Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 15

Chapter 154,106 wordsPublic domain

«Il fut un temps, il y a quelques armées, où la pensée d'écrire à un poëte, à un grand nom, m'aurait ravie. Si, quand je lisais _Prascovie_ ou _le Lépreux_, l'espoir d'en voir l'auteur ou de lui parler m'était venu, j'en aurais eu des enthousiasmes de bonheur. Ô jeunesse! Et maintenant j'ai vu, écrit et parlé sans émotion, de sang-froid et sans plaisir, ou que bien peu, celui de la curiosité[3], le moindre, le dernier dans l'échelle des sensations. Curiosité encore, il faut le dire, un peu décharmée, étonnée seulement de ne voir rien d'étonnant. Un grand homme ressemble tant aux autres hommes! Aurais-je cru cela, et qu'un Lamartine, un de Maistre, n'eussent pas quelque chose de plus qu'humain. J'avais cru ainsi dans ma naïveté au Cayla, mais Paris m'a ôté cette illusion et bien d'autres. Voilà le mal de voir et de vivre, c'est de laisser toutes les plus jolies choses derrière.»

[Note 3: _Erreur_ (Ms.)]

XXXII.

La pensée de l'état de son frère devenu sa propre pensée la suit toujours. On assiste par ce journal à cette permanence du sentiment.

Le 22 mai.

«Si jamais tu lis ceci, mon ami, tu auras l'idée d'une affection permanente, ce quelque chose pour quelqu'un qui vous occupe au coucher, au lever, dans le jour et toujours, qui fait tristesse ou joie, mobile et centre de l'âme.--En lisant un livre de géologie, j'ai rencontré un éléphant fossile découvert dans la Laponie, et une pirogue déterrée dans l'île des Cygnes, en creusant les fondations du pont des Invalides. Me voilà sur l'éléphant, me voilà dans la pirogue, faisant le tour des mers du Nord et de l'île des Cygnes, voyant ces lieux du temps de ces choses: la Laponie chaude, verdoyante et peuplée, non de nains, mais d'hommes beaux et grands, de femmes s'en allant en promenade sur un éléphant, dans ces forêts, sous ces monts pétrifiés aujourd'hui; et l'île des Cygnes, blanche de fleurs, et de leur duvet, oh! que je la trouve belle! Et ses habitants, qui sont-ils? que font-ils dans ce coin du globe? Descendant comme nous de l'exilé d'Éden, connaissent-ils sa naissance, sa vie, sa chute, sa lamentable et merveilleuse histoire; cette Ève pour laquelle il a perdu le ciel, tant de malheur et de bonheur ensemble, tant d'espérances dans la foi, tant de larmes sur leurs enfants, tant et tant de choses que nous savons, que savait peut-être avant nous ce peuple dont il ne reste qu'une planche? Naufrages de l'humanité que Dieu seul connaît, dont il a caché les débris dans les profondeurs de la terre, comme pour les dérober à notre curiosité! S'il en laisse voir quelque chose, c'est pour nous apprendre que ce globe est un abîme de malheurs, et que ce qu'on gagne à remuer ses entrailles, c'est d'y découvrir plus de cimetières. La mort est au fond de tout, et on creuse toujours comme qui cherche l'immortalité!»

LAMARTINE.

(_La suite au prochain entretien._)

XCe ENTRETIEN.

DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.

JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE

Mlle de Guérin.

(TROISIÈME PARTIE.)

I.

Et son frère mourut, en effet, quelques semaines après ces lignes, au Cayla, le vendredi 19 juillet 1839.

Elle continue à lui écrire dans l'autre vie.

Car, dit-elle, en m'empruntant ces deux vers:

...Où l'éternité réside On retrouve jusqu'au passé!

«Oh! que nous avons prié ce matin sur ta tombe! moi, ta femme, ton père et tes soeurs!»

Souvenir de l'enfance du mort.

Le 4 août.

«À pareil jour vint au monde un frère que je devais bien aimer, bien pleurer, hélas! ce qui va souvent ensemble. J'ai vu son cercueil dans la même chambre, à la même place où, toute petite, je me souviens d'avoir vu son berceau, quand on m'amena de Gaillac, où j'étais, pour son baptême. Ce baptême fut pompeux, plein de fête, plus qu'aucun autre de nous, marqué de distinction. Je jouai beaucoup et je repartis le lendemain, aimant fort ce petit enfant qui venait de naître. J'avais cinq ans. Deux ans après je revins, lui portant une robe que je lui avais faite. Je lui mis sa robe et le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers, ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère: Maurice, Maurice a marché seul!» Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes.»

Le 6 août.

«Journée de prières et de pieuse consolation: pèlerinage de ton ami, le saint abbé de Rivières, à Andillac, où il a dit la messe, où il est venu prier avec tes soeurs près de ta tombe. Oh! que cela m'a touchée; que j'ai béni dans mon coeur ce pieux ami agenouillé sur tes restes, dont l'âme, par-delà ce monde, soulageait la tienne souffrante, si elle souffre! Maurice, je te crois au ciel. Oh! j'ai cette confiance, que tes sentiments religieux me donnent, que la miséricorde de Dieu m'inspire. Dieu si bon, si compatissant, si aimant, si Père, n'aurait-il pas eu pitié et tendresse pour un fils revenu à lui? Oh! il y a trois ans qui m'affligent; je voudrais les effacer de mes larmes. Mon Dieu, tant de supplications ont été faites! Mon Dieu, vous les avez entendues, vous les aurez exaucées. Ô mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troubles-tu?»

Le 13 août.

«Besoin d'écrire, besoin de penser, besoin d'être seule, non pas seule, avec Dieu et toi. Je me trouve isolée au milieu de tous. Ô solitude vivante, que tu seras longue!

Le 17 août.

«Commencé à lire les _Saints Désirs de la mort_, lecture de mon goût. Mon âme vit dans un cercueil. Oh! oui, enterrée, ensevelie en toi, mon ami; de même que je vivais en ta vie, je suis morte en ta mort. Morte à tout bonheur, à toute espérance ici-bas. J'avais tout mis en toi, comme une mère en son fils; j'étais moins soeur que mère. Te souviens-tu que je me comparais à Monique pleurant sur Augustin, quand nous parlions de mes afflictions pour ton âme, cette chère âme dans l'erreur? Que j'ai demandé à Dieu son salut, prié, supplié! Un saint prêtre me dit: «Votre frère reviendra.» Oh! il est revenu, et puis il m'a quittée pour le ciel, pour le ciel, j'espère. Il y a eu des signes évidents de grâce, de miséricorde dans cette mort. Mon Dieu, j'ai plus à vous bénir qu'à me plaindre. Vous en avez fait un élu par les souffrances qui rachètent, par l'acceptation et la résignation qui méritent, par la foi qui sanctifie. Oh! oui, cette foi lui était revenue vive et profonde; cela s'est vu dans des actes religieux, des prières, des lectures, et dans ce baiser à la croix fait avec tant d'âme et d'amour un peu avant de mourir! Oh! moi qui le voyais faire, qui le regardais tant dans ses dernières actions, j'ai dit, mon Dieu, j'ai dit qu'il s'en allait en paradis. Ainsi finissent ceux qui s'en vont dans la vie meilleure.

«Maurice, mon ami, qu'est ce que le ciel, ce lieu des amis? Jamais ne me donneras-tu signe de là? Ne t'entendrai-je pas, comme on dit que quelquefois on entend les morts? Oh! si tu le pouvais, s'il existe quelque communication entre ce monde et l'autre, reviens! Je n'aurai pas peur un soir de voir une apparition, quelque chose de toi à moi qui étions si unis. Toi au ciel et moi sur la terre, oh! que la mort nous sépare! J'écris ceci à la chambrette, cette chambrette tant aimée où nous avons tant causé ensemble, rien que nous deux. Voilà ta place et là la mienne. Ici était ton portefeuille si plein de secrets de coeur et d'intelligence, si plein de toi et de choses qui ont décidé de ta vie. Je le crois, je crois que les événements ont influé sur ton existence. Si tu étais demeuré ici, tu ne serais pas mort. _Mort!_ terrible et unique pensée de ta soeur.»

Le 20 août.

«Hier allée à Cahuzac entendre la messe pour toi en union de celle que le prince de Hohenlohe offrait en Allemagne pour demander à Dieu ta guérison, hélas! demandée trop tard. Quinze jours après ta mort, la réponse est venue m'apporter douleurs au lieu d'espérance. Que de regrets de n'avoir pas pensé plus tôt à ce moyen de salut, qui en a sauvé tant d'autres! C'est sur des faits bien établis que j'avais eu recours au saint thaumaturge, et je croyais tant au miracle! Mon Dieu, j'y crois encore, j'y crois en pleurant. Maurice, un torrent de tristesse m'a passé sur l'âme aujourd'hui. Chaque jour agrandit ta perte, agrandit mon coeur pour les regrets. Seule dans le bois avec mon père, nous nous sommes assis à l'ombre, parlant de toi. Je regardais l'endroit où tu vins t'asseoir il y a deux ans, le premier jour, je crois, où tu fis quelques pas dehors. Oh! quel souvenir de maladie et de guérison! Je suis triste à la mort. Je voudrais te voir. Je prie Dieu à tout moment de me faire cette grâce. Ce ciel, ce ciel des âmes, est-il si loin de nous, le ciel du temps de celui de l'éternité? Ô profondeur! ô mystères de l'autre vie qui nous sépare! Moi qui étais si en peine sur lui, qui cherchais tant à tout savoir, où qu'il soit maintenant, c'est fini. Je le suis dans les trois demeures, je m'arrête aux délices, je passe aux souffrances, aux gouffres de feu. Mon Dieu, mon Dieu, non! Que mon frère ne soit pas là, qu'il n'y soit pas! Il n'y est pas; son âme, l'âme de Maurice parmi les réprouvés!... Horrible crainte, non! Mais au purgatoire où l'on souffre, où s'expient les faiblesses du coeur, les doutes de l'âme, les demi-volontés au mal. Peut-être mon frère est là qui souffre et nous appelle dans les gémissements comme il faisait dans les souffrances du corps: «Soulagez-moi, vous qui m'aimez.» Oui, mon ami, par la prière. Je vais prier; je l'ai tant fait et le ferai toujours. Des prières, oh! des prières pour les morts, c'est la rosée du purgatoire.

«Sophie m'a écrit, cette Sophie, amie de Marie, qui m'aime en elle et vient me consoler. Mais rien d'humain ne console. Je voudrais aller en Afrique porter ma vie à quelqu'un, m'employer au salut des Arabes dans l'établissement de Mme Vialar. Mes jours ne me sembleraient pas vides, inutiles comme ils sont. Cette idée de cloître qui s'en était allée, qui s'était retirée devant toi, me revient.

«Le rosier, le petit rosier des Coques, a fleuri. Que de tristesses, de craintes, de souvenirs épanouis avec ces fleurs, renfermés dans ce vase donné par Marie, emporté dans notre voyage, avec nous dans la voiture de Tours à Bordeaux, de là ici! Ce rosier te faisait plaisir; tu te plaisais à le voir, à penser d'où il venait. Je voyais cela et comme étaient jolis ces petits boutons et cette petite verdure.»

Le 22 août.

«Mis au doigt la bague antique que tu avais prise et mise ici il y a deux ans, cette bague qui nous avait tant de fois fait rire quand je te disais: «Et la bague?» Oh! qu'elle m'est triste à voir et que je l'aime! Mon ami, tout m'est relique de toi.

«_La mort nous revêtira de toute chose._ Consolante parole que je viens de méditer, qui me revêt le coeur d'espérance, ce pauvre coeur dépouillé.

«Comme j'aime ses lettres, ces lettres qui ne viennent pas! Mon Dieu, recevez ce que j'en souffre et toutes les douleurs de cette affection. Voilà que cette âme m'attriste, que son salut m'inquiète, que je souffrirais le martyre pour lui mériter le ciel. Exaucez, mon Dieu, mes prières: éclairez, attirez, touchez cette âme si faite pour vous connaître et vous servir! Oh! quelle douleur de voir s'égarer de si belles intelligences, de si nobles créatures, des êtres formés avec tant de faveur, où Dieu semble avoir mis toutes ses complaisances comme en des fils bien-aimés, les mieux faits à son image! Ah! qu'ils sont à plaindre! que mon âme souvent les pleure avec Jésus venu pour les sauver! Je voudrais le salut de tous, que tous profitent de la rédemption qui s'étend à tout le genre humain. Mais le coeur a ses élus, et pour ceux-là on a cent fois plus de désirs et de crainte. Cela n'est pas défendu. Jésus, n'aviez-vous pas votre Jean bien-aimé, dont les apôtres disaient que, par amour, vous feriez qu'il ne mourrait pas? Faites qu'ils vivent toujours, ceux que j'aime, qu'ils vivent de la vie éternelle! Oh! c'est pour cela, pas pour ici que je les aime. À peine, hélas! si l'on s'y voit. Je n'ai fait que l'apercevoir; mais l'âme reste dans l'âme.»

Le 25 août.

«Tristesse et communion; pleuré en Dieu; écrit à ton ami; lu Pascal, l'étonnant penseur. J'ai recueilli cette pensée sur l'amour de Dieu, qu'on aime sans le connaître: _Le coeur a ses raisons que la raison ne comprend pas._ Bien souvent j'ai senti cela.»

II.

Et comme elle désire que toute la nature en convulsion s'associe par un mouvement désordonné à la convulsion de sa douleur!

Le 26 août.

«Quelques gouttes de pluie sur la terre ardente. Peut-être orage ce soir, ramassé par ces vapeurs. Qu'il tonne, qu'il passe des torrents d'eau et de vent! je voudrais du bruit, des secousses, tout ce qui n'est pas ce calme affaissant.--Si j'écrivais sa vie, cette vie si jeune, si riche, si rare, si rattachée à tant d'événements, à tant d'intérêts, à tant de coeurs! peu de vies semblables.»

Le 27 août.

«Je ne sais, sans mon père, j'irais peut-être joindre les soeurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. Qu'en faire à présent? Je l'avais mise en toi, pauvre frère! Tu me disais de ne pas te quitter. En effet, je suis bien demeurée près de toi pour te voir mourir. Un _ecce homo_, l'homme de douleur, tous les autres derrière celui-là. Souffrances de Jésus, saints désirs de la mort, uniques pensées et méditations. Écrit à Louise comme à Marie; il fait bon écrire à celle-là. Et lui, pourquoi ne pas écrire, ton frère? Serait-il mort aussi? Mon Dieu, que le silence m'effraye à présent! pardonnez-moi tout ce qui me fait peur. L'âme qui vous est unie, qu'a-t-elle à craindre? Ne vous aimerais-je pas, mon Dieu, unique et véritable et éternel amour? Il me semble que je vous aime, comme disait le timide Pierre, mais pas comme Jean, qui s'endormait sur votre coeur. Divin repos qui me manque! Que vais-je chercher dans les créatures? Me faire un oreiller d'une poitrine humaine, hélas! j'ai vu comme la mort nous l'ôte. Plutôt m'appuyer, Jésus, sur votre couronne d'épines.»

Le 28 août.

«Saint Augustin aujourd'hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d'avoir aimé Dieu si tard. Que je n'aie pas ces deux regrets: oh! que je n'aie pas cette douleur à deux tranchants, qui me fendrait l'âme à la mort! Mourir sans amour, c'est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable. Les autres ne sont que des ombres.

«Accablement, poids de douleurs; essayons de soulever ce mont de tristesse. Que faire? Oh! que l'âme est ignorante! Il faut s'attacher à Dieu, à celui qui soulève et le vaisseau et la mer. Pauvre nacelle que je suis sur un océan de larmes!»

III.

La sérénité revient avec la lumière et revient seule.

Le 30 août.

«Qu'il faisait bon ce matin dans la vigne, cette vigne aux raisins chasselas que tu aimais! En m'y voyant, en mettant le pied où tu l'avais mis, la tristesse m'a rempli l'âme. Je me suis assise à l'ombre d'un cerisier, et là, pensant au passé, j'ai pleuré. Tout était vert, frais, doré de soleil, admirable à voir. Ces approches d'automne sont belles, la température adoucie, le ciel plus nuagé, des teintes de deuil qui commencent. Tout cela, je l'aime, je m'en savoure l'oeil, m'en pénètre jusqu'au coeur, qui tourne aux larmes. _Vu seule_, c'est si triste! Toi, tu vois le ciel! Oh! je ne te plains pas. L'âme doit goûter d'ineffables ravissements...

«Le plus grand malheur de la vie, c'est d'en rompre les relations.

«Je voulais envoyer à mon ami les deux grenades du grenadier dont il a travaillé le pied quelques jours avant sa mort. Ce fut son dernier mouvement sur la terre!»

IV.

Le 6 octobre.

«À l'heure qu'il est, midi, premier dimanche d'octobre, j'étais à Paris, j'étais dans ses bras, place Notre-Dame-des-Victoires. Un an passé, mon Dieu!--Que je fus frappée de sa maigreur, de sa toux, moi qui l'avais rêvé mort dans la route!--Nous allâmes ensemble à Saint-Sulpice à la messe, à une heure. Aujourd'hui à Lentin, dans la pluie, les poignants souvenirs et la solitude... Mais, mon âme, apaise-toi avec ton Dieu que tu as reçu dans cette petite église. C'est ton frère, ton ami, le bien-aimé souverain que tu ne verras pas mourir, qui ne te manquera jamais ni en cette vie ni en l'autre. Consolons-nous dans cette espérance, et qu'en Dieu on retrouve tout ce qu'on a perdu. Si je pouvais m'en aller en haut; si je trouvais dans ma poitrine ce souffle qui vient le dernier, ce souffle des mourants qui porte l'âme au ciel, oh! je n'aurais pas beaucoup de regrets à la vie. Mais la vie, c'est une épreuve, et la mienne est-elle assez longue; ai-je assez souffert? Quand on se porte au Calvaire, on voit ce que coûte le ciel. Oh! bien des larmes, des déchirements, des épines, du fiel et du vinaigre. Ai-je goûté de tout cela? Mon Dieu, ôtez-moi la plainte, soutenez-moi dans le silence et la résignation au pied de la Croix, avec Marie et les femmes qui vous aimèrent.»

Le 19 octobre.

«Trois mois aujourd'hui de cette mort, de cette séparation. Oh! la douloureuse date, que néanmoins je veux écrire chaque fois qu'elle reviendra. Il y a pour moi une si attachante tristesse dans ce retour du 19, que je ne puis le voir sans le marquer dans ma vie, puisque je note ma vie. Eh! qu'y mettrais-je maintenant, si je n'y mettais mes larmes, mes souvenirs, mes regrets de ce que j'ai le plus aimé? C'est tout ce qui vous viendra, ô vous qui voulez que je continue ces cahiers, mon _tous les jours_ au Cayla. J'allais cesser de le faire, il y avait trop d'amertume à lui parler dans la tombe; mais puisque vous êtes là, frère vivant, et avez plaisir de m'entendre, je continue ma causerie intime; je rattache à vous ce qui restait là, tombé brisé par la mort. _J'écrirai pour vous comme j'écrivais pour lui._ Vous êtes mon frère d'adoption, mon frère de coeur. Il y a là-dedans illusion et réalité, consolation et tristesse: Maurice partout. C'est donc aujourd'hui 19 octobre que je date pour vous et que je marque ce jour comme une époque dans ma vie, ma vie d'isolement, de solitude, d'inconnue qui s'en va vers quelqu'un du monde, vers vous à Paris, comme à peu près, je vous l'ai dit, je crois, si Eustoquie, de son désert de Bethléem, eût écrit à quelque élégant chevalier romain. Le contraste est piquant, mais ne m'étonne pas. Quelqu'un, une femme, me disait qu'à ma place elle serait bien embarrassée pour vous écrire. Moi, je ne comprends pas pourquoi je le serais. Rien ne me gêne avec vous, en vérité, pas plus qu'avec Maurice; vous m'êtes lui au coeur et à l'intelligence. C'est à ce point de vue que se met notre intimité.»

V.

Elle continue d'écrire à M. d'Aurevilly qu'aimait son frère et dont elle a fait son frère d'adoption. Évidemment elle l'eût aimé, elle l'aima peut-être en mémoire de celui qu'elle avait perdu. L'amour est comme toutes les passions, il a des retours inattendus.

Le 20 octobre.

«La belle matinée d'automne! Un air transparent, un lever du jour radieusement calme, des nuages en monceaux, du nord au midi, des nuages d'un éclat, d'une couleur molle et vive, du coton d'or sur un ciel bleu. C'était beau, c'était beau! Je regrettais d'être seule à le voir. J'ai pensé à notre peintre et ami, M. Augier, lui qui sent si bien et prend sitôt le beau dans son âme d'artiste. Et puis Maurice, et puis vous, je vous aurais voulu voir tous sous mon ciel du Cayla; mais devons-nous nous rencontrer jamais plus sur la terre?

«En allant au Posadou, j'ai voulu prendre une fleur très-jolie. Je l'ai laissée pour le retour, et j'ai passé par un autre chemin. Adieu ma fleur. Quand j'y reviendrais, où serait-elle? Une autre fois je ne laisserai pas mes fleurs en chemin. Que de fois cependant cela n'arrive-t-il pas dans la vie?

«Dimanche aujourd'hui. Revu à Andillac cette tombe toute verdoyante d'herbe. Comme c'est venu vite, ces plantes! Comme la vie se hâte sur la mort, et que c'est triste à notre vue! Que ce serait désolant, sans la foi qui nous dit que nous devons renaître, sortir de ces cimetières où nous semblons disparus!»

Le 21 octobre.

«Tonnerre, orage, tempête au dehors, mais calme au dedans, ce calme d'une mer morte, qui a sa souffrance aussi bien que l'agitation. Le repos n'est bon qu'en Dieu, ce repos des âmes saintes qui, avant la mort, sont sorties de la vie. Heureux dégagement! Je meurs d'envie de tout ce qui est céleste: c'est qu'ici-bas tout est vil et porte un poids de terre.»

Le 1er novembre.

«Quel anniversaire! J'étais à Paris, assise seule dans le salon devant une table, pensant, comme à présent, à cette fête des saints. Il vint, Maurice, me trouver, causer un peu d'âme et de coeur, et me donna un cahier de papier avec un «Je veux que tu m'écrives là ton _tous les jours_ à Paris.» Oh! pauvre ami! je l'ai bien écrit, mais il ne l'a pas lu! Il a été enlevé si subitement, si rapidement, avant d'avoir le temps de rien faire, ce jeune homme né pour tant de choses, ce semblait. Mais Dieu en a disposé autrement que nous ne pensions. Il est de belles âmes dont nous ne devons voir ici que les apparences, et dont l'entière réalisation s'achève ailleurs, dans l'autre vie. Ce monde n'est qu'un lieu de transition, comme les saints l'ont cru, comme l'âme qui pressent le _quelque autre part_ le croit aussi. Eh! quel bonheur que tout ne soit pas ici! Impossible, impossible! Si nous finissions à la tombe, le bon Dieu serait méchant, oui, méchant, de créer pour quelques jours des créatures malheureuses: horrible à penser. Rien que les larmes font croire à l'immortalité. Maurice a fini son temps de souffrance, j'espère, et aujourd'hui je le vois à tout moment parmi les bienheureux; je me dis qu'il doit y être, qu'il plaint ceux qu'il voit sur la terre, qu'il me désire où il est, comme il me désirait à Paris. Ah! mon Dieu, ceci me rappelle que nous étions ensemble à pareil jour l'an dernier; que j'avais un frère, un ami que je ne puis plus ni voir ni entendre. Plus de rapports après tant d'intimité! C'est en ceci que la mort est désolante. Pour le retrouver, cet être aimé et tant uni au coeur, il faut plonger dans la tombe et dans l'éternité. Qui n'a pas Dieu avec soi en cet effroi, que devenir? Que devenez-vous, vous, ami tant atterré par sa mort, quand votre douleur se tourne vers l'autre monde? Oh! la foi ne vous manque pas, sans doute: mais avez-vous une foi consolante, la foi pieuse? Pensant que trop que vous ne l'avez pas, je me prends à vous plaindre amèrement. Les sollicitudes que j'avais à cet égard pour son âme de frère, se sont toutes portées sur la vôtre, presque aussi chère. Je ne puis pas dire à quel degré je l'aimais, ni auquel je l'aime: c'est quelque chose qui monte vers l'infini, vers Dieu. Là je m'arrête; à cette pensée s'attache un million de pensées mortes et vives, mais surtout mortes; mon mémorandum, commencé pour lui, continué pour vous au même jour, daté de quelque joie l'an dernier et maintenant tout de larmes. Mon pauvre Maurice, _j'ai été délaissée en une terre où il y a larmes continuelles et continuelles angoisses_.

«Le jour des Morts.

Voilà les feuilles sans sève Qui tombent sur le gazon; Voilà le vent qui s'élève Et gémit dans le vallon. ........................

C'est la saison où tout tombe, Aux coups redoublés des vents: Un vent qui vient de la tombe Moissonne aussi les vivants.

(LAMARTINE.)

«Il y a peu d'années nous disions cela; nous récitions ces vers, Maurice et moi, errant sur des feuilles sèches, le jour des Morts. Mon Dieu, le voilà tombé lui aussi, lui si jeune, le dernier né de la famille, que je comptais bien laisser en ce monde, entouré d'enfants qui m'auraient pleurée comme leur mère! Au lieu de cela, c'est moi qui pleure; c'est moi qui vois une tombe, où est renfermé tout ce que j'ai eu d'espérance, de bonheur en affection humaine. Oh! que cela dépend de toutes choses et porte l'âme affligée loin de cette vie, vers le lieu où n'est pas la mort! Prié, pleuré, écrit, rien autre chose aujourd'hui. Ô terrible fête des morts!»

VI.

Son amitié ambiguë pour M. d'Aurevilly se révèle en toute occasion et en toute circonstance.

Le 6 novembre.