Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 17

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Et comme elle aimait! D'abord sa mère, puis son père, puis ce frère Maurice, dans l'âme duquel elle se transvase, puis les amis de ce frère, dans lesquels elle voit encore et toujours lui, puis enfin, si l'on en croit des signes non équivoques de sa plume, cet admirateur de son frère, ce jeune homme original, d'un autre temps, ce chevaleresque paladin de style qui confond la plume avec l'épée, et qui aime le combat contre son siècle, parce que le siècle est nombreux comme une foule et que lui est seul comme l'antagonisme courageux, M. d'Aurevilly! Son sentiment innomé pour M. d'Aurevilly est un reflet prolongé de son sentiment pour son frère, une aurore boréale de l'amitié fraternelle qui se confond avec l'aurore d'un second amour. Mais il paraît que cet amour était né trop tard et que l'objet n'était pas libre de l'accepter. Elle mourut donc de deux sentiments trompés, l'un par la mort, l'autre par la mort du coeur dans lequel elle eût aimé à verser le sien. Fatale destinée de femme!

XIX.

Mais comme sa belle imagination s'enrichit de toutes ces misères de sa vie! Y en eut-il jamais une plus belle et plus pittoresque, et surtout plus sensible? Saint Augustin, ce bel esprit du christianisme, excepté dans les passages qui peignent sa conversion, ce drame intérieur de sa vie, vise plus à briller qu'à convaincre; il veut éblouir plus qu'émouvoir; d'ailleurs son livre est écrit pour le public. Montaigne est un charmant génie, mais il écrit pour s'amuser lui-même et pour amuser ses lecteurs. Sainte Thérèse chante plus qu'elle n'écrit: c'est le Pindare des femmes; elle est sincère, mais elle est illuminée; c'est le météore de l'amour pour l'_idéal_ chrétien: un Dieu-homme expirant sur la croix! J.-J. Rousseau a des pages merveilleuses de description, d'érotisme et de contemplation de la nature dans ses _Confessions_; mais ce sont des pages d'imagination échauffée, ce n'est pas un livre fait pour nourrir des âmes. On doit en boire une gorgée et cacher la coupe à ses enfants, de peur qu'ils n'en boivent le poison. Il y a de l'intimité charmante dans les scènes des _Charmettes_, de Chambéry, mais c'est de l'intimité suspecte: on ne laisse pas le livre sous la main des innocents. Il en sort du plaisir, mais aucune vertu.

XX.

Mais vous qui vivez à la campagne, soit dans le château démantelé de vos pères, non loin de l'église du village et des pauvres du hameau, soit dans la maison modeste, château nivelé de l'honnête bourgeoisie du dix-neuvième siècle, élevant là des fils, des filles, des soeurs étagées par rang d'âge dans la vie, qui vous demandent des livres à la fois intéressants et sains, où respirent dans un style enchanteur toutes les vertus que vous cherchez à nourrir dans votre jeune tribu; vous qui, après une existence laborieuse, vous êtes retirés à moitié de la vie active dans le verger de vos pères pour y soigner les plantes naissantes destinées à vous remplacer sur la terre, et qui voulez les saturer de bonne heure de ce bon air vital plein des délicieuses senteurs de l'air; enfin vous qui, déjà vieillis et désintéressés de votre propre existence prête à finir, voulez cependant jeter un dernier regard consolant sur les péripéties intérieures de ceux qui traversent les sentiers que vous avez traversés, afin d'y retrouver vos propres traces et de vous dire: «Voilà ce que j'ai éprouvé, pensé, senti, prié dans mes moments de tristesse ou de consolation ici-bas; voilà la moisson en gerbes odorantes que j'emporte à l'autre vie;» mettez à part, ou plutôt gardez jour et nuit sur votre cheminée, comme un calendrier du coeur, non pas ce livre confus où l'on a entassé pêle-mêle les oeuvres du frère et de la soeur pour que le génie de l'une fit passer sur la médiocrité de l'autre, mais le volume de Mlle de Guérin, cette sainte Thérèse de la famille, qui n'a écrit que pour elle seule, et dont une amitié longtemps distraite n'a recueilli que bien tard les chefs-d'oeuvre involontaires qu'elle oublia de brûler au dernier moment.

Tout y est de cette vie et tout y est de la vie future; deux mondes entiers, le monde naturel et le monde surnaturel s'y déroulent par pages, notes, lettres, effusions secrètes, dans ce style qui n'est pas du talent, mais qui est la nature!

XXI.

Voulez-vous connaître, à travers les murs, la vie recueillie de ces pauvres manoirs qui ont gardé loin du monde les oubliés du nouveau siècle, comme les coquillages des mers de l'Ouest gardent entre leurs écailles, concassées par le flux et reflux de l'élément des tempêtes, les animalcules rejetés par les flots et endormis sur quelques grèves isolées de vos rivages? Lisez d'un bout à l'autre Mlle de Guérin: c'est un Walter Scott sédentaire qui fait partie du monument et qui vous le décrit sans y penser. Elle n'en a pas seulement la vue, elle en a l'intelligence et le goût, elle en fait partie, elle en est le centre. Nulle part, pas même dans Chateaubriand, ce prophète du passé, la noblesse indigente de ces manoirs nobles n'est si clairement décrite. On y voit le paysage extérieur, les collines lointaines, le ruisseau au bas, le moulin au bruit monotone, les champs verts ou jaunes de la moisson, remontant vers la maison, les vergers plus haut, le jardin avec ses arbres grêles et ses carrés de légumes entourés de bordures de buis on d'oeillets, le perron enfin, où quelques figuiers empaillés l'hiver et quelques grenadiers en caisse étalent contre les murs leurs larges feuilles lapidaires ou fleurissent pour embaumer le seuil.

Lisez encore Mlle de Guérin, si vous voulez connaître les habitants de ces antiques demeures. Voilà le père revenant de ses champs pour l'heure des repas, et embrassant ses enfants qui l'attendent pour prendre avec lui le dîner frugal sur la table de la cuisine, au milieu de cinq ou six serviteurs respectueux quoique familiers. On bénit le pain à haute voix, pour que la reconnaissance précède le bienfait. Le cidre ou le vin du pays coule modérément dans le verre des hommes; les femmes ou les filles ne boivent que l'eau puisée dans une tasse de cuivre au seau de la porte. Après le repas, on cause un moment, puis le père rentre dans sa chambre, les filles au salon, les fils courent à leurs jeux dans les prairies ou dans le ruisseau du moulin avec les petits paysans de leur âge, et reviennent le soir chargés du poisson de l'étang ou de la tonte des peupliers. La plus âgée des jeunes personnes s'enferme seule dans sa petite chambre pour lire, étudier, écrire, prier solitaire. Mais à qui écrira-t-elle? à elle-même; elle note simplement ses impressions de la journée sans penser qu'un autre oeil que le sien sondera jamais ces doux mystères. Les notes se multiplient, les morts surviennent, les douleurs enseignent les résignations, la religion console, les tendresses de famille s'exaltent et se concentrent dans l'excellent et malheureux père, puis tout se décolore excepté la piété, et tout meurt.

XXII.

Mais d'où vient ce style simple, pur et expressif comme l'émotion elle-même? il vient comme il est venu à Mme de Sévigné, à Gerson; il vient, sans art, du coeur écouté seul par la jeune fille qui s'écrit elle-même devant le miroir de ses pensées. Nous avons vu souvent de grands peintres faire leur propre portrait en se contemplant devant une glace: mais la peinture ne peut rendre l'image du peintre que dans une seule expression, une seule attitude, tandis que la plume peint la nature morale dans toute sa mobilité, dans les mille émotions secrètes que la vie donne à ceux qui pensent, qui sentent, qui jouissent, qui souffrent, qui pleurent ou qui prient. Quelle différence! Le portrait par la peinture, c'est un seul jour; le portrait par la plume, c'est la vie entière! Mlle de Guérin, c'est l'enfance et la maturité, la solitude et le monde, la vitalité et la mort, et après la mort l'espérance immortelle qui ressuscite tout! Son livre est le voile pudique de l'âme, levé en présence de son Créateur par la sainte impudeur de la confession. Cela devait être brûlé: un heureux oubli de la mourante a tout laissé, l'amitié édifiée a tout trahi. Prêtez l'oreille et écoutez ces mystères de l'âme. Rien ne vous scandalisera; c'était une femme, mais c'était une sainte! Vous vous sanctifierez en la lisant.

Quant au style, après ce que nous vous avons si abondamment cité, nous n'avons rien à vous dire. C'est la nature elle-même! Figurez-vous tout ce qu'il y a de naïf dans l'enfant, d'aimant dans la jeune vierge, de tendre dans la fille, de dévoué dans la soeur, d'affectueux dans l'amie, de religieux dans le sentiment, de pittoresque dans le coup d'oeil, de délicat dans la perception, de nouveau dans le sens des choses morales et des paysages, sortant sans prétention, sans étude et sans effort, pendant vingt ans, d'une âme qui s'oublie elle-même pour se révéler à son Dieu, et qui trouve des accents, des images, des soupirs, des hymnes, comme l'éclair trouve son chemin dans les nuages, et comme l'abeille trouve son parfum dans les bouquets du printemps sur l'océan de fleurs de la prairie: voilà ce style!

Ce n'est pas une forme de l'art, c'est une émanation de la vie qui monte à l'âme et qui l'enivre de charme et de sainteté, d'un charme et d'une sainteté tellement fondus ensemble qu'on ne peut pas discerner ce qui est amour divin de ce qui serait amour terrestre, ce qui serait délire de ce qui est édification, et qu'en fermant un moment le livre pour le rouvrir bientôt après à une autre note, on ne peut en détacher ni son coeur ni son imagination: oui, voilà ce style! Mille fois au-dessus de l'admiration, ce qu'il provoque, c'est l'étonnement d'abord, puis c'est l'amitié. Il est impossible de lire Mlle de Guérin sans se dire à soi-même: «C'est mon amie!» Son âme est de même famille que la mienne, et, puisque Dieu m'a permis de la connaître dans cette confidence, cette âme ne me quittera plus jusqu'à mon dernier jour.

LAMARTINE.