Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 4

Chapter 43,985 wordsPublic domain

Dans _Cérès à Éleusis_, scène orientale, les mystères du paganisme transcendant sont décrits et sondés avec autant de poésie que d'érudition;

Puis dans _Orphée en Thrace_, morceau de haute philosophie religieuse dédié à M. de Lamartine, et dont je ne recueillis l'hommage amical que sur son tombeau.

Cette scène orientale commence cette réminiscence de nos jeunes années et de nos premiers voyages.

Qu'on me permette de la citer ici, en rejetant sur le compte de l'amitié tout ce qui m'élève à la hauteur d'Homère et d'Orphée, mais en ne rejetant rien de mon enthousiasme croissant avec les années pour Homère.

ORPHÉE EN THRACE.

À M. DE LAMARTINE,

À SAINT-POINT.

SCÈNE ORIENTALE.

«J'achève, mon cher ami, de lire l'idylle antique que vous avez intitulée _Homère_; et je me hâte de vous remercier de tout le plaisir que j'ai eu à reporter avec vous mes pensées vers ce bel Orient, où l'image et les oeuvres prétendues du chantre primitif ne m'ont jamais quitté.

«C'était bien à vous, poëte par nature, et civilisateur par votre nouvel écrit, qu'il appartenait de déposer encore une couronne sur la tombe d'un poëte, civilisateur des temps antiques, tombe perdue comme son berceau dans l'obscurité des âges.

«C'était à vous de nous expliquer le génie, devancier et dominateur des autres génies, le premier de ces révélateurs des passions de l'âme, et le plus parfait de ces consolateurs de l'infortune, à qui fut donnée la mission sublime de rappeler le genre humain à l'exécution des lois, car les poëtes des premiers âges en étaient les hérauts publics comme les plus habiles interprètes.

«Conseillers religieux et héroïques, qui se chargeaient de ramener au culte des devoirs, d'attiser le courage, d'adoucir les coutumes, de compatir au malheur, enfin d'apprivoiser pour ainsi dire, par des sons harmonieux, les oreilles inexpérimentées et sauvages encore!

«J'aime à vous voir évoquer sous nos yeux la grande ligure du poëte créateur qui enchanta ma jeunesse, et me guida dans l'Orient au vif éclat de sa lumière; j'aime également à retrouver dans son dernier historien la voix du chantre de ces _Méditations_ qui, dès leur berceau, m'apparurent sous le même ciel, et m'apportèrent, aux rives de Scio et de Smyrne, de douces et mélancoliques jouissances. Déjà, vous le savez, je me plaisais à réunir dans ma mémoire, comme ils l'étaient dans mon portefeuille oriental, les plus antiques et les plus modernes accents des muses bienfaitrices de l'humanité.

«Parmi les ombres mythologiques groupées autour d'Homère, vous avez nommé Orphée, et cité quelques lignes de mes _Épisodes littéraires_. C'en est-il assez pour m'autoriser à placer ma légende populaire du réformateur de la Thrace sous la protection de votre chronique du chantre de Méonie?

«Quoi qu'il en soit, le nom d'Orphée a mérité de briller sur ces monuments que vous érigez pour le peuple à la mémoire de ses meilleurs amis. Virgile, qui lui doit sa plus touchante inspiration, après nous avoir attendris au récit de l'amour unique et fidèle d'Orphée, nous le montre dans cette autre vie que son génie religieux et poétique révéla, et le place au premier rang des âmes sages et heureuses qui ont emporté sur les rives, éternellement paisibles, de l'Élysée, les bénédictions de la terre.

Quique suî memores alios fecere merendo.

IX.

«À tous ces titres, la traduction d'Orphée, consacrée par les annales grecques, doit tenir sa place dans la reconnaissance universelle, puisqu'elle est le plus ancien témoignage de l'admiration des siècles pour la poésie et de son influence sur la civilisation.

«Vos tableaux de l'Orient, animés des couleurs de votre inépuisable palette, m'ont ramené, comme au temps de mes jeunes années, vers les rives du fleuve où Crithéis mit au jour le divin prodige; vers ce Mélès qui m'a laissé apercevoir à peine quelques gouttes d'une eau limpide, arrêtée par les joncs et les cailloux de son lit; puis sur ce siége d'Homère, où je me suis arrêté en récitant ses vers; cette _École du poëte_, autrefois l'honneur de Chios, maintenant colline abandonnée, témoin de l'incendie des flottes ottomanes et des désastres de 1823. Elle entend toujours, dans ces mêmes parages, murmurer à ses pieds la fontaine du pacha, et elle ne domine encore que des ondes asservies: enfin, vous me rappelez ce rocher de l'île de Nio, dont les vagues viennent battre et blanchir les écueils; abri solitaire d'où s'exhala la grande âme du poëte mendiant, le plus merveilleux type humain du pouvoir inventeur.

«Mais je n'ai pas visité seulement cette région de l'Asie, semée de tant de vestiges des histoires antiques et des vicissitudes modernes, où le tumulte des populations pressées et les voluptés de la molle Ionie ont fait place aux déserts. J'ai parcouru aussi ces contrées que l'heureuse Grèce stigmatisait du nom de _Barbares_, dont elle redoutait le voisinage et répudiait le climat, parce que le soleil n'y envoie que des rayons tempérés, et que quelque neige y blanchit la cime des montagnes.

«J'ai traversé ces champs de la Thrace, incultes et délaissés aujourd'hui, où Orphée essaya de régner en philosophe après son père, le roi Oeagre: hérédité incertaine, que les âges ont effacée à demi pour y substituer une filiation surnaturelle. Le premier chantre du monde pouvait-il, en effet, naître d'une autre origine que de l'union d'Apollon, le dieu des vers, avec la muse _à la belle voix_, Calliope?

«J'ai contemplé les grands rochers de l'Hémus, qui s'agitaient en cadence à la voix d'Orphée; j'ai interrogé ces échos, toujours muets maintenant, qui, après avoir répété ses accords, redirent les cris furieux de ses sanguinaires ennemis.

«Je puis bien l'avouer au peintre si chaste et si passionné de _Raphaël_, ce premier exemple de l'amour fidèle donné dans l'enfance du monde au milieu de la corruption générale des hommes, et des scandales de leurs fictives divinités, parlait à ma raison comme à mon coeur. Grand à mes yeux par son génie législateur et poétique, Orphée me semblait plus grand encore par la sainteté de sa vie et par la constance de son amour. Il avait su mieux que Platon, et bien auparavant, affranchir l'âme des liens des sens que le paganisme déifiait. C'est elle qu'il nommait _la douce fille de Dieu_, et il l'ennoblissait d'avance, quand une religion plus consolante devait un jour la purifier en l'immortalisant.»

X.

Puis M. de Marcellus déchire le voile et traduit cette sublime définition de Dieu.

«Je parle pour les initiés; fermez les portes sur les profanes, tous ensemble; mais toi, ô Musée, descendant de la lune illuminatrice, écoute-moi, car je dis la vérité, afin que les anciennes croyances de ton esprit n'aillent pas te priver de la vie heureuse. Médite la parole divine, ne la perds jamais de vue; dirige vers elle toute la force intellectuelle de l'âme. Avance résolument dans cette voie, les yeux uniquement fixés sur l'Éternel qui a formé le monde; le voici tel que la parole l'a jadis représenté.

«Il est le seul créé par lui-même, et il est aussi créateur de toute chose; dans ce tout il se meut. Personne ne le voit, l'âme des mortels le conçoit par la pensée; il fait rapidement, chez les hommes, succéder au bonheur l'infortune. La joie et la haine le suivent, comme la guerre, la peste, les chagrins et les larmes. Il n'est point d'autre que lui; et tu verrais aisément tout le reste si tu l'avais vu lui-même; mais auparavant je veux te montrer ici-bas, ô mon fils! comment je reconnais les traces de la main puissante du Dieu fort.

«Je ne vois pas sa personne, car un nuage se dresse autour de lui; c'est ainsi qu'il se dérobe à mes yeux comme à tous les humains, et nul des mortels n'a vu jamais le souverain maître, si ce n'est, parmi les Chadéens, l'unique rejeton d'une race venue d'en haut[1].

[Note 1: C'est Abraham que le poëte, désigne ainsi.]

«Dans sa prévoyance il commande à cet astre qui seul préside le mouvement de la sphère autour du globe, et s'arrondit en tournant sur son axe propre.

«Il dirige les vents au milieu des airs, comme sur les courants des ondes, et fait étinceler l'éclair de feu né dans l'espace.

«Au haut des cieux, il demeure inébranlable sur son trône d'or. La terre est son marchepied. Il étend sa droite jusqu'aux confins de l'Océan. À sa colère les montagnes tremblent dans leurs fondements, et ne peuvent soutenir son effort puissant.

«Ce dominateur des cieux est partout, et il accomplit tout ce qui se fait sur la terre, lui qui est à la fois le commencement, le milieu et la fin.

«Ainsi les anciens en parlent. Ainsi l'a déclaré le Fils du Nil, qui reçut de Dieu lui-même les préceptes de la double table des lois[2].

[Note 2: Moïse, sauvé des eaux du Nil.]

«Il n'est pas permis de dire autrement, et je me sens frémir dans tous mes membres quand je viens à penser que tout à la fois et à tout commande ce souverain.

«Mais, ô toi! mon fils, recueille tes pensées, gouverne sagement ta langue, et garde ta voix au fond de ton coeur.

«Telles étaient, mon cher ami, les grandes idées religieuses émanées du culte de Jéhova bien plus que de celui de Jupiter, qui se groupaient encore, à l'aurore du christianisme, sous l'ombre d'Orphée, et se paraient de son nom. Quant à moi, comme au milieu de ces divers travestissements de sa pensée, je ne rencontrais que peu de traits de son propre génie, je m'en étais fait une image idéale plus près du ciel que de la terre, et cette image s'est mêlée à toutes les jouissances ou aux illusions de mes pérégrinations orientales; enfin, quand je m'asseyais sur les décombres d'Éleusis et sous les colonnes du Parthénon, où vous avez médité vous-même, il me semblait toujours voir planer, au-dessus des monuments écroulés ou debout encore du culte ou des arts, la grande figure d'Orphée, le premier en date des bienfaiteurs de l'humanité.»

XI.

Une traduction des poésies d'Eschyle, cette élégie nationale des vaincus de Salamine, écrite et chantée sur le théâtre d'Athènes pour grandir les vainqueurs, termine cette belle étude sur la poésie des Grecs. C'est une véritable encyclopédie hellénique, sans prix pour les savants et pour les poëtes.

Huit jours après avoir publié ce volume, qui devait lui ouvrir les portes de l'Académie française, but mondain de sa vie d'étude, il n'était plus. Il s'était éteint sans souffrance et sans angoisse, plein de confiance dans les promesses de la religion, qu'il avait toujours admise sans contrôle dans ses dogmes pour la pratiquer dans ses vertus.

Il mourut comme Pétrarque, à Arquâ, les mains jointes, le front couché sur les pages de son _Virgile_, chargé en marges de notes pour la seule femme qu'il ait aimée, en lui recommandant ses amis, et en la recommandant à ceux qu'il laissait après lui sur cette terre.

Ayant appris trop tard sa fin, j'assistai à ses obsèques à Paris. Il y avait là tout ce qui cultive les lettres pour elles-mêmes, sans exception d'opinion, de parti, de dynastie.

Tout le monde pleurait du fond du coeur: ainsi la France perdait un homme de goût, un homme d'étude, un homme d'honneur, un homme religieux, et ceux qui chérissent la haute littérature,--moi,--j'avais perdu un ami!

ADOLPHE DUMAS.

Et toi aussi, Adolphe Dumas! ô second Gilbert français! plus fécond, plus ardent, et moins acerbe que le premier, tu n'es plus!

Peu de jours après avoir quitté Paris, j'appris, en ouvrant un journal, qu'il était mort au bord de cet Océan dont il avait la grandeur, les orages, l'infini dans le coeur! Titan plus qu'homme! Titan enchaîné, révolté, non contre Dieu, mais contre les hommes. Tu n'étais plus! Je versai des larmes: j'en versai de plus amères un mois après, quand je lus dans le feuilleton du _Journal des Débats_ cette héroïque et pathétique élégie de Jules Janin, intitulée: _La Mort d'Adolphe Dumas._

Jules Janin, cet homme qui a autant d'esprit que Voltaire, autant d'érudition littéraire que Fontenelle, autant de bon sens que Boileau, autant de coeur qu'une jeune fille quand elle verse ses premières larmes dans le sein de sa mère sur la mort de son serin..., Jules Janin, ce véritable homme de lettres, en action perpétuelle depuis trente ans, qui a tout vu, tout su, tout retenu, tout raconté, et dont le sentiment est éternellement jeune parce qu'il est sans cesse renouvelé par la verve aimable de ce coeur qui ne s'est jamais racorni sous la mauvaise humeur.

Voulez-vous le connaître, si vous ne le connaissez pas? Souvenez-vous de Sterne, débarqué à Calais, et causant avec le pauvre moine qu'il a l'intention de railler un peu sur sa robe, sur son oisiveté, sur sa mendicité volontaire; le pauvre moine ne l'entend pas, ou fait semblant de ne pas le comprendre par bonhomie et par humilité; il s'incline, et, ouvrant sa tabatière de buis, il offre à son caustique étranger une prise de son tabac. Sterne y plonge ses deux doigts, et s'étonne de trouver sous ses paupières deux larmes, de ces larmes du critique attendri.

C'est M. Jules Janin, non pas seulement le plus lettré, mais le plus tendre des hommes! Oh! que le véritable esprit est bon à tout, même à pleurer!

XII.

Qui pouvait se douter que Jules Janin savait par coeur son Adolphe Dumas, et qu'il me ferait sangloter en me le racontant à moi-même, à moi qui venais, il y a si peu de jours, de passer trois heures avec ce Descartes exalté, avec ce mystique résigné, avec ce Tasse méconnu, avec ce sublime estropié de notre terre, avec ce Job sur son grabat de notre France, et que ce n'était pas sur lui, mais sur moi, qu'il rugissait contre le sort, et qu'il m'adressait des vers d'airain contre l'impitoyable légèreté de ceux qui rient de ce qui ferait pleurer les anges?

Voici comment.

J'ai toujours aimé ceux qui aiment, ceux qui souffrent, ceux qui gémissent et qui s'indignent en silence, ceux qui se sauvent d'un monde moqueur; ceux qui s'enveloppent, quand ils sortent, de leur manteau troué par la misère, de peur d'être reconnus dans la rue par ces persifleurs spirituels ou bêtes qui vendent des ricanements aux passants pour insulter toute grandeur: ces pauvres honteux de la gloire, qui sentent en eux leur noblesse innée, qui se cachent de peur qu'on ne se moque, non d'eux-mêmes, mais du don divin qu'ils portent en eux.

Que voulez-vous? c'est une faiblesse. Je méprise le rire méchant, cet antidote de ce qui est sérieux et sacré chez les hommes, le génie et le malheur.

Je n'ai jamais pu m'empêcher de mal espérer d'un pays qui a fait du rire une institution dans ses journaux; cela n'avait lieu à Rome que dans les triomphes, pour rappeler aux heureux qu'ils étaient hommes.

Mais se figure-t-on le rire sur la perte du misérable dont un huissier vend le grabat par autorité de justice, ou qui vient de se suicider par peur du ridicule? Eh bien, cela s'est vu deux fois de nos jours, à Paris, pour deux grands artistes.

Le Gaulois a dépassé le Romain! Le Romain ne riait que des heureux, le Gaulois rit et fait rire, pour de l'argent, de l'infortune et du désespoir.

XIII.

Au milieu de la rue qui porte aujourd'hui le nom de rue _Lamartine_, nom qui s'inscrivit de lui-même le lendemain de la victoire de la République conservatrice, en juin 1848, sur les factions liberticides qui voulaient tuer à la fois l'ordre et la liberté, nom qui me fait penser toutes les fois que je passe, même dans ce quartier de petits trafics, au bon sens et au courage du vrai peuple de Paris, s'ouvre une petite rue annexe, montante, tortueuse, mal bâtie, mal pavée, et à laquelle on a laissé par oubli le vieux nom de rue Neuve-Coquenard. Cela ressemble à s'y méprendre à une rue des quartiers déserts de Rome qui montent du Vatican aux fontaines monumentales de la villa Albani; tout y est silence, solitude, petits métiers, revendeurs, encadreurs, marchands de légumes avariés ou de pommes ridées pour les petits ménages, étalées sur des devantures aux vitres cassées.

De distance en distance des portes d'_allées_, souvent solitaires et silencieuses, sur des cours tortueuses au fond desquelles on entrevoit de vieilles portes grillées comme des restes d'anciens couvents, de longues files d'enfants et d'habitants y entrent et en sortent muets, sous la garde sévère d'un homme en robe noire, pauvre troupeau qui se disperse de seuil en seuil, à mesure qu'il s'éloigne de l'école. L'homme noir, ou le chien de garde, regarde alors derrière lui, et, ne voyant plus personne, regagne seul son domicile, referme la porte de la cour et remonte, un livre à la main, dans sa chambre haute.

On devine aisément que les loyers n'y sont pas à grands prix; mais ce qu'on ne devine pas, c'est qu'au fond de ces allées et de ces cours qui semblent aboutir à des cloaques, s'étendent, sur le derrière de ces maisons, des espaces inconnus, enceints de murs peu élevés, ou des maisons proprettes, toutes semblables à des villages rustiques, dont les petits jardinets palissadés et les fenêtres tapissées de cordes étalent au soleil le linge blanc des ménages pour le sécher au vent.

Ces espaces irréguliers, coupés de sentiers qui s'entre-croisent pour aller chercher chaque porte, sont pleins d'ombre et resplendissants de soleil; on y entend sur les sureaux, cet arbuste du pauvre, chanter les oiseaux qui découvrent partout une feuille pour se nicher, une tuile pour se chauffer, une miette pour se nourrir.

Ces mendiants ailés, mais gais parce qu'ils ont des ailes, égayent tout le jour le silence de ces quartiers dépeuplés.

XIV.

Çà et là, dans le dédale de ces sentiers, de ces jardins et de ces cours, on découvre de petites habitations de hasard, à un seul rez-de-chaussée, bâties en planches de rebut des démolitions, encore peintes des diverses couleurs des lambris auxquels elles ont appartenu dans les palais; là vivaient, dans une retraite définitive ou provisoire, quelques solitaires estropiés qui ont acquis à bas prix ce petit coin d'espace entouré d'arbustes ou de gazons. Quelques familles dépaysées, pleines d'enfants, y jouent au soleil avec la misère, tandis que l'aînée des soeurs, qui garde la famille en l'absence du père et de la mère, belle quoique pâle et maigre sous ses haillons, regarde, adossée à la porte, le jeu des enfants, et suit de l'oeil avec curiosité l'étranger qui lui demande l'adresse et la clef de ces labyrinthes.

Le dirai-je? Oui, car je le sais, et j'y ai visité deux fois des proscrits intéressants de la littérature; là vivent aussi quelques hommes de lettres vagabonds, innomés, cachés comme dans des antres, d'où, ils effrayent de leur aspect les pauvres et honnêtes familles de leurs voisins. Ils y végètent du salaire de quelques articles empoisonnés qu'ils envoient à des journaux avides de scandale; et si vous avez eu le malheur de répondre à leurs lettres et de céder à votre coeur en leur portant secours, une autre fois ils vous menacent, en sifflant comme la vipère sous la pierre où elle est cachée, de vous dénoncer ou de vous mordre; espérant arracher à la peur ce que la main vide ne peut plus leur apporter.

Le voisinage malfaisant de ces hommes de proie est la seule ombre de ces oasis de la pauvreté honnête; immondice morale qui attriste un peu la sérénité de ces lieux. Du reste, on se croirait à mille lieues du vice ou de la perversité; le bruit de la ville n'y pénètre pas, le vent y souffle librement par dessus les toits ces bouffées tièdes et sonores qui viennent on ne sait d'où, comme des souffles d'esprits invisibles, secouer les arbustes, faire tomber les feuilles mortes, et siffler à travers les vitres cassées des fenêtres, et rappeler au poëte malade sur sa couche que la nature chante, et que la terre prie pour lui.

Les volets battent contre les murs; un soleil pâle entre dans les enclos par dessus les haies; les enfants jouent sur l'herbe au seuil de l'habitation de leurs mères; tout présente à l'oeil des visiteurs étonnés l'aspect d'une guinguette morte des environs de Paris, enclavée par hasard dans une enceinte, et où le silence et le recueillement d'un couvent ont succédé tout à coup au tumulte des fêtes, au cliquetis des verres et au bruit des instruments et des danses du peuple.

XV.

C'est dans une des maisonnettes les plus propres, qui forment au midi l'enceinte monastique de ce cloître, qu'une jolie petite fille de douze ans m'indiqua la porte du poëte. On voyait, à l'empressement et à la complaisance de l'enfant, qu'elle était connue et aimée dans le voisinage; des blanchisseuses occupaient le rez-de-chaussée.

Je montai un petit escalier de bois qui ouvrait sur une antichambre propre, bien éclairée d'un beau rayon; j'appelai, le silence me répondit; j'entrai dans un petit salon très-rangé aussi, mais presque sans meubles; j'appelai encore, silence aussi profond; enfin, une voix creuse, sépulcrale, venant de loin, me cria de la chambre voisine: «Entrez, je ne puis ouvrir!»

J'entrai en effet; il était sur son lit, au fond de la chambre. La pleine clarté d'un beau jour entrait dans sa chambre par la fenêtre ouverte avec les bouffées de vent du printemps, qui jouait avec les rideaux, se concentrant sur sa mâle et athlétique figure!

Il me reconnut, et joignant ses deux fortes mains maigres, mais aux longs doigts et aux noeuds de chêne, sur son front:--Ah! c'est Lamartine, s'écria-t-il; eh quoi! mon cher ami, dévoré du temps comme vous êtes, et préoccupé jusqu'à la mort de vos soucis, il vous reste encore de ce temps assez pour venir consoler un misérable, et assez de ces soucis pour en donner aux autres? Ah! venez, que je vous serre dans mes bras; et il me serra en effet d'une étreinte vigoureuse et convulsive qui fit craquer les os de ma maigre charpente.

--Certainement, lui dis-je, en m'asseyant sur son fauteuil, en face de son petit feu de cendre, il me reste toujours du temps pour aimer ceux qui m'aiment, et des soucis pour oublier les miens en pensant aux soucis de mes amis! Il y a près d'un mois que je ne vous ai vu, je me suis dit: Il faut qu'il soit malade, allons-y; et portons-lui le coeur, la main, la bourse, et tout ce que l'amitié peut partager, et tout ce que l'amitié peut accepter.

--Non, non, me dit-il tout de suite, en me montrant sur le coin de sa cheminée sa bourse de cuir entr'ouverte; je n'ai aucun besoin ni de soins ni d'argent, grâce à mon excellent frère, qui remplace mon père, et à ma bonne soeur qui me tient lieu de mère. Je suis riche, très-riche, ajouta-t-il; regardez, j'ai plus de cent écus dans cette bourse; j'ai ma pension de poëte à toucher incessamment par quartiers; c'est vous qui êtes pauvre, puisque vous avez employé vingt ans de politique à vous appauvrir, et que vous devez vos jours et vos nuits à vos créanciers, que le travail ne solde pas assez vite. Ah! combien je pense à vous, et que d'insomnies votre situation me coûte!

Tenez, me dit-il, en essayant de se lever et en me montrant sa table d'inspiration à l'autre côté de la chambre; tenez! prenez ce papier sur cette table et donnez-le-moi, que je vous lise les derniers vers que j'ai écrits, ces jours-ci, en réponse à ces hommes de pierre qui vous insultent pour votre misère, et qui rient de vous, les misérables, parce que vous n'avez pas voulu être le tyran de leurs bassesses! Vous n'avez eu qu'un tort, ajouta-t-il, et c'est celui-là.

--Non, lui dis-je, je sais très-bien que je pouvais prendre la fortune avec la dictature et la garder; mais il fallait pour cela cinq ou six têtes des leurs en tout pour intimider le reste. Un crime, c'est trop pour un pouvoir qui ne dure que quelques années, et qui souille éternellement la conscience en pervertissant la liberté par un mauvais exemple. J'aime mieux l'innocence que le pouvoir; je me suis repenti souvent de m'être mêlé des affaires des hommes, mais jamais de leur avoir donné le bon exemple de l'abnégation et de l'humiliation volontaire au lieu du crime. Il y a des ingrats et des moqueurs du bien ici-bas, mais n'y a-t-il donc pas un Dieu là-haut? lui dis-je en lui montrant par la fenêtre la vaste et sereine profondeur de l'azur céleste.