Cours familier de Littérature - Volume 15
Part 12
Examinons les causes cachées de cet ennui, que la résignation pieuse de la jeune fille empêchait seule de se convertir en désespoir: le malheur a sa paix et sa gaieté dans l'âme qui s'est jetée tout entière au Dieu des peines et des espérances éternelles.
Mademoiselle de Guérin avait vingt-huit ans; elle n'était pas jolie, selon le vulgaire, bien que les yeux, où se reflète le génie, la bouche, où s'épanouit la bonté, le contour harmonieux et délicat du visage, qui encadre le caractère, les cheveux, grâce de la figure, la taille svelte et souple, qui fait ressortir les formes du corps, la vivacité de la démarche, qui transporte la personne avec la rapidité de la pensée, fissent de cet ensemble un aspect très-agréable, plus que suffisant au bonheur d'un époux.
Mais l'absence complète et volontaire de fortune ne lui laissait pas l'illusion d'être recherchée, et l'espèce de langueur désintéressée d'amour qui suit ces circonstances l'avait détachée de toutes ces espérances, sinon de tous ces désirs.
Elle pouvait aimer; il paraît même que la préférence qui l'entraînait à son insu vers un jeune ami de son frère se serait facilement changée en un sentiment dont cet ami était bien digne.
Ce goût avait ému son coeur, mais le doigt sur la bouche du silence et de la pureté virginale de cette âme n'avait rien laissé éclater, même en elle-même.
L'amour, pensait-elle, n'est pas fait pour moi; je ne dois pas même y songer. Ce songe ferait le malheur de deux êtres; jetons tous mes songes à Dieu.
Elle avait pour son père un amour filial plein de confiance, de pitié pour son isolement, de reconnaissance pour tous les sacrifices qu'il s'imposait en faveur de ses enfants; pour sa soeur Mimi une affection vraiment maternelle qui aimait à se tromper soi-même, en lui persuadant que cette jeune soeur était sa fille.
XXXV.
Mais le plus fort attachement, après son attachement pour son père, était le sentiment passionné qui liait son âme à son frère aîné, Maurice de Guérin.
Elle l'avait élevé, elle avait été témoin de ses progrès dans ses premières études; elle avait conçu de lui une de ces grandes idées qui montrent un grand homme dans un enfant à des parents trop prévenus en faveur de leur sang. Ces illusions étaient devenues des espérances. Elle ne trouvait rien sur la terre de supérieur à ce qu'il méritait. Elle avait transvasé toute son ambition dans la sienne, son génie dans celui qu'elle lui supposait.
XXXVI.
Elle se trompait; nous avons lu avec attention et intérêt les deux volumes d'essais et de correspondance de ce frère mort jeune, et dont ses amis ont imprimé les oeuvres, sans doute par respect pour sa soeur.
Il n'y a, selon nous, rien de supérieur, rien même de digne d'une sérieuse attention dans tout cela.
Quelques lettres où l'on retrouve un peu de l'âme de sa soeur, et un _Essai_ intitulé _le Centaure_, déclamation de rhétorique qui ne mérite pas le bruit qu'on en a fait, et qui est tombée vite de ce piédestal de complaisance dans le juste oubli qui lui était dû: voilà tout, quant au prodigieux talent qu'on attribuait à ce jeune homme.
Nous ne savons pas ce qu'il serait devenu si Dieu l'avait laissé vivre jusqu'à pleine maturité d'esprit. Il a été fauché dans sa verdeur.
Mais sa jeunesse avait été très-intéressante par ce contraste entre sa naissance et sa condition à Paris.
XXXVII.
À peine était-il sorti du séminaire de Cahuzac qu'il fut lancé à Paris, sans fortune, sans protecteur, pour faire ce qu'on appelle son chemin à travers la vie. Ce chemin fut hérissé d'obstacles et de ronces. Il fut obligé, pour vivre, de donner des leçons vulgaires à des enfants plus jeunes que lui; puis, les élèves manquant, il fut contraint de briguer un emploi de répétiteur mal rétribué dans un collége, et il y végéta ainsi quelques années, lui, l'idole de son père, et le favori adoré de sa soeur, dans un château de gentilhomme, apparenté avec tout ce que sa province comptait de familles nobles ou distinguées!
On conçoit combien d'amertume devait faire bouillonner dans cette âme le souvenir de cette première condition et le contraste avec cet humble métier de répétiteur de collége dont le salaire était à peine une chambre haute dans un quartier de Paris, et un morceau de pain trempé de fiel.
Sa soeur ne le perdait pas de vue; elle souffrait tout ce qu'il souffrait, elle espérait quand il désespérait, elle rêvait pour lui l'impossible.
Ces espérances le sauvèrent pourtant. Les Guérin avaient à l'Île de France une parenté coloniale avec laquelle ils entretenaient une correspondance. Cette famille vint en France. Une jeune fille, belle comme une créole et d'une dot suffisante, l'y suivit; mademoiselle de Guérin rêva la réhabilitation de son frère par un mariage.
Ce mariage fut conclu; il fit quelque temps le bonheur de son frère. Mais ce temps fut court; le malheur lui avait abrégé la vie; la poitrine était atteinte. On le fit venir au Cayla, il y arriva mourant; il s'y éteignit dans les bras de son père, de sa soeur et de sa jeune femme. Dès lors toute la terre s'évanouit, pour mademoiselle de Guérin.
XXXVIII.
C'est là que nous la retrouvons, vieillie seulement de deux années, mais en réalité vieillie de mille espérances ensevelies avant elle.
Il ne lui restait que son père à consoler, un tout jeune frère bon, aimable, un peu étourdi, et sa soeur Mimi à cultiver. Quant à elle, elle était morte à ce bas monde; mais le monde supérieur, le monde céleste, celui où tout est éternel, lui apparaissait plus visible que jamais. Elle vivait davantage d'immortalité!
XXXIX.
Maintenant donc que nous la connaissons à fond et que les murs du vieux donjon de son cher Cayla sont transparents pour nous, relisons ses notes, ses reliques épistolaires, avant et après l'événement qui l'a privée de ce frère, et introduisons-nous le soir, au coin du feu, entre son père et elle. Les confidences de l'espérance et de la jeunesse, pleines d'illusions, sont moins touchantes que celles de la dernière heure. La moitié de ces confidences s'étend sur la terre, l'autre moitié regarde déjà le ciel.
XL.
Sans date.
«M'y revoici à ce cher Cayla!
«Oh! que ce fut un beau moment que le revoir de la famille, de papa, de Mimi, d'Érembert (Éran), qui m'embrassaient si tendrement et me faisaient sentir si profond tout le bonheur d'être ainsi aimée!»
Le 17, elle a repris sa vie découragée, mais sensible toujours au bonheur d'autrui.
Le 18 avril.
«Qui aurait deviné ce qui vient de m'arriver aujourd'hui? J'en suis surprise, occupée, bien aise. Je remercie, et regarde cent fois ma belle fortune: les poésies créoles, à moi adressées par un poëte de l'Île de France. Demain j'en parlerai. Il est trop tard à présent, mais je n'ai pu dormir sans marquer ici cet événement de ma journée et de ma vie.»
Le 19 avril.
«Me voici à la fenêtre, écoutant un choeur de rossignols qui chantent dans la Moulinasse d'une façon ravissante.
«Oh! le beau tableau! Oh! le beau concert, que je quitte pour aller porter l'aumône à Annette la boiteuse!»
XLI.
Le 22 avril.
«Mimi m'a quittée pour quinze jours; elle est à ***, et je la plains au milieu de cette païennerie, elle si sainte et bonne chrétienne! Comme me disait Louise une fois, elle me fait l'effet d'une bonne âme dans l'enfer; mais nous l'en sortirons dès que le temps donné aux convenances sera passé.
«De mon côté, il me tarde; je m'ennuie de ma solitude, tant j'ai l'habitude d'être deux. Papa est aux champs presque tout le jour, Éran à la chasse: pour toute compagnie, il me reste Trilby et mes poulets qui font du bruit comme des lutins; ils m'occupent sans me désennuyer, parce que l'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui. Ce que j'aime le plus est peu capable de me distraire. J'ai voulu lire, écrire, prier, tout cela n'a duré qu'un moment; la prière même me lasse. C'est triste, mon Dieu! Par bonheur, je me suis souvenue de ce mot de Fénelon: Si Dieu vous ennuie, dites-lui qu'il vous ennuie.»
Le 23 avril.
«Je viens de passer la nuit à t'écrire. Le jour a remplacé la chandelle, ce n'est pas la peine d'aller au lit. Oh! si papa le savait!»
Le 24 avril.
«Comme elle a passé vite, cette nuit passée à t'écrire! l'aurore a paru que je me croyais à minuit; il était trois heures pourtant, et j'avais vu passer bien des étoiles, car de ma table je vois le ciel, et de temps en temps je le regarde et le consulte; et il me semble qu'un ange me dicte.
«D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont mon coeur s'emplit quand je te parle! Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie.
«Puisse ma lettre te faire du bien! Elle t'arrivera mardi; je l'ai écrite la nuit pour la faire jeter à la poste le matin, et gagner un jour. J'étais si pressée de te venir distraire et fortifier dans cet état de faiblesse et d'ennui où je te vois!
«Mais je ne le vois pas, je l'augure d'après tes lettres, et quelques mots de Félicité. Plût à Dieu que je pusse le voir et savoir ce qui te tourmente! alors je saurais sur quoi mettre le baume, tandis que je le pose au hasard. Oh! que je voudrais de tes lettres!
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«Quelquefois je pense que ce n'est rien que ma tristesse, qu'un peu de cette humeur noire que nous avons dans la famille, et qui rend si triste quand il s'en répand dans le coeur!
«Mon âme est naturellement aimante, et la prière, qu'est-ce autre chose que l'amour, un amour qui se répand de l'âme au dehors comme l'eau sort de la fontaine?...
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«Au moment où j'écris, tonnerre, vents, éclairs, tremblement du château, torrents de pluie comme un déluge. J'écoute tout cela de ma fenêtre inondée, et je n'y puis écrire comme chaque soir.
«C'est bien dommage, car c'est un charmant pupitre, sur ce tertre du jardin si vert, si joli, si frais, tout parfumé d'acacias.
XLII.
Le 28 mai.
«Notre ciel d'aujourd'hui est pâle et languissant comme un beau visage après la fièvre. Cet état de langueur a bien des charmes, et ce mélange de verdure et de débris, de fleurs qui s'ouvrent sur des fleurs tombées, d'oiseaux qui chantent et de petits torrents qui coulent, cet air d'orage et cet air de mai, font quelque chose de chiffonné, de triste, de riant que j'aime.
«Mais c'est l'Ascension aujourd'hui; laissons la terre et le ciel de la terre, montons plus haut que notre demeure, et suivons Jésus-Christ où il est entré.
«Cette fête est bien belle; c'est la fête des âmes détachées, libres, célestes, qui se plaisent, au-delà du visible, où Dieu les attire.»
Le 29 mai.
«Jamais orage plus long, il dure encore, depuis trois jours le tonnerre et la pluie vont leur train. Tous les arbres s'inclinent sous ce déluge; c'est pitié de leur voir cet air languissant et défait dans le beau triomphe de mai.
«Nous disions cela ce soir, à la fenêtre de la salle, en voyant les peupliers du Pontet penchant leur tête tout tristement, comme quelqu'un qui plie sous l'adversité. Je les plaignais ou peu s'en faut; il me semble que tout ce qui paraît souffrir a une âme.»
Le 30 mai.
«Toujours, toujours la pluie. C'est un temps à faire de la musique ou de la poésie. Tout le monde bâille en comptant les heures qui jamais ne finissent.
«C'est un jour éternel pour papa surtout qui aime tant le dehors et ses distractions. Le voilà comme en prison, feuilletant de temps en temps une vieille histoire de l'Académie de Berlin, porte-sommeil, assoupissante lecture!
«Juge! je suis tombée sur la _théologie de l'Être_!
«Vite, j'ai fermé le livre, et j'ai cru voir un puits sans eau.
«Le vide obscur m'a toujours fait peur.»
XLIII.
Les douleurs, ce chapelet de la vie, continuent à s'égrener sur le Cayla.
Le 12 juin, meurt la bonne grand'mère, venue là pour y mourir.
Jour de deuil, écrit Eugénie.
Le 17 juin.
«Jour de deuil. Nous avons perdu ma grand'mère. Ce matin, papa est venu de bonne heure dans ma chambre, s'est approché de mon lit et m'a pris la main qu'il a serrée en me disant:
«--Lève-toi.
«--Pourquoi?
«Il m'a serré la main encore.
«--Lève-toi.
«--Il y a quelque chose, dites?
«--Ma mère...
«J'ai compris; je l'avais laissée mourante.»
XLIV.
Le 1er août.
«Ce soir ma tourterelle est morte, je ne sais de quoi, car elle chantait encore ces jours-ci.
«Pauvre petite bête! voilà des regrets qu'elle me donne. Je l'aimais, elle était blanche, et chaque matin c'était la première voix que j'entendais sous ma fenêtre, tant l'hiver que l'été. Était-ce plainte ou joie? je ne sais, mais ces chants me faisaient plaisir à entendre; voilà un plaisir de moins. Ainsi, chaque jour, perdons-nous quelque jouissance.
«Je veux mettre ma colombe sous un rosier de la terrasse; il me semble qu'elle sera bien là, et que son âme (si âme il y a) reposera doucement dans ce nid sous les fleurs.
«Je crois assez à l'âme des bêtes, et je voudrais même qu'il y eût un petit paradis pour les bonnes et les douces, comme les tourterelles, les chiens, les agneaux. Mais que faire des loups et autres méchantes espèces? Les damner? cela m'embarrasse. L'enfer ne punit que l'injustice, et quelle injustice commet le loup qui mange l'agneau? Il en a besoin; ce besoin, qui ne justifie pas l'homme, justifie la bête, qui n'a pas reçu de loi supérieure à l'instinct. En suivant son instinct, elle est bonne ou mauvaise par rapport à nous seulement; il n'y a pas _vouloir_, c'est-à-dire choix, dans les actions animales, et par conséquent ni bien ni mal, ni paradis ni enfer. Je regrette cependant le paradis, et qu'il n'y ait pas des colombes au ciel.
«Mon Dieu! qu'est-ce que je dis là? aurons-nous besoin de rien d'ici-bas, là-haut, pour être heureux?»
XLV.
Le temps change, mais pas le coeur; lisez son voyage à Cahuzac.
Le 29 juin.
«Beau ciel, beau soleil, beau jour. C'est de quoi se réjouir, car le beau temps est rare à présent, et je le sens comme un bienfait. C'en est bien un, qu'une belle nature, un air pur, un ciel radieux, petites images du séjour céleste, et qui font penser à Dieu.
«J'irai ce soir à Cahuzac, mon cher pèlerinage. En attendant, je vais m'occuper de mon âme et voir où elle en est dans ses rapports avec Dieu depuis huit jours. Cette revue éclaire, instruit et avance merveilleusement le coeur dans la connaissance de Dieu et de soi-même. N'y avait-il pas un philosophe qui ordonnait cet exercice trois fois le jour à ses disciples? Et ses disciples le faisaient.
«Je le veux faire aussi, à l'école de Jésus, pour apprendre à devenir sage, d'une sagesse chrétienne.»
Le 30 juin.
«Je passai la journée d'hier à Cahuzac, et quelques heures seule dans la maison de notre grand'mère.
«Je me mis d'abord à genoux sur un prie-Dieu où elle priait, puis je parcourus sa chambre, je regardai ses chaises, son fauteuil, ses meubles dérangés comme quand on déloge; je vis son lit _vide_; je passai partout où elle avait passé, et je me souvins de ces lignes de Bossuet: «Dans un moment on passera où j'étais, et l'on ne m'y trouvera plus. Voilà sa chambre, voilà son lit, dira-t-on, et de tout cela il ne restera plus que mon tombeau où l'on dira que je suis, et je _n'y serai pas_.» Oh! quelle idée de notre néant dans cette absence même de la tombe, dans la dispersion si prompte de notre poussière dans les souterrains de la mort!
«Demain, je change et vais à Cahuzac pour des réparations à la maison qui me tiendront quelques jours. Ce seront des jours uniques; aussi je veux les marquer et prendre mon journal.
«Je vais écrire à Antoinette, mon amie l'ange.»
XLVI.
Le 1er septembre elle y est, à Cahuzac, pour démeubler la maison vide de sa grand'mère. Écoutons-la respirer toute seule.
Le 1er septembre.
«M'y voici, à Cahuzac, dans une autre chambrette, accoudée sur une petite table où j'écris.
«Il me faut partout des tables et du papier, parce que partout mes pensées me suivent et se veulent répandre en un endroit, pour toi, mon ami. J'ai parfois l'idée que tu y trouveras quelque charme, et cette idée me sourit et me fait continuer.
«Papa me viendra voir cette après-midi; cela me réjouit.»
XLVII.
Le 1er décembre.
«Je pense à la tombe qui s'ouvre ce matin à Gaillac pour engloutir ces restes humains jusqu'à ce que Dieu les ravive. C'est notre sort à tous, il faut être jeté en terre et pourrir dans les sillons de la mort avant d'arriver à la floraison; mais, alors, que nous serons heureux de vivre et même d'avoir vécu! L'immortalité nous fera sentir le prix de la vie et tout ce que nous devons à Dieu pour nous avoir tirés du néant.
«C'est un bienfait auquel nous ne pensons guère et dont nous jouissons sans presque nous en soucier, car la vie souvent ne fait aucun plaisir. Mais qu'importe pour le chrétien? À travers larmes ou fêtes, il marche toujours vers le ciel; son but est là, ce qu'il rencontre ne peut guère l'en détourner. Crois-tu que, si je courais vers toi, une fleur sur mon chemin ou une épine au pied m'arrêtassent?
«Me voici au soir d'une journée remplie de mille pensées et choses diverses dont je me rends compte au coin du feu de ma chambre, à la clarté d'une petite lampe, ma seule compagne de nuit.
«Sans le malheur arrivé à Gaillac, j'aurais Mimi à côté de moi, et nous causerions, et je lui dirais, à elle, ce que je dis mal ici à ce confident muet.»
Le 2 décembre.
«Rien d'intéressant, que la venue d'un petit chien qui doit remplacer Lion au troupeau. Il est beau et fort caressant, je l'aime; et je lui cherche un nom. Ce serait Polydore, en souvenir du chien de La Chênaie; mais, pour un chien de berger, c'est un nom de luxe: mieux vaut Bataille, pour le combattant du troupeau.
«L'air est doux ce matin, les oiseaux chantent comme au printemps, et un peu de soleil visite ma chambrette. Je l'aime ainsi et m'y plais comme aux plus beaux endroits du monde, toute solitaire qu'elle est. C'est que j'en fais ce que je veux, un salon, une église, une académie. J'y suis quand je veux avec Lamartine, Chateaubriand, Fénelon: une foule d'esprits m'entoure; ensuite ce sont des saints, sainte Thérèse, saint Louis, patron de mon amie Louise, et une petite image de l'Annonciation où je contemple un doux mystère et les plus pures créatures de Dieu, l'ange et la Vierge. Voilà de quoi me plaire ici et murer ma porte à tout ce qui se voit ailleurs.»...
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XLVIII.
Arrêtons-nous un moment ici, où ses dernières joies finissent, et demandons à nos lecteurs s'ils ont trouvé ailleurs ces ouvertures sur l'âme humaine qui laissent mieux voir au fond d'un coeur. Et quel coeur! et quelle admirable imagination! et quelle beauté dans la simplicité des événements, toujours les mêmes! et quelle variété dans la monotonie!
Mais est-ce que l'événement, quelque semblable qu'il soit à lui-même, est jamais monotone?
Est-ce que l'eau du fleuve pur, qui coule la même en se renouvelant toujours, ennuie jamais l'oeil qui la voit couler en reflétant les scènes de son rivage?
La monotonie n'est pas dans la nature, elle est un nom; l'âme douée d'une vie éternelle donne la vie à tout ce qui l'impressionne; sa candeur n'est pas le néant, sa candeur est sa sincérité; plus elle s'observe, plus elle se peint elle-même; plus elle se passionne et plus elle nous intéresse.
Allons encore quelques pas dans cette belle vie, et voyons-la finir comme elle a commencé: dans la douce candeur de la douleur confiante, comme dans la naïve joie de la fleur qui vient d'éclore pour jouir, aimer, souffrir, et embaumer ce qui la foule aux pieds sans la cueillir et sans la voir.
XLIX.
Il nous reste de bien belles pages à feuilleter encore dans cette _Imitation_ familière de l'ange solitaire du foyer.
Cette littérature de l'âme a des pages qu'aucune autre littérature n'égalera jamais.
LAMARTINE.
LXXXIXe ENTRETIEN.
DE LA LITTÉRATURE DE L'ÂME.
JOURNAL INTIME D'UNE JEUNE PERSONNE.
Mlle de Guérin.
(Deuxième partie.)
I.
Il y a une littérature extérieure et publique, il y a une littérature intérieure et privée. Celle-là est aussi supérieure à l'autre que l'âme est au-dessus du corps. C'est d'elle que nous continuons de vous entretenir aujourd'hui en feuilletant jusqu'à la fin cette correspondance et ce journal intime de cet ange terrestre qu'on appelait Eugénie de Guérin, ce saint Augustin des femmes, seulement un saint Augustin sans péché, dont les larmes ne furent point de l'expiation, mais des effusions du coeur, effusions tantôt d'enthousiasme pour Dieu, tantôt de pitié pour ses créatures, tantôt d'admiration pour la nature, et qui ne vécut comme la fleur de l'herbe des champs que pour verser sa douce odeur sous les pieds de son père, de son frère et de ses amis.
II.
Quand son premier amour de famille ici-bas, son frère Maurice, fut mort entre ses bras au Cayla, et qu'elle-même fut morte après son père, on retrouva dans ses papiers ces dernières notes de son journal adressées à ce cher mort _Maurice_, et on les recueillit pour notre édification intellectuelle comme des reliques que la flamme aurait profanées. En voici; lisez encore.
Elle est retirée dans sa petite chambre: elle sourit, et elle lui dit ou plutôt elle se dit à elle-même:
Le 12 mars 1836.
«J'admirais tout à l'heure un petit paysage de ma chambrette qu'enluminait le soleil levant. Que c'était joli! Jamais je n'ai vu de plus bel effet de lumière sur le papier, à travers des arbres en peinture. C'était diaphane, transparent; c'était dommage pour mes yeux, ce devait être vu par un peintre. Mais Dieu ne fait-il pas le _beau_ pour tout le monde? Tous nos oiseaux chantaient ce matin, pendant que je faisais ma prière. Cet accompagnement me plaît, quoiqu'il me distraie un peu. Je m'arrête pour écouter; puis je reprends, pensant que les oiseaux et moi nous faisons nos cantiques à Dieu, et que ces petites créatures chantent peut-être mieux que moi. Mais le charme de la prière, le charme de l'entretien avec Dieu, ils ne le goûtent pas, il faut avoir une âme pour le sentir. J'ai ce bonheur que n'ont pas les oiseaux. Il n'est que neuf heures et j'ai déjà passé par l'heureux et par le triste. Comme il faut peu de temps pour cela! L'heureux, c'est le soleil, l'air doux, le chant des oiseaux, bonheurs à moi; puis une lettre de Mimi, qui est à Gaillac, où elle me parle de Mme Vialar, qui t'a vu, et d'autres choses riantes. Mais voilà que j'apprends parmi tout cela le départ de M. Bories, de ce bon et excellent père de mon âme. Oh! que je le regrette! quelle perte je vais faire en perdant ce bon guide de ma conscience, de mon coeur, de mon esprit, de tout moi-même que Dieu lui avait confié et que je lui laissais avec tant d'abandon! Je suis triste d'une tristesse intérieure qui fait pleurer l'âme. Mon Dieu, dans mon désert, à qui avoir recours? qui me soutiendra dans mes défaillances spirituelles? qui me mènera au grand sacrifice? C'est en ceci surtout que je regrette M. Bories. Il connaît ce que Dieu m'a mis au coeur, j'avais besoin de sa force pour le suivre.
«Toi, tu me comprendras!»
III.
Elle quitte cette douce contemplation pour une peine utile. Écoutez: