Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 2

Chapter 23,855 wordsPublic domain

«S'il était le seul qui avait eu tort dans sa fatale histoire; si d'abord ce n'était pas une chose grave qu'il eût, lui travailleur, manqué de travail, lui laborieux, manqué de pain; si, ensuite, la faute commise et avouée, le châtiment n'avait pas été féroce et outré; s'il n'y avait pas plus d'abus de la part de la loi dans la peine qu'il n'y avait eu d'abus de la part du coupable dans sa faute; s'il n'y avait pas excès de poids dans un des plateaux de la balance, celui où est l'expiation; si la surcharge de la peine n'était point l'effacement du délit, et n'arrivait pas à ce résultat de retourner la situation, de remplacer la faute du délinquant par la faute de la répression, de faire du coupable la victime et du débiteur le créancier, et de mettre définitivement le droit du côté de celui-là même qui l'avait violé; si cette peine, compliquée des aggravations successives pour les tentatives d'évasion, ne finissait pas par être une sorte d'attentat du plus fort sur le plus faible, un crime de la société sur l'individu, un crime qui recommençait tous les jours, un crime qui durait dix-neuf ans.

«Il se demanda si la société humaine pouvait avoir le droit de faire également subir à ses membres, dans un cas son imprévoyance déraisonnable, et dans l'autre cas sa prévoyance impitoyable; et de saisir à jamais un pauvre homme entre un défaut et un excès, défaut de travail, excès de châtiment;

«S'il n'était pas exorbitant que la société traitât ainsi précisément ses membres les plus mal dotés dans la répartition des biens que fait le hasard, et par conséquent les plus dignes de ménagements.

«Ces questions faites et résolues, il jugea la société et la condamna.

«Il la condamna à sa haine.

«Il la fit responsable du sort qu'il subissait, et se dit qu'il n'hésiterait peut être pas à lui en demander compte un jour. Il se déclara à lui-même qu'il n'y avait pas équilibre entre le dommage qu'il avait causé et le dommage qu'on lui causait; il conclut enfin que son châtiment n'était pas, à la vérité, une injustice, mais qu'à coup sûr c'était une iniquité.

«La colère peut être folle et absurde; on peut être irrité à tort; on n'est indigné que lorsqu'on a raison au fond par quelque côté.

«Jean Valjean se sentait indigné.

«Et puis, la société humaine ne lui avait fait que du mal; jamais il n'avait vu d'elle que ce visage courroucé, qu'elle appelle sa Justice et qu'elle montre à ceux qu'elle frappe. Les hommes ne l'avaient touché que pour le meurtrir. Tout contact avec eux lui avait été un coup. Jamais, depuis son enfance, depuis sa mère, depuis sa soeur, jamais il n'avait rencontré une parole amie, un regard bienveillant. De souffrance en souffrance il arriva peu à peu à cette conviction que la vie était une guerre, que dans cette guerre il était le vaincu. Il n'avait d'autre arme que sa haine. Il résolut de l'aiguiser au bagne et de l'emporter en s'en allant.

«Il y avait à Toulon une école pour la chiourme, tenue par les frères ignorantins, où l'on enseignait le plus nécessaire à ceux de ces malheureux qui avaient la bonne volonté. Il fut du nombre des hommes de bonne volonté. Il alla à l'école à quarante ans, et apprit à lire, à écrire, à compter. Il sentit que fortifier son intelligence, c'était fortifier sa haine. Dans de certains cas, l'instruction et la lumière peuvent servir de rallonge au mal.

«Cela est triste à dire: après avoir jugé la société qui avait fait son malheur, il jugea la providence qui avait fait la société, et il la condamna aussi.

«Ainsi, pendant ces dix-neuf ans de torture et d'esclavage, cette âme monta et tomba en même temps. Il y entra de la lumière d'un côté et des ténèbres de l'autre.

VIII.

«Jean Valjean n'était pas, on l'a vu, d'une nature mauvaise. Il était encore bon quand il arriva au bagne. Il y condamna la société et sentit qu'il devenait méchant; il y condamna la providence et sentit qu'il devenait impie.

«Ici il est difficile de ne pas méditer un instant.

«La nature humaine se transforme-t-elle ainsi de fond en comble et tout à fait? L'homme créé bon par Dieu peut-il être fait méchant par l'homme? L'âme peut-elle être refaite tout d'une pièce par la destinée, et devenir mauvaise, la destinée étant mauvaise? Le coeur peut-il devenir difforme et contracter des laideurs et des infirmités incurables sous la pression d'un malheur disproportionné, comme la colonne vertébrale sous une voûte trop basse? N'y a-t-il pas dans toute âme humaine, n'y avait-il pas dans l'âme de Jean Valjean en particulier, une première étincelle, un élément divin, incorruptible dans ce monde, immortel dans l'autre, que le bien peut développer, attiser, allumer et faire rayonner splendidement, et que le mal ne peut jamais entièrement éteindre?

«Questions graves et obscures, à la dernière desquelles tout physiologiste eût probablement répondu _non_, et sans hésiter, s'il eût vu à Toulon, aux heures de repos qui étaient pour Jean Valjean des heures de rêverie, assis, les bras croisés, sur la barre de quelque cabestan, le bout de sa chaîne enfoncé dans sa poche pour l'empêcher de traîner, ce galérien morne, sérieux, silencieux et pensif, paria des lois qui regardait l'homme avec colère, damné de la civilisation qui regardait le ciel avec sévérité.

«Certes, et nous ne voulons pas le dissimuler, le physiologiste observateur eût vu là une misère irrémédiable; il eût plaint peut-être ce malade du fait de la loi, mais il n'eût pas même essayé de traitement; il eût détourné le regard des cavernes qu'il aurait entrevues dans cette âme; et, comme Dante de la porte de l'enfer, il eût effacé de cette existence le mot que le doigt de Dieu a pourtant écrit sur le front de tout homme: _Espérance!_

«Cet état de son âme que nous avons tenté d'analyser était-il aussi parfaitement clair pour Jean Valjean que nous avons essayé de le rendre pour ceux qui nous lisent? Jean Valjean voyait-il distinctement après leur formation, et avait-il vu distinctement à mesure qu'ils se formaient, tous les éléments dont se composait sa misère morale? Cet homme rude et illettré s'était-il bien nettement rendu compte de la succession d'idées par laquelle il était, degré à degré, monté et descendu jusqu'aux lugubres aspects qui étaient depuis tant d'années déjà l'horizon intérieur de son esprit? Avait-il bien conscience de tout ce qui s'était passé en lui et de tout ce qui s'y remuait? C'est ce que nous n'oserions dire; c'est même ce que nous ne croyons pas. Il y avait trop d'ignorance dans ce Jean Valjean pour que, même après tant de ce malheur, il n'y restât pas beaucoup de vague. Par moments il ne savait pas même bien au juste ce qu'il éprouvait. Jean Valjean était dans les ténèbres; il souffrait dans les ténèbres; il haïssait dans les ténèbres; on eût pu dire qu'il naissait devant lui. Il vivait habituellement dans cette ombre, tâtonnant comme un aveugle et comme un rêveur. Seulement, par intervalles, il lui venait tout à coup, de lui-même et du dehors, une secousse de colère, un surcroît de souffrance, un pâle et rapide éclair qui illuminait toute son âme, et faisait brusquement apparaître partout autour de lui, en avant et en arrière, aux lueurs d'une lumière affreuse, les hideux précipices et les sombres perspectives de sa destinée.

«L'éclair passé, la nuit retombait, et où était-il? Il ne le savait plus.

«Le propre des peines de cette nature, dans lesquelles domine ce qui est impitoyable, c'est-à-dire ce qui est abrutissant, c'est de transformer peu à peu, par une sorte de transfiguration stupide, un homme en bête fauve, quelquefois en bête féroce. Les tentatives d'évasion de Jean Valjean, successives et obstinées, suffiraient à prouver cet étrange travail fait par la loi sur l'âme humaine. Jean Valjean eût renouvelé ces tentatives, si parfaitement inutiles et folles, autant de fois que l'occasion s'en fût présentée, sans songer un instant au résultat, ni aux expériences déjà faites. Il s'échappait impétueusement comme le loup qui trouve la cage ouverte. L'instinct lui disait: Sauve-toi! Le raisonnement lui eût dit: Reste! Mais, devant une tentation si violente, le raisonnement avait disparu; il n'y avait plus que l'instinct. La bête seule agissait. Quand il était repris, les nouvelles sévérités qu'on lui infligeait ne servaient qu'à l'effarer davantage.

IX.

«Un détail que nous ne devons pas omettre, c'est qu'il était d'une force physique dont n'approchait pas un des habitants du bagne. À la fatigue, pour filer un câble, pour tirer un cabestan, Jean Valjean valait quatre hommes. Il soulevait et soutenait parfois d'énormes poids sur son dos, et remplaçait dans l'occasion cet instrument qu'on appelle _cric_ et qu'on appelait jadis _orgueil_, d'où a pris nom, soit dit en passant, la rue Montorgueil près des halles de Paris. Ses camarades l'avaient surnommé Jean-le-Cric. Une fois, comme on réparait le balcon de l'hôtel de ville de Toulon, une des admirables cariatides de Puget qui soutiennent ce balcon se descella et faillit tomber. Jean Valjean, qui se trouvait là, soutint de l'épaule la cariatide et donna le temps aux ouvriers d'arriver.

«Sa souplesse dépassait encore sa vigueur. Certains forçats, rêveurs perpétuels d'évasions, finissent par faire de la force et de l'adresse combinées une véritable science. C'est la science des muscles, toute une statique mystérieuse et quotidiennement pratiquée par les prisonniers, ces éternels envieux des mouches et des oiseaux. Gravir une verticale, et trouver des points d'appui là où l'on voit à peine une saillie, était un jeu pour Jean Valjean. Étant donné un angle de mur, avec la tension de son dos et de ses jarrets, avec ses coudes et ses talons emboîtés dans les aspérités de la pierre, il se hissait comme magiquement à un troisième étage. Quelquefois il montait ainsi jusqu'au toit du bagne.

«Il parlait peu. Il ne riait pas. Il fallait quelque émotion extrême pour lui arracher, une ou deux fois l'an, ce lugubre rire du forçat qui est comme un écho du rire du démon. À le voir, il semblait occupé à regarder continuellement quelque chose de terrible.

X.

«Il était absorbé, en effet.

«À travers les perceptions maladives d'une nature incomplète et d'une intelligence accablée, il sentait confusément qu'une chose monstrueuse était sur lui. Dans cette pénombre obscure et blafarde où il rampait, chaque fois qu'il tournait le cou et qu'il essayait d'élever son regard, il voyait avec une terreur mêlée de rage s'échafauder, s'étager et monter à perte de vue au-dessus de lui, avec ses escarpements horribles, une sorte d'entassement effrayant de choses, de lois, de préjugés, d'hommes et de faits, dont les contours lui échappaient, dont la masse l'épouvantait, et qui n'était autre chose que cette prodigieuse pyramide que nous appelons la civilisation. Il distinguait çà et là dans cet ensemble fourmillant et difforme, tantôt près de lui, tantôt loin et sur des plateaux inaccessibles, quelque groupe, quelque détail vivement éclairé: ici l'argousin avec son bâton, ici le gendarme et son sabre, là-bas l'archevêque mitré, tout en haut, dans une sorte de soleil, l'empereur couronné et éblouissant. Il lui semblait que ces splendeurs lointaines, loin de dissiper sa nuit, la rendaient plus funèbre et plus noire. Tout cela, lois, préjugés, faits, hommes, choses, allait et venait au-dessus de lui, selon le mouvement compliqué et mystérieux que Dieu imprime à la civilisation, marchant sur lui et l'écrasant avec je ne sais quoi de paisible dans la cruauté et d'inexorable dans l'indifférence. Âmes tombées au fond de l'infortune possible, malheureux hommes perdus au plus bas de ces limbes où l'on ne regarde plus, les réprouvés de la loi sentent peser de tout son poids sur leur tête cette société humaine, si formidable pour qui est dehors, si effroyable pour qui est dessous.

«Dans cette situation, Jean Valjean songeait, et quelle pouvait être la nature de sa rêverie?

«Si le grain de mil sous la meule avait des pensées, il penserait sans doute ce que pensait Jean Valjean.

«Toutes ces choses, réalités pleines de spectres, fantasmagories pleines de réalités, avaient fini par lui créer une sorte d'état intérieur presque inexprimable.

XI.

«Par moments, au milieu de son travail du bagne, il s'arrêtait. Il se mettait à penser. Sa raison, à la fois plus mûre et plus troublée qu'autrefois, se révoltait. Tout ce qui lui était arrivé lui paraissait absurde; tout ce qui l'entourait lui paraissait impossible. Il se disait: C'est un rêve. Il regardait l'argousin debout à quelques pas de lui; l'argousin lui semblait un fantôme; tout à coup le fantôme lui donnait un coup de bâton.

«La nature visible existait à peine pour lui. Il serait presque vrai de dire qu'il n'y avait point pour Jean Valjean de soleil, ni de beaux jours d'été, ni de ciel rayonnant, ni de fraîches aubes d'avril. Je ne sais quel jour de soupirail éclairait habituellement son âme.

«Pour résumer en terminant ce qui peut être résumé et traduit en résultats positifs dans tout ce que nous venons d'indiquer, nous nous bornerons à constater qu'en dix-neuf ans, Jean Valjean, l'inoffensif émondeur de Faverolles, le redoutable galérien de Toulon, était devenu capable, grâce à la manière dont le bagne l'avait façonné, de deux espèces de mauvaises actions: premièrement, d'une mauvaise action rapide, irréfléchie, pleine d'étourdissement, toute d'instinct, sorte de représailles pour le mal souffert; deuxièmement, d'une mauvaise action grave, sérieuse, débattue en conscience et méditée avec les idées fausses que peut donner un pareil malheur. Ses préméditations passaient par les trois phases successives que les natures d'une certaine trempe peuvent seules parcourir, raisonnement, volonté, obstination. Il avait pour mobile l'indignation habituelle, l'amertume de l'âme, le profond sentiment des iniquités subies, la réaction, même contre les bons, les innocents et les justes, s'il y en a. Le point de départ comme le point d'arrivée de toutes ses pensées était la haine de la loi humaine; cette haine qui, si elle n'est arrêtée dans son développement par quelque incident providentiel, devient, dans un temps donné, la haine de la société, puis la haine du genre humain, puis la haine de la création, et se traduit par un vague et incessant et brutal désir de nuire, n'importe à qui, à un être vivant quelconque.--Comme on voit, ce n'était pas sans raison que le passe-port qualifiait Jean Valjean d'_homme très-dangereux_.

«D'année en année, cette âme s'était desséchée de plus en plus, lentement, mais fatalement. À coeur sec, oeil sec. À sa sortie du bagne, il y avait dix-neuf ans qu'il n'avait versé une larme.»

XII.

L'ONDE ET L'OMBRE.

«Un homme à la mer!

«Qu'importe! le navire ne s'arrête pas. Le vent souffle, ce sombre navire-là a une route qu'il est forcé de continuer. Il passe.

«L'homme disparaît, puis reparaît, il plonge et remonte à la surface, il appelle, il tend les bras, on ne l'entend pas; le navire frissonnant sous l'ouragan et tout à la manoeuvre, les matelots et les passagers ne voient même plus l'homme submergé; sa misérable tête n'est qu'un point dans l'énormité des vagues.

«Il jette des cris désespérés dans les profondeurs. Quel spectre que cette voile qui s'en va! Il la regarde, il la regarde frénétiquement. Elle s'éloigne, elle blêmit, elle décroît. Il était là tout à l'heure, il était de l'équipage, il allait et venait sur le pont avec les autres, il avait sa part de respiration et de soleil, il était un vivant. Maintenant, que s'est-il donc passé? Il a glissé, il est tombé, c'est fini.

«Il est dans l'eau monstrueuse. Il n'a plus sous les pieds que de la fuite et de l'écroulement. Les flots déchirés et déchiquetés par le vent l'environnent hideusement, les roulis de l'abîme l'emportent, tous les haillons de l'eau s'agitent autour de sa tête, une populace de vagues crache sur lui, de confuses ouvertures le dévorent à demi; chaque fois qu'il enfonce, il entrevoit des précipices pleins de nuit; d'affreuses végétations inconnues le saisissent, lui nouent les pieds, le tirent à elles; il sent qu'il devient abîme, il fait partie de l'écume, les flots se le jettent de l'un à l'autre, il boit l'amertume, l'océan lâche s'acharne à le noyer, l'énormité joue avec son agonie. Il semble que toute cette eau soit de la haine.

«Il lutte pourtant.

«Il essaye de se défendre, il essaye de se soutenir, il fait effort, il nage. Lui, cette pauvre force tout de suite épuisée, il combat l'inépuisable.

«Où donc est le navire? Là-bas. À peine visible dans les pâles ténèbres de l'horizon.

«Les rafales soufflent; toutes les écumes l'accablent. Il lève les yeux et ne voit que les lividités des nuages. Il assiste, agonisant, à l'immense démence de la mer. Il est supplicié par cette folie. Il entend des bruits étrangers à l'homme qui semblent venir d'au-delà de la terre et d'on ne sait quel dehors effrayant.

«Il y a des oiseaux dans les nuées, de même qu'il y a des anges au-dessus des détresses humaines, mais que peuvent-ils pour lui? Cela vole, chante et plane, et lui, il râle.

«Il se sent enseveli à la fois par ces deux infinis, l'océan et le ciel; l'un est une tombe, l'autre est un linceul.

«La nuit descend, voilà des heures qu'il nage, ses forces sont à bout; le navire, cette chose lointaine où il y avait des hommes, s'est effacé; il est seul dans le formidable gouffre crépusculaire, il enfonce, il se roidit, il se tord; il sent au-dessous de lui les vagues monstres de l'invisible; il appelle.

«Il n'y a plus d'hommes. Où est Dieu?

«Il appelle. Quelqu'un! quelqu'un! Il appelle toujours.

«Rien à l'horizon. Rien au ciel.

«Il implore l'étendue, la vague, l'algue, l'écueil; cela est sourd. Il supplie la tempête; la tempête imperturbable n'obéit qu'à l'infini.

«Autour de lui l'obscurité, la brume, la solitude, le tumulte orageux et inconscient, le plissement indéfini des eaux farouches. En lui l'horreur de la fatigue. Sous lui la chute. Pas de point d'appui. Il songe aux aventures ténébreuses du cadavre dans l'ombre illimitée. Le froid sans fond le paralyse. Ses mains se crispent et se ferment et prennent du néant. Vents, nuées, tourbillons, souffles, étoiles inutiles! Que faire? Le désespéré s'abandonne, qui est las prend le parti de mourir, il se laisse faire, il se laisse aller, il lâche prise, et le voilà qui roule à jamais dans les profondeurs lugubres de l'engloutissement.

XIII.

«Ô marche implacable des sociétés humaines! Pertes d'hommes et d'âmes chemin faisant! Océan où tombe tout ce que laisse tomber la loi! Disparition sinistre du secours! Ô mort morale!

«La mer, c'est l'inexorable nuit sociale où la pénalité jette ses damnés. La mer, c'est l'immense misère.

«L'âme, à vau-l'eau dans ce gouffre, peut devenir un cadavre. Qui la ressuscitera?»

(Une des plus belles pages de la langue que nous parlons!)

XIV.

Ai-je besoin de noter le sophisme au milieu de ce pêle-mêle éblouissant de vérités et d'erreurs, où l'homme coupable se croit le droit de conclure à la condamnation de cette pauvre société, et le _droit de haïr_ l'homme social parce qu'il ne se sent pas capable d'être assez libre si la société ne lui fait pas place pour le droit qu'il rêve et pour l'indépendance qu'il convoite?

Il y aurait un chapitre par mot à écrire pour réfuter le forçat; M. Hugo l'a réfuté, mais en l'exécutant. L'objection reste dans sa force et surtout dans sa séduction par le talent du raisonnement. La société baisse la tête devant l'audacieux forçat.

Mais ai-je besoin de noter surtout cette admirable page qui résume tout dans ce chapitre: _Un homme à la mer?_ Ni J.-J. Rousseau, ni Lamennais, n'ont jamais écrit de ce style.

Cette longue image de quatre pages vaut tout un livre. C'est la voix de l'abîme! C'est l'agonie du désespoir sur qui pèse un monde, et à qui un poëte sublime a donné une langue semblable à celle de Job lui-même: la langue du grain de sable pensant perdu dans le monceau des hommes, des déserts et des eaux. Il faut être poëte pour sentir ce chapitre, mais il faut être plus que poëte pour l'avoir écrit. Ici et ailleurs, lorsque Victor Hugo dépeint l'homme, il invente une langue surhumaine pour hurler les lamentations de l'humanité.

XV.

Revenons à Valjean, bon citoyen, bon commerçant, bon magistrat, et qui commence à sentir le prix d'une société qui lui garantit les fruits du travail, la liberté et la concurrence, l'inviolabilité des banques, ces réservoirs et ces dépôts du capital; toutes ces vertus qui la composent tout entière aux yeux de l'industriel enrichi.

Par une série de catastrophes et de vicissitudes facilement combinées, Valjean vertueux finit par connaître, plaindre et protéger Fantine. Elle meurt dans ses bras, elle lui lègue _Cosette_, cette enfant abandonnée par force dans l'auberge des Thénardier. Ceux-ci refusent longtemps de la rendre, dès qu'ils savent que Jean Valjean ou M. Madeleine désire la racheter d'eux: faire _chanter_ la nature, c'est le chef-d'oeuvre des avares et des scélérats, c'est la question donnée aux coeurs d'une mère et d'un père.

Ces Thénardier sont des demi-coquins, introduits comme machine à drame dans le roman. Ils suivent les armées de l'Empire, comme des corbeaux, pour dépouiller les morts. À Waterloo, ils ont fait une riche moisson; ils ont recruté un vieux colonel de l'Empire évanoui, en lui enlevant ses habits. Le colonel s'imagine qu'il leur doit la vie. Il le dit à son fils plus tard, et lui fait promettre de sauver un jour ses sauveurs, s'il vient à les découvrir jamais.

Notez ceci dans votre mémoire, car c'est le _deus ex machina_ de la pièce. Cela donne lieu à des scènes peu vraisemblables, tirées par les cheveux, mais dramatiques et dignes d'un grand maître de larmes, par le pathétique des situations et par la naïveté des amours qui en sont la suite. Passez l'invraisemblable à J.-J. Rousseau ou à Victor Hugo, vous n'avez plus que des chefs-d'oeuvre.

XVI.

En attendant, l'envie, curieuse de sa nature, commence à suspecter la source des richesses de ce philanthrope inconnu et maladroit, qui, en effet, est loin d'être pure; car l'argenterie dérobée à l'évêque de gré ou de force, et la pièce de quarante sous arrachée par violence au pauvre enfant, sont deux mauvaises pierres angulaires de cette fortune équivoque. On peut purifier un fleuve à son embouchure, on ne le sanctifie pas à sa source.

Le doigt de la Providence commence à se montrer dans l'ombre sous les traits d'un hasard. Un personnage tout à fait fantastique, un agent de la police, nommé Javert, homme droit comme l'éclair dans son but, serpentant comme lui dans ses moyens, ferme dans son devoir comme la conscience, ancien garde-chiourme, chasseur de bêtes fauves pour en défendre la société, a cru reconnaître dans Valjean, qu'on lui a signalé, un ancien forçat de sa connaissance à Toulon; il le dénonce à Paris, à l'autorité protectrice des honnêtes gens. Mais, au moment où Javert vient pour s'éclaircir et s'assurer de lui, il croit reconnaître son erreur, et la confesse honnêtement et franchement au maire Madeleine, en lui demandant pardon. Ce qui lui fait croire qu'il se trompe et qu'il doit réparation à ce brave philanthrope enrichi, c'est l'arrestation inopinée d'un autre forçat, vieux gibier abruti de cour d'assises, un nommé Champmathieu, qui a volé des pommes dans le pays.

Ce Champmathieu, victime d'inexplicables ressemblances de nom et de destinées avec Jean Valjean, ne sait se défendre qu'en répétant à satiété qu'il est Champmathieu. Cette obstination le fait paraître d'autant plus coupable. On va le juger le surlendemain. Fantine meurt dans la nuit; cette mort jette plus de désordre encore dans la tête de M. Madeleine.

XVII.

Ici s'ouvre une des plus belles angoisses de conscience qu'il ait jamais été donné à l'homme de concevoir et d'écrire.