Cours familier de Littérature - Volume 15
Part 10
Le premier de ces repos ouvrait sur trois chambres, au-dessus du salon, qu'habitaient mademoiselle Eugénie de Guérin et sa petite soeur.
La chambre de mademoiselle de Guérin était un peu plus ornée que celle d'une servante; le lit était sans rideaux, cependant une petite table sans tapis était entre les deux fenêtres; des livres pareils à ceux du salon, et quelques feuilles de papier à moitié écrites d'une fine écriture, étaient épars çà et là sur la table et sur les fauteuils. Deux ou trois petits cadres de portraits, cloués contre les murailles, attestaient ses amitiés ou ses préférences en hommes ou en femmes. Des ouvrages de contemplation et le livre des livres pour les âmes qui aiment à s'entretenir avec Dieu, le livre qui s'appelle d'abord _Consolations_, l'_Imitation_, était en permanence sur la table de nuit, comme une fleur séchée et effeuillée dont on a respiré mille fois tous les parfums, mais qu'on garde pour les respirer encore. Un crucifix en ivoire, héritage de sa mère, reposait sur la cheminée; un chapelet, rarement oisif, était enroulé autour du cou et pendait jusqu'aux pieds du Christ. On voyait qu'en rentrant de la petite église d'Andillac on l'avait déposé là le matin pour le reprendre le soir, à l'heure où le soleil baissant fait sentir le besoin de prier.
IX.
Voilà Je château pour le dedans. Quant à son aspect contemplé du dehors, rien n'annonçait ni prétention ni orgueil dans le style ou dans la construction du Cayla; il ne se distinguait des grosses fermes du pays que par un porche à moitié démoli avançant sur le perron, par les deux rainures d'un pont-levis sur le milieu desquelles le marteau symbolique de 1793 avait effacé les vieilles armoiries de la famille des Guérin, et par un large pan de toit qui recouvrait le principal corps de bâtiment entre les constructions inégales et successives des derniers siècles.
X.
Tel apparaissait le château du Cayla, vieux nid démantelé, qu'habitaient encore les jeunes rejetons de l'ancienne famille, heureux et riches tant qu'ils ne le quittaient pas, pauvres et réduits aux dernières conditions de la société aussitôt qu'ils en sortaient pour chercher dans le monde leur ancienne place.
Ce monde n'était plus fait à leur mesure. Les filles n'avaient point de dot; le fils, aucun moyen d'éducation ni d'avancement. Il fallait vivre là, ou s'abaisser aux plus vulgaires occupations de la vie pour végéter ailleurs.
On conçoit quelle mélancolie incurable devait être le fond des pensées de ces quatre ou cinq solitaires, riches de passé, dénués d'avenir; condamnés à languir dans ce petit domaine, ou à être submergés par la loi de la société en sortant.
Les filles pouvaient attendre un hasard heureux de mariage sans dot, avec quelque gentilhomme veuf ou suranné des environs, ou se vouer généreusement au célibat pour laisser à leur frère leur petite fortune après la mort de leurs parents. C'est le parti que mademoiselle Eugénie de Guérin prit de bonne heure, martyre obscure de deux abnégations volontaires, l'une pour remplacer l'épouse morte dans la maison et dans le coeur de son père, l'autre pour remplacer la mère absente auprès de son frère enfant.
Voilà quelle était la vie habituelle des habitants du Cayla, avec les modifications que l'âge, les circonstances, les petits événements intérieurs apportaient dans ces habitudes.
XI.
Le père de M. de Guérin avait émigré tout jeune, mais son extrême jeunesse même avait empêché que la petite fortune de la famille ne fût confisquée. Il était rentré inaperçu, et non dénoncé par les bons paysans d'Andillac, peu de temps avant son mariage.
Il avait rapporté dans le domaine paternel les sentiments d'affection pour les Bourbons, et surtout les sentiments religieux dont il avait trouvé le germe dans sa famille et les habitudes parmi ses camarades d'émigration.
Chez lui, ces affections et ces habitudes étaient sincères; il en avait conservé l'exercice pratique sous l'influence de sa famille à son retour. Cette religion pratique, son seul refuge après la mort précoce de sa femme, avait redoublé en lui par l'isolement de son coeur. Ses enfants ici-bas, et Dieu au ciel avec l'ombre de sa femme comme rayonnement attractif autour de l'Être infini, étaient devenus sa seule pensée. D'un caractère tendre, d'une humeur très-douce, d'une abnégation complète en ce qui ne concernait que lui, il s'était consacré exclusivement, par devoir et par affection, à l'éducation de ses chers enfants.
Sa fille aînée, Eugénie de Guérin, avait été naturellement sa première élève; il lui avait appris tout ce qu'il savait: l'adoration de sa mère absente, le culte quotidien de sa mémoire à l'église et au cimetière d'Andillac, les soins assidus des pauvres, des vieillards, des enfants orphelins dans les maisons du voisinage. La lecture, l'écriture, un peu de latin pour qu'elle pût suivre plus tard les études domestiques de son jeune frère, l'intelligence et le goût des livres classiques français qui étaient le fond de la bibliothèque de la vieille maison, quelques-uns des modernes, tels que Chateaubriand et Lamennais, qui venaient de revernir le catholicisme, enfin un petit nombre de livres tout à fait nouveaux, venus de Paris par des amis qui les prêtaient au Cayla: voilà l'éducation de mademoiselle de Guérin, éducation toute passée d'abord par l'âme du père, comme l'eau suspecte filtrée par le crible. Quand le père trouvait dans ces volumes certains passages qui pouvaient être dangereux à l'imagination d'une jeune personne, il lui suffisait d'y mettre une marque pour en interdire la lecture; l'épée de l'ange exterminateur n'aurait pas été plus sûre d'être obéie; la jeune fille s'arrêtait et passait aux pages non interdites.
Mais cette éducation, dont le père remettait avec confiance les rênes dans les mains de sa fille, finit par produire dans mademoiselle de Guérin une puissance de réflexion et de pureté qui l'égala à son insu aux plus hautes personnalités littéraires de son siècle. Née d'elle-même, elle grandit à la hauteur d'elle-même et elle devint insensiblement, comme nous allons la voir, une femme phénoménale, qui ne se mesurait plus qu'à sa propre taille, et sous l'oeil de son père, et sous la mesure de Dieu.
Et, chose étonnante, son style, abandonné à lui-même, et qui n'avait de juge et de critique que son âme, ne resta comme forme au-dessous de rien, pendant que, comme fond, ce style était au niveau de tout.
XII.
Laissons-la parler tout haut et toute seule maintenant, dans cette petite chambre d'une campagne obscure où elle avait concentré sa vie; laissons-la causer avec elle-même, avec son pauvre père, père si digne d'elle, avec son frère devenu son fils, sur qui toutes ses pensées avaient fini par converger comme sur le but unique de sa vie.
Le bonheur a voulu que, par une série de heureux hasards et de fidèle affection (celle de M. d'Aurevilly, un écrivain qui ne peut être caractérisé que par lui-même, parce qu'il ne ressemble à personne), le hasard et le bonheur ont voulu que ce journal et ces lettres n'aient pas péri dans les cendres du Cayla; mais que des mains pieuses les aient recueillies le lendemain de sa mort pour édifier tout un siècle, et, après M. de Sainte-Beuve, moi, qui vais essayer d'inspirer à mes lecteurs la passion de les lire comme une _Imitation de Jésus-Christ_ en action, le plus beau des livres modernes dans la plus tendre des âmes et dans le plus confidentiel des styles. Style, non, car qui dit style dit travail: ici ce n'est point travail, c'est éclosion naturelle de la pensée.
XIII.
Cela commence le 15 novembre 1815 par une lettre à son frère, que les études classiques ont enlevé enfin au toit du Cayla, et qui achève ses études au séminaire de Cahuzac.
«Puisque tu le veux, mon cher Maurice, je vais donc continuer ce petit journal que tu aimais tant; mais, comme le papier me manque, je me sers d'un papier cousu.»
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Pauvre fille! qui n'a pas même les feuilles blanches nécessaires à l'expansion de son coeur pour elle et pour un enfant de quatorze ans!
Elle lui annonce la mort d'un bon ami de la famille à Gaillac. «De pauvres femmes disaient, en allant à son agonie:--Celui-là n'aurait pas dû mourir.--Et elles priaient en pleurant pour sa bonne mort. Voilà qui donne à espérer pour son âme: des vertus qui nous font pleurer des hommes doivent nous faire aimer de Dieu!»
XIV.
Le 17 novembre.
«Mimi[1] m'a écrit. Cette chère Mimi me dit de charmantes et douces choses sur notre séparation, sur son retour, sur son ennui, car elle s'ennuie loin de moi comme je m'ennuie sans elle. À tout moment, je vois, je sens qu'elle me manque, surtout la nuit où j'ai l'habitude de l'entendre respirer à mon oreille. Ce petit bruit me porte sommeil. Ne pas l'entendre me fait penser tristement. Je pense à la mort, qui fait aussi tout taire autour de nous, qui sera aussi une absence.
[Note 1: On appelait quelquefois ainsi dans la famille l'autre soeur, _Mimi, Mimin_ ou Marie.]
«Ces idées de la nuit me viennent un peu de celles du jour. On ne parle que de maladies, que de morts; la cloche d'Andillac n'a sonné que des glas ces jours-ci. C'est la fièvre maligne qui fait ses ravages comme tous les ans. Nous pleurons tous une jeune femme de mon âge, la plus belle, la plus vertueuse de la paroisse, enlevée en quelques jours. Elle laisse un tout petit enfant qui tétait. Pauvre petit! C'était Marianne de Gaillard.
«Dimanche dernier j'allai encore serrer la main à une agonisante de dix-huit ans. Elle me reconnut, la pauvre jeune fille, me dit un mot et se remit à prier Dieu. Je voulais lui parler, je ne sus que lui dire; les mourants parlent mieux que nous. On l'enterrait lundi.
«Que de réflexions à faire sur ces tombes fraîches! Oh! mon Dieu! que l'on s'en va vite de ce monde! Le soir, quand je suis seule, toutes ces figures de mort me reviennent. Je n'ai pas peur, mais mes pensées prennent toutes le deuil, et le monde me paraît aussi triste qu'un tombeau. Je t'ai dit cependant que tes lettres m'avaient fait plaisir. Oh! c'est bien vrai; mon coeur n'est pas muet au milieu de ces agonies, et ne sent que plus vivement tout ce qui lui porte vie.
«Ta lettre donc m'a donné une lueur de joie, je me trompe, un véritable bonheur, par les bonnes choses dont elle est remplie. Enfin ton avenir commence à poindre; je te vois un état, une position sociale, un point d'appui à la vie matérielle. Dieu soit loué! c'est ce que je désirais le plus en ce monde et pour toi et pour moi, car mon avenir s'attache au tien, ils sont frères. J'ai fait de beaux rêves à ce sujet, je te les dirai peut-être. Pour le moment, adieu; il faut que j'écrive à Mimi.»
XV.
Le 18 novembre.
«Je suis furieuse contre la chatte grise. Cette méchante bête vient de m'enlever un petit pigeon que je réchauffais au coin du feu. Il commençait à revivre, le pauvre animal; je voulais le priver, il m'aurait aimée, et voilà tout cela croqué par un chat! Que de mécomptes dans la vie!
«Cet événement et tous ceux du jour se sont passés à la cuisine; c'est là que je fais demeure toute la matinée et une partie du soir depuis que je suis sans Mimi. Il faut surveiller la cuisinière; papa quelquefois descend, et je lui lis près du fourneau ou au coin du feu quelques morceaux des _Antiquités de l'Église anglo-saxonne_. Ce gros livre étonnait Pierril. _Qué de mouts aqui dédins!_[2] Cet enfant est tout à fait drôle. Un soir il me demanda si l'âme était immortelle; puis après, ce que c'était qu'un philosophe. Nous étions aux grandes questions, comme tu vois. Sur ma réponse que c'était quelqu'un de sage et de savant: «Donc, Mademoiselle, vous êtes philosophe.» Ce fut dit avec un air de naïveté et de franchise qui aurait pu flatter Socrate, mais qui me fit tant rire que mon sérieux de catéchiste s'en alla pour la soirée.
[Note 2: En patois du pays: Que de mots là-dedans!]
«Cet enfant nous a quittés un de ces jours, à son grand regret; il était à terme le jour de la Saint-Brice. Le voilà avec son petit cochon cherchant des truffes. S'il vient par ici, j'irai le joindre pour lui demander s'il me trouve toujours l'air philosophe.
«Avec qui croirais-tu que j'étais ce matin au coin du feu de la cuisine? Avec Platon: je n'osais pas le dire, mais il m'est tombé sous les yeux, et j'ai voulu faire sa connaissance. Je n'en suis qu'aux premières pages. Il me semble admirable, ce Platon: mais je lui trouve une singulière idée, c'est de placer la santé avant la beauté dans la nomenclature des biens que Dieu nous fait. S'il eût consulté une femme, Platon n'aurait pas écrit cela: tu le penses bien? Je le pense aussi, et cependant, me souvenant que _je suis philosophe_, je suis un peu de son avis. Quand on est au lit bien malade, on ferait volontiers le sacrifice de son teint ou de ses beaux yeux pour rattraper la santé et jouir du soleil. Il suffit d'ailleurs d'un peu de piété dans le coeur, d'un peu d'amour de Dieu pour renoncer bien vite à ces idolâtries, car une jolie femme s'adore. Quand j'étais enfant, j'aurais voulu être belle: je ne rêvais que beauté, parce que, me disais-je, maman m'aurait aimée davantage. Grâce à Dieu, cet enfantillage a passé, et je n'envie d'autre beauté que celle de l'âme. Peut-être même en cela suis-je enfant comme autrefois: je voudrais ressembler aux anges. Cela peut déplaire à Dieu: c'est aussi pour en être aimée davantage.
«Que de choses me viennent, s'il ne fallait pas te quitter! Mais mon chapelet, il faut que je le dise, la nuit est là: j'aime à finir le jour en prières.»
Le 20 novembre.
«J'aime la neige: cette blanche vue a quelque chose de céleste. La boue, la terre nue, me déplaisent, m'attristent; aujourd'hui je n'aperçois que la trace des chemins et les pieds des petits oiseaux. Tout légèrement qu'ils se posent, ils laissent leurs petites traces qui font mille figures sur la neige. C'est joli à voir, ces petites pattes rouges comme des crayons de corail qui les dessinent. L'hiver a donc aussi ses jolies choses, ses agréments. On en trouve partout quand on y sait voir. _Dieu répandit partout la grâce et la beauté._
«Il faut que j'aille voir ce qu'il y a d'aimable au coin du feu de la cuisine, des bluettes si je veux. Ceci n'est qu'un petit bonjour que je dis à la neige et à toi, au saut du lit.»
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XVI.
Elle reprend deux jours après: sa petite soeur Mimi est toujours absente.
«Je n'ai rien mis ici hier; mieux vaut du blanc que des nullités.
«J'étais lasse, j'avais sommeil; aujourd'hui c'est mieux.
«J'ai vu tomber et disparaître la neige; du temps que je faisais moi-même mon dîner, un beau soleil s'est levé; plus de neige à présent; le noir, le laid, reparaissent.
«Que verrai-je demain matin? Qui sait?
«La face du monde change si promptement!
«J'ai passé ma soirée à la cuisine... Walter Scott a été négligé aujourd'hui. Il est dix heures, je vais dormir.»
XVII.
Le lendemain, le père et la petite soeur toujours absents, elle écrit pour elle seule.
Le 21 novembre.
«La journée a commencé radieuse: un soleil d'été, un air doux qui invitait à la promenade. Tout me disait d'y aller, mais je n'ai fait que deux pas dehors et me suis arrêtée à l'écurie des moutons pour voir un agneau blanc qui venait de naître.
«J'aime à voir ces petites bêtes qui font remercier Dieu de tant de douces créatures dont il nous environne. Puis Pierril est venu; je l'ai fait déjeuner et ai causé quelque temps avec lui, sans m'ennuyer du tout de cette conversation. De combien d'assemblées on n'en dit pas autant!
«Le vent souffle, toutes nos portes et fenêtres gémissent; c'est quasi triste à l'heure qu'il est dans ma solitude: toute la maison est endormie; on s'est levé de bonne heure pour faire du pain. Aussi ai-je été fort occupée toute la matinée aux deux dîners. Ensuite, du repos; j'ai écrit à Antoinette.
«C'est bien insignifiant, tout cela: autant vaudrait du papier blanc que ce que j'écris; mais, quand ce ne serait qu'une goutte d'encre d'ici, tu aurais plaisir de la voir; voilà pourquoi j'en fais des mots.
«Je ne sais pourquoi, la nuit dernière, je n'ai vu en songe défiler que des cercueils. Je voudrais cette nuit un sommeil moins sombre. Je vais prier Dieu de me le donner.»
Le 24 novembre, elle reprend son récit. On voit combien la pensée de son frère la possède.
«Trois jours de lacune, mon cher ami. C'est bien long pour moi, qui aime si peu le vide; mais le temps m'a manqué pour m'asseoir. Je n'ai fait que passer dans ma chambrette depuis samedi; à présent seulement je m'arrête, et c'est pour écrire à Mimi bien au long et deux mots ici. Peut-être ce soir ajouterai-je quelque chose, s'il en survient.
«Pour le moment tout est au calme, le dehors et le dedans, l'âme et la maison: état heureux, mais qui laisse peu à dire, comme les règnes pacifiques.
«Une lettre de Paul a commencé ma journée. Il m'invite à aller à Alby, je ne lui promets pas; il faudrait sortir pour cela, et je deviens sédentaire. Volontiers, je ferais voeu de clôture au Cayla. Nul lieu au monde ne me plaît comme le chez moi. Oh! le délicieux _chez moi_! Que je te plains, pauvre exilé, d'en être si loin, de ne voir les tiens qu'en pensée, de ne pouvoir nous dire ni bonjour ni bonsoir, de vivre étranger, sans demeure à toi dans ce monde, ayant père, frère, soeurs, en un endroit! Tout cela est triste, et cependant je ne puis pas désirer autre chose pour toi. Nous ne pouvons pas t'avoir; mais j'espère te revoir, et cela me console. Mille fois je pense à cette arrivée, et je prévois d'avance combien nous serons heureux.»
XVIII.
Le 25, la nuit est superbe; c'est un des événements de cette solitude. Voyez comme elle en jouit:
«Je regarde par ma fenêtre avant de me coucher, pour voir quel temps il fait et pour en jouir un moment, s'il est beau.
«Ce soir, j'ai regardé plus qu'à l'ordinaire, tant c'était ravissant, cette belle nuit! Sans la crainte du rhume, j'y serais encore. Je pensais à Dieu qui a fait notre prison si radieuse; je pensais aux saints qui ont toutes ces belles étoiles sous leurs pieds; je pensais à toi qui les regardais peut-être comme moi. Cela me tiendrait aisément toute la nuit; cependant il faut fermer la fenêtre à ce beau dehors et cligner les yeux sous des rideaux!
«Éran m'a apporté ce soir deux lettres de Louise. Elles sont charmantes, ravissantes d'esprit, d'âme, de coeur, et tout cela pour moi! Je ne sais pourquoi je ne suis pas transportée, ivre d'amitié. Dieu sait pourtant si je l'aime.
«Voilà ma journée jusqu'à la dernière heure. Il ne me reste que la prière du soir et le sommeil à attendre. Je ne sais s'il viendra, il est loin.
«Il est possible que Mimi vienne demain. À pareille heure, je l'aurai; elle sera là, ou plutôt nous reposerons sur le même oreiller, elle me parlant de Gaillac, et moi du Cayla.»
XIX.
Le 28, sa soeur retrouvée, elle va avec elle à l'église du village faire ses dévotions.
«Avant le jour, écrit-elle, j'avais les doigts dans les cendres, cherchant du feu pour allumer la chandelle. Je n'en trouvais pas et allais retrouver mon lit, lorsqu'un petit charbon que j'ai rencontré du bout du doigt m'a fait voir du feu: voilà ma lampe allumée.
«Vite la toilette, la prière, et nous voilà avec Mimi dans le chemin de Cahuzac. Ce pauvre chemin, je l'ai fait longtemps seule, et que j'étais aise de le faire à quatre pieds aujourd'hui! Le temps n'était pas beau.»
Puis une réflexion naïve et digne de Tibulle ou de Virgile.
Suave mari magno...
«Oh! qu'il est doux, lorsque la pluie à petit bruit tombe des cieux, d'être au coin de son feu, à tenir des pincettes, à faire des bluettes! C'était mon passe-temps tout à l'heure; je l'aime fort: les bluettes sont si jolies! ce sont les fleurs de cheminée.
«Vraiment il se passe de charmantes choses sur la cendre, et, quand je ne suis pas occupée, je m'amuse à voir la fantasmagorie du foyer. Ce sont mille petites figures de braise qui vont, qui viennent, grandissent, changent, disparaissent, tantôt anges, démons cornus, enfants, vieilles, papillons, chiens, moineaux: on voit de tout sous les tisons.
«Je me souviens d'une figure portant un air de souffrance céleste qui me peignait une âme en purgatoire. J'en fus frappée, et aurais voulu avoir un peintre auprès de moi. Jamais vision plus parfaite.
«Remarque les tisons, et tu conviendras qu'il y a de belles choses, et qu'à moins d'être aveugle, on ne peut pas s'ennuyer auprès du feu. Écoute surtout ce petit sifflement qui sort parfois de dessous la braise comme une voix qui chante. Rien n'est plus doux et plus pur, on dirait que c'est quelque tout petit esprit de feu qui chante.
«Voilà, mon ami, mes soirées et leurs agréments; ajoute le sommeil, qui n'est pas le moindre.»
Quelle mélancolie dans ce dernier mot d'appel au sommeil, qui comble tous les vides et qui calme toutes les douleurs!
XX.
Le 1er décembre, elle écrit à son frère:
«C'est de la même encre dont je viens de t'écrire que je t'écris encore; la même goutte tombant moitié à Paris, moitié ici, te vient marquer diverses choses, ici des tendresses, là-bas des fâcheries; car je t'envoie toujours tout ce qui me traverse l'âme.
«Quand tu liras tout cela, mon ami, souviens-toi que c'est écrit le 1er décembre, jour de pluie, d'obscurité, d'ennui, où le soleil ne s'est pas montré, où je n'ai vu que des corbeaux.»
Le 3 décembre, un seul mot.... «Il est sept heures, j'entends le ruisseau et j'aperçois une belle étoile qui se lève sur Mérin: tu n'as pas oublié ce hameau?»
Le 5 décembre.
«Papa est parti ce matin pour Gaillac; nous voilà seules châtelaines, Mimi et moi, jusqu'à demain et maîtresses absolues. Cette régence ne me va pas mal et me plaît assez pour un jour, mais pas davantage. Les longs règnes sont ennuyeux. C'est assez pour moi de commander à Trilby et d'obtenir qu'elle vienne quand je l'appelle ou que je lui demande la patte.
«Hier, fâcheux accident pour Trilbette. Comme elle dormait tranquille sous la cheminée de la cuisine, une courge qui séchait lui est tombée dessus. Le coup l'a étourdie, la pauvre bête est venue à nous au plus vite nous porter ses douleurs. Une caresse l'a guérie.
«Il était nuit. Un coup de marteau se fait entendre, tout le monde accourt à la porte. Qui est là? C'était Jean de Persac, notre ancien métayer, et que je n'avais pas vu depuis longtemps.
«Il a été le bienvenu et a eu en entrant place au plat et à la bouteille. Puis nous l'avons fait jaser sur son pays d'à présent, sur ses enfants et sa femme. J'aime fort ces conversations et ces revoirs. Ces figures d'autrefois font plaisir, il semble qu'elles ramènent la jeunesse.»
Le 6 décembre.
«Je fis promettre à Jean de repasser ici ce soir; je le reverrai, et puis je veux lui donner une lettre pour Gabrielle: c'est un de leurs métayers. _Bri_ ne sera pas fâchée de ce souvenir inattendu; je lui aurais écrit par la poste, et lui épargne ainsi huit sous qu'elle donnera de plus aux pauvres. Voilà donc une bonne oeuvre que je fais faire.
«Au reste, c'est un jour de bonnes actions aujourd'hui; je viens de Cahuzac et, comme chaque fois, merveilleusement disposée à bien faire; faire mal ce jour-là me semble impossible. Puis, c'est un calme étrange! Remarque comme ces jours-là mon âme a l'air tranquille. Elle l'est en effet, car je ne dissimule pas avec toi et laisse tomber sur le papier tout ce qui me vient, même des larmes.
«Quand mon bulletin se prolonge, c'est marque que je suis au mieux. Grande abondance alors d'affection et de choses à dire, de celles qui se font dans l'âme. Celles du dehors, souvent ce n'est pas la peine d'en parler, à moins qu'elles n'aillent retentir au dedans comme le marteau qui frappe à la porte. Alors on en parle, toute petite que soit la chose. Une nouvelle, un bruit de vent, un oiseau, un rien, me vont au coeur par moments et me feraient écrire des pages.