Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 7

Chapter 73,921 wordsPublic domain

Simple artisan, ou plutôt artiste, mais artiste d'un talent bien inférieur aux grands statuaires de son temps à Athènes, il sculptait dans son atelier à peine autant qu'il était nécessaire pour nourrir sa femme et ses enfants; sans cesse distrait du ciseau par la pensée, ouvrant sa porte à tout le monde, interrompant son travail pour répondre aux questions qu'on lui adressait sur toutes choses, courant ensuite de porte en porte et accostant lui-même les passants pour leur parler des choses divines, consumé du zèle de la vérité, missionnaire des foules, semant le bon grain à tout vent de la rue ou de la place publique: homme qu'on aurait considéré comme un fou, s'il n'avait pas été un modèle de toute vertu et un oracle de toute sagesse.

VI.

Son disciple, Platon, était un homme d'une tout autre nature: beaucoup plus lettré, beaucoup moins inspiré que son maître; élégant, éloquent, poétique, épilogueur, rêveur, dissertateur, nuageux en philosophie, utopiste en politique; espèce de J.-J. Rousseau d'Athènes, possédant un style admirable pour les chimères, mais n'ayant pas la moindre connaissance des hommes, ni le moindre tact des réalités, et donnant à sa république idéale des lois en perpétuelle contradiction avec la nature humaine et avec la fondation, la conservation et le but des sociétés.

Mais, tel qu'il fut et tel que nous allons le voir dans ses oeuvres, Platon était le plus merveilleux écho vivant que la providence de la Grèce eût pu préparer à un sage tel que Socrate, pour donner un éternel retentissement à la philosophie spiritualiste.

Ses Dialogues ont été le perpétuel entretien de la Grèce: ils ont préparé l'esprit humain à la métaphysique de saint Paul et à l'école philosophique d'Alexandrie. Il a servi de texte ou de commentaire aux premiers conciles chrétiens; il a été le crépuscule de bien des dogmes; il a nourri à lui seul la philosophie romaine de Cicéron; il a lutté dans le moyen âge avec la philosophie expérimentale d'Aristote, puis de Bacon; il a été submergé un moment par la philosophie presque matérialiste de Locke, de Hobbes en Angleterre; d'Helvétius, de Diderot, des encyclopédistes en France; mais il est ressuscité plus vivant et plus populaire que jamais il y a peu d'années, par la traduction, par les commentaires et par les leçons d'un jeune philosophe, M. Cousin, éloquent restaurateur du platonisme sur les ruines du matérialisme au dix-neuvième siècle.

Grâce à la langue de Platon, la sagesse de Socrate ne peut plus mourir. C'est le style qui embaume les idées pour l'éternité.

VII.

Ces dialogues ont cependant de grands défauts, qui semblent tenir au génie un peu verbeux de la Grèce, et au génie un peu sophistique de Platon, plus qu'à l'âme naturellement ouverte, simple, sincère et courageuse de Socrate. Parmi ses défauts, je noterai d'abord leur forme même, qui embarrasse, distrait, interrompt, ralentit sans cesse l'argumentation.

Le dialogue est une pensée à deux, à trois ou à quatre interlocuteurs; sans doute cette manière de penser à deux ou à trois peut éclaircir quelquefois la question, en faisant adresser par l'un des personnages des interrogations utiles, auxquelles le maître répond, réponses qui répondent ainsi d'avance aux doutes et aux ignorances que les autres s'adressent peut-être en silence.

C'est le moyen de faire remonter l'esprit des auditeurs jusqu'aux premiers éléments de la question qu'on débat, afin qu'un argument porte rigoureusement sur l'autre, et que la pierre fondamentale du syllogisme soit aussi bien assise dans l'esprit que la dernière; c'est le moyen de détruire en passant toutes les objections qui se présentent à l'intelligence; c'est le moyen enfin de bien définir tous les mots avant de les employer dans le raisonnement, afin qu'après la conclusion il ne puisse subsister aucune équivoque ou aucun malentendu dans la conviction absolue des disciples: aussi est-ce le mode d'enseignement et d'argumentation qu'on emploie ordinairement avec les enfants, comme on peut le voir dans nos catéchismes ou dans nos manuels.

Mais, par cela même que c'est le mode d'argumentation puéril et diffus qu'on emploie avec les petits enfants, c'est aussi le mode le plus propre à fatiguer, à ennuyer, à impatienter les hommes faits, qui cherchent les idées, et qui se lassent de vaines paroles.

Ce mode suppose dans les disciples, ou dans les auditeurs, des puérilités et des ignorances qui ne sont plus de leur âge; il perd le temps, et il dégoûte la pensée du but, en la traînant impitoyablement par tant de circonvolutions, de demandes et de réponses sur la route; l'esprit abandonne cent fois l'argumentateur en chemin, et souvent il l'abandonne tout à fait à ces fastidieux ambages, rebuté, avant d'arriver, par les détours inutiles qu'on lui fait faire.

C'est ce qui arrive très-souvent à l'homme le mieux disposé qui ouvre au hasard un des dialogues de Platon. Le livre tombe des mains avant d'avoir dit son dernier mot, tant on a perdu de mots oiseux à l'attendre; l'esprit est saisi à chaque instant d'une de ces impatiences fébriles qui bouillonnent en nous jusqu'à un véritable accès de colère, croyant toujours toucher à un but qu'on lui dérobe toujours; or, irriter et impatienter l'esprit, ce n'est pas un bon procédé pour le convaincre. Voltaire, à cet égard, pensait comme nous; il bénit la philosophie de Socrate, et il maudit le verbiage, quelquefois sublime, plus souvent sophistique, de Platon.

VIII.

Un autre vice de ce mode d'argumentation des Dialogues de Platon, c'est l'argutie métaphysique.

Le maître, au lieu de simplifier les questions par la simplicité et par la sincérité de l'argumentation, semble se complaire, pour faire preuve d'ingéniosité, de fécondité et de dialectique, à les compliquer de cinquante questions préalables ou secondaires, et à les embrouiller dans un tel écheveau d'arguments que lui seul puisse à la fin en retrouver le fil et dénouer le noeud gordien qu'il a formé.

Ce procédé, qui fait briller sans doute l'adresse du maître, embarrasse l'intelligence du disciple; il fait du chemin de la vérité, au lieu d'une route droite, large et bien jalonnée, un labyrinthe de sentiers étroits, tortueux, obscurs où l'écrivain a l'air de conduire le lecteur à un piége, au lieu de le mener à la lumière, à la vérité et à la vertu.

IX.

Un troisième défaut plus grave des Dialogues, défaut qui touche au fond même de l'enseignement de la vérité aux hommes, c'est le procédé d'argumentation employé par Socrate dans Platon, pour enseigner ses disciples.

Les premières qualités d'un sage, qui enseigne des vérités nouvelles à l'humanité, c'est la charité d'esprit, l'amour, la pitié, la condescendance, l'indulgence, le respect, la tendresse d'âme envers les hommes ses semblables. Cette onction d'esprit, cette compatissance, cette clémence de coeur, doivent se manifester dans les leçons du sage à ses frères par un mode d'argumentation qui l'abaisse vers ses auditeurs pour les élever jusqu'à lui.

C'est le procédé contraire ici qui est employé par Socrate (toujours dans Platon) pour enseigner les hommes: au lieu de persuader, il a l'air de vouloir confondre. Le ton de son argumentation est railleur, goguenard, ironique; il tend des embûches de paroles à ses auditeurs; il jouit de les voir s'y prendre; il ne se hâte pas de les en retirer; il plaisante, non pas amèrement, mais superbement, avec eux de leur chute; il les humilie par sa supériorité, au lieu de les relever par leur propre force; en un mot la philosophie, sous la plume de Platon, a l'air de consister dans une grande moquerie des ignorants, au lieu de consister dans une tendre initiation des faibles. Or il en résulte, dans l'effet général des Dialogues, je ne sais quel sourire sarcastique de l'esprit, qui humilie l'auditeur, au lieu de le disposer à la confiance; on craint toujours de marcher sur un piége de sophiste, quand on devrait s'abandonner sans défiance à la main du sage qui vous conduit; on ne sait jamais si ce sage parle sérieusement ou ironiquement; il y a trop de gascon dans ce grec; on craint le maître qu'on devrait adorer.

Enfin, ce mode d'enseignement par dialogues est lent, verbeux, diffus; il emploie inutilement cent fois plus de paroles que la vérité n'a besoin d'en employer pour se manifester à l'esprit.

La forme directe du discours, ou même la forme parabolique de l'Évangile, forme indirecte, mais qui a l'avantage de ne jamais blesser le disciple et de lui laisser se faire sa part à lui-même, sont mille fois supérieures en lumière, en brièveté et en persuasion.

Quand on vient de lire un ou deux dialogues de Platon, et qu'on a l'esprit véritablement assourdi par ce roulis d'un océan de paroles pour dire la vérité philosophique la plus usuelle, on se dit à soi-même: Il faut que ces Grecs d'Athènes eussent bien des heures de loisir à dépenser par jour sur le seuil de leurs portes, ou sous les platanes de leurs jardins; il faut qu'ils eussent un bien grand amour de ces escrimes d'idées de leurs sophistes, pour perdre tant de temps et tant de paroles à écouter ce Socrate ou à lire ce Platon!

Et, en effet, ce défaut de Socrate et de Platon tient aux défauts du temps et du peuple d'Athènes. Ce peuple, oisif toutes les fois qu'il n'était pas occupé à se défendre contre les Perses ou à se déchirer lui-même par ses factions, aimait à se passionner à froid, pour ou contre ses sophistes; ces sophistes, consommés dans le métier de l'éloquence, étaient aux philosophes et aux politiques ce que les comédiens sont aux héros. Ils jouaient la sagesse et la vertu dans les académies et dans les places publiques; ils accoutumaient les Athéniens à ces jeux d'idées et de paradoxes qui rendaient l'oreille fine et l'esprit sceptique; pour effacer ces sophistes, il fallait bien parler leur langue à ce peuple infatué. Voilà sans doute pourquoi, dans Platon, la sagesse ressemble tant au sophisme!

Mais lisons d'abord ensemble les deux ou trois plus beaux de ses dialogues, en nous hâtant d'arriver au _Phédon_, le chef-d'oeuvre de toute la philosophie de Socrate.

X.

Dans le premier dialogue, intitulé l'_Euthyphron_, Socrate demande à Euthyphron:

«Qu'est-ce que le bien, ou, autrement dit, qu'est-ce que le saint?»

Euthyphron lui fait cette réponse vulgaire et sacerdotale: «Le bien, ou le saint, est ce qui est agréable aux dieux.»

Socrate relève cette réponse, et demande à Euthyphron comment, les dieux de l'Olympe et de l'État étant multiples, et souvent opposés de nature et de volonté les uns aux autres, ce qui est agréable à l'un, désagréable à l'autre, peut être agréable à tous.

Il contraint Euthyphron, par une série de raisonnements, à se démentir, et il n'arrive lui-même qu'à une conclusion très-confuse, qui laisse l'esprit aux prises avec le mystère du bien et du mal en soi. Une seule chose est claire: c'est qu'il se moque des dieux, et qu'il sape le polythéisme par ses conséquences dans la raison de ses disciples.

Aussi était-il déjà cité devant les juges pour cause d'impiété envers les dieux d'Athènes.

Un jeune homme d'Athènes, plus politique que religieux, nommé Mélitus, qui voulait se faire un nom populaire en se posant en vengeur des dieux chers à l'ignorance et au fanatisme du bas peuple, porte l'accusation contre Socrate; il l'accuse de corrompre la jeunesse par des doctrines qui sapent le ciel. Anytus, un autre de ses accusateurs, était un artisan riche, puissant et accrédité par son républicanisme dans Athènes; il avait contribué à secouer le joug des trente tyrans qui rétablissaient le régime aristocratique. Le peuple croyait défendre sa liberté en défendant ses dieux, à la voix d'un de ses tribuns qui l'ameutait contre Socrate. Socrate paraissait au peuple coupable, sinon de faveur pour le gouvernement aristocratique, au moins d'indifférence politique.

La cause de ce grand homme, en effet, n'était ni la cause de la populace, ni la cause des grands: c'était la cause de Dieu et de la raison. Il aurait pu dire, comme le Christ plus tard:

«Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Son monde, à lui, c'était la vérité et la vertu. Mais le peuple ne voit de vérité et de vertu que dans ses passions; il devait donc haïr Socrate; il demandait un châtiment exemplaire contre ce philosophe.

On peut remarquer, dans ce procès, que le peuple est en général plus implacable envers les doctrines nouvelles que les grands; moins il a d'idées, plus il s'irrite contre ceux qui les lui arrachent. Le cri des Juifs contre le Christ, devant ses juges: _Crucifiez-le!_ est le pendant des animadversions de la populace d'Athènes contre Socrate. Sans la pression de ce peuple, il est évident que les juges, qui le condamnèrent à une si faible majorité, ne l'auraient pas condamné à mort.

XI.

Quoi qu'il en soit, Platon donne (et sans doute ici littéralement) le plaidoyer, ou l'apologie que Socrate avait préparée, et qu'il prononça devant le tribunal.

Dans cette apologie même, Socrate conserve encore la forme du dialogue, et poursuit Mélitus de ses interrogations ironiques pour le contraindre à tomber dans l'absurde. Mais lui-même reste dans l'équivoque sur sa profession de foi, affectant de tourner les questions les plus précises en plaisanteries, jusqu'au moment où il voit que la plaisanterie serait déplacée devant la conscience et devant la mort, et où il s'avoue franchement coupable de sagesse, et impénitent de vérité. Là, on retrouve l'éloquence de l'héroïsme du philosophe mourant.

«Mais je n'ai pas besoin d'une plus longue défense, ô Athéniens! Je vous disais en commençant que j'avais contre moi d'ardentes et implacables inimitiés; ce qui me perdra, si je succombe, ce ne sera ni Mélitus, ni Anytus, ce sera l'envie et la calomnie, qui ont déjà fait périr tant d'hommes de bien, et qui en feront périr après moi tant d'autres; car n'espérez pas que l'iniquité s'arrête à moi!

«Mais quelqu'un de vous me dira peut-être: N'as-tu pas honte, Socrate, de t'être attaché à une philosophie qui te mène à la nécessité de mourir?

«Vous êtes dans l'erreur, vous qui croyez qu'un homme qui a quelque valeur doit peser les chances de vivre ou de mourir, au lieu de chercher dans ses actions si ce qu'il fait est juste ou injuste.»

Puis il cite les vers d'Achille dans l'_Iliade_ d'Homère:

«Que je meure à l'instant même, pourvu que je venge le meurtre de Patrocle, et que je ne demeure pas ici un juste objet de mépris, assis sur mes vaisseaux, inutile fardeau de la terre!»

«Est-ce là, poursuit Socrate, s'inquiéter des chances de vie ou de mort?

«Tout homme qui a choisi un poste parce qu'il l'a cru le plus honnête, ou qui y a été placé par son chef, doit, selon moi, y demeurer ferme, et ne considérer autre chose que le devoir. Ce serait donc de ma part une étrange contradiction, ô Athéniens, si, après avoir gardé fidèlement, comme un bon soldat, tous les postes où j'ai été placé par vos généraux, à Potidée, à Amphipolis, à Délium, aujourd'hui que le dieu de l'oracle intérieur m'ordonne de passer mes jours dans la philosophie, la peur de la mort ou de quelque autre danger me faisait abandonner ce poste; et ce serait bien alors qu'il faudrait me citer devant ce tribunal, comme un impie qui ne reconnaît point de Dieu, qui désobéit à l'oracle, qui se dit sage et qui ne l'est pas; car craindre la mort, Athéniens, c'est croire connaître ce qu'on ne connaît pas.

«En effet, nul ne sait ce qu'est la mort, et si elle n'est pas le plus grand de tous les biens pour l'homme...

«Mais ce que je sais bien, c'est qu'être injuste, c'est désobéir à ce qui est meilleur que soi, Dieu ou homme, et manquer au devoir et à l'honnête.

«Voilà le seul mal que je redoute et que je veux éviter; tellement que, si vous me disiez en ce moment:--Socrate, nous rejetons l'accusation d'Anytus et nous te renvoyons absous, mais c'est à la condition que tu cesseras de philosopher, et, si l'on découvre que tu retombes dans tes habitudes de discuter sur les choses divines, tu mourras!--oui, si vous me renvoyiez absous à ces conditions, je vous répondrais:--Athéniens, je vous respecte et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au Dieu qu'à vous... Et je suis persuadé qu'il ne peut y avoir rien de plus utile à votre république que mon zèle à accomplir ce que le Dieu m'ordonne ainsi; car je ne vous recommande que le soin de votre âme et son perfectionnement. Ainsi donc, faites ce qu'Anytus vous demande ou ne le faites pas, renvoyez-moi ou ne me renvoyez pas, je ne ferai jamais autre chose que ce que j'ai fait, quand je devrais mille fois mourir!...»

XII.

Il développe, avec un insolent courage, cette idée, et se pose en homme utile aux Athéniens dans leur vie privée; quant à la politique, il dit qu'il s'en est abstenu, par cette raison qu'on ne peut guère rester innocent et vertueux quand on se mêle des affaires publiques...

«Je n'emploierai pas envers vous, reprend-il, ô Athéniens, les supplications ordinaires, où l'on fait paraître les femmes, les enfants, les amis pour attendrir les juges. J'ai aussi des parents cependant; car, pour me servir de l'expression d'Homère: _Je ne suis point né d'un chien ou d'un rocher, mais d'un homme!_»

«Ainsi, Athéniens, j'ai des parents, et, quant à des enfants, j'en ai trois, l'un déjà dans l'adolescence, les deux autres encore en bas âge; mais je ne les ferai point comparaître ici, pour votre honneur et pour le mien; il ne me paraît pas séant d'employer de pareils moyens à mon âge (il avait près de soixante-douze ans à l'époque de son procès). Athéniens, vous aimez la gloire, et, si je voulais agir ainsi, vous ne devriez pas le souffrir; vous devriez déclarer que celui qui recourt à ces scènes pathétiques pour exciter la compassion vous dégrade, et que vous le condamnerez plutôt que celui qui attend tranquillement votre sentence.

«Si je vous fléchissais par mes prières, et si je vous engageais ainsi à violer votre serment de rendre la justice selon vos consciences, et non selon vos sensations, c'est alors que je vous enseignerais l'impiété, et qu'en voulant me justifier, je prouverais moi-même que je ne crois pas aux dieux: mais j'y crois plus que mes accusateurs!»

Ici les juges vont aux voix et déclarent Socrate coupable.

Impassible, il reprend la parole:

«Le jugement que vous venez de prononcer, Athéniens, m'a un peu ému; mais ce qui m'étonne bien plus, c'est d'être condamné à une si faible majorité; car, à ce qu'il paraît, il n'aurait fallu que trois voix de plus pour que je fusse absous.

«Et maintenant, c'est donc la peine de mort que Mélitus, Anytus et Lycon demandent contre moi!... Mais moi, Athéniens, à quelle peine me condamnerai-je moi-même?»

XIII.

Écoutez ici la fière revendication qu'il fait de lui-même, en mettant à nu sa conscience devant les cinq cent cinquante-six juges qui viennent de le condamner, et devant le peuple, que dis-je? et devant le Dieu qui l'écoute.

«Quelle amende mérité-je, en réalité, moi, qui me suis fait un principe de ne me donner aucun repos pendant toute ma vie, négligeant ce que les autres recherchent avec tant d'empressement: les richesses, le soin de leurs affaires, les emplois militaires, les fonctions d'orateur et toutes les autres dignités!

«Moi, qui ne suis jamais entré dans aucune des conspirations ou des cabales si fréquentes dans la République, me trouvant véritablement trop honnête homme pour ne pas me dégrader en me mêlant à tout cela!

«Moi, qui me suis consacré uniquement à vous rendre le plus important des services, en vous exhortant tous de ne pas songer à ce qui vous appartient passagèrement, le monde et ses biens, pour ne vous attacher qu'à ce qui est l'essence de votre être, votre âme; à ne pas songer aux intérêts accidentels de la patrie, mais plutôt à la vraie patrie elle-même!

«Que mérite un tel homme, si ce n'est d'être nourri, aux frais du public, dans le Prytanée?...

«Ayant donc la conscience de n'avoir jamais été injuste envers personne, je ne dois pas l'être envers moi-même en avouant que je mérite un châtiment!...»

Examinant ensuite si l'amende ou l'exil serait une peine plus douce ou plus convenable pour lui: «Ce serait, dit-il, une belle existence pour moi, vieux comme je suis, de quitter mon pays, d'aller errant de ville en ville, et de vivre de la vie d'un proscrit!»

Il pousse encore plus loin sa fermeté calme, et son défi consciencieux au peuple et aux juges.

«Mais, me dira-t-on peut-être, Socrate, quand tu nous auras quitté absous, ne pourras-tu pas te tenir en repos et garder le silence?

«Voilà ce qu'il y a de plus difficile à vous faire comprendre; car si, en vous disant non, je dis que ce serait là désobéir au Dieu, et que, par cette raison, il m'est défendu de me taire, vous ne me croirez pas, et vous prendrez cette réponse pour une plaisanterie; et, d'un autre côté, si je vous dis que le plus grand bien de l'homme est de s'entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses morales dont vous m'avez entendu discourir, vous me croirez encore moins. Voilà pourtant la vérité, Athéniens!

«Mais il n'est pas aisé de vous en convaincre!

«Maintenant voilà Platon, voilà Criton, voilà Cléobule et Apollodore qui veulent que je me condamne à une amende de _trente mines_, et qui en répondent; eh bien! je m'y condamne, et assurément voilà de valables cautions que je vous présente!»

Ici, il est interrompu par les juges, qui, impatientés de cette impassibilité badine, prononcent la peine de mort.

XIV.

Socrate reprend avec la même indifférence:

«Dans ma défense, ce ne sont pas les paroles qui m'ont manqué, Athéniens, mais l'impudeur. Je succombe pour n'avoir pas voulu vous dire les choses que vous aimez à entendre. Mais le péril où j'étais ne m'a pas paru une raison de rien faire qui fût indigne d'un homme libre.

«Ni devant les juges, ni dans les combats, il n'est permis, ni à moi ni à d'autres, d'employer tous les moyens pour éviter la mort; et ce n'est pas là ce qui est difficile que d'éviter la mort, il l'est beaucoup plus d'éviter le crime, qui court plus vite que la mort! C'est pourquoi, déjà vieux et cassé comme je suis, je me suis laissé atteindre par le plus lent des deux, la mort; tandis que le crime s'est attaché à mes accusateurs, plus jeunes et plus agiles que moi. Je m'en vais donc subir la mort. Je m'en tiens à ma peine, et eux à la leur.»

Il disserte ensuite un moment avec une sérénité complète sur les avantages comparés de la vie et de la mort.

«Mais il est temps que nous nous quittions, dit-il en finissant, moi pour mourir, vous pour vivre. Qui de nous a le meilleur partage? Nul ne le sait, excepté Dieu.»

On l'emmène, et il va mourir. Voilà l'_Euthyphron_; la préface, ou plutôt l'exposition du drame philosophique.

XV.

Arrivons au dialogue intitulé le _Phédon_. Nous avons vu l'homme, nous allons voir la doctrine; puis nous assisterons à la mort, et nous verrons comment elle est le sceau de cette admirable vie de philosophe.

Le _Phédon_ contient à lui seul plus de véritable philosophie spiritualiste que tous les autres dialogues de Platon. L'heure, la mort, la gravité du passage de cette vie à l'autre, que pressent Socrate et qui émeuvent Platon, ne permettent ni au philosophe ni à son disciple de perdre leur temps et le nôtre dans les puériles arguties de leur dialectique oiseuse. Qui a lu le _Phédon_ connaît ce qu'il y a de mieux à connaître de la philosophie de Socrate et du génie de Platon. Suivez-moi donc, je vais vous déblayer la route.

Mais un mot d'abord sur l'origine antique et mystérieuse des belles et saintes idées que Socrate et Platon vont développer dans ce dialogue; car rien ne vient de rien, et la philosophie grecque, qui devait bientôt, après Platon, servir d'ancêtre à la philosophie des écoles chrétiennes de Byzance et d'Alexandrie, avait certainement elle-même des ancêtres. Ces ancêtres, selon nous, qui avons profondément scruté l'Orient religieux, philosophique et poétique, se retrouvent d'abord au fond de l'Inde primitive, puis au fond des dogmes, encore indiens, de l'Égypte.