Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 6

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Lui aussi, il était malheureux.

J'ignorais ce qui lui était arrivé; il n'en parlait pas; il n'était pas obligé par devoir, comme moi, de rappeler l'attention sur lui pour sauver les autres. Il pouvait se cacher dans la foule, vivre et mourir _incognito_; bonheur qui, par punition du ciel, m'est refusé. Tu as recueilli le bruit, meurs de bruit!

Tu n'auras pas une heure pour te recueillir entre la vie et la mort: c'est ton expiation!

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché!

XXII.

D'après Jules Janin, et d'après certaines rumeurs plus près de lui, il paraît qu'il vint à Paris, dans son printemps, pour tenter le théâtre, mais qu'il était, comme moi, trop lyrique pour le théâtre, qui exige plus de bon sens que de verve, et qu'il échoua; que pendant ces essais, il s'éprit d'une jeune et grande actrice, interprète de ses beaux vers, écho de ses grands sentiments, et qu'il espéra l'épouser. Il était très-beau, seulement, comme lord Byron son modèle, il n'avait que le buste d'admirable, il était disgracié de la nature par les jambes; son pied droit, estropié par un accident de naissance, était retourné en arrière, il boitait désagréablement.

C'était le temps où la chirurgie avait inventé un moyen orthopédique et facile de rectifier les membres disloqués; l'amour décida Dumas à subir, à tous risques, cette torture, afin d'être beau de la tête aux pieds aux yeux de celle qu'il aimait. Il ne dit rien à ses amis, ni à sa fiancée; il disparut pendant plus d'un an du monde; quand il y reparut, son supplice l'avait amaigri et pâli.

Son pied était en effet retourné, mais il boitait toujours, et il éprouvait par intervalle des douleurs telles, qu'elles touchaient à la frénésie.

L'actrice, qu'il espérait épouser, ne l'aimait plus; il avait affronté pour elle la mort et le théâtre. Il était plus estropié que jamais; ses pièces, trop hautes pour le parterre, ne lui avaient valu que les applaudissements des poëtes et le dédain du vulgaire: il était abandonné de sa maîtresse.

Ce fut alors qu'il disparut dix ans du monde, réfugié dans une cellule du couvent hospitalier des frères de Saint-Jean-de-Dieu, dans la rue Plumet, entre les pensées de Dieu et les désillusions de la terre.

Le désespoir, la solitude, l'exemple des frères qui lui prêtaient asile, le ramenèrent à la religion de sa mère. Il se plongea dans les Pères de l'Église, et devint mystique comme eux; il retrouva la paix dans le mysticisme. Son âme se rasséréna en Dieu, âme immense à laquelle l'infini seul pouvait suffire.

«Il est vrai, nous dit Jules Janin, que sous ce tiède abri de sa pauvreté vaillante dans ce couvent, Adolphe Dumas avait amené une amie, une compagne au coeur chagrin, aux fidèles amours; sa tourterelle, qu'il avait ramassée un jour, à demi morte de fatigue et de froid. Ils s'étaient adoptés l'un et l'autre; ils ne se quittaient ni la nuit ni le jour; elle le suivait paisible et roucoulante, et si triste, et si tendre! Et les frères hospitaliers forcèrent leur consigne en acceptant cette aimable compagnie!»

(Comme l'esprit sent tout, quand c'est l'esprit d'un homme de coeur!)

XXIII.

Quand les années turbulentes de 1848 sonnèrent comme un tocsin d'espérance jusqu'au fond des monastères, elles étonnèrent d'abord, puis elles éblouirent de grands mirages le coeur d'Adolphe Dumas. Je le vis réapparaître plein de piété populaire et d'extase mystique à côté de moi, crédule aux saintes idées d'un grand pas fait en avant vers Dieu par les peuples, confiant dans la lune de miel de la liberté, sans crime et sans tache; somnambule de la liberté, il levait les bras en haut et cherchait l'horizon de la République!

Je n'espérais pas tant de la constance du peuple, et cependant je ne craignais pas tant de son inconstance. Je tâchais de tempérer son ivresse mystique, de peur que l'excès d'illusion n'amenât l'excès de découragement. Il combattait héroïquement les factieux de l'inconnu, qui ne savaient ce qu'ils voulaient, et qui, ne se contentant pas de la liberté, précipitaient la République dans le délire et dans la guerre.

Les factieux furent vaincus par la République; mais ils fournirent aux faibles et aux ambitieux un prétexte de la maudire, elle, qui les avait couverts de son courage et de sa vie!

Il fut faible, et chercha le salut de sa patrie dans un nom qui représentait la force des soldats, cette raison suprême des peuples à qui la raison manque. Son enthousiasme changea d'objet, il vit le dieu des armées dans ces choses; mais il n'abandonna jamais ceux de ses amis qui avaient combattu sous le drapeau de la République conservatrice, et il ne cessa ni de les aimer, ni de les honorer dans ses regrets.

Ce fut ainsi que nous restâmes unis, moi, réfugié dans le travail, lui, abrité dans son hospice. Il n'y avait point d'intérêt et par conséquent point de bassesse dans son sentiment pour l'Empire. Il ne voyait plus dans les peuples qu'un troupeau qui veut que la raison s'impose par l'épée, au lieu de se soumettre à la houlette de ses pasteurs.

Que lui répondre, après cette grande abdication de la France? Nous ne parlions plus politique; nous parlions littérature, poésie, amitié, choses éternelles.

XXIV.

C'est ainsi qu'il arriva à ses derniers moments, résigné, pieux, plein de cette joie intérieure que l'homme étendu sur le fumier de Job trouve dans l'entretien perpétuel et solitaire avec son invisible ami.

Relisons ici les derniers mots de Jules Janin, qui paraît l'avoir connu et aimé autant que nous.

«Disons hardiment que c'était là une belle et douce nature, un esprit bienveillant, un vrai courage, habile à supporter la mauvaise fortune, un laborieux, rude à la peine et fécond à ses risques et périls. L'an passé encore, en allant de son lit à sa table de travail, il était tombé et s'était brisé l'autre jambe. Et maintenant le voilà mort, sans récompense et sans bruit, non loin de cette ville de Dieppe qu'il aimait, au pied d'une grande falaise, au bruit de l'Océan solitaire qui murmure autour de son cercueil.

«Ce qui nous revient de ses derniers moments, dans une cabane de pêcheur, sur un lit d'emprunt, sous la misère de l'abandon, serait chose lamentable. On dirait que cet infortuné avait voulu pousser à bout, par son exemple, un témoignage inouï des douleurs de la poésie abandonnée à ses propres forces. Pauvre, errant, oublié, négligé, sans doute il a manqué de confiance en ses amis, en sa famille qui lui fut toujours bonne et propice... Il n'a pas manqué de confiance, à coup sûr, dans le Père qui est aux cieux!

«Nous, cependant, avertis par ces défaillances, par ces muets désespoirs, par cette ambition inavouée, honorons ce courage, et remplaçant par nos meilleures sympathies ces tristes funérailles d'un poëte si malheureux, prions pour lui, veillons sur nous.»

XXV.

Comme c'est senti, comme c'est dit, comme c'est écrit avec des larmes de pitié indulgente sur la plume! et quel retour touchant et pieux dans ce: _veillons sur nous!_ nous qui avons moins bien mérité que lui de la Providence, et qui côtoyons les précipices où il est tombé!

Mais il n'y est pas tombé sans soutien et sans amis pour le soutenir, et pour retourner sa tête sur son chevet à sa dernière heure, comme on l'a écrit par erreur ou par prétention à l'effet dans certains récits.

Rien n'est plus faux. Le hasard me rendit témoin des tendresses vraiment paternelles de son frère et de ses amis, quand ils vinrent eux-mêmes à Paris le chercher, Benjamin de la famille, dans sa retraite de la rue Neuve-Coquenard, pour l'emmener sous le bras respirer chez eux, en Normandie, l'air vivifiant de l'été, et des loisirs, et du jardin de famille.

Ce fut encore le bras de son frère qui l'amena chez moi la veille de son départ, et qui l'emporta à travers la cour de ma petite maison dans sa voiture: ils partaient le lendemain. Les soins pieux et féminins de ce frère, qui le soutenait de l'argent de sa bourse comme de son bras, nous touchèrent tous jusqu'aux larmes. La dernière providence d'un malheureux, c'est la famille. La sienne était adorée de lui, et voyait en lui, non-seulement son pupille, mais son orgueil.

XXVI.

Voici la vérité vraie, elle est assez pathétique pour qu'on n'y ajoute pas une mise en scène contre laquelle il s'élèverait du tombeau pour protester.

Les deux frères partirent le lendemain de leur visite chez moi, ensemble, pour Rouen, le 2 juin dernier. Son frère le conduisit lui-même chez sa fille, mariée à Elbeuf, nièce accoutumée à chérir et à soigner cet oncle, amour et orgueil de la famille. Il y vécut pendant six semaines, les plus douces peut-être de sa vie, en pleine paix, en plein amour dans la maison, en pleine ombre, en plein soleil dans le jardin, comme ces haltes du voyageur, quand le jour va tomber et qu'il aperçoit déjà les clochers de la ville où le sommeil l'attend, après les lassitudes de la route.

Une idée fatale le saisit: «Le ciel est beau, la température tiède, l'été des tropiques doit avoir réchauffé les flots qui nous viennent de là; je voudrais me rajeunir en me retrempant dans la mer.»

On craignit que l'énergie saline de la mer ne fût contraire à l'apaisement des douleurs névralgiques dont il avait toujours été affecté. On lui représenta qu'il était à craindre qu'arrivé à l'âge où tout se calme, ces bains amers ne lui donnassent des secousses qu'il convient d'éviter, quand la nature elle-même se traite par la résignation et par le temps. Il était, comme tout le monde, impatient d'accélérer la nature, ce grand médecin que nous portons en nous.

Il insistait; on le conduisit à _Puys_, petit hameau de pêcheurs dans le voisinage de Dieppe.

Il paraît qu'une première hospitalité dans une maison banale de bains ne convenait pas, par son prix, à la modicité de ses ressources. Il la quitta volontairement et précipitamment et alla demander asile, économie et paix, dans une chaumière de pêcheur, plus modique et plus rapprochée de la grève.

Singulier jeu de la Providence, qui ramène à la fin de sa vie le poëte, ami de la nature, dans l'humble chaumière où il a passé ses premières années, et devant ce grand spectacle de l'Océan, pour chanter ou gémir sous sa fenêtre les grands adieux à la terre de l'homme! Il en jouit à son lit de mort comme il en avait joui dans son berceau: Dieu lui parlait seul à seul avec plus d'intimité et de majesté que dans sa retraite de Paris. Il fut heureux quelques jours.

XXVII.

Le 4 août, cependant, il sentit que la vague qui l'avait délicieusement caressé les premières semaines, secouait trop fortement sa charpente. Il écrivit à son frère qu'il désirait revenir à Paris, et le priait de venir le prendre à la gare de Trouville, en lui marquant le jour et l'heure du rendez-vous.

Ce bon frère se préparait à sa rencontre, lorsqu'une dépêche télégraphique lui annonça qu'il n'avait plus de frère.

Il arriva trop tard pour recevoir son dernier soupir; il l'avait rendu quelques heures avant, serein, confiant, résigné, entre les mains du curé du pays, chargé de bénir sa famille. Un étouffement pulmonaire l'avait asphyxié en peu de minutes et sans agonie. Né d'un spasme, un spasme l'avait emporté.

Il savait où il allait; les hommes n'avaient voulu comprendre ni son âme immense, ni sa poésie; il les quittait sans peine pour la patrie des méconnus. Mais, méconnu par la foule, il laissait ici-bas ce qui console de vivre, une famille du sang, et des amis, famille de coeur.

Je suis le dernier qui lui serrai la main; il me l'a laissée toute chaude encore de sa suprême et convulsive empreinte, et il a emporté toute chaude aussi dans le ciel l'impression de la mienne.

J'ai donné une larme à son souvenir.

Son frère lui ferma les yeux et l'ensevelit à Rouen, dans le cercueil d'une soeur adorée, qui avait été la providence de ses mauvais jours; là, ils dorment ensemble dans une terre étrangère: mais j'aimerais qu'une main charitable remportât ces deux enfants du Midi aux bords tièdes et poétiques de la Durance, comme j'aimerais qu'on ramenât mes dépouilles mortelles près de ceux et de celles que j'y ai déposés moi-même dans un sol qui ne m'appartient déjà plus, à Saint-Point!

Et maintenant, grande âme, dépaysée dans un corps infirme et dans la région des faux jugements, des fausses gloires et des faux mépris de ce bas monde, tu as secoué vigoureusement ce vil tissu de matière, ce manteau de plomb qui t'embarrassait dans ton essor, et que tu soulevais à chaque pas comme une lourde chaîne dont les anneaux te retenaient au sol!

Là, tu estimes à son prix la vaine renommée que donnent les hommes à ceux qui, dans le langage terrestre, cadencent le mieux leur pensée, ou qui, se sentant plus forts que le vulgaire, parlent en images fortes comme eux, et s'expriment en images pénétrantes et neuves, au lieu de balbutier des pensées communes dans un jargon tout fait!

Tu ris de ceux que le siècle exalte, parce qu'ils répètent les banalités et les sophismes convenus de leur époque; tu plains ceux qui, comme toi, pensent leurs pensées à part de la foule, qui les écrivent ou qui les chantent, ou qui les convertissent en action, et qui, de leurs chants et de leurs actes, ne recueillent que l'envie ou le dédain.

Tu vois tout à la vraie lumière, tu nages dans la vérité! Tu t'abreuves de la divinité des choses idéales, cette divinité du monde supérieur où tu vis!

Triomphe, âme sublime et tendre! prie pour les amis que tu as laissés ici-bas, et entre dans ta vraie place, dans le ciel des poëtes, des martyrs, pour chanter et combattre avec eux; et entre aussi dans le ciel des colombes, où tu as retrouvé la tienne qui t'attendait; symbole de tendresse et d'inspiration, pour t'aider à aimer ton Dieu dans l'éternité, communion de ceux qui s'aimèrent dans la région des larmes!

LAMARTINE.

LXXXIe ENTRETIEN.

SOCRATE ET PLATON.

PHILOSOPHIE GRECQUE.

PREMIÈRE PARTIE.

I.

Toute littérature, comme toute civilisation, a pour dernier terme une philosophie.

La philosophie est la pensée du coeur humain, dont la littérature n'est que la parole; la pensée est le fond de l'homme, la littérature n'est que la forme. Ne vous étonnez donc pas que la philosophie occupe le premier rang dans un cours sérieux de littérature.

Nous vous exposerons successivement tous les différents systèmes de philosophie qui ont possédé tour à tour le monde, depuis celle de l'Inde primitive jusqu'à celle du christianisme, en passant par Zoroastre, en Perse; par Pythagore, en Italie; par Salomon, en Judée; par Anaxagore, Socrate, Platon, Aristote en Grèce; par Mahomet, en Arabie; par Confucius, en Chine; par saint Paul, à l'éclosion des dogmes chrétiens, à Jérusalem ou à Éphèse; par saint Thomas d'Aquin, dans le moyen âge; par Descartes et par les philosophes du dix-huitième siècle en France; enfin par les philosophes allemands et anglais de ces derniers temps. Ce sont là à peu près les seules nations antiques ou modernes et les seules époques qui aient eu des philosophies transcendantes; les autres n'ont eu que des philosophies populaires.

Nous allons commencer, pour vous allécher à cette sublime étude, par la plus lumineuse et par la plus éloquente de ces philosophies, dans la forme: celle de Platon. C'est la philosophie de la raison pure, illuminée par l'imagination, et quelquefois égarée par elle; c'est la plus difficile des philosophies que celle qui ne relève que du raisonnement, au lieu de relever de la foi; car tous les hommes ont assez d'imagination pour croire; un très-petit nombre ont assez de lumières pour raisonner.

II.

Mais, avant de feuilleter avec vous Platon, disons ce que nous entendons ici par philosophie.

Ce mot veut dire amour ou zèle de la SCIENCE; mais quelle science? la science des sciences, la science suprême, la science première et la science dernière, la science surnaturelle, c'est-à-dire la science des choses qui sont au-dessus de la portée des sens.

Cela était nécessaire à vous dire pour ne pas vous laisser confondre cette philosophie surnaturelle, ou cette science des choses invisibles et impalpables, avec toutes ces autres sciences naturelles qui se sont appelées aussi improprement du nom de philosophie, mais qui n'ont pour objet que les choses sensibles et matérielles, telles que la physique, la chimie, l'astronomie, les mathématiques.

Ces sciences systématisées sont des philosophies aussi, si vous voulez, mais ce sont des philosophies inférieures, secondaires, subalternes, courtes, finies, parce qu'elles ne touchent qu'à la matière et à ses phénomènes, et parce qu'en enseignant une multitude de faits, elles n'enseignent néanmoins directement aucune vertu et aucune immortalité.

Voilà pourquoi, quand il s'agit de philosophies surnaturelles, telles que celles dont nous allons vous entretenir, on a confondu le mot de sagesse avec le mot de science, et l'on a dit: La philosophie est l'amour ou le zèle de la SAGESSE. Cette science-là, en effet, englobe et domine toutes les autres, parce qu'elle est la science de l'âme elle-même, la science de l'infini, la science de Dieu, la science de nos rapports avec l'Être des êtres, la science de notre origine, la science de notre vie morale, la science de notre fin!

Pouvait-on appeler d'un autre nom que SAGESSE cette science qui enseigne à l'homme où il est, ce qu'il est, où il va, et comment il doit penser, agir, adorer, vivre, mourir et revivre?

C'est là ce que nous entendons, dans cet Entretien, par ce mot «philosophie.»

III.

Mais cette science des choses immatérielles, invisibles, impalpables, au-dessus de la portée de nos sens, est-elle susceptible du même genre de démonstrations et du même genre d'évidences que les sciences naturelles? Nous n'hésitons pas à vous dire: Non.

Les démonstrations de l'ordre naturel, telles que le témoignage des yeux, de l'oreille, de la main, ne sauraient s'appliquer aux choses qui ne tombent pas sous les sens.

Mais, bien que ces choses ne se démontrent pas de même, elles ont cependant, au moins en ce qui touche leurs principales vérités, un degré de certitude égal, et, je dirai plus, un degré de certitude supérieur à la certitude des phénomènes matériels.

Ainsi, par exemple, cette opération de l'esprit par laquelle l'intelligence se dit: «Il n'y a pas d'effet sans cause, et, puisque j'aperçois une multitude d'effets, il y a donc une cause suprême; c'est-à-dire il y a donc un Dieu!» cette opération de l'esprit atteste l'existence de Dieu avec autant et plus de certitude que si des milliers de mathématiciens, d'astronomes ou de chimistes tenaient Dieu lui-même sous leurs compas, sous leurs télescopes ou dans leurs cornues. Je me trompe: l'existence de Dieu est mille fois plus certaine par cette conclusion logique et infaillible de l'esprit que par les expériences faillibles des philosophes de la matière; car l'expérience, oeuvre des sens, peut se tromper; la logique, oeuvre de Dieu, est absolue, et ne nous tromperait que si Dieu nous trompait lui-même, chose incompatible avec la nature divine ou avec la suprême vérité.

J'en dirai autant de la CONSCIENCE, cette preuve sans preuve que nous portons en nous-mêmes du bien ou du mal moral: ses jugements, pour être certains, n'ont pas besoin d'autres témoignages qu'elle-même; ce qu'elle condamne est mal, ce qu'elle approuve est bien; que nous le voulions ou que nous ne le voulions pas, elle prononce en nous, pour nous ou contre nous, des arrêts contre lesquels il nous est impossible de protester.

C'est le dernier mot de la morale, comme la logique est le dernier mot de la raison. La conscience est, parce qu'elle est comme Dieu lui-même; c'est une faculté innée de notre âme donnée par Dieu, qui est à elle-même sa propre démonstration. Ôtez la logique, l'intelligence est folle; ôtez la conscience, la moralité est morte; le crime et la vertu deviennent des choses discutables et douteuses comme des problèmes ordinaires, susceptibles de oui ou de non; ils ne sont crime et vertu que parce qu'ils sont au-dessus de toute discussion.

IV.

Il y a donc, en philosophie, un certain ordre de vérités intellectuelles, ou de vérités morales qui sont, ou susceptibles d'une démonstration absolue, comme l'existence de Dieu, ou supérieures et préexistantes à toute démonstration par la parole, comme la conscience. Ce sont des vérités innées; autrement dit: des certitudes, des ÉVIDENCES.

Mais, en dehors de ces vérités innées, il y a en philosophie un nombre infini de problèmes secondaires, quoique très-importants, qui ne sont pas susceptibles de démonstration absolue, mais dans lesquels la philosophie la plus transcendante n'arrive qu'à de consolantes conjectures et à de magnifiques probabilités.

Dans vingt passages de ses dialogues, Socrate lui-même, par l'organe de Platon, avoue, comme moi, que ces démonstrations ne sont que des conjectures.

«J'espère, dit-il, sans pouvoir le prouver, que je retrouverai, dans une autre vie, les hommes vertueux qui y seront mieux traités que les méchants. Mais, quant à y trouver une divinité parfaite, c'est ce que j'ose affirmer, si l'on peut affirmer quelque chose.»

C'est néanmoins de ces consolantes conjectures, et de ces magnifiques probabilités, que le monde vit depuis qu'il est né, et qu'il vivra jusqu'à son dernier jour. Nous vivons sur parole: respectons donc la parole, quand Dieu la met sur les lèvres des grands philosophes tels que Confucius, Socrate ou Platon; ces philosophes sont les révélateurs de la raison; ils ne commandent pas impérativement la foi au nom de Dieu, ils la demandent humblement à la conviction raisonnée de l'intelligence et du coeur de l'homme. Ils pensent pour nous, et ils nous rapportent les conquêtes de leurs pensées; prêtons-leur l'oreille et ouvrons-leur nos coeurs. S'ils ont donné leur vie comme Socrate, en témoignage de leur sincérité, de leur foi, de leur amour de Dieu et des hommes, proclamons-les maîtres et martyrs de la raison humaine, et lisons, avec une respectueuse piété d'esprit, les arguments raisonnes de leur philosophie.

V.

Un de ces plus sublimes recueils de philosophie dans tous les temps, c'est le recueil des Dialogues de Platon, dialogues dans lesquels ce disciple de Socrate fait parler son maître avec une sagesse surhumaine, et avec une éloquence presque divine, sur les questions les plus hautes de philosophie, de théologie naturelle.

Platon fut à Socrate ce que saint Paul fut au Christ; tous deux écrivent, commentent et développent la doctrine de son maître qui n'a rien écrit, et, ici, il serait curieux peut-être d'examiner pourquoi ni le révélateur d'une philosophie raisonnée, ni le révélateur d'une religion révélée, n'ont pas voulu, ou n'ont pas daigné écrire eux-mêmes une seule ligne, si ce n'est ce doigt sur le sable qui traça des caractères de miséricorde.

Était-ce parce qu'ils se défiaient des commentateurs qui s'attachent à la lettre, et qui y emprisonnent volontiers l'esprit? Était-ce parce que les langues humaines leur paraissaient insuffisantes à contenir les vérités divines qu'ils annonçaient aux hommes? N'était-ce pas plutôt parce que les paroles, une fois écrites, deviennent mortes et froides comme la cendre dont la flamme s'est envolée, et qu'ils aimaient mieux s'en fier à l'écho vivant des lèvres humaines qu'à la lettre morte de leurs écrits?

Quoi qu'il en soit, Socrate n'écrivit jamais rien; il ne fit pas non plus de harangues: c'était un discoureur, et nullement un orateur. On le voit dans son Apologie devant ses juges, qui est une bonne causerie et un fort mauvais discours.