'Achille, dans Homère, n'ont pas plus de verve. C'est le triomphe de la langue française menée au feu: infanterie, cavalerie, artillerie, incendie, assauts, carnage, tout roule, tout avance, tout recule, tout tourbillonne, tout s'abat, comme dans ces trombes terrestres où les nuées, entrechoquées par des vents contraires, finissent par vomir la grêle qui couche à terre les maisons, et qui emporte avec les feuilles les membres des arbres. On sort de cette lecture ivre et anéanti comme un enfant qui s'essouffle à suivre un géant. C'est superbe! Mais qu'est-ce que ce cadre mesquin pour ce tableau? Qu'est-ce que ce forçat et cette grisette à côté de ce pan du monde qui s'écroule? Ni plan, ni convenances, ni proportions, dans ce hors-d'oeuvre qui emporte le roman tout entier, comme un coup de canon emporte la bourre.

Et puis, il faut le dire, tout cela finit par un paradoxe de goût qui fait faire une moue de répugnance à cette saleté de style, comme si l'on avait marché sur une immondice! L'idée souffre le paradoxe, le goût ne le souffre pas. Pourquoi? Parce que tout homme trouve en lui le discernement prompt et sûr qui fait admettre ou rejeter une pensée fausse, surtout en matière sociale, et que tout homme porte en lui le goût qui fait discerner le propre et le sale dans la langue comme dans la nature. Les mots ont leur odeur; or voici comment Victor Hugo, trompé lui-même par son enthousiasme pour le neuf, s'égare jusqu'à prendre l'ignoble pour le sublime.

XXIV.

À la fin de la bataille de Waterloo, un brave général forme un dernier carré résistant de la garde impériale pour barrer le chemin aux Anglais et donner à l'armée et à l'empereur le temps d'atteindre Charleroi. Les Anglais, sûrs de la victoire, entourent ce carré d'artillerie et sont prêts à y faire brèche à coups de canon, s'il s'obstine encore. Mais, avant de foudroyer ces héros, ils leur offrent les conditions honorables des champs de bataille civilisés. Un officier anglais, parlementaire, s'avance et crie au bataillon:

--Braves Français, vous avez assez fait pour la gloire, la fortune a décidé; rendez-vous pour sauver à l'humanité un meurtre inutile!

Le général, c'était Cambronne, ne répond pas, et son geste dit: Tirez!

Les Anglais insistent. Point de réponse. La mèche est sur les pièces; les Anglais hésitent encore.

--Rendez-vous! lui crie-t-on de nouveau.

--La garde meurt et ne se rend pas! répond le général.

Qu'il l'ait dit ou non dans cette forme, peu importe. C'est le mot de l'héroïsme dans une telle circonstance; il ne peut pas ne l'avoir pas dit, puisque son attitude même et celle de tout ce bataillon des _morituri_ le disent avec lui, avant lui, comme lui! Il n'y a pas deux mots pour exprimer cela: c'est le mot du capitaine de vaisseau clouant au mât son pavillon qu'il ne veut point amener; c'est le mot le plus sublime de toute une guerre française, l'héritage que l'armée mourante lègue à l'armée qui renaîtra de son sang.

Eh bien! parce que le mot est digne, noble, mémorable, parce qu'il exprime héroïquement, quoique simplement, le _qu'il mourût_ de Corneille, parce qu'il mérite d'être inscrit en lettres d'or sur les étendards de la patrie, Victor Hugo, qui croit avoir trouvé mieux dans la langue canaille du peuple, substitue à cette belle langue militaire un mot de faubourg, un mot plus abject, et plus qu'un mot de faubourg, un mot de latrines qui répond par une brutalité laconique, par une bestiale réplique, à une proposition généreuse faite en bons termes à ces braves mourants, et il en fait le plus beau mot (textuel) qu'un Français ait jamais dit, et il s'extasie sur le génie populaire de ce mot.

«Dire ce mot et mourir ensuite, s'écrie-t-il, quoi de plus beau?»

Mourir sans l'avoir dit, disons-nous à notre tour, mourir en montrant la dignité de la mort, et en se gardant bien de souiller la sublimité de son coeur par la turpitude de son expression.

XXV.

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«L'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, ce n'est pas Napoléon en déroute, ce n'est pas Wellington pliant à quatre heures, désespéré à cinq, ce n'est pas Blücher, qui ne s'est point battu; l'homme qui a gagné la bataille de Waterloo, c'est Cambronne.

«Foudroyer d'un tel mot le tonnerre qui vous tue, c'est vaincre.

«Faire cette réponse à la catastrophe, dire cela au destin, donner cette base au lion futur, jeter cette réplique à la pluie de la nuit, au mur traître de Hougoumont, au chemin creux d'Ohain, au retard de Grouchy, à l'arrivée de Blücher, être l'ironie dans le sépulcre, faire en sorte de rester debout après qu'on sera tombé, noyer dans deux syllabes la coalition européenne, offrir aux rois ces latrines déjà connues des Césars, faire du dernier des mots le premier en y mêlant l'éclair de la France, clore insolemment Waterloo par le mardi gras, compléter Léonidas par Rabelais, résumer cette victoire dans une parole suprême impossible à prononcer, perdre le terrain et garder l'histoire, après ce carnage avoir pour soi les rieurs, c'est immense.

«C'est l'insulte à la foudre. Cela atteint la grandeur eschylienne.

«Le mot de Cambronne fait l'effet d'une fracture. C'est la fracture d'une poitrine par le dédain; c'est le trop-plein de l'agonie qui fait explosion. Qui a vaincu? est-ce Wellington? Non. Sans Blücher il était perdu. Est-ce Blücher? Non. Si Wellington n'eût pas commencé, Blücher n'aurait pu finir. Ce Cambronne, ce passant de la dernière heure, ce soldat ignoré, cet infiniment petit de la guerre, sent qu'il y a là un mensonge dans une catastrophe, redoublement poignant; et, au moment où il en éclate de rage, on lui offre cette dérision, la vie! Comment ne pas bondir! Ils sont là, tous les rois de l'Europe, les généraux heureux, les Jupiters tonnants, ils ont cent mille soldats victorieux, et, derrière les cent mille, un million; leurs canons, mèches allumées, sont béants; ils ont sous leurs talons la garde impériale et la grande armée; ils viennent d'écraser Napoléon, et il ne reste plus que Cambronne; il n'y a plus pour protester que ce ver de terre. Il protestera. Alors il cherche un mot comme on cherche une épée. Il lui vient de l'écume, et cette écume, c'est le mot. Devant cette victoire prodigieuse et médiocre, devant cette victoire sans victorieux, ce désespéré se redresse; il en subit l'énormité, mais il en constate le néant; et il fait plus que cracher sur elle; et, sous l'accablement du nombre, de la force et de la matière, il trouve à l'âme une expression, l'excrément. Nous le répétons, dire cela, faire cela, trouver cela, c'est être le vainqueur.

«L'esprit des grands jours entra dans cet homme inconnu à cette minute fatale. Cambronne trouve le mot de Waterloo comme Rouget de l'Isle trouve la Marseillaise, par visitation du souffle d'en haut. Un effluve de l'ouragan divin se détache et vient passer à travers les hommes, et ils tressaillent, et l'un chante le chant suprême, et l'autre pousse le cri terrible. Cette parole du dédain titanique, Cambronne ne la jette pas seulement à l'Europe au nom de l'empire, ce serait peu; il la jette au passé au nom de la révolution. On l'entend, et l'on reconnaît dans Cambronne la vieille âme des géants. Il semble que c'est Danton qui parle ou Kléber qui rugit.»

XXVI.

Ce n'est pas là de la critique littéraire seulement; nous n'en faisons pas: ce livre a bien une autre portée que des phrases. C'est de la critique philosophique, sociale, morale, historique; c'est le soulèvement du coeur français contre l'ignobilité du mot qu'on lui prête. Ce mot est une adulation à la trivialité de la multitude hébétée de rage, qui, faute de trouver une parole, jette l'excrément au visage du destin; c'est de la démagogie grammaticale qui, voulant que tout lui ressemble, enlève au soldat et au peuple une réplique immortelle, pour lui substituer ce qui n'a de nom dans aucune langue, une bestialité muette cherchant une injure sur ses lèvres, et n'y trouvant qu'un sale idiotisme dans le coeur de tant de héros! Mieux valait mourir en silence!

Nous n'aimons pas davantage ces chicanes à la victoire, qui rapetissent les vainqueurs en rapetissant les vaincus.