Cours familier de Littérature - Volume 15

Part 11

Chapter 114,145 wordsPublic domain

«Si je voulais parler de ce que je dois faire demain! Mais il vaut mieux en ceci des prières que des paroles. En parlant à Dieu, il viendra, et toi, tu es si loin! Tu ne m'entends pas, d'ailleurs, et le temps que je te donne n'ira pas au ciel.

«Presque tout ce qu'on fait pour la créature est perdu, à moins que la charité ne s'y mêle. C'est comme le sel qui préserve affections et actions de la corruption de la vie.

«Voici papa.»

Le 7 décembre.

«La soirée s'est passée hier à causer de Gaillac, des uns, des autres, de mille choses de la petite ville.

«J'aime peu les nouvelles, mais celles des amis font toujours plaisir, et on les écoute avec plus d'intérêt que celles du monde et de l'ennuyeuse politique. Rien ne me fait aussi tôt bâiller qu'un journal. Il n'en était pas de même autrefois, mais les goûts changent et le coeur se déprend chaque jour de quelque chose.

«Le temps, l'expérience aussi, désabusent. En avançant dans la vie, on se place enfin comme il faut pour juger de ses affections et les connaître sous leur véritable point de vue. J'ai toutes les miennes sous les yeux.

«Je vois d'abord des poupées, des joujoux, des oiseaux, des papillons que j'aimais, belles et innocentes affections d'enfance. Puis la lecture, les conversations, un peu la parure, les rêves, les beaux rêves!... Mais je ne veux pas me confesser.

«Il est dimanche, je suis seule de retour de la première messe de Lentin, et je jouis dans ma chambrette du plus doux calme du monde, en union avec Dieu.

«Le bonheur de la matinée me pénètre, s'écoule en mon âme et me transforme en quelque chose que je ne puis dire. Je te laisse, il faut me taire.»

Le 8 décembre.

«Je ne lis jamais aucun livre de piété que je n'y trouve des choses admirables et comme faites pour moi. En voici: «Ceux qui espèrent au Seigneur verront leurs forces se renouveler de jour en jour. Quand ils croiront être à bout et n'en pouvoir plus, tout d'un coup ils pousseront des ailes semblables à celles d'un aigle; ils courront et ne se lasseront point, ils marcheront et ils seront infatigables.

«Marchez donc, âme pieuse, marchez, et, quand vous croirez n'en pouvoir plus, redoublez votre ardeur et votre courage, car le Seigneur vous soutiendra.»

«Que de fois on a besoin de ce soutien! Dis, âme faible, chancelante, défaillante, que deviendrions-nous sans le secours divin? C'est de Bossuet, ces paroles. Je n'ai guère ouvert d'autre livre aujourd'hui; le temps s'est passé à tout autres choses qu'à la lecture, de ces choses qui ne sont rien, qui n'ont pas de nom et qui pourtant vous prennent tous les moments.

«Bonsoir, mon ami.»

Le 5, elle raconte des visites faites avec sa soeurs aux malades du pays.

XXI.

Le 10 décembre.

«Givre, brouillards, air glacé, c'est tout ce que je vois aujourd'hui. Aussi je ne sortirai pas et vais me recoquiller au coin du feu avec mon ouvrage et mon livre. C'est tantôt l'un, tantôt l'autre; cette variation me distrait.

«Cependant j'aimerais à lire toute la journée; mais il me faut faire autre chose, et le devoir passe avant le plaisir. J'appelle plaisir la lecture, qui n'est nullement essentielle pour moi.

«Voilà une puce, une puce en hiver! C'est un cadeau de Trilby.

«C'est aussi de toute saison les insectes qui nous dévorent morts et vivants. Les moins nombreux encore sont-ils ceux que l'on voit; nos dents, notre peau, tout notre corps, dit-on, en est plein. Pauvre corps humain, faut-il que notre âme soit là-dedans! Aussi ne s'y plaît-elle guère, dès qu'elle vient à considérer où elle est. Oh! le beau moment où elle en sort, où elle jouit de la vie, du ciel, de Dieu, de l'autre monde! Son étonnement, je pense, est semblable à celui du poussin sortant de sa coquille, s'il avait une âme.

«Un pauvre aujourd'hui est passé, puis un tout petit enfant.--Est-ce la peine d'en parler?»

XXII.

Le 25 décembre.

«Voilà Noël, belle fête, celle que j'aime le plus, qui me porte autant de joie qu'aux bergers de Bethléhem. Vraiment, toute l'âme chante à la belle venue de Dieu, qui s'annonce de tous côtés par des cantiques et par le joli carillon.

«Rien à Paris ne donne l'idée de ce que c'est que Noël. Vous n'avez même pas la messe de minuit.

«Nous y allâmes tous, papa en tête, par une nuit ravissante. Jamais plus beau ciel que celui de minuit, si bien que papa sortait de temps en temps la tête de dessous son manteau pour regarder en haut. La terre était blanche de givre, mais nous n'avions pas froid; l'air d'ailleurs était réchauffé devant nous par des fagots d'allumettes que nos domestiques portaient pour nous éclairer. C'était charmant, je t'assure, et je t'aurais voulu voir là cheminant comme nous vers l'église, dans ces chemins bordés de petits buissons blancs comme s'ils étaient fleuris. Le givre fait de belles fleurs. Nous en vîmes un brin si joli que nous en voulions faire un bouquet au saint Sacrement, mais il fondit dans nos mains: toute fleur dure peu. Je regrettai fort mon bouquet: c'était triste de le voir fondre et diminuer goutte à goutte.

«Je couchai au presbytère; la bonne soeur du curé me retint, me prépara un excellent réveillon de lait chaud. Papa et Mimi vinrent se chauffer ici, au grand feu de la bûche de Noël.

«Depuis il est venu du froid, du brouillard, toutes choses qui assombrissent le ciel et l'âme. Aujourd'hui que voilà le soleil, je reprends vie et m'épanouis comme la pimprenelle, cette jolie petite fleur qui ne s'ouvre qu'au soleil.

«Voilà donc mes dernières pensées, car je n'écrirai plus rien de cette année; dans quelques heures c'en sera fait, nous commencerons l'an prochain. Oh! que le temps passe vite! Hélas! hélas! ne dirait-on pas que je le regrette? Mon Dieu! non, je ne regrette pas le temps, ni rien de ce qu'il nous emporte; ce n'est pas la peine de jeter ses affections au torrent. Mais les jours vides, inutiles, perdus pour le ciel, voilà ce qui fait regretter et retourner l'oeil sur la vie.

«Mon cher ami, où serai-je à pareil jour, à pareille heure, à pareil instant l'an prochain? Sera-ce ici, ailleurs, là-bas ou là-haut? Dieu le sait, et je suis là à la porte de l'avenir, me résignant à tout ce qui peut en sortir.

«Demain je prierai pour que tu sois heureux, pour papa, pour Mimi, pour Éran, pour tous ceux que j'aime. C'est le jour des étrennes, je vais prendre les miennes au ciel. Je tire tout de là, car vraiment, sur la terre, je trouve bien peu de choses à mon goût. Plus j'y demeure, moins je m'y plais; aussi je vois sans peine venir les ans, qui sont autant de pas vers l'autre monde. Ce n'est aucune peine ni chagrin qui me fait penser de la sorte, ne le crois pas, je te le dirais; c'est le mal du pays qui prend toute âme qui se met à penser au ciel. L'heure sonne, c'est la dernière que j'entendrai en t'écrivant; je la voudrais sans fin comme tout ce qui fait plaisir.

«Que d'heures sont sorties de cette vieille pendule, ce cher meuble qui a vu passer tant de nous sans s'en aller jamais, comme une sorte d'éternité! Je l'aime, parce qu'elle a sonné toutes les heures de ma vie, les plus belles quand je ne l'écoutais pas. Je me rappelle quand j'avais mon berceau à ses pieds, et que je m'amusais à voir courir cette aiguille. Le temps amuse alors, j'avais quatre ans.

«On lit de jolies choses à la chambre; ma lampe s'éteint, je te quitte. Ainsi finit mon année auprès d'une lampe mourante.»

Quelle inimitable mélancolie! et combien est pâle la tristesse artificielle des écrivains de profession à côté de ce reflet touchant de l'âme souffrante qui se replie en gémissant sur elle-même, qui se voit vivre inutile, et qui se sent mourir sans avoir aimé!

XXIII.

Mais continuons.

Noël passe, le jour de l'an renouvelle tout, excepté le coeur: le carnaval marche, finit; voilà le mardi gras, avec ses grelots de folie, qui passe aussi en chantant. Voyez la jeune et sainte solitaire.

Le 2 mars.

«Ce n'est pas la peine de parler d'aujourd'hui: rien n'est venu, rien n'a bougé, rien ne s'est fait dans notre solitude. Mon petit oiseau seul sautillait dans sa cage en gazouillant au soleil; je l'ai regardé souvent, n'ayant rien de plus joli à voir dans ma chambre. Je n'en suis pas sortie; tout mon temps s'est passé à coudre un peu, à lire, puis à réfléchir.

«La belle chose que la pensée! et quels plaisirs elle nous donne quand elle s'élève en haut! C'est sa direction naturelle qu'elle reprend sitôt qu'elle est dégagée des objets terrestres. Entre le ciel et nous il y a une mystérieuse attraction: Dieu nous veut et nous voulons Dieu.

«Je ne sais quel oiseau vole sur ma tête, je l'entends sans presque le voir, il est nuit. Ce n'est pas le temps des oiseaux nocturnes. Voilà qui me détourne et brouille le fil que je dévidais. Comme il faut peu! Cette petite apparition me fait quitter ma chambre, non pas de peur; je vais dire à Mimi de venir voir cet oiseau.»

Le 3 mars.

«Qu'était-ce que cet oiseau d'hier au soir? Il a disparu comme une vision dès que j'ai apporté la chandelle. On m'a ri au nez, disant que je l'avais vu dans ma tête. Cependant c'était bien de mes yeux que je l'avais vu; je l'ai regardé plus de cinq minutes.»

Le 5 mars.

«Tout chantait ce matin pendant que je faisais la prière, mon pinson, mon pauvre linot. C'était comme au printemps, et ce soir voilà des nuages, du froid, du sombre, l'hiver encore, le triste hiver.

«Je ne l'aime guère; mais toute saison est bonne, puisque Dieu les a faites. Que le givre, le vent, la neige, le brouillard, le sombre, que tout temps soit donc le bienvenu!

«N'y a-t-il pas du mal à se plaindre quand on est chaudement près de son feu, tandis que tant de pauvres gens sont transis dehors? Un mendiant a trouvé à midi ses délices dans une assiette de soupe chaude qu'on lui a servie sur la porte, se passant fort bien de soleil. Je puis donc bien m'en passer.

«C'est qu'il faut quelque chose d'agréable aujourd'hui que partout on s'amuse, et nous voulions faire notre mardi gras au soleil en plein air, en promenades. Il a fallu se borner à celle du hameau, où tout le monde voulait nous fêter. Nous avons dit merci sans rien prendre.»

XXIV.

Puis voyez ce qu'est pour la vieille maison séculaire la position d'un de ces pauvres ustensiles que nous ne connaissons pas même dans nos villes: une plaque de foyer au fond de la cheminée de cuisine! Que c'est touchant pour tous ceux qui en vivent et qui s'y réchauffent, et qui espèrent s'y réchauffer jusqu'à leur dernier jour.

Lisez ceci: c'est homérique ou biblique comme le trépied de Nausicaa ou comme le foyer de Jacob!

Le 7 mars.

«Aujourd'hui on a placé un âtre nouveau à la cuisine. Je viens d'y poser les pieds, et je marque ici cette sorte de consécration du foyer dont la pierre ne gardera point de trace.

«C'est un événement ici que ce foyer, comme à peu près un nouvel autel dans une église. Chacun va le voir et se promet de passer de douces heures et une longue vie devant ce foyer de la maison (car il est à tous, maîtres et valets), mais qui sait?... Moi peut-être, je le quitterai la première: ma mère s'en alla bientôt! On dit que je lui ressemble.»

Le 8 mars.

«J'ai fait cette nuit un grand songe. L'Océan passait sous nos fenêtres. Je le voyais, j'entendais ses vagues roulant comme des tonnerres, car c'était pendant une tempête que j'avais la vue de la mer, et j'avais peur.

«Un ormeau qui s'est élevé avec un oiseau chantant dessus m'a détournée de la frayeur. J'ai écouté l'oiseau: plus d'Océan et plus de songe.»

XXV.

Le printemps approche, l'âme triste se rassérène; pluie ou vent, chaud ou froid, voilà la température de ces âmes qui n'ont pas d'autre événement que l'influence du ciel sur elles.

Le 9 mars.

«La journée a commencé douce et belle; point de pluie ni de vent. Mon oiseau chantait toute la matinée, et moi aussi, car j'étais contente et je pressentais quelque bonheur pour aujourd'hui. Le voilà, mon ami, c'est une de tes lettres. Oh! s'il m'en venait ainsi tous les jours!

«Il faut que j'écrive à Louise.

«Du temps que j'écrivais, les nuages, le vent, sont revenus. Rien n'est plus variable que le ciel et notre âme.

«Bonsoir.»

Le 10 mars.

«Oh! le beau rayon de lune qui vient de tomber sur l'évangile que je lisais!»

XXVI.

Le 11 mars.

«Aujourd'hui, à cinq heures du matin, il y a eu cinquante-sept ans que notre père vint au monde.

«Nous sommes allés, lui, Mimi et moi, à l'église en nous levant, célébrer cet anniversaire et entendre la messe.

«Prier Dieu, c'est la seule façon de célébrer toute chose en ce monde. Aussi ai-je beaucoup prié en ce jour où vint au monde le plus tendre, le plus aimant, le meilleur des pères. Que Dieu nous le conserve et ajoute à ses années tant d'années que je ne les voie pas finir!

«Mon Dieu! non, je ne voudrais pas mourir la dernière; aller au ciel avant tous serait mon bonheur.

«Pourquoi parler de mort un jour de naissance? c'est que la vie et la mort sont soeurs et naissent ensemble comme deux jumelles.

«Demain je ne serai pas ici. Je t'aurai quittée, ma chère chambrette; papa m'emmène à Caylus. Ce voyage m'amuse peu; je n'aime pas à m'en aller, à changer de lieu, ni de ciel, ni de vie, et tout cela change en voyage.

«Adieu, mon confident, tu vas m'attendre dans mon bureau. Qui sait quand nous nous reverrons? je dis dans huit jours, mais qui compte au sûr dans ce monde?

«Il y a neuf ans que je demeurai un mois à Caylus. Ce n'est pas sans quelque plaisir que je reverrai cet endroit, ma cousine, sa fille, et le bon chevalier qui m'aimait tant! On prétend qu'il m'aime encore. Je vais le savoir. C'est possible qu'il soit le même; lui me trouvera bien changée depuis dix ans. Dix ans, c'est un siècle pour une femme. Alors nous aurons même âge, car le brave homme a ses quatre-vingts ans passés.»

XXVII.

Le 12 mars.

«C'était pour moi une véritable peine de m'en aller; papa l'a su et m'a laissée. Il me dit hier au soir: Fais comme tu voudras.» Je voulais demeurer et me sentais toute triste en pensant que ce soir je serais loin d'ici, loin de Mimi, loin de mon feu, loin de ma chambrette, loin de mes livres, loin de Trilby, loin de mon oiseau: tout, jusqu'aux moindres choses, se présente quand on s'en va, et vous entoure si bien qu'on n'en peut sortir. Voilà ce qui m'arrive chaque fois qu'il est question de voyage: j'appelle voyage une sortie de huit jours. Comme la colombe, j'aime chaque soir revenir à mon nid. Nul endroit ne me fait envie.»

XXVIII.

Le 17, elle entend siffler dans la vallée au milieu du jour.

«J'écoute le berger qui siffle dans le vallon. C'est l'expression la plus gaie qui puisse passer sur les lèvres de l'homme. Ce sifflement marque un sans-souci, un bien-être, un _je suis content_ qui fait plaisir. Ces pauvres gens! il leur faut bien quelque chose: ils ont la gaieté.

«Deux petits enfants font aussi en chantant leur fagot de branches parmi les moutons. Ils s'interrompent de temps en temps pour rire ou pour jouer, car tout cela leur échappe. J'aimerais à les voir faire et à écouter le merle qui chante dans la haie du ruisseau; mais je veux lire.

«C'est Massillon que je lis depuis que nous sommes en carême. J'admire son discours de vendredi _sur la Prière_, qui est vraiment un cantique.»

Le 18 mars.

«Le berger m'a annoncé ce matin l'arrivée des bergeronnettes. Une a suivi le troupeau toute la journée: c'est de bon augure, nous aurons bientôt des fleurs. On croit aussi que ces oiseaux portent bonheur aux troupeaux. Les bergers les vénèrent comme une sorte de génie et se gardent d'en tuer aucune. Si ce malheur arrivait, le plus beau mouton du troupeau périrait.

«Je voudrais que cette naïve crédulité préservât de même tant d'autres petits oiseaux que nos paysans font périr inhumainement.

XXIX.

Le printemps est tout à fait revenu. La pauvre fille s'en réjouit comme le brin d'herbe, sans savoir pourquoi, si ce n'est que la lumière est pure, et le vent tiède.

Lisez:

«J'ai failli avoir un chagrin aujourd'hui. Comme j'entrais dans ma chambre, je vis mon petit linot sous la griffe de la chatte. Je l'ai sauvé en effrayant la chatte qui a lâché prise. L'oiseau n'a eu que peur, puis il s'est trouvé si content qu'il s'est mis à chanter de toutes ses forces, comme pour me remercier et m'assurer que la frayeur ne lui avait pas ôté la voix.

«Un bouvier qui passe dans le chemin des Cordes chante aussi, menant sa charrette, mais un air si insouciant, si mou, que j'aime mieux le gazouillement du linot.

«Quand je suis seule ici, je me plais à écouter ce qui remue au dehors, j'ouvre l'oreille à tout bruit: un chant de poule, les branches tombant, un bourdonnement de mouche, quoi que ce soit m'intéresse et me donne à penser. Que de fois je me prends à considérer, à suivre des yeux de tout petits insectes que j'aperçois dans les feuillets d'un livre, ou sur les briques, ou sur la table! Je ne sais pas leur nom, mais nous sommes en connaissance comme des passants qui se considèrent le long du chemin. Nous nous perdons de vue, puis nous nous rencontrons par hasard, et la rencontre me fait plaisir; mais les petites bêtes me fuient, car elles ont peur de moi, quoique je ne leur aie jamais fait mal. C'est qu'apparemment je suis bien effrayante pour elles.

«En serait-il de même au paradis? Il n'est pas dit qu'Ève y fit jamais peur à rien. Ce n'est qu'après le péché que la frayeur s'est mise entre les créatures.

«Il faut que j'écrive à Philibert.»

XXX.

Le commencement d'avril recommence les choses, mais la vie morale est si pleine qu'elle n'ennuie jamais. Voyez.

Le 1er avril.

«Voilà donc un mois de passé, moitié triste, moitié beau, comme à peu près toute la vie. Ce mois de mars a quelques lueurs de printemps qui sont bien douces, c'est le premier qui voit des fleurs, quelques pimprenelles qui s'ouvrent un peu au soleil, des violettes dans les bois sous les feuilles mortes, qui les préservent des gelées blanches. Les petits enfants s'en amusent et les appellent _fleurs de mars_.

«Ce nom est très-bien donné. On en fait sécher pour faire de la tisane. Cette fleur est bonne et douce pour les rhumes, et, comme la vertu cachée, son parfum la décèle.

«On a vu aujourd'hui des hirondelles, joyeuse annonce du printemps.»

XXXI.

Le 2 avril.

«Mon âme s'en va tout aujourd'hui du ciel sur une tombe, car il y a seize ans que ma mère mourut à minuit. Ce triste anniversaire est consacré au deuil et à la prière. Je l'ai passé devant Dieu en regrets et en espérances; tout en pleurant, je lève les yeux et vois le ciel où ma mère est heureuse sans doute, car elle a tant souffert!

«Sa maladie fut longue et son âme patiente. Je ne me souviens pas qu'il lui soit échappé une plainte, qu'elle ait crié tant soit peu sous la douleur qui la déchirait: nulle chrétienne n'a mieux souffert. On voyait qu'elle l'avait appris devant la croix. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Son visage ne perdit jamais sa sérénité, et jusque dans son agonie elle semblait penser à une fête.

«Cela m'étonnait, moi qui la voyais tant souffrir, moi qui pleurais au moindre mal, et qui ne savais pas ce que c'est que la résignation dans les peines. Aussi, quand on me disait qu'elle s'en allait mourir, je la regardais, et son air content me faisait croire qu'elle ne mourrait pas. Elle mourut cependant le 2 avril à minuit, à l'heure où je m'étais endormie au pied de son lit. Sa douce mort ne m'éveilla pas; jamais âme ne sortit plus tranquillement de ce monde.

«Ce fut mon père... Mon Dieu! j'entends le prêtre, je vois les cierges allumés, une figure pâle, en pleurs; je fus emmenée dans une autre chambre.»

Le 3 avril.

«À neuf heures du matin ma mère fut mise au tombeau.»

XXXII.

Et plus loin:

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«Je demande à mon âme ce qu'elle a vu aujourd'hui, ce qu'elle a appris, ce qu'elle a aimé, car chaque jour elle aime quelque chose.

«Ce matin j'ai vu un beau ciel, le marronnier verdoyant, et entendu chanter les petits oiseaux. Je les écoutais sous le grand chêne, près du Téoulé dont on nettoyait le bassin.

«Ces jolis chants et ce lavage de fontaine me donnaient à penser diversement: les oiseaux me faisaient plaisir, et, en voyant s'en aller toute bourbeuse cette eau si pure auparavant, je regrettais qu'on l'eût troublée, et me figurais notre âme quand quelque chose la remue; la plus belle même se décharme quand on en touche le fond, car au fond de toute âme humaine il y a un peu de limon.

«Voilà bien la peine de prendre de l'encre pour écrire de ces inutilités!»

Cette âme aimante épie toute chose pour l'aimer. Le 15, elle entend le premier rossignol.

Le 15 avril.

«À mon réveil, j'ai entendu le rossignol, mais rien qu'un soupir, un signe de voix. J'ai écouté longtemps sans jamais entendre autre chose. Le charmant musicien arrivait à peine et n'a fait que s'annoncer. C'était comme le premier coup d'archet d'un grand concert. Tout chante ou va chanter.»

Et quelques pages plus loin, à propos d'un enfant de deux ans, à qui la mort a enlevé sa mère:

«Le coeur apprend à s'affliger comme il apprend à aimer, en grandissant.»

XXXIII.

Les plus minutieux détails du ménage lui sont poésie et sentiment. Nous avons dit que le repas au Cayla se prenait souvent à la cuisine.

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«Il faut que je note en passant un excellent souper que nous venons de faire, papa, Mimi et moi, au coin du feu de la cuisine, avec de la soupe des domestiques, des pommes de terre bouillies et un gâteau que je fis hier au four du pain; nous n'avions pour serviteurs que nos chiens, _Lion_, _Wolf_ et _Trilby_, qui léchaient les miettes. Tous nos gens sont à l'église.

«Ce repas au coin du feu, parmi chiens et chats, ce couvert mis sur les bûches, est chose charmante. Il n'y manquait que le chant du grillon et toi, pour compléter le charme.

«Est-ce assez bavardé aujourd'hui? Maintenant je vais écouter la Vialarette, qui revient de Cordes: encore un plaisir.»

Le 25 avril.

«Me voici devant un charmant bouquet de lilas que je viens de prendre sur la terrasse. Ma chambrette en est embaumée; j'y suis comme dans un bouquetier, tant je respire de parfums!»

Le 26 avril.

«Je ne sais quoi m'ôta de sur les fleurs hier matin; depuis j'en ai vu d'autres dans le chemin de Cahuzac, tout bordé d'aubépines. C'est plaisir de trotter dans ces parfums, et d'entendre les petits oiseaux qui chantent par ci par là dans les haies.

«Rien n'est charmant comme ces courses du matin au printemps, et je ne regrette pas de me lever de bonne heure pour me donner ce plaisir.

«Bientôt je me lèverai à cinq heures. Je me règle sur le soleil, et nous nous levons ensemble.

«L'hiver, il est paresseux: je le suis et ne sors du lit qu'à sept heures. Encore parfois le jour me semble long. Cela m'arrive lorsque le ciel est nébuleux, que je suis triste et que j'attends un peu de soleil ou quelque chose de rayonnant dans mon âme; alors le temps est long.

«Mon Dieu! trouver un jour long, tandis que la vie tout entière n'est rien!

«C'est que l'ennui s'est posé sur moi, qu'il y demeure, et que tout ce qui prend de la durée met de l'éternité dans le temps.»

L'ennui du printemps dans une âme de jeune fille éclate aussi dans les lignes suivantes:

Le 28 avril.

«Quand tout le monde est occupé et que je ne suis pas nécessaire, je fais retraite et viens ici à toute heure pour écrire, lire ou prier. J'y mets aussi ce qui se passe dans l'âme et dans la maison, et de la sorte nous retrouverons jour par jour tout le passé.

«Pour moi ce n'est rien, ce qui passe, et je ne l'écrirais pas; mais je me dis:--Maurice sera bien aise de voir ce que nous faisions pendant qu'il était loin et de rentrer ainsi dans la vie de famille,--et je le marque pour toi.»

XXXIV.