Cours familier de Littérature - Volume 14
Part 5
--Oui, souffrons avec patience et avec résignation l'un et l'autre, reprit-il, comme un Job quand il se repent d'avoir mal parlé; puis, ouvrant le papier que je lui avais tendu sur son lit, il se prit à me lire la dernière ode que je lui avais inspirée!
Je la possède; je l'ai sous la main, mais je me garderai de la donner à mes lecteurs, c'est trop poignant!
C'est la joyeuse ironie lyrique d'un grand poëte qui s'adresse aux heureux sycophantes de son pays et de son temps; qui leur peint en traits de Tacite et de Juvénal les angoisses d'un poëte agonisant, qui s'épuise de travail, et qui, ne se trouvant pas assez de sang dans les veines pour désaltérer ses créanciers, entreprend de vendre ses vers pour un peu d'argent, et ne trouve pas assez d'acheteurs pour payer sa vie et pour racheter son honneur avant de mourir.
Le refrain est gai, d'une gaieté folle comme une orgie; l'indifférence y danse et y chansonne comme dans une guinguette; _c'est du Rabelais_ goguenardant au chevet du lit de Gilbert.
Cette détonation inattendue de gaieté cruelle et d'agonie mêlées ensemble fait frissonner la peau et peint le siècle.
--Donnez-moi cela, lui dis-je, et ne le publiez jamais; les poëtes aussi doivent jeter leur manteau sur les nudités de leur temps.
Il me tendit l'ode mouillée d'une de ses larmes; cette larme ne me fit pas pleurer, mais elle me fera éternellement souvenir.
XVI.
Adolphe Dumas se dressa alors sur son séant et passa son pantalon et ses pantoufles pour aller jusqu'à sa table de travail chercher dans un tiroir d'autres poésies; je lui offris mon bras.--Non, me dit-il, vous ne m'aideriez qu'à tomber, et je vous entraînerais dans ma chute, vous allez voir; j'ai calculé et disposé les appuis que ma douloureuse infirmité me rend nécessaires pour aller en sûreté de ce grabat à ma table, et de ma table à mon lit, sans assistance: il n'y a pas si loin du travail à la mort d'un pauvre poëte estropié, pour qu'il ne puisse passer, avec l'aide de Dieu, du dernier labeur au dernier sommeil, et encore, en rencontrant son Dieu en chemin, me dit-il en se tenant contre ses meubles devant un christ d'ivoire donné par sa mère.
Voyez mes bras nerveux, ils me servent de jambes, et s'appuyant en effet tout tremblant et tout chancelant sur le bois de son lit, de son lit sur le dossier d'un lourd fauteuil, du dossier du vieux meuble sur le marbre de la cheminée, et de la cheminée sur sa table, il arriva tout essoufflé sur un autre fauteuil, et s'attabla. Son front ruisselait de sueur devant le tiroir qui contenait ses papiers.
--M'y voilà, dit-il, et causons!
Et nous causâmes.
Quand il était assis et causant, sa belle tête inspirée n'indiquait aucune fatigue; sa voix vibrait comme celle d'un Jérémie moderne. Il me dit que son frère était venu le chercher à Paris pour le mener en Normandie, dans sa famille, où le bon air des champs et les jeux de ses enfants lui rafraîchiraient la tête et lui rendraient les forces. Il me pria, pendant son absence de Paris, de m'informer du prix d'un logement pour lui à l'hospice volontaire de Sainte-Perrine.
Je m'en chargeai; mais je n'eus pas le temps d'accomplir ma commission: son frère entra avec le visage joyeux, affectueux et tendre d'un homme qui se réjouit d'emmener bientôt un frère aimé et glorieux sous son toit, à sa femme et à ses petits enfants qui l'attendent.
XVII.
Adolphe Dumas me présenta son frère, et nous nous entretînmes longtemps des délices d'amitié et de bien-être qui l'attendaient à la campagne.
Ma visite ne finissait pas; je n'ai guère le temps d'en faire d'inutiles, mais cela paraissait donner tant de plaisir à trois personnes, que j'attendis pour sortir qu'il fit presque nuit dans la cour. J'oubliais de vous dire qu'un gros livre in-quarto à deux colonnes était ouvert sur sa table, et qu'un chapelet grossier, dont les grains luisants témoignaient qu'ils avaient glissé longtemps dans les doigts (celui de sa mère), était négligemment jeté sur les pages.
--Il ne faut pas que cela vous étonne, me dit-il, nous autres Provençaux, nous mêlons Dieu à tout, surtout à nos passions et à nos tendresses. J'ai été sceptique dans ma jeunesse, un grand amour m'a ramené à une grande foi; je me suis lavé avec les larmes de saint Augustin, ce fils converti par sa mère. Ah! c'est un beau livre que celui-là; Scheffer a fait un beau tableau de ce fils qui écoute et qui voit le ciel à travers les yeux bleus de sa mère.
Et moi aussi, c'est à travers le souvenir de la mienne que je vois la vie et la mort. Quelles délices solitaires et nocturnes j'éprouve dans mes tristesses et dans mes infirmités à relire ces confessions d'un Rousseau chrétien, et à rouler entre mes doigts distraits ces grains dont chacun a emporté les saintes prières de la pauvre femme d'Égraque (c'était le nom de son village, au bord de la Durance). Ah! mon cher Lamartine, je ne sais pas ce que vous croyez avec votre esprit, peu m'importe! mais je sais bien ce que vous aimez avec votre âme; et j'ai toujours prié Dieu pour qu'il daigne mettre un peu de foi dans tant d'amour.
Hélas! que prierais-je, moi, dans mes nuits terribles, sans la consolation des affligés, sans ce confident divin qui veille à mon chevet, qui ne s'endort jamais, et qui entend tout! L'amour malheureux m'a fait un être désespéré, la douleur me fait chrétien!
Croyez-moi, mon cher ami, il y a quelque grand secret dans les larmes: vous êtes digne de l'apprendre un jour! Ne me méprisez pas, j'ai besoin de prier, ou bien donnez-moi une autre langue que celle de ma mère ou de l'Évangile!
--Moi? lui dis-je, mépriser ou railler la douleur pieuse!
Ah! toutes les croix sont saintes, toutes les douleurs sont sacrées, toutes les consolations sont vraies pour qui les éprouve. J'aimerais autant mépriser la main du pauvre enfant qui conduit l'aveugle, ou briser le bâton qui soutient le boiteux! Ne m'accusez pas d'une telle cruauté, mon cher Dumas. Dieu se révèle aux forts par la force, aux tendres par l'amour, aux malheureux par la douleur; quand le coeur est comblé d'amertune, il en monte une larme aux yeux, et quand le vent la sèche, cette larme, je ne demande pas d'où vient le vent.
Tout ce qui soulage vient de Dieu; vous êtes très-fort, mon ami, vous êtes héroïque dans vos tortures comme Philoctète à Lemnos. Vous rempliriez le ciel de vos rugissements contre les dieux et contre les hommes, si ce chapelet de votre mère ne vous soulevait pas la nuit, au-dessus de votre couche de douleur, et ne vous rattachait pas au ciel, où elle vous entend; vous tomberiez dans l'abîme sans fond du désespoir. Et vous voudriez que je méprisasse ce fil qui retient le naufragé du coeur au rivage! Non, non, mon cher, je ne méprise pas le surnaturel, je l'envie.
Adieu, je vous laisse à votre excellent frère, et je vous confie aux souffles du printemps, que vous allez respirer sur le seuil de sa porte avec ses petits enfants.
Il avait une grosse larme dans les yeux, et me serra la main à me la briser, et je sortis pour regagner, le coeur resserré, mon ermitage.
XVIII.
Quelques jours après ce jour, le soir, à l'heure où quelques rares amis, que la mort décime d'année en année, viennent causer un moment de la journée, et savoir si la sentinelle oubliée n'a pas été relevée de son poste, on annonça Adolphe Dumas et son frère.
Il entra en boitant, le visage gai, le front ruisselant de sueur, et retomba essoufflé sur le canapé.
--Je vous croyais parti? lui dis-je.
--Non, me répondit-il, je pars demain, et je n'ai pas voulu vous laisser ici sans vous dire adieu, et vous souhaiter un doux automne, ainsi qu'à madame de Lamartine et à cette nièce qui s'oublie auprès de vous pour vous faire oublier ce qu'on ne peut oublier, ajouta-t-il en passant le revers de sa large main sur ses yeux.
--À moins qu'on ne le remplace, lui dis-je.
Puis nous causâmes des tendresses et des amusements de la campagne. Mes chiens semblaient l'entendre, et se dressaient sur leurs pattes pour lui lécher amicalement les mains. Sa forte voix, où vibrait la franchise de son coeur, les excitait. Les animaux aiment ce qui est fort et doux; la franchise de l'accent les étonne et les émeut; ils ont le tympan sensible et juste. Il en était importuné, je les éloignai.
--Non, dit-il, laissez-les faire, ils savent ce qu'ils font; ils comprennent plus vite que nous qui nous sommes et qui nous aimons! Car les animaux, Madame, dit-il à ma femme, c'est un grand et doux mystère!--ses yeux se mouillèrent; il n'y a que les hommes solitaires, malheureux, attentifs et bons qui le devinent. Voyez le chien du _Lépreux_ dans Xavier de Maistre, votre ami, comme c'est vrai, comme c'est compris, comme c'est senti! comme ces méchants enfants, quand ils le poursuivent et le lapident, lorsqu'il franchit malheureusement le mur de la léproserie et qu'il revient mourir aux pieds de son maître, font honte à l'homme! comme le lépreux est deux fois lépreux après avoir perdu sa compagnie dans son enclos!
Et il sanglota tout bas, comme un homme fort qui ne veut pas pleurer et que le sanglot étrangle.
Nous fîmes silence un moment: il reprit, en s'adressant à ma femme:
«--Et moi aussi, Madame, et moi aussi; après ma mère, mes frères, ma soeur, mes amis, ce que j'ai le plus aimé, le plus regretté, le plus pleuré sur la terre, c'est un pauvre oiseau, c'est ma tourterelle; c'est l'amie, c'est la compagne du solitaire. Vous l'avez connue, Lamartine, vous l'avez caressée sur ma fenêtre, sur le bout de mon lit, à mon chevet, sur le dossier de mon fauteuil, sur mon épaule, sur mes cheveux, sur ma main, quand j'écrivais. Hélas! dit-il, en s'attendrissant, vous ne la reverrez plus! Elle a péri, comme tout ce qui m'aime, par la pierre d'un enfant méchant, d'un de ces enfants de Paris qui ne sentent la vie qu'en donnant la mort à tout ce qui vit inoffensif, de douceur, de charmant, d'aimant auprès d'eux!
Oh! l'homme, ajoutait-il en élevant ses deux longs bras au niveau de sa belle tête, c'est bien méchant, cela vit de meurtre; mais l'enfant, c'est bien plus cruel, puisque cela a tous les instincts méchants de l'homme, toutes ses passions féroces sans avoir encore la raison qui les modère, ou les éclaire.
Cela éteindrait les étoiles, si ses mains malfaisantes pouvaient atteindre jusque-là!...
--Je ne dis pas non, répondis-je; aussi, voyez comme les animaux les redoutent. Si mon petit chien voit passer un régiment dans la rue, il me suit sans y faire attention; mais s'il aperçoit de loin un groupe d'enfants sur le trottoir, il se jette à toute course de l'autre côté de la rue, il se range et il évite les ennemis naturels de tout ce qui est bon et faible, et il va m'attendre bien loin au delà du danger.
L'homme veut des opprimés; l'enfant veut des victimes. C'est un enfant qui s'amusa à tordre le cou à la tourterelle amie de Dumas.
--Oh! lisez-nous les vers que vous avez faits sur ce pauvre oiseau, lui dirent ma femme et ma nièce, émues d'avance de son émotion.
--Je le veux bien, reprit-il, mais pardonnez-moi si ma voix s'altère et tremble un peu à chaque strophe, Madame. Hélas! on pleure quand on peut dans cette triste vie, ajouta-t-il, je n'avais que cette amie à pleurer: voilà!
Et il récita, au lieu de les lire, ces strophes dont Jules Janin a dit, en parlant des grands auteurs sauvés par une élégie immortelle:
«Peut-être un jour Adolphe Dumas, quand on le connaîtra mieux, quand on voudra le relire, avec la bonne volonté de tirer son nom de l'abîme, sera sauvé par son élégie _à sa Colombe!_»
Jugez-en vous-mêmes, âmes tendres, pour qui nulle tendresse de l'âme n'est perdue, quelle que soit la chose qui vous aime. Ce n'est pas un badinage que de perdre cruellement ce qui vous a aimé!
MA COLOMBE.
SA VIE.
Quand Flora reniait jusqu'à la Providence, Et qu'après l'impudeur vint l'âge d'impudence Et des amants qu'elle a trahis; Il lui restait encor, tout meurtri de sa cage, Un oiseau de boudoir, regrettant le bocage, Et qui meurt du mal du pays.
Elle ne l'aimait plus, c'était gênant pour elle, D'avoir à son oreille un cri de tourterelle Et d'entendre la nuit, le jour, Les reproches que font aux femmes inconstantes Les oiseaux amoureux, dont les voix haletantes Se plaignent des torts de l'Amour.
Alors on m'apporta l'amour de tous les âges, La colombe des saints, des vierges et des sages, Messager providentiel Qui de tout temps, oiseau plus sacré que les autres, Va, du front de Jésus aux lèvres des apôtres, Porter les messages du ciel.
La colombe malade et les paupières closes Posa sur mes deux doigts ses deux petits pieds roses. Eh! d'où viens-tu, pour m'enchanter. Bel oiseau d'Orient, lui dis-je, et de l'Aurore? Et du dernier soupir qui lui restait encore, Le mourant se mit à chanter.
Depuis ce jour et tous les jours que Dieu fait naître Elle n'a plus quitté ma chambre ou ma fenêtre. Tous les matins à son réveil, Esclave de son coeur, mais libre de ses ailes, Les ouvre comme deux éventails de dentelle Et les étend à son soleil.
Son parc a quatre murs, et sa verte prairie Fleurit depuis dix ans sur ma tapisserie. Sans volière et sans pigeonnier, N'ayant rien et pas même une cage où la mettre, Je lui dis: vole, et prends chez moi comme ton maître, La liberté d'un prisonnier.
Chaste, elle entend gémir les tendres hirondelles, Les passereaux légers, les ramiers infidèles, Mais en repousse les aveux. Elle sait que je l'aime, et, pour ma récompense, Elle vient sur mon front, comme un oiseau qui pense, Faire son nid dans mes cheveux.
On redevient enfant, dit-on, quand on est père, On passerait sa vie à faire sa prière À genoux devant un berceau. Ayez une colombe, et n'importe laquelle, En vivant avec elle, en jouant avec elle, Avec elle on devient oiseau.
Ainsi quand je suis seul, ainsi quand je m'attriste Des misères de l'art et du métier artiste, Écrire, alors m'est odieux. Elle vient sur ma page, et m'empêche d'écrire, Et bat de l'aile, et part d'un long éclat de rire Qui nous fait rire tous les deux.
Elle se dit: Voilà mon ami qui travaille. Et vole sur les toits chercher un brin de paille, Ou bien quelque autre chose ailleurs, Et vient le déposer au milieu d'un poëme, Sur les vers que je lis d'un poëte que j'aime, Et souvent ce sont les meilleurs.
Son luxe, c'est d'avoir sans cesse, toujours pleine, Sa baignoire, et plein d'eau son plat de porcelaine, Elle y plonge, et me fait soudain, Son lac au fond des bois, dont la source remonte Aux jardins de Paphos, de Gnide et d'Amathonte, Du Nil, du Gange et du Jourdain.
Agitez un mouchoir, le blanc c'est son symbole, Elle décrit dans l'air la même parabole, Et vient chanter sur votre main. Un bouquet dans un vase, ou sur la cheminée, Le matin elle y fait son lit de la journée, Et le soir, jusqu'au lendemain.
Comme un ruisseau limpide, Ève amoureuse d'Ève Son amour idéal, l'autre amour qu'elle rêve Elle l'a vu dans un miroir, Et donne à son image, inquiète et jalouse, Tous les baisers d'amante et jamais ceux d'épouse, Comme l'amour qui vit d'espoir.
Elle est devant sa gloire et devant son image, Elle la trouve belle, elle lui rend hommage, Mais elle garde son honneur. Et douze fois par jour, sur son trône de reine, Elle écoute à ses pieds ma pendule d'ébène, Sonner douze heures de bonheur.
Mais quel nom te donner, bel oiseau sans mélange, Pur comme les esprits, ailé comme les anges? Je ne sais comment te nommer. Pour l'homme de prière et pour l'homme d'étude La colombe au désert, Dieu dans la solitude, Leur nom? C'est le besoin d'aimer.
À moins qu'un noir vautour, ou quelque oiseau d'Asie, Ou l'oubli de son maître, ou de la poésie, Ou les romans qu'elle aura lus, Ne l'enlèvent aussi pour être malheureuse, Et passer de l'amour à la vie amoureuse Jusqu'à ce qu'elle n'aime plus,
Je te garde, et je dis ce que disent tes mères Aux ramiers pétulants des amours éphémères: Allez, allez, mes beaux ramiers, Outre l'oiseau perdu, je crains encore l'épreuve, Qui me la prendrait vierge et me la rendrait veuve, Cherchant son grain sur vos fumiers!
À celui qui mourra le premier! si c'est elle, Je voudrais lui promettre une gloire immortelle, Comme son immortel amour; Si c'est moi, qu'elle pleure une nuit sur ma tombe Et qu'on dise: On a vu son âme et sa colombe Qui s'envolaient au point du jour.
MA COLOMBE.
SA MORT.
Si quelqu'un me disait, de ceux qui l'ont connue, Elle s'en est allée et n'est pas revenue, Elle a changé, tu changeras... Et tout ce que fait dire une femme infidèle, Je pourrais l'oublier et ne plus parler d'elle, Et l'oubli venge des ingrats.
Mais non, de jour en jour, de plus en plus charmante, Plus tendre que jamais, plus que jamais aimante, Elle venait pour se nourrir, Elle venait manger et boire sur mes lèvres; Ses baisers plus ardents avaient toutes les fièvres; Il semblait qu'elle allait mourir.
Hier, et ce matin, toute la matinée Elle m'avait suivi, pauvre prédestinée! Sur la prairie, au bord des eaux, Rien ne la tentait plus: à tout indifférente, Ni la prairie en fleurs, ni l'onde transparente, Ni le chant des autres oiseaux.
Elle suivait son maître, et jamais que son maître; Nous avions une voix pour mieux nous reconnaître, Et quand l'appelait cette voix, Elle aurait tout quitté, ma blanche tourterelle, Et les amours d'avril, et le nid fait pour elle, Et sa couvée au fond des bois.
Nos penchants étaient nés de notre solitude, Et notre amour venait de cinq ans d'habitude, Cinq ans de travail et d'ennuis. Le malheur se ressemble, et le malheur s'assemble, Ensemble nous chantions, ou nous pleurions ensemble Tous les jours et toutes les nuits.
Mes amis le disaient, je puis bien le redire; Elle avait tout d'humain, excepté le sourire. Nous la regardions en tremblant, Et plus on regardait ses yeux pleins de lumière, Plus on me demandait si l'âme de ma mère N'était pas dans cet oiseau blanc.
Elle avait le souci d'une femme amoureuse Qui soupire sans cesse et n'est jamais heureuse; Et je la portais dans mon sein. Et je disais souvent, le soir dans la campagne: Dieu, qui me savait seul, m'a donné pour compagne L'image de son Esprit-Saint!
Eh bien! ce don de Dieu, qui chantait tout à l'heure, Je pleure et je l'attends, je l'appelle et je pleure. Et dites-moi si j'ai raison: Mon miracle d'amour, ma colombe adorée. Un chien de boucherie, un chien l'a dévorée À la porte de ma maison.
Comment? je n'en sais rien, Dieu seul en sait la cause; Sitôt que nous aimons quelqu'un ou quelque chose, La Mort dit: pourquoi l'aimes-tu? Et notre Ève est partout, partout le mauvais ange, Un bel oiseau qui chante, un chien fou qui le mange, Voilà le sort de la vertu.
Oh! loi, cruelle loi, si tu n'étais pas sainte! Faut-il ne rien aimer, ou n'aimer rien sans crainte? Pas même sa mère ou sa soeur, Ni la fleur, ni l'oiseau, ni l'enfant, ni la femme? Alors, mon Dieu, pourquoi nous donnez-vous une âme? Pourquoi me donniez-vous un coeur?
Elle est morte à présent et votre loi m'accable, Qui veut que l'innocent meure pour le coupable; Mais n'importe, je m'y soumets. Vingt fois depuis vingt ans, ô ma belle colombe! J'aurai fermé les yeux pour adorer la tombe Où j'ai mis tout ce que j'aimais.
À Paris, je dirai, car il faudra tout dire, Que les petits enfants ont pleuré ton martyre, Et, vieux, te pleureront longtemps. Elle est morte, dirai-je, un jour d'imprévoyance, Mais elle est morte aimée, elle est morte en Provence; Elle est morte un jour de printemps.
Morte parmi les fleurs, morte comme une rose Qui demandait d'éclore et qui n'est pas éclose, Et c'est ainsi qu'elle finit. Vierge comme une vierge au jour de sa naissance, Elle a fait de l'amour son rêve d'innocence, Elle n'a jamais fait son nid!
Et toi, dans ma douleur demeure ensevelie, Je ne t'oublîrai pas, si le monde t'oublie. Adieu donc, ma compagne, adieu! Et pour ne plus mourir, ma colombe chrétienne, Tu n'as pas d'âme? Prends la moitié de la mienne, Et recommande l'autre à Dieu.
On n'applaudit pas, car on pleurait; il avait les yeux mouillés lui-même; il se leva péniblement, comme en sursaut, avec l'aide du bras de son frère, qui l'emporta à travers ma cour jusqu'à son fiacre.
Et je ne le reverrai plus.
XIX.
Et qu'est-ce donc qu'Adolphe Dumas, cet estropié sublime? demanderont les hommes qui ne sont pas familiers avec ces noms à qui le bruit a manqué ici-bas, mais à qui la mémoire intime des grandes âmes et des grands talents dans le dernier jour ne manqua jamais.
Vous savez que sur les hauteurs, où l'air trop raréfié et trop pur ne retentit pas, il n'y a pas d'écho. Les régions qu'habitait Dumas étaient trop hautes pour que son nom y fît ce bruit que nous autres habitants des collines et des plaines nous appelons gloire.
Je me souviens du temps où l'on me demandait: Qu'est-ce donc que Xavier de Maistre qui a écrit le _Lépreux_ ou le _Voyage autour de ma chambre_? ou M. de Sainte-Beuve qui a écrit des _Consolations_, ou M. de Guérin qui a écrit le _Centaure_, ou Ugo Foscolo qui a écrit les _Lettres de Jacopo Ortiz_, ou M. de Surville qui a écrit les _Poésies de Clotilde_?...
Ce sont des solitaires de la littérature, des ermites du génie, des cénobites de la poésie; vivant sur les hauteurs, et ne fréquentant que les sommets où ils conversent à voix basse et à coeur ouvert avec les esprits intimes de la terre. Ce sont, si vous aimez mieux, des oiseaux de nuit, des rossignols, qui nichent très-haut dans les flèches des cathédrales, qui chantent pour eux-mêmes pendant que l'homme dort, ou qui ne se révèlent pas par des notes étranges et sublimes à ceux que l'insomnie tient éveillés, qui, comme des mystères inentendus en bas, traversent l'air d'une plainte ou d'un cri dont l'oreille ne perd jamais la mémoire.
Adolphe Dumas était de cette famille de penseurs solitaires, et de chanteurs de nuit, rossignols de ténèbres!--Aérolithes plaintifs des jours d'été.
Mais le jour vient une fois, pour ces grands esprits solitaires, et ils descendent de leurs niches aériennes, et le grand jour les éblouit. Ils sont faits pour les derniers jours!
XX.
Adolphe Dumas était évidemment un de ces esprits tentés par le grand jour et aveuglés par lui. Il battait d'une aile forte et vaste les murs éblouissants des grandes cités. On le regardait, et on disait: Qu'est-ce que cela? c'est trop grand pour nous; jamais cet homme, qui sait monter, ne pourra descendre! Hélas! on avait raison, il n'était pas proportionné à notre taille, il était géant, il n'était pas homme; ce fut son seul défaut.
Il était né dans cette Provence, où semble s'être réfugiée aujourd'hui, dans un patois hellénique et latin, toute la poésie qui reste en France; il était du village d'_Eyragues_, voisin, presque contemporain, ami et tuteur de ce Mistral qui nous apporta un beau poëme, le seul poëme pastoral qui ait été comparé à Homère depuis tant de siècles, le plus grand éloge qu'on ait jamais fait d'un poëme depuis trois mille ans!
Lui-même avait commencé aussi, dans la langue provençale, à chanter avec ces _Mélibées_ de son cher pays. Il m'adressa une fois une très-belle épître en français, et j'y répondis comme un écho qui se souvient d'avoir été une voix dans sa jeunesse. On peut voir cette réponse dans mes oeuvres poétiques.
XXI.
Ce fut ainsi que commença notre connaissance et notre affection: il en avait pour moi, j'en avais pour lui. Nous nous perdîmes dans la foule pendant mes années politiques et troublées de tribun sur la place publique. Nous nous retrouvâmes toujours amis après les orages et les revers.