Cours familier de Littérature - Volume 15
Part 16
«Je n'ai pas écrit hier et n'écrirai pas de suite. Que feriez-vous de trois cent soixante-six de mes jours presque uniformes, à voir, un an durant, passer des flots pareils? La diversion fait l'intérêt des yeux et de l'esprit, car nous ne nous plaisons qu'en curiosité. Où il n'y a pas de nouveau, on s'ennuie. Il y a eu tels jours d'immobilité où j'ai souhaité la foudre. Que serait donc pour vous mon calme perpétuel? car, excepté ce qui me vient du coeur ou monte à la tête, rien ne fait mouvement dans ma vie.
«Dans ce moment, je rentre d'une petite promenade au soleil, et rien ne bouge autour de moi, que quelques mouches qui bourdonnent à l'air chaud. Seule au grand monastère désert. Ce profond et complet isolement me fait vivre une heure comme ont vécu des années les ermites, hommes et femmes, ces âmes retirées du monde. Sans soins matériels, sans parole qu'intérieure, sans sentiments que d'intelligence, sans vie que celle de l'âme: il y a dans ce dégagement une liberté pleine de jouissances, un bonheur inconnu, que je crois bien que pour faire durer on puisse aller cacher à cent lieues du désert. Aussi en était-il qui quittaient la cour pour cela, comme saint Arsène et tant d'autres qui, ayant goûté des deux, ne voulurent pas retourner au monde. C'est que le monde occupe encore la vie, mais ne la remplit pas.»
Le 12 novembre.
«Il fut un temps où je décrivais avec charme les moindres petites choses. Quatre pas dehors, une course au soleil à travers champs ou dans les bois, me laissaient beaucoup à dire. Est-ce parce que je disais à Lui, et que le coeur fournit abondamment? Je ne sais, mais, n'ayant plus le plaisir de lui faire plaisir, ce que je vois n'offre pas l'intérêt que j'y trouvais jadis. Cependant rien au dehors n'est changé, c'est donc moi au dedans. Tout me devient d'une même couleur triste, toutes mes pensées tournent à la mort. Ni envie ni pouvoir d'écrire. Qu'écrirais-je d'ailleurs qui vous fût bon, à vous à qui je voudrais tant de bien, à qui il est difficile d'en faire?
«Trouvé dans un livre une feuille de rose flétrie, qui sait depuis quand? Je me le demande en revenant sur les printemps passés, sur les jours et les lieux où cette rose a fleuri; mais rien ne revient de ces choses perdues. Ce n'est pas un malheur d'être une fleur sans date. Tout ce qui prend mystère a du charme. Cette feuille dans ce livre m'intéresse plus qu'elle n'eût pu faire sur sa rose et son rosier. J'en ai quitté de lire. Pour peu qu'on ait l'âme réfléchissante, il y a de quoi s'arrêter à chaque instant et se mettre à penser sur ce qui se présente dans la vie.»
Le 14 novembre.
«Revenue encore à ma solitude complète. Mon père est allé chercher quelques livres dans une bibliothèque voisine. Je ne sais ce qu'il apportera. J'ai demandé _Notre-Dame de Paris_, que jusqu'ici je n'avais pas voulu lire. Pourquoi le lirai-je à présent? C'est que je me sens le coeur assez mort pour que rien ne lui puisse nuire; qu'on dit qu'il y a des beautés là-dedans que j'ai envie de connaître, et qu'un homme de Dieu qui a du crédit sur moi m'a dit que je pouvais faire cette lecture, et que le mal est annulé par la façon de le voir. Le diable même, quand il déplaît, que peut-il? Le rencontrer n'est pas le prendre. Peut-être serait-il mieux de rester dans l'ignorance de tout livre et de toute chose; mais je ne me soucie pas non plus de savoir. Ce n'est pas pour m'instruire, c'est pour m'élever que je lis; tout m'est échelle pour le ciel, même ce petit cahier que j'attache à une pensée céleste. Dieu le connaît. Quand Dieu ne verrait pas tout, je lui ferais tout voir. Je ne saurais me passer de l'approbation divine en ma vie et mes affections, mais peu m'enquiers de celle des hommes, encore moins des femmes.»
Le 15 novembre.
«Mon Dieu, mon Dieu, quel jour! le jour de son mariage. À pareille heure, un an passé, nous étions à l'Abbaye-aux-Bois, lui, vous, moi, moi à côté de lui. Je viens d'une église aussi, et d'auprès de lui sur sa tombe.»
Le 16 novembre.
«Plus rien mis hier après ces lignes. Il est des sentiments qui dépassent toute expression. Dieu sait dans quel abîme j'étais plongée et accablée des souvenances de noces. C'était lui et sa belle fiancée agenouillés devant l'autel, le Père Buquet les bénissant et leur parlant d'avenir, la foule assistante, le chant de l'orgue, cette quête pour les pauvres où j'avais quelque embarras, la signature à la sacristie, tant de témoins de ce brillant contrat avec la mort.--La rencontre dehors d'un char funèbre; le déjeuner à côté de vous où vous me disiez: «Que votre frère est beau!» où nous parlâmes tant de sa vie;--la soirée, le bal où je dansai pour la première et dernière fois. Je dois à Maurice des choses uniques. Le plaisir de lui voir l'air content, d'être à sa fête, et au fond de cette joie des serrements de coeur, et cette horrible vision des cercueils autour du salon,--posés sur ces tabourets longs et drapés à franges d'argent. Oh! que je fus glacée au sortir de leur chambre, en toilette avec des fleurs pour le bal, que cela me vînt! J'en fermai les yeux. Journée, soirée si diversement mémorables, date de tant de douleurs, je n'en puis ôter mon âme. Je m'enfonce en toutes ces choses, et quand je songe à tout ce que j'avais mis de bonheur dans un être qui n'est plus maintenant qu'en souvenir, j'en éprouve une inénarrable tristesse, et j'en apprends à ne faire fond sur aucune vie ni sur rien. Il y a un cercueil entre le monde et moi; c'est fini du peu qui m'y pouvait plaire. J'ai des liens de coeur, plus aucun de bonheur, de fête. Maurice et moi nous nous tenions intérieurement par des rubans roses. Tout m'était riant en lui, tout me plaisait, jusqu'aux peines: mon Dieu! mon Dieu! avoir perdu cela! que voulez-vous que j'aime à présent?»
Le 17 novembre.
«Belle journée radieuse, chaleureuse, un plein air de soleil. Cela ravive, fait du bien, tant à sentir qu'à jouir, qu'à admirer. Quoiqu'à présent je m'informe beaucoup moins de l'état du ciel qu'hélas! il y a quelques mois, du temps du malade, je vois avec plaisir un beau jour, la seule jolie chose à voir à la campagne en novembre.
«Ah! hier au soir, belle surprise aussi de votre lettre. Je ne l'attendais pas sitôt, ni presque si aimable, quoique ce ne soit pas surprenant; mais toute distinction qui me touche me surprend toujours un peu. Je ne sais à quoi cela tient. Puis j'ai trouvé dans cette lettre des choses qui m'ont affligée, de ces chagrins chrétiens de l'âme pour une pauvre âme de frère, pour quelqu'un qui dit: _Je ne prie pas._ Dieu sait là-dessus ce que je pense, ce que je souffre. J'ai l'intérêt de la vie future de ceux que j'aime, et qui n'y croient pas, tant en croyance et tant à coeur, que, pour le leur procurer, je souffrirais avec joie le martyre. Ceci n'est pas une exagération, mais bien pris dans toute la raison et le sentiment de la foi.--Érembert, Marie qui arrivent!»
Le 28 novembre.
«Laissé enfermé depuis quinze jours. Que de choses dans cette lacune qui ne seront nulle part, pas même ici!... Repris pour noter une lettre de Marie, ma belle amie, qui tremble de me croire malade. Hélas! non, je ne souffre pas dans mon corps. Oh! que je trouve inutile d'écrire!»
VII.
Mille retours de sentiments consolés, graves, découragés, revenant en arrière, courant en avant, emportés, stagnants, soulevés, affaissés tour à tour, signalent cette période de sa vie.
Le 10 décembre.
«Enfin pourrai-je écrire? Que de fois j'ai pris la plume depuis huit jours, et la plume m'est tombée des doigts sans rien faire! Il y a eu tant de tristesse dans mon âme, tant de secousses dans mon être! Ô Dieu! je semblais toucher à ma fin, à une sorte d'anéantissement moral. Que cet état est terrible! Rien n'apaise, rien ne soutient: travail, repos, livres, hommes, tout est dégoût. On voudrait mourir. Dans cette lutte, l'âme sans foi serait perdue, oh! perdue, si Dieu ne se montre; mais il ne manque pas, mais quelque chose d'inattendu vient d'en haut.»
VIII.
1840 sonne et la rembrunit encore, les Notes courent comme des pas de la vie entraînés sur une pente inclinée. Ce monde n'a rien pour elle, elle s'habitue à en sortir.
«Je trouve une lettre de ma chère Marie (Mme de Maistre) sur mon chevet, à mon réveil ce matin. Aurore d'un beau jour, tant en moi qu'au dehors; soleil au ciel et dans mon âme: Dieu soit béni de ces douces lueurs qui ravivent parmi les angoisses! Je sais bien que c'est à recommencer, mais on s'est reposé un moment et on marche avec plus de force ensuite. La vie est longue, il faut de temps en temps quelques cordiaux pour la course: il m'en vient du ciel, il m'en vient de la terre, je les prends tous, tous me sont bons, c'est Dieu qui les donne, qui donne la vie à la rosée! Les lectures pieuses, la prière, la méditation fortifient; les paroles d'amitié aussi soutiennent. J'en ai besoin: nous avons un côté du coeur qui s'appuie sur ce qu'on aime; l'amitié, c'est quelque chose qui se tient bras à bras. Comme Marie me donne le sien tendrement, et que je me trouve bien là! Ainsi nous irons jusqu'à la mort: _Dieu nous a unies._»
IX.
Vient ensuite un long récit de l'agonie et de la mort de son frère, touchant comme une _passion_ de l'amitié; nous le retranchons, car il faudrait le lire tout entier. C'est l'amour qui grave les sentiments par les plus menus détails.
Elle s'interrompt pour écouter au mois d'avril chanter une grive: «Triste date du 2 avril! La vie est toute coupée de douleurs. Les oiseaux n'ont pas de chagrin sans doute, du moins la grive qui chante tout aujourd'hui sous ma fenêtre. Joyeuse petite bête! Je me suis mise à l'écouter bien des fois, à prendre plaisir à ces sifflements, gazouillements et salutations au printemps. Ces chants doux et réjouissants sous un genévrier, montant avec l'air dans ma chambrette, sont d'un effet que je ne puis dire. Valentino n'en approche pas pour le charme: Valentino où j'entendais pourtant quatre-vingts musiciens et du _Beethoven_. Préférer à cela une pauvre petite grive, décidément je suis une sauvage!»
X.
Un retour sur elle-même:
«Mon âme pourtant n'a rien qui lui pèse, rien qui lui donne un remords. J'ai vécu heureusement loin du monde, dans l'ignorance de presque tout ce qui porte au mal ou le développe en nous. À l'âge où les impressions sont si vives, je n'en ai eu que de pieuses. J'ai vécu comme dans un monastère; aussi ma vie doit être incomplète du côté du monde. Ce que je sais sous ce rapport me vient presque d'instinct, d'inspiration, comme la poésie, et m'a suffi pour paraître convenablement partout. Un certain tact m'avertit, me donne le sens des choses et des airs d'habitude là où je me trouve le plus souvent étrangère...»
Le 20 avril, retour de jeunesse aussi: son oiseau favori est revenu chanter sur le genévrier, sous sa fenêtre.
«Oh! c'était bien un rossignol que j'ai entendu ce matin. C'était vers l'aurore et sur un réveil, en sorte que j'ai cru avoir rêvé; mais je viens d'entendre encore, mon musicien est arrivé. Je note cela tous les ans, la venue du rossignol et de la première fleur. Ce sont des époques à la campagne et dans ma vie. L'ouverture du printemps si admirablement belle est ainsi marquée, et le retard ou l'avancement des saisons. Mes charmants calendriers ne s'y trompent pas, ils annoncent au juste les beaux jours, le soleil, la verdure. Quand j'entends le rossignol ou que je vois une hirondelle, je me dis: «L'hiver a pris fin,» avec un plaisir indicible. Il y a pour moi renaissance hors de la froidure, des brouillards, du ciel terne, de toute cette nature morte. Je reverdis comme un brin d'herbe, même moralement. La pensée reparaît et toutes ses fleurs.»
Puis le chagrin revient accumulé sur lui-même: on pressent la mort.
«Plusieurs jours depuis cette nuit de chants et d'orages. Comme le temps occupe peu d'espace! Une fois passé, ce n'est rien. Dans ce peu d'espace on pourrait faire entrer un siècle. Je n'y vois rien, quoi qu'il soit venu dans l'histoire de ma vie, parce que tout reste au dedans, que je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt, je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance.--Va, pauvre cahier, dans l'oubli avec ces objets qui s'évanouissent! Je n'écrirai plus ici que je ne reprenne vie, que Dieu ne me ressuscite de ce tombeau où j'ai l'âme ensevelie. Maurice, mon ami! il n'en était pas ainsi de moi quand je l'avais. Penser à lui me relevait au plus fort d'un abattement; l'avoir en ce monde me suffisait. Avec Maurice, je ne me serais pas ennuyée entre deux montagnes.»
La nature immortelle prévaut encore un moment.
«Entre autres beaux effets du vent à la campagne, il n'en est pas qui soient beaux comme la vue d'un champ de blé tout agité, bouillonnant, ondulant sous ces grands souffles qui passent en abaissant et soulevant si vite les épis par monceaux. Il s'en fait, par le mouvement, comme de grosses boules vertes roulant par milliers l'une sur l'autre avec une grâce infinie. J'ai passé une demi-heure à contempler cela et à me figurer la mer, surface verte et bondissante. Oh! que je voudrais réellement voir la mer, ce grand miroir de Dieu, où se reflètent tant de merveilles!»
XI.
Le 1er juillet.
«J'entends la première cigale; quel plaisir! Je reçois un charmant billet de M. de Sainte-Beuve, cet homme exquis dont je reçois l'écriture vivante.»
M. de Sainte-Beuve avait rendu à son frère Maurice une justice qui eût été bien plus juste si elle s'était adressée à la soeur! Le frère, trop loué, ne faisait que déclamer ce que la soeur sentait et soupirait à demi-voix.
XII.
La chambre s'égaye de deux nouveaux hôtes.
Le 28 juillet.
«Deux petits oiseaux, deux compagnons de ma chambrette, les bienvenus, qui chanteront quand j'écrirai, me feront musique et accompagnement comme les pianos qui jouaient à côté de Mme de Staël quand elle écrivait. Le son est inspirateur; je le comprends par ceux de la campagne, si légers, si aériens, si vagues, si au hasard, et d'un si grand effet sur l'âme. Que doit-ce être d'une harmonie de science et de génie, sur qui comprend cela, sur qui a reçu une organisation musicale, développée par l'étude et la connaissance de l'art? Rien au monde n'est plus puissant sur l'âme, plus pénétrant. Je le comprends, mais ne le sens pas. Dans ma profonde ignorance, j'écouterais avec autant de plaisir un grillon qu'un violon. Les instruments n'agissent pas sur moi ou bien peu. Il faut que j'y comprenne comme à un air simple; mais les grands concerts, mais les opéras, mais les morceaux tant vantés, langue inconnue! Quand je dis opéras, je n'en ai jamais ouï, seulement entendu des ouvertures sur les pianos. Parmi les fruits défendus de ce paradis de Paris, il est deux choses dont j'ai eu envie de goûter: l'Opéra et Mlle Rachel, surtout Mlle Rachel, qui dit si bien Racine, dit-on. Ce doit être si beau!»
XIII.
À mesure que le chagrin lui retire sa vie, elle cherche évidemment à la retenir instinctivement par quelques riantes images, réminiscences impuissantes de la jeunesse.
«La prière me désaccable, une conversation, le grand air, les promenades dans les bois et les champs. Ce soir, je me suis bien trouvée d'un repos sur la paille, au vent frais, à regarder les batteurs de blé, joyeuses gens qui toujours chantent. C'était joli de voir tomber les fléaux en cadence et les épis qui dansent, des femmes, des enfants, séparant la paille en monceaux, et le van qui tourne et vanne le grain qui se trie et tombe pur comme le froment de Dieu. Ces paisibles et riantes scènes font plaisir et plus de bien à l'âme que tous les livres de M. Hugo, quoique M. Hugo soit un puissant écrivain, mais il ne me plaît pas toujours. Je n'ai pas lu encore sa _Notre-Dame_, avec l'envie de la lire. Il est de ces désirs qu'on garde en soi.»
Le lendemain, autre scène.
Sans date.
«Huit jours de visites, de monde, de bruit, quelques conversations aimables, un épisode en ma solitude. C'est la saison où l'on vient nous voir, cette fois-ci c'était en foule des _allons à la campagne_, et la campagne est envahie, le Cayla peuplé, bruyant, gai de jeunesse, la table entourée de convives inattendus, l'_improvisé_ dispense de cérémonie. Mais nous n'en faisons pas, et qui vient nous voir ne doit s'attendre qu'au gracieux accueil, le meilleur qu'il nous soit possible dans la plus simple expression de forme. Ainsi nos salons tout blancs, sans glace ni trace de luxe aucun; la salle à manger avec un buffet et des chaises, deux fenêtres donnant sur le bois du nord; l'autre salon à côté avec un grand et large canapé; au milieu une table ronde, des chaises de paille, un vieux fauteuil en tapisserie où s'asseyait mon frère, deux portes vitrées sur la terrasse; cette terrasse sur un vallon vert où coule le ruisseau!»
Quel mobilier du Cayla!
XIV.
Un autre devoir de famille la rappelle à Paris: lisez ses apprêts de voyage.
Le 11 novembre.
«La lune se lève à l'horizon où j'ai si souvent regardé: le vent souffle à ma fenêtre comme je l'ai si souvent entendu; je vois ma chambrette, ma table, mes livres, mes écritures, la tapisserie et les saintes images, tout ce que j'ai vu si souvent et que je ne verrai plus bientôt. Je pars. Oh! que je regrette tout ce que je laisse ici, et surtout mon père, et ma soeur, et mon frère! Qui sait quand je les reverrai? qui sait si je les reverrai jamais? On court tant de dangers en voyage! Cette route de Paris est si triste pour moi! Il me semble que le malheur est au bout. Lequel maintenant? Je l'ignore.»
Elle confie son père, sa cage d'oiseaux, son chien à sa soeur: rien n'est oublié.
Elle part enfin. Tableau de sa désolation extrême quand elle se trouve seule dans une auberge sur la route, remplie d'indifférents. Oh! que les solitaires ont le coeur vulnérable, accoutumés qu'ils sont à peu de rapports avec le monde, mais à des relations qu'ils aiment et dont ils sont aimés!
Les vraies douleurs, comme le vrai attachement, sont au désert.
XV.
Elle passe quelques heureux jours en Berry, au château de Saint-Martin, chez son amie, Mme de Maistre.
À Saint-Martin.
«Lire, écrire, que faire dans ma chambre si bien disposée pour toutes choses de mon goût? Un bon feu, des livres, une table avec encre, plume et papier, moyens et attraits. Écrivons. Mais quoi? Eh! ce petit Journal qui continuera ma pensée et ma vie, cette vie maintenant hors de son cours ordinaire, comme si notre ruisseau se trouvait transporté sur les bords de la Loire, cette Loire, ce pays que je ne devais jamais voir, tant j'en étais née loin. Mais Dieu m'a portée ici. Je ne puis m'empêcher de voir la Providence claire comme un plein jour dans certain événements de la vie, non qu'elle ne soit en tous, mais plus ou moins manifestée.
«Avec un peu plus de goût pour écrire j'aurais pu laisser ici un long mémorandum de mon séjour à Saint-Martin, si beau, si grand dans son parc et ses belles eaux. J'ai vu peu de lieux aussi distingués, aussi remarquables de nature et d'art. On voit que Lenôtre a passé par là. Je vais partir avec les souvenirs les plus agréables et les plus doux, tant du dedans que du dehors: famille charmante où je suis adoptée, où j'ai reçu les témoignages les plus touchants d'affection, affection si vraie puisqu'elle est désintéressée. Que leur revient-il de m'aimer? Rien que d'être aimés à leur tour et de se faire bénir devant Dieu. Oh! que cela me serait doux si je ne pensais pas à Maurice, à qui je dois ce bonheur dont je jouis après sa mort! J'ai voulu voir sa chambre; je ne fais pas un pas, à la chapelle, dans le jardin, au salon, qu'il n'ait fait aussi. Hélas! nous ne faisons que passer sur le pas des morts.»
Dernier décembre.
«Mon Dieu, que le temps est quelque chose de triste, soit qu'il s'en aille ou qu'il vienne! et que le saint a raison qui a dit: «Jetons nos coeurs à l'éternité!»
XVI.
Elle rentra au Cayla, vit mourir son père, et, n'étant plus retenue par un amour ni par un devoir, elle mourut.
Ses amis recueillirent ce Journal et une partie de sa correspondance; c'était à peu près toute sa vie. Rien n'était mort d'elle que son apparence. Toute sa vie morale était sauve avec ces reliques écrites.
Et maintenant, on vous les a données, les voilà, qu'en pensez-vous?
Quant à moi, j'en pense ce que les pieux cénobites du quatorzième siècle pensèrent de l'_Imitation_, c'est qu'il y a des secrets dont Dieu est le confident; j'en pense ce que les femmes du dix-septième siècle pensèrent de la correspondance de Mme de Sévigné, ce livre des cours, je veux dire que ce volume du Journal de Mlle de Guérin m'a paru une des plus touchantes révélations de l'âme humaine dans nos deux siècles: le dix-huitième, avec ses existences calmes, puissantes, recueillies dans la solitude de leurs châteaux, moitié rurales, moitié aristocratiques, au fond de leurs provinces; le dix-neuvième, avec ses orages, ses renversements, ses dépouillements, ses honorables et glorieuses misères, demandant aux lettres ce que la féodalité ne lui donnait plus: le gentilhomme sans épée et sans éperons enseignant les petits enfants pour un morceau de pain dans les mansardes d'un collége de la capitale, et mourant jeune de misère après avoir coûté au dévouement d'une soeur accomplie sa dot, son mariage, son bonheur; et cette soeur, à la fois souffrante et heureuse de ce sacrifice, vivant isolée dans les ruines du château paternel, développant son génie natal et confidentiel dans des soliloques avec elle-même ou avec son Dieu, et mourant de tristesse quand son frère et son père lui manquent: Walter Scott seul aurait pu peindre une existence aussi romanesque dans quelque masure d'Écosse, quand les fidèles adorateurs des Stuarts sont vaincus, mais non ralliés à la révolution triomphante.
XVII.
Mais il y a dans l'âme de Mlle de Guérin un principe de vie et d'immortalité qui n'existe pas dans les héroïnes de Walter Scott: c'est le mysticisme catholique exalté, qui donne la vie, la sainteté, l'émotion sacrée du martyre à la jeune châtelaine du Cayla, et la poésie profonde du coeur, qui élève ses confidences à la hauteur des écrivains ascétiques les plus éloquents; c'est l'huile onctueuse de cette lampe que le dieu du passé s'est allumée à lui-même dans les ruines de son sanctuaire démoli.
Que l'on croie ou que l'on ne croie pas à la lettre les symboles de sa foi, on doit reconnaître qu'ils impriment à tout ce qu'elle sent, à tout ce qu'elle pense, à tout ce qu'elle écrit, un caractère de surnaturel et de sincérité qui en fait le charme. Sans doute il y a là, comme dans le livre de l'_Imitation_ qui touche exclusivement au cénobitisme monacal, quelques signes de superstition qu'on regrette d'y voir; c'est trop puéril ou trop âpre. On voudrait que la raison humaine tempérât davantage ces pieuses crédulités du couvent; mais, à mesure qu'elle avance dans la vie, cette foi, au lieu de s'isoler et de s'aigrir, s'adoucit visiblement. Le contact avec le monde, qui pénètre dans sa solitude avec son frère et les amis de son frère, leur doute, leur changement d'opinion, même quand ils habitent avec ce féroce esprit, l'abbé de Lamennais, qui avait des fanatismes éloquents pour toutes les causes et qui ne permettait le doute à personne, parce qu'il ne permettait de douter de rien pendant qu'il affirmait lui-même, génie de l'expression, né pour être le prophète de toutes les persécutions comme saint Paul, ou pour le christianisme ou contre lui; tout cela avait évidemment agi sur Mlle de Guérin. Son imagination était restée pieuse, sa raison était devenue tolérante; elle n'avait gardé de ses premières doctrines que l'amour qui les sanctifie toutes. C'était l'imagination de saint Jean qui ne savait qu'un mot, _aimer_!
XVIII.