Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 14

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«La Vialarette ne te portera plus des marrons et des échaudés de Cordes; la pauvre fille! elle est morte la nuit dernière. Je la regrette pour ses qualités, sa fidélité, son attachement pour nous. Étions-nous malades? elle était là; fallait-il un service? elle était prête, et puis d'une discrétion, d'une sûreté! du petit nombre de personnes à qui l'on peut confier un secret. C'était le sublime de sa condition, ce me semble, que cette religion du secret que l'éducation ne lui avait pas apprise. Je lui aurais tout confié.

«L'enterrement était pénible à voir; mais j'ai voulu accompagner jusque-là celle qui n'a ni frère ni soeur, celle qui a suivi sur ce cimetière tous ceux des nôtres qu'elle a vus mourir, celle qui a fait tant de pas pour nous, hélas! à pareil jour, _samedi_. Enfin j'ai voulu lui donner cette marque d'affection et l'accompagner de mes prières jusqu'au bord de l'autre monde. J'ai entendu la messe à côté de son cercueil.

«Il fut un temps où cela m'aurait effrayée; à présent, je ne sais pas comment je trouve tout naturel de mourir; cercueils, morts, tombes, cimetières, ne me donnent que des sentiments de foi, ne font que reporter mon âme là-haut. La chose qui m'a le plus frappée, ç'a été d'entendre la bière tombant dans la fosse: sourd et lugubre bruit, le dernier de l'homme. Oh! qu'il est pénétrant, comme il va loin dans l'âme qui l'écoute! Mais tous ne l'écoutent pas; les fossoyeurs avaient l'air de voir cela comme un arbre qui tombe; le petit Cotive et d'autres enfants regardaient là-dedans comme dans un fossé où il y aurait des fleurs, l'air curieux et étonné. Mon Dieu! mon Dieu! quelle indifférence entoure la tombe! Que les saints ont raison de mourir avant l'heure, de faire leurs propres obsèques en se retirant du monde! Est-ce la peine d'y demeurer? Non, ce n'est pas la peine, si ce n'était quelques âmes chères à qui Dieu veut qu'on tienne compagnie dans la vie. Voilà papa qui vient de me visiter dans ma chambre et m'a laissé en s'en allant deux baisers sur le front. Comment laisser ces tendres pères?»

XVIII.

Elle raconte qu'elle va se chauffer au soleil, pendant l'office des morts, dans le cimetière du hameau.

Le 7 avril.

«D'où diriez-vous que je viens, ma chère Marie? Oh! vous ne devineriez pas; de me chauffer au soleil dans un cimetière. Lugubre foyer si l'on veut, mais où l'on se trouve au milieu de sa parenté. Là, j'étais avec mon grand-père, des oncles, des aïeux, une foule de morts aimés. Il n'y manquait que ma mère qui, hélas! repose un peu loin d'ici. Mais pourquoi me trouvais-je là? Me croyez-vous amante des tombeaux? Pas plus qu'une autre, ma chère. C'est que je suis allée me confesser ce matin: et comme il y avait du monde, et que j'avais froid à l'église, je suis sortie et me suis assise au soleil dans le cimetière; et là les réflexions sont venues, et les pensées vers l'autre monde, et le compte qu'on rend à Dieu. Le bon livre d'examen qu'une tombe! Comme on y lit des vérités, comme on y trouve des lumières, comme les illusions, les rêves de la vie s'y dissipent, et tous les enchantements! Au sortir de là, le monde est jugé, on y tient moins.

Le pied sur une tombe, on tient moins à la terre.

(LAMARTINE)

«Il n'est pas de danseuse qui ne quittât sa robe de bal et sa guirlande de fleurs, pas de jeune fille qui n'oubliât sa beauté, personne qui ne revînt meilleur de cette terre des morts.»

XIX.

Ainsi cela se poursuit parmi tous les événements de la vie, petits ou grands, tristes ou gais; c'est la vicissitude éternelle, mais la vicissitude interprétée, sentie, comprise par une âme intelligente de ce qu'elle souffre et joyeuse de ce qu'elle cueille en passant sur le bord du chemin.

Lisez cette note d'un de ses beaux jours où elle se promène avec son père et son petit chien légué par _Lili_, une de ses amies qu'elle a récemment ensevelie:

Le 3 mai.

«Depuis ce matin, rien de joli que la naissance d'un agneau et ce cahier qui commence au chant du rossignol, devant deux vases de fleurs qui embaument ma chambrette. C'est un charme d'écrire dans ces parfums, d'y prier, d'y penser, d'y laisser aller l'âme.

«Je suis fatiguée d'écriture, deux grandes lettres m'ont brisé la main. Aussi ne mettrai-je pas grand'chose ici; mais je veux marquer un beau jour, calme, doux et frais, une vraie matinée de printemps. Tout chante et fleurit. Nous venons de la promenade, papa, moi et mon chien, le joli chien de Lili: chère petite bête! il ne me quitte jamais: quand je m'assieds, il vient sur mes genoux; si je marche, il suit mes pas. On dirait qu'il me comprend, qu'il sait que je remplace sa maîtresse. Nous avons rapporté des fleurs blanches, violettes, bleues, qui nous font un bouquet charmant. J'en ai détaché deux pour envoyer à E***, dans une lettre: ce sont des _dames de onze heures_; apparemment ce nom leur vient de ce qu'elles s'ouvrent alors, comme font d'autres à d'autres heures, charmantes horloges des champs, horloges de fleurs qui marquent de si belles heures. Qui sait si les oiseaux les consultent, s'ils ne règlent pas sur des fleurs leur coucher, leur repas, leurs rendez-vous? Pourquoi pas? tout s'harmonise dans la nature; des rapports secrets unissent l'aigle et le brin d'herbe, les anges et nous dans l'ordre de l'intelligence. J'aurai un nid sous ma fenêtre; une tourterelle vient de chanter sur l'acacia où il y avait un nid l'an dernier. C'est peut-être la même. Cet endroit lui a convenu, et, en bonne mère, elle y replace son berceau.

«Rien ne me fait du bien comme d'écrire, parce qu'alors je m'oublie. La prière me fait le même effet de calme, et même mieux, en ce qu'il entre quelque chose de suave dans l'âme.»

XX.

Le 12 mai.

«Depuis cinq jours je n'ai pas écrit ici; dans ce temps il est venu des feuilles, des fleurs, des roses. En voilà une sous mon front, qui m'embaume, la première du printemps. J'aime à marquer le jour de cette belle venue. Qui sait les printemps que je retrouve ainsi dans des livres, sur une feuille de rose où je date le jour et l'an? Une de ces feuilles s'en fut à l'île de France, où elle fit bien plaisir à ce pauvre Philibert. Hélas! elle aura disparu comme lui! Quoique je le regrette, ce n'est pas cela, mais je ne sais quoi qui m'attriste, me tient dans la langueur aujourd'hui. Pauvre âme, pauvre âme, qu'as-tu donc? que te faut-il? Où est ton remède? Tout verdit, tout fleurit, tout chante, tout l'air est embaumé comme s'il sortait d'une fleur. Oh! c'est si beau! allons dehors. Non, je serais seule et la belle solitude ne vaut rien. Ève le fit voir dans Éden. Que faire donc? Lire, écrire, prier, prendre une corbeille de sable sur la tête, comme ce solitaire, et marcher. Oui, le travail, le travail! occuper le corps qui nuit à l'âme. Je suis demeurée trop tranquille aujourd'hui, ce qui fait mal, ce qui donne le temps de croupir à un certain ennui qui est en moi.

«Pourquoi est-ce que je m'ennuie? Est-ce que je n'ai pas tout ce qu'il me faut, tout ce que j'aime, hormis toi? Quelquefois je pense que c'est la pensée du couvent qui fait cela, qui m'attire et m'attriste. J'envie le bonheur d'une sainte Thérèse, de sainte Paule à Bethléem. Si je pouvais me trouver dans quelque sainte solitude!... Le monde n'est pas mon endroit; mon avenir serait fait alors, et je ne sais ce qu'il sera.»

XXI.

On l'invite dans les environs à assister à la fonte d'une cloche. Les réflexions que cela lui suggère se rapprochent du dithyrambe de Schiller. Cela finit par une réflexion triste et vraie comme tout ce qui est triste.

«Je ne suis pas en train d'écrire; il fait un vent qui souffle à tout emporter, même les idées. Sans cela, je dirais tout ce qui m'est venu près de ce fourneau, en pensées religieuses, gaies, tristes; ce que j'ai coulé d'années, de siècles, de baptêmes, de glas, de noces, d'incendies, avec cette cloche. Quand elle finira, qui sait tout ce qui aura fini dans Andillac et dans le monde? L'âge des cloches prend des siècles, du temps sans fin, à moins d'un malheur ou d'une révolution. Ainsi, tous tant que nous étions là, nous ne la verrons pas refondre. Cela seul est solennel: _ne plus voir ce qu'on voit_. Il y a là quelque chose qui fait qu'on y attache fort les yeux, quand ce ne serait qu'un brin d'herbe.»

Quel instinct de notre immortalité dans ces paroles!

XXII.

Elle aime les fleurs et voudrait apprendre la botanique pour avoir une langue de plus, afin de mieux adorer et louer le créateur du cèdre et de l'hysope!--«Maurice, tu me l'apprendras; ce serait bien facile avec une Flore. Mais quand seras-tu ici au printemps? Tu n'y viens que tard; ce n'est pas lorsque l'hiver a fauché toute la beauté de la nature (suivant l'expression de notre ami, saint François de Sales) qu'on peut se mettre à botaniser: plus de fleurs alors, et ce sont les fleurs qui m'intéressent parce qu'elles sont si jolies sur ces tapis verts. J'aimerais de connaître leur famille, leurs goûts, quels papillons elles aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut, leurs propriétés pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades. Dieu fait ses dons à tant de fins! Tout est plein pour nous d'une merveilleuse bonté; vois la rose qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. Je me souviens de t'en avoir mis des compresses quand tu étais petit. Nous faisons tous les ans des fioles de cette eau qu'on vient nous demander.»

XXIII.

Un autre jour la gaieté des champs la saisit.

Le 4 juin.

«Flageolet, hautbois, grosse caisse, rossignols, tourterelles, loriots, merles, pinsons, belle et grotesque symphonie du moment. C'est, en l'honneur de la fête votive, la bruyante musique d'Andillac qui retentit jusqu'ici et se mêle à celle des oiseaux. Au moins ne manquons-nous pas de concerts dans nos champs; tu aimes ceux de Paris sans pouvoir y aller toujours, et moi, sans y aller, je m'y trouve. C'est de tous côtés, de tous les arbres, des voix d'oiseaux, et mon charmant musicien, le rossignol de l'autre soir, chantant encore près du noyer du jardin. Ce sont pour moi des charmes, des plaisirs que je ne puis dire. Aussi quelqu'un me disait: «Vous êtes heureusement née pour habiter la campagne.» C'est vrai, je le sens, et que mon être s'harmonise avec les fleurs, les oiseaux, les bois, l'air, le ciel, tout ce qui vit dehors, grandes ou gracieuses oeuvres de Dieu.»

XXIV.

Et voyez maintenant comme elle aime les bêtes! Insensé qui ne les comprend pas! Lisez les lignes suivantes, et jugez combien la piété bien entendue et bien sentie s'étend à tout, depuis l'étoile incommensurable jusqu'au pauvre petit chien qui n'a que ses deux pattes à laisser à sa maîtresse. J'ai toujours reproché au christianisme son insensibilité pour les animaux, comme si ce qui aime tant n'avait point de coeur, comme si ce qui pense, calcule et combine, n'avait point sa part d'intelligence. Encore une fois lisez ceci.

«Vous avez raison de dire que je suis heureusement née pour habiter la campagne. C'est mon endroit; je souffrirais bien plus ailleurs; je reconnais en ceci un soin de la Providence, qui fait tout avec amour pour ses créatures, qui ne fait pas naître la violette dans les rues. Vous me voyez bien appuyée sur ma fenêtre, contemplant tout ce vallon de verdure où chante le rossignol; puis je vais soigner mes poulets, coudre, filer, broder dans la grande salle avec Marie. Ainsi, d'une chose à l'autre, le jour passe, et nous arrivons au soir sans ennui.

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«Un chagrin. Mon cher petit chien, mon joli Bijou est malade, si malade que je crains qu'il n'en meure. Pauvre bête! comme il est oppressé, comme il gémit, me lèche les mains et me dit: «Soulagez-moi!» Je ne sais que lui faire, il ne prend rien que quelques gouttes de sirop de gomme qu'il lèche sur mes doigts; c'est ainsi que je le nourris, moitié sucre, moitié caresses. Hélas! que sert d'aimer? je ne le sauverai pas. Cela me ferait pleurer, si je ne renvoyais mes larmes. Pleurer une bête, c'est bête, mais le coeur n'a pas d'esprit ni trop d'amour-propre souvent. Puis mon Bijou est si joli, si gracieux, si gentil, si précieux, me venant de Lili! Un chien, c'est si riant, si caressant, si tendre, si à nous! Je crois que je pleurerai, mais ce sera ici dans ma chambrette où se passent mes secrets.

«Une de mes amies demandait une fois des prières pour son chien malade; je me moquai d'elle et trouvai sa dévotion mal placée. Aujourd'hui j'en ferais comme elle, je ne trouve pas cette prière si étrange: tant le coeur change l'esprit! Je n'aimais pas Bijou alors; ma conscience ne s'offusque pas d'intéresser le bon Dieu à la conservation d'une bête. Y a-t-il rien d'indigne dans ses créatures, et ne peut-on pas lui demander la vie de celles que nous aimons? Je suis portée à le croire et qu'on peut, excepté le mal, tout demander à Dieu, au _bon Dieu_. Ce nom familier, ce nom populaire de la Divinité m'inspire toute sorte de confiance. Qu'attendre d'un être inaccessible, si loin, si loin de l'homme qu'on ne peut pas l'aimer en l'adorant? et le coeur, cependant, veut aimer ce qu'il adore et adorer ce qu'il aime; ce qui s'est fait quand Dieu s'est fait chair, quand il a habité parmi nous. De cette condescendance infinie nous est venue notre foi confiante. Il faut que je retourne auprès de mon pauvre Bijou qui, certes, m'a menée assez loin.»

Le 1er juillet.

«Il est mort, mon cher petit chien. Je suis triste et n'ai guère envie d'écrire.»

Le 2 juillet.

«Je viens de faire mettre Bijou dans la garenne des buis, parmi les fleurs et les oiseaux. Là je planterai un rosier qui s'appellera le _rosier du Chien_. J'ai gardé les deux petites pattes de devant si souvent posées sur ma main, sur mes pieds, sur mes genoux. Qu'il était gentil, gracieux dans ses poses de repos ou de caresses! Le matin, il venait au pied du lit me lécher les pieds en me levant, puis il allait en faire autant à papa. Nous étions ses deux préférés. Tout cela me revient à présent. Les objets passés vont au coeur; papa le regrette autant que moi. Il aurait donné, disait-il, dix moutons pour ce cher joli petit chien. Hélas! il faut que tout nous quitte, ou tout quitter.»

XXV.

Et comme elle décrit les scènes de la vie rustique!

«Je retourne à la salle loin de papa; j'écrivais ceci au chant des jeunes poulets qui piquent l'herbe sous ma fenêtre, au bruit joyeux des moissonneurs qui sont dans les chènevières. Heureuses gens qui suent et qui chantent!

«Les gracieuses choses qui se voient dans les champs et que je viens de voir! Un beau champ de blé plein de moissonneurs et de gerbes, et, parmi ces gerbes, une seule debout faisant ombre à deux petits enfants, et leur grand'mère les faisant déjeuner avec du lait!

«Rien ne monte à ma chambre ce soir que le chant des cigales.

«Ce soir, au crépuscule, j'écris d'une main fraîche, revenant de laver ma robe au ruisseau! C'est joli de laver, de voir passer des poissons, des flots, des brins d'herbe, des feuilles, des fleurs tombées, de suivre cela et je ne sais quoi au fil de l'eau. Il vient tant de choses à la laveuse qui sait voir dans le courant de ce ruisseau! C'est la baignoire des oiseaux, le miroir du ciel, l'image de la vie, un chemin courant! etc., etc.»

XXVI.

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«Que survient-il donc? rien que le bruit des fléaux tombant en cadence sur l'aire. Cette cadence, accompagnée du chant des coqs et des cigales, fait quelque chose d'infiniment rustique que j'aime!...»

Et plus loin...

«En entrant dans ma chambrette ce soir à dix heures, je suis frappée de la blanche lumière de la lune qui se lève ronde derrière un groupe de chênes aux Mérix; la voilà plus haut, plus haut, toujours plus haut, chaque fois que je regarde. Elle va plus vite dans le ciel que ma plume sur ce papier, mais je puis la suivre des yeux; merveilleuse faculté de _voir_, si élevée, si étendue, si jouissante! On jouit du ciel quand on veut; la nuit même, de sur mon chevet, j'aperçois, par la fente d'un contrevent, une petite étoile qui s'encadre là vers les onze heures et me rayonne assez longtemps pour que je m'endorme avant qu'elle soit passée; je l'appelle aussi l'étoile du sommeil, et je l'aime. La pourrai-je voir à Paris? Je pense que mes nuits et mes jours seront changés, et je n'y puis penser sans peine. Me tirer d'ici, c'est tirer Paule de sa grotte; il faut bien que ce soit pour toi que je quitte mon désert, toi pour qui Dieu sait que j'irais au bout du monde. Adieu au clair de la lune, au chant des grillons, au _glouglou_ du ruisseau; j'avais de plus le rossignol naguère; mais toujours quelque charme manque à nos charmes. À présent, plus rien qu'à Dieu, ma prière et le sommeil.»

Le 9 août.

«Dirais-tu ce qui me fait souffrir à présent en moi? C'est cette petite reine Jeanne Gray, décapitée si jeune, si douce, si charmante, à qui je pense.»

Le 10 août.

«Une compagne dans ma chambrette, une perdrix blessée à l'aile, mais bien leste encore, bien vive, bien gentille; elle se coule comme un rat dans tous les coins de sa prison et se prive, s'accoutume à me voir, si bien qu'elle mange et boit à mes côtés. Je voudrais la porter à Charles.

«Un peu de malaise m'a fait jeter sur ton lit, ce lit où tu as couché six mois dans la fièvre, où je t'ai vu si pâle, défait, mourant, d'où le bon Dieu t'a tiré par prodige. Tout cela s'est mis avec moi sur ce lit; j'ai vu, revu, pensé, béni; puis un petit sommeil et un rêve...»

XXVII.

Qu'on ne s'étonne pas à me voir tant citer; je suis sans cesse tenté de laisser aller ma plume, mais qu'écrirait-elle qui valût ce que nous lisons ainsi ensemble? Si on me disait: «Parlez sur l'_Imitation_,» je prendrais ce livre presque divin et le lirais, car rien de ce que je pourrais dire ne vaudrait un de ces versets pleins de suc.--Il en est ainsi des pages de mademoiselle de Guérin; ôtez quelques superstitions féminines et quelques petitesses enfantines de dévotion qui ne scandalisent pas, mais qui humilient l'intelligence et qui tiennent à l'éducation, à l'habitude, au séjour, à la fréquentation de quelques ecclésiastiques, tels que l'abbé de Lamennais et ses disciples, tout est naïf, sublime, divin sous sa plume; on ne peut rien dire d'elle qui ne soit mille fois dépassé par les éjaculations solitaires de cette âme. Excusez-moi donc: le modèle que j'ai sous les yeux tue le commentaire, contentez-vous d'admirer.

XXVIII.

Il faut lire, quand Maurice se marie, son extase de reconnaissance sur les cadeaux de noces venus des Indes, que sa belle-soeur lui envoie.--«Voilà pourtant ce qui nous arrive de Gaillac par le messager; j'ajoute encore que ton frère me rapporte une perdrix qu'il a tuée et deux pauvres cailles blessées... Les souffrants sont pour moi et l'ont toujours été; étant enfant, je m'emparais de tous les petits poulets blessés; faire du bien, soulager, est la moelle du coeur d'une femme.»

Suivons cette veine de gaieté au mariage de son frère.

Le 20 août, à 10 heures du soir.

«C'est trop joli, ce que je vois, pour ne pas te le dire: nos demoiselles, là-bas, le long du ruisseau, chantant, riant, se montrant çà et là sous des touffes d'arbres comme des nymphes de nuit, à la clarté d'un feu d'allumettes que fait Jeannot, leur fanal courant: c'est la pêche aux écrevisses, plaisir qu'Érembert a voulu donner à ces jeunes filles que tout amuse. J'ai mieux aimé être ici à les voir faire et te le dire. Je les entends rire et toujours rire; cet âge est une joie permanente. Pour moi, j'ai besoin de repos, de me coucher au lieu d'errer sur le frais gazon d'un ruisseau. Adieu, Maurice; nous avons bien parlé de toi en montrant les cadeaux de noce. Je ne voudrais pas te quitter, mais de force. Il y aurait de quoi passer la nuit ici à décrire ce qui se voit, s'entend, dans ma délicieuse chambrette, ce qui vient m'y visiter, de petits insectes, noirs comme la nuit, de petits papillons mouchetés, tailladés, volant comme des fous autour de ma lampe. En voilà un qui brûle, en voilà un qui part, en voilà un qui vient, qui revient, et sur la table quelque chose comme un grain de poussière qui marche. Que d'habitants dans ce peu d'espace! Un mot, un regard à chacun, une question sur leur famille, leur vie, leur contrée, nous mènerait à l'infini; il vaut mieux faire ma prière ici devant ma fenêtre, devant l'infinité du ciel.»

XXIX.

Le 22 août.

«Mme et M. de Faramond, une lettre de Louise, hier une d'Antoinette, plaisir et bonheur. Demain, je pars avec ces demoiselles. Adieu, cahier; mais je le prendrai peut-être pour me trouver avec toi.»

Le 25 août.

«Oh! les vieux châteaux, avec leurs grandes salles, leurs meubles antiques, leurs larges fenêtres d'où l'on voit tout le ciel, les portraits de belles dames et de grands seigneurs, cela fait je ne sais quel plaisir à voir, à s'y voir errant de chambre en chambre. Oh! j'aime les vieux châteaux, et je me complais depuis un jour dans cette jouissance. C'est de Montels que je t'écris, dans une chambre écartée où j'ai, par bonheur, trouvé de l'encre; j'avais oublié d'en prendre, et c'était grande privation de ne pouvoir rien tracer de tout ce qui se peint en moi dans cette demeure de mon goût. Je m'y plairais toujours, d'autant qu'à chaque endroit ce sont des souvenirs d'enfance, et tu sais comme ce passé fait plaisir. J'avais neuf ans quand je vins à Montels. En arrivant j'ai reconnu l'église sous son grand ormeau où j'allais sauter à l'ombre, puis la grande cour et puis la petite avec son puits, la porte à vitres du salon, et, dans ce salon, les grandes belles dames que j'aimais tant à voir; une à côté d'un capucin en méditation qui fait contraste, chose que je n'avais pas tant remarquée qu'à présent. Dans l'enfance, les effets de réflexion touchent peu. Nous sortons, nous courons.»

XXX.

Elle va à Paris; elle assiste à tout; elle soulage tout.--Avant de retourner au Cayla rejoindre son père, elle va passer quelques semaines en Nivernais chez une charmante amie digne d'elle, jeune, belle, lettrée, Mme de Maistre. Elle se lie d'amitié avec cette compagne dont l'âme aimante et mystique a de l'analogie avec la sienne.

Description de journées de joie et d'ennui dans son vieux château du Berry et de quelques courses jusqu'aux neiges de l'Auvergne. Effusions intimes par-ci par-là, qui rappellent l'âme à son nid comme le chalumeau du berger rappelle au bercail le troupeau dispersé.

À cette époque percent çà et là quelques mots qui font entrevoir un goût naissant, mais caché, pour un ami de son frère, M. d'Aurevilly, homme de même race, qui lui donne de temps en temps des nouvelles de son frère et qu'elle semble aimer par reconnaissance. Mais la pitié, tout aimable qu'elle est, n'est pas de l'amour! Il semble que M. d'Aurevilly avait le coeur engagé ailleurs. On ne sait rien à cet égard, tout flotte dans la pénombre, tout s'évanouit dans le silence et peut-être dans les larmes.--«Pauvre coeur, n'auras-tu pas trop de poids?--Oh! le mot! encore un mot de sainte Thérèse. Ou souffrir ou mourir! Xavier de Maistre est à Paris, je l'ai vu, je lui écris, je l'aime.» Qui n'eût pas aimé le vieillard de quatre-vingt-cinq ans, dont l'âme avait la naïve jeunesse de vingt-cinq ans?

XXXI.

Le 27 avril 1839.