Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 13

Chapter 134,086 wordsPublic domain

«En allant à Cahuzac, j'ai voulu voir une pauvre femme malade qui demeure au-delà de la Vère. C'est la femme de la complainte du _Rosier_ que je t'ai contée, je crois. Mon Dieu, quelle misère! En entrant, j'ai vu un grabat d'où s'est levée une tête de mort ou à peu près. Cependant elle m'a connue. J'ai voulu m'approcher pour lui parler, et j'ai vu de l'eau, une bourbe auprès de ce lit, des ordures délayées par la pluie qui tombe de ce pauvre toit, et par une fontaine qui filtre sous ce pauvre lit. C'était une infection, une misère, des haillons pourris, des poux: vivre là! pauvre créature! Elle était sans feu, sans pain, sans eau pour boire, couchée sur du chanvre et des pommes de terre qu'elle tenait là pour les préserver de la gelée. Une femme, qui nous suivait, l'a délogée du fumier, une autre a apporté des fagots; nous avons fait du feu, nous l'avons assise sur un _sélou_, et, comme j'étais fatiguée, je me suis mise auprès d'elle sur le fagot qui restait. Je lui parlais du bon Dieu; rien n'est plus aisé que d'être entendu des pauvres, des malheureux, des délaissés du monde, quand on leur parle du ciel. C'est que leur coeur n'a rien qui les empêche d'entendre. Aussi, qu'il est aisé de les consoler, de les résigner à la mort! L'ineffable paix de leur âme fait envie. Notre malade est _heureuse_, et rien n'est plus étonnant que de trouver le bonheur chez une telle créature, dans une pareille demeure. C'est pire cent fois qu'une étable à cochon. Je ne vis pas où poser mon châle sans le salir, et, comme il m'embarrassait sur les épaules, je le jetai sur les branches d'un saule qui se trouve devant la porte.»

IV.

Le 14 mars.

Un joli enfant vient la visiter.

«Après avoir donné au petit Antoine tout ce qu'il a voulu, je lui ai demandé une boucle de ses cheveux, lui offrant une des miennes. Il m'a regardée, un peu surpris: «Non, m'a-t-il dit, les miennes sont plus jolies.» Il avait raison; des cheveux de trente ans sont bien laids auprès de ses boucles blondes. Je n'ai donc rien obtenu qu'un baiser. Ils sont doux, les baisers d'enfant: il me semble qu'un lis s'est posé sur ma joue.»...

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V.

«Aujourd'hui tout mon temps s'est passé en occupations, en affairages; ni lecture, ni écriture; journée matérielle. À présent, seule, en repos dans ma chambrette, je lirais, j'écrirais beaucoup, je ne sais sur quoi, mais j'écrirais. Je me sens la veine ouverte. Ce serait un beau moment de poésie, et je regrette de n'en avoir aucune en train. En commencer? Non, c'est trop tard, la nuit est faite pour dormir, à moins qu'on ne soit Philomèle; et puis, quand je commencerais quelque chose, demain peut-être je le laisserais aux rats. La réflexion me plonge vite au fond de toute chose, et je vois le néant dans tout, si Dieu ne s'y trouve pas.»

VI.

Le 20 mars.

«Une petite lacune. Je saute du 14 au 20. Je trouve si peu de chose à dire de mes jours, qui se ressemblent souvent comme des gouttes d'eau, que je n'en dis rien. Ce n'est pas vraiment la peine d'employer l'encre et le temps à cela, et je ferais mieux peut-être de m'occuper d'autre chose. Mais aussi j'ai besoin d'écrire et d'un confident à toute heure. Je parle quand je veux à ce petit cahier; je lui dis tout, pensées, peines, plaisirs, émotions, tout enfin, hormis ce qui ne peut se dire qu'à Dieu, et encore j'ai regret de ce que je laisse au fond du coeur. Mais cela, je ferais mal, je crois, de le produire, et la conscience se met entre la plume et mon papier. Alors je me tais. Si ceci t'étonne, mon ami, avec la vie que tu me connais, souviens-toi que Marie l'Égyptienne était fort tourmentée dans la solitude. Il y a des esprits malins répandus dans l'air.

«Aujourd'hui, et depuis même assez longtemps, je suis calme, paix de tête et de coeur, état de grâce dont je bénis Dieu. Ma fenêtre est ouverte; comme il fait calme! tous les petits bruits du dehors me viennent; j'aime celui du ruisseau. Adieu, j'entends une horloge à présent, et la pendule qui lui répond. Ce tintement des heures dans le lointain et dans la salle prend dans la nuit quelque chose de mystérieux. Je pense aux trappistes qui se réveillent pour prier, aux malades qui comptent en souffrant toutes les heures, aux affligés qui pleurent, aux morts qui dorment glacés dans leur lit. Oh! que la nuit fait venir des pensées graves!»

VII.

Les soucis actifs de sa maison la submergent en l'absence de son père; elle emploie et nourrit quarante ouvriers des champs.

Le 22 mars.

«Hier s'est passé sans que j'aie pu te rien dire, à force d'occupations, de ces trains de ménage, de ces courants d'affaires qui emportent tous mes moments et tout moi-même, hormis le coeur qui monte dessus et s'en va du côté qu'il aime. C'est tantôt ici, tantôt là, à Paris, à Alby où est Mimi, aux montagnes, au ciel quelquefois, ou dans une église, enfin où je veux; car je suis libre parmi mes entraves et je sens la vérité de ce que dit l'_Imitation_, qu'on peut passer comme sans soins à travers les soins de la vie. Mais ces soins-là pèsent à l'âme, ils la fatiguent, l'ennuient souvent, et c'est alors qu'elle aspire à la solitude. Oh! le bienheureux état où l'on peut s'occuper uniquement de la seule chose nécessaire, où, du moins, les soins matériels n'occupent que légèrement et ne prennent pas la grande partie du jour! Voilà que pour quarante bêcheurs, ou menuisiers, ou je ne sais quoi, il m'a fallu rester tout le long du jour à la cuisine, les mains aux fourneaux et dans les _oulos_.

«Oh! que j'aurais bien mieux aimé être ici, avec un livre ou une plume! Je t'aurais écrit, je t'aurais dit combien tes envois me sont agréables, et je ne sais quoi ensuite; ce serait plus joli que des plats de soupe. Mais pourquoi se plaindre et perdre ainsi le mérite d'une contrariété? Faisons ma soupe de bonne grâce; les saints souriaient à tout, et l'on dit que sainte Catherine de Sienne faisait avec grande joie la cuisine.»

Le 11 avril.

«Je suis à mille choses qui remplissent tous mes moments de devoirs ou d'occupations. Ceci n'est qu'un délassement, un temps de reste que je te donne quand je puis, la nuit, le matin, à toute heure, car à toute heure on peut causer quand c'est avec le coeur que l'on parle. Une mouche, un bruit de porte, une pensée qui vient, que sais-je? tant de choses qu'on voit, qu'on touche, qu'on sent, feraient écrire des volumes. Je lisais hier au soir Bernardin, au premier volume des _Études_, qu'il commence par un fraisier, ce fraisier qu'il décrit avec tant de charme, tant d'esprit, tant de coeur, qui ferait, dit-il, écrire des volumes sans fin, dont l'étude suffirait pour remplir la vie du plus savant naturaliste par les rapports de cette plante avec tous les règnes de la nature. Mon ami, je suis ce fraisier en rapport avec la terre, avec l'air, avec le ciel, avec les oiseaux, avec tant de choses visibles et invisibles que je n'aurais jamais fini si je me mettais à me décrire, sans compter ce qui vit aux replis du coeur, comme ces insectes qui logent dans l'épaisseur d'une feuille. De tout cela, mon ami, quel volume!

«Voilà sous ma plume une petite bête qui chemine, pas plus grosse qu'un point sur un _i_. Qui sait où elle va? de quoi elle vit? et si elle n'a pas quelque chagrin au coeur? qui sait si elle ne cherche pas quelque Paris où elle a un frère? elle va bien vite. Je m'arrête sur son chemin: la voilà hors de la page; comme elle est loin! je la vois à peine, je ne la vois plus. Bon voyage, petite créature, que Dieu te conduise où tu veux aller! Nous reverrons-nous? T'ai-je fait peur? Je suis si grande à tes yeux sans doute! mais peut-être par cela même je t'échappe comme une immensité. Ma petite bête me mènerait loin, je m'arrête à cette pensée: qu'ainsi je suis, aux yeux de Dieu, petite et infiniment petite créature qu'il aime.

«Tous les soirs je lis quelque _Harmonie_ de Lamartine; j'en apprends des morceaux par coeur, et cette étude me charme et fait jaillir je ne sais quoi de mon âme, qui me transporte loin du livre qui tombe, loin de ceux qui parlent auprès de moi; je me trouve où sont ces _esprits qui balancent les astres sur nos têtes, et qui vivent de feu comme nous vivons d'air_...»

VIII.

Son père l'interroge quelquefois sur ses occupations solitaires dans sa chambre: elle lui lit pour le contenter quelques passages insignifiants de ses notes, mais elle lui dérobe tout ce qui pourrait l'affliger. Elle l'avoue à son frère qui n'est pas responsable de ce qui lui manque dans la vie. Voyez:

Sans date.

«Le rossignol chante, le ciel est beau, choses toutes neuves dans ce printemps tardif. J'ai réfléchi après avoir écouté le rossignol; j'ai calculé le nombre des minutes de mon existence.

«C'est effrayant, 168 millions et quelques mille! Déjà tant de temps dans ma vie! J'en comprends mieux toute la rapidité, maintenant que je la mesure par parcelles. Le Tarn n'accumule pas plus vite les grains de sable sur ses bords. Mon Dieu, qu'avons-nous fait de ces instants que vous devez aussi compter un jour? S'en trouvera-t-il qui comptent pour la vie éternelle? s'en trouvera-t-il beaucoup, s'en trouvera-t-il un seul? _Si observaveris, Domine, Domine, quis sustinebit?_»

Elle avoue une seconde fois qu'elle cache des pages à l'oeil de son père de peur de l'affliger.

«Il n'est pas bon qu'il les voie et qu'il connaisse autre chose de moi que le côté calme et serein. Une fille doit être si douce à son père! Nous devons leur être à peu près ce que les anges sont à Dieu!»

Un jour après, elle écrit:

Le 5 mai 1837.

«Pluie, vent froid, ciel d'hiver, le rossignol, qui de temps en temps chante sous des feuilles mortes, c'est triste au mois de mai. Aussi suis-je triste en moi, malgré moi. Je ne voudrais pas que mon âme prît tant de part à l'état de l'air et des saisons, que, comme une fleur, elle s'épanouisse ou se ferme au froid ou au soleil. Je ne le comprends pas, mais il en est ainsi tant qu'elle est enfermée dans ce pauvre vase du corps.

«Pour me distraire, j'ai feuilleté Lamartine, le cher poëte. J'aime l'hymne au rossignol et bien d'autres de ces _Harmonies_, mais que c'est loin de l'effet que me faisaient ses _Méditations_! C'étaient des ravissements, des extases; j'avais seize ans: que c'était beau! Le temps change bien des choses. Le grand poète ne me fait plus vibrer le coeur, il ne m'a pas même pu distraire aujourd'hui.»

Hélas, c'étaient les seize ans qui étaient beaux!

IX.

Ailleurs, elle raconte l'ameublement de sa chambre, ses livres, son christ, son chapelet, ses gravures, ses tableaux. Pourquoi M. de Ruder, cet émule mystique du mystique Scheffer, n'avait-il pas alors conçu, dessiné et peint cette ardente et touchante image du Christ priant sa dernière prière pour les hommes dans le bois des Oliviers?

Certes, M. de Ruder eût été son Lamartine en peinture; un habile burin lui aurait rendu cette figure qui n'a besoin ni de couleurs, ni de tons, ni de nuances pour passionner le regard. La pensée est tout dans le dessin! Le coloris n'est que le vêtement de l'idée. La foudre est dans la main; c'est elle qui frappe! ici elle a incrusté du premier coup le Sauveur des hommes dans l'âme et dans les yeux de l'humanité!

Il est nuit, mais une de ces nuits lumineuses sur les collines de Judée; les disciples de ce sage, qui voit sa mort pour le lendemain dans la colère des grands et dans l'indifférence du peuple de Jérusalem, reposent endormis et à peine visibles, étendus sur les racines des noirs oliviers; le Christ les fuit comme des compagnons qui commencent à douter et dans l'esprit de qui la trahison s'insinue pour ébranler la foi chancelante.

Il tourne les épaules à la forêt sacrée pour chercher du regard le ciel du côté où la lune en illumine l'avenue. Ses rayons, qui attirent et qui enflamment les vapeurs humides de la nuit, forment un nimbe orageux, confus, éclatant, au-dessus des oliviers, autour de la tête de l'agonisant. Il tombe à genoux devant un gros fragment de rocher qui supporte ses coudes et ses deux mains jointes pour supplier son Père céleste. Ses mains jointes sont tellement éloquentes par la pression des doigts contre les doigts et par les veines à travers lesquelles on voit circuler le sang brûlant de se répandre pour l'homme, son frère, que, lors même qu'on ne verrait ni le corps, ni les jambes, ni le buste, ni la tête divine, mais que ces mains seules sortiraient de l'ombre, le tableau aurait suffisamment parlé au coeur; on aurait pleuré, on aurait compris que ces deux mains tendues par l'enthousiasme de l'agonie triomphante étaient assez fortes pour arracher l'_aiguillon_ à la mort et le salut de l'humanité au ciel.--La passion de ces mains est égale à l'objet.

Mais la tête renversée en arrière les dépasse encore! C'est une tête de Christ que la peinture n'avait pas encore inventée, même sous le pinceau de Scheffer; un _Guido Reni_ à son bon temps, mais un _Guido Reni_ avec l'énergie de Michel-Ange! Les traits sont beaux comme l'homme qu'on a rêvé, mais jamais vu,--l'Antinoüs mystique.--Son regard perce la nuit et porte à son Père toutes les supplications de la terre; le vent de la miséricorde, qui souffle à lui, fait onduler sa barbe et ses cheveux comme la sainte ferveur de l'invocation; le corps s'affaisse sous la force dépensée de la prière, ses pieds crispés prient comme ses mains, ses genoux à demi renversés cherchent en vain leur aplomb parmi les dalles concassées, effondrées, soulevées sur le sol par le récent tremblement de terre; toute la nature, quoique maintenant sereine et attentive, est dans l'expectative de sa prochaine convulsion. Le spectateur ne sait pas ce qu'il éprouve, mais il éprouve quelque chose qu'il n'a jamais éprouvé,--la séparation de lui-même en deux parts: l'une qui s'unit à la prière divine, l'autre qui voudrait souffrir avec son grand prêtre et qui ne peut que l'admirer. Voilà le tableau du peintre, qui cette fois n'a pas été un peintre, mais un transfigurateur religieux. Toutes les fois que je me retrouve en face de ce tableau, je pense à Mlle de Guérin qui a transfiguré aussi la parole intime, le Verbe intérieur de l'homme, et je me dis:--Oh! si elle l'avait vu!--C'est là le Christ qu'elle eût inspiré!

N'en parlons plus, elle n'est plus là; mais sa chère âme y est tout entière.

X.

Reprenons ses confidences, à elle. «Il ne nous manque au Cayla que toi,» écrit-elle à ce frère chéri dans ces notes qu'il n'a jamais lues, «cher membre que le corps réclame. Quand t'aurons nous? Rien ne paraît s'arranger pour cela. Ainsi, nous passerons la vie sans nous voir. C'est triste, mais résignons-nous à tout ce que Dieu veut ou permet. J'aime beaucoup la Providence qui mène si bien toutes choses et nous dispense de nous inquiéter des événements de ce monde. Un jour nous saurons tout; un jour je saurai pourquoi nous sommes séparés, nous deux qui voudrions être ensemble. Rapprochons-nous, mon ami, rapprochons-nous de coeur et de pensée en nous écrivant l'un à l'autre. Cette communication est bien douce, ces épanchements soulagent, purifient même l'âme comme une eau courante emporte son limon.»

XI.

Le 9 mai.

«Une journée passée à étendre une lessive laisse peu à dire. C'est cependant assez joli que d'étendre du linge blanc sur l'herbe ou de le voir flotter sur des cordes. On est, si l'on veut, la Nausicaa d'Homère ou une de ces princesses de la Bible qui lavaient les tuniques de leurs frères. Nous avons un lavoir, que tu n'as pas vu, à la Moulinasse, assez grand et plein d'eau, qui embellit cet enfoncement et attire les oiseaux qui aiment le frais pour chanter.

«Notre Cayla est bien changé et change tous les jours. Tu ne verras plus le blanc pigeonnier de la côte, ni la petite porte de la terrasse, ni le corridor et le _fenestroun_ où nous mesurions notre taille quand nous étions petits. Tout cela est disparu et fait place à de grandes croisées, à de grands salons. C'est plus joli, ces choses nouvelles, mais pourquoi est-ce que je regrette les vieilles et replace de coeur les portes ôtées, les pierres tombées? Mes pieds même ne se font pas à ces marches neuves, ils vont suivant leur coutume et font des faux pas où ils n'ont pas passé tout petits. Quel sera le premier cercueil qui sortira par ces portes neuves? Soit nouvelles ou anciennes, toutes ont leurs dimensions pour cela, comme tout nid a son ouverture. Voilà qui désenchante cette demeure d'un jour et fait lever les yeux vers cette habitation qui n'est pas bâtie de main d'homme.»

Et un peu plus bas:

«Un chagrin: nous avons Trilby malade, si malade que la pauvre bête en mourra. Je l'aime, ma petite chienne, si gentille. Je me souviens aussi que tu l'aimais et la caressais, l'appelant _coquine_. Tout plein de souvenirs s'attachent à Trilbette et me la font regretter. Petites et grandes affections, tout nous quitte et meurt à son tour. Notre coeur est comme un arbre entouré de feuilles mortes.»

Ce frère tombe malade à Paris;--elle l'apprend; elle lui écrit sans oser lui envoyer la lettre, de crainte de froisser la nouvelle épouse.

Le 28 mai.

«Voilà ma journée: ce matin à la messe, écrire à Louise, lire un peu, et puis dans ma chambrette. Oh! je ne dis pas tout ce que j'y fais. J'ai des fleurs dans un gobelet; j'en ai longtemps regardé deux dont l'une penchait sur l'autre qui lui ouvrait son calice. C'était doux à considérer, et à se représenter l'épanchement de l'amitié dans ces deux petites fleurettes. Ce sont des stellaires, petites fleurs blanches à longue tige, des plus gracieuses de nos champs. On les trouve le long des haies, parmi le gazon. Il y en a dans le chemin du moulin, à l'abri d'un tertre tout parsemé de leurs petites têtes blanches. C'est ma fleur de prédilection. J'en ai mis devant notre image de la Vierge. Je voudrais qu'elles y fussent quand tu viendras, et te faire voir les deux fleurs amies. Douce image, qui des deux côtés est charmante, quand je pense qu'une soeur est fleur de dessous! Je crois, mon ami, que tu ne diras pas non. Cher Maurice, nous allons nous voir, nous entendre! Ces cinq ans d'absence vont se retrouver dans nos entretiens, nos causeries, nos dires de tout instant.»

XII.

De sombres pressentiments l'obsèdent; elle ne les confie qu'au papier.

Après un trop court séjour au Cayla, Maurice est reparti, mieux, mais pas guéri. Le journal reprend:

Le 26 janvier 1838.

«Je rentre pour la première fois dans cette chambrette où tu étais encore ce matin. Que la chambre d'un absent est triste! On le voit partout sans le trouver nulle part. Voilà tes souliers sous le lit, ta table toute garnie, le miroir suspendu au clou, les livres que tu lisais hier au soir avant de t'endormir, et moi qui t'embrassais, te touchais, te voyais. Qu'est-ce que ce monde où tout disparaît? Maurice, mon cher Maurice, oh! que j'ai besoin de toi et de Dieu! Aussi, en te quittant, suis-je allée à l'église où l'on peut prier et pleurer à son aise. Comment fais-tu, toi qui ne pries pas, quand tu es triste, quand tu as le coeur brisé? Pour moi, je sens que j'ai besoin d'une consolation surhumaine, qu'il faut Dieu pour ami quand ce qu'on aime fait souffrir.

«Que s'est-il passé aujourd'hui pour l'écrire? Rien que ton départ; je n'ai vu que toi s'en allant, que cette croix où nous nous sommes quittés. Quand le roi serait venu, je ne m'en soucierais pas.»

XIII.

Le 3 février.

«J'ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette avec son noeud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau. Il faut varier travail et distractions; lasse du bas, je prends l'aiguille, puis la quenouille, puis un livre. Ainsi le temps passe et nous emporte sur sa croupe.

«Éran vient d'arriver. Il me tardait de le voir, de savoir quel jour tu étais parti de Gaillac. C'est donc vendredi, le même jour que d'ici. Ce fut un vendredi aussi que tu partis pour la Bretagne. Ce jour n'est pas heureux; maman mourut un vendredi, et d'autres événements tristes que j'ai remarqués. Je ne sais si l'on doit croire à cette fatalité des jours.»

XIV.

Un passage de Bossuet, qui atteignait à la mélancolie par la grandeur, surtout dans ses vieux jours, la frappe et se grave dans sa mémoire: «En effet, ne paraît-il pas un certain rapport entre les langes et les draps de la sépulture? On enveloppe presque de même façon ceux qui naissent et ceux qui sont morts: un berceau a quelque idée d'un sépulcre, et c'est la marque de notre mortalité qu'on nous ensevelisse en naissant.»

XV.

Le 14 février.

«Papa est mieux: il a eu la fièvre, peu dormi. Nous lui avons cédé notre chambre qui est plus chaude, et j'ai pris ton lit. Il y a bien longtemps que je n'avais dormi là; depuis, je crois que j'emportai de la tapisserie la main de l'homme qui allait défaire un nid qui s'y trouve peint. Je lui prêtais du moins cette mauvaise intention qui me mettait en colère à chaque réveil, et que je punis enfin par un acte de rigueur dont je fus punie à mon tour. On me gronda d'avoir déchiré le pauvre homme, sans écouter qu'il était méchant. Qui le voyait que moi? Pour bien se conduire avec les enfants, il faut prendre leurs yeux et leur coeur, voir et sentir à leur portée et les juger là-dessus. On épargnerait bien des larmes qui coulent pour de fausses leçons. Pauvres petits enfants, comme je souffre quand je les vois malheureux, tracassés, contrariés! Te souviens-tu du _Pater_ que je disais dans mon coeur pour que papa ne te grondât pas à la leçon? La même compassion me reste, avec cette différence que je prie Dieu de faire que les parents soient raisonnables.

«Si j'avais un enfant à élever, comme je le ferais doucement, gaiement, avec tous les soins qu'on donne à une délicate petite fleur! Puis je leur parlerais du bon Dieu avec des mots d'amour; je leur dirais qu'il les aime encore plus que moi, qu'il me donne tout ce que je leur donne, et, de plus, l'air, le soleil et les fleurs; qu'il a fait le ciel et tant de belles étoiles. Ces étoiles, je me souviens comme elles me donnaient une belle idée de Dieu, comme je me levais souvent quand on m'avait couchée, pour les regarder à la petite fenêtre donnant aux pieds de mon lit, chez nos cousines, à Gaillac. On m'y surprit, et plus ne vis les beaux luminaires. La fenêtre fut clouée, car je l'ouvrais et m'y suspendais, au risque de me jeter dans la rue. Cela prouve que les enfants ont le sentiment du beau, et que par les oeuvres de Dieu il est facile de leur inspirer la foi et l'amour.

À présent, je te dirai qu'en ouvrant la fenêtre, ce matin, j'ai entendu chanter un merle qui chantait là-haut sur Golse à plein gosier. Cela fait plaisir, ce chant de printemps parmi les corbeaux, comme une rose dans la neige. Mimi est au hameau, papa à sa chambre, Éran à Gaillac, et moi avec toi. Cela se fait souvent.»

XVI.

La saison change.

Le 1er mars.

«Je me sens portée aux larmes; cependant je ne suis pas malheureuse. D'où cela vient-il donc? De ce que, apparemment, notre âme s'ennuie sur la terre, pauvre exilée!... Voilà Mimi en prière; je vais faire comme elle et dire à Dieu que je m'ennuie. Oh! moi, que deviendrais-je sans la prière, sans la foi, la pensée du ciel, sans cette pitié de la femme qui se tourne en amour, en amour divin? J'étais perdue et sans bonheur sur la terre. Tu peux m'en croire, je n'en ai trouvé encore en rien, en aucune chose humaine, pas même en toi.»

Le 15 mars.

«Une lettre, mais pas de toi! C'est d'Euphrasie qui me donne des nouvelles de Lili, tristes nouvelles qui me font craindre de perdre cette pauvre amie. Je vais à Cahuzac en faire part à ma tante.»

XVII.

La _Vialarette_, une bonne servante volontaire du hameau, vient à mourir. Écoutez:

Le 16 mars.