Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 3

Chapter 34,003 wordsPublic domain

«--Eh bien, reprit-il en souriant, si les affaires de l'Europe, un peu confuses ici, ou si les soupirs de l'empire turc qui croule vous laissaient demain autant de loisirs qu'aujourd'hui, nous pourrions lire ensemble ce touchant épisode de Médée avec votre ami, le prince Nicolaki Morusi, et je vous attendrai chez lui.

«--J'y serai, lui dis-je, mais n'espérez pas m'amener facilement à aimer Médée. Un de ces grands poëtes latins que vous n'estimez qu'à moitié, vous, fiers descendants d'Homère et de Pindare, a prononcé cette sentence: _Il faut que Médée soit féroce ou indomptée....._ Je m'en tiens là...

«--À demain, à demain! reprit Christopoulos, point de jugement arrêté d'avance. Et, puisque vous êtes en Grèce, n'en croyez sur leurs héros ou leurs héroïnes que les Grecs.»

«Là-dessus, nous nous quittâmes, et le lendemain je le rejoignis chez le Beyzadé Nicolaki Morusi.

XXI.

«--Je connais d'avance le sujet de votre visite, me dit le prince. Cette Médée, redoutable patronne de notre village, fait encore trembler nos femmes du peuple sous la terreur de ses noirs enchantements; voyons comment va s'y prendre notre maître pour nous inspirer envers elle des sentiments plus doux.

«--Il ne me faudra pour ce miracle, interrompit Christopoulos en prenant son livre, rien autre chose que vous lire ce qu'en dit le chantre des Argonautes.

«--Pour nous mieux pénétrer de la bonté de votre cause, ajoutai-je, ne trouverez-vous pas à propos de prononcer lentement, de vous arrêter de temps à autre, et même de traduire quelquefois en passant, comme si ce que vous lisez ne devait pas toujours parvenir du premier coup à l'intelligence de votre auditoire?

«--Je vous comprends, me répondit en souriant le poëte, et je vous obéirai.

«--Mais d'abord, quelques mots de préambule, nous dit alors notre prudent lecteur, pour vous expliquer où nous allons prendre le récit. Je fais comme si vous n'aviez jamais su la marche du poëme, ou plutôt comme si vous aviez oublié ces étranges aventures datant de trois mille années, pour prêter votre mémoire à des faits plus récents.

«Il entre beaucoup de généalogie dans toute histoire mythologique. Je ne vous ferai pas néanmoins remonter plus haut que l'arrière-grand-père de notre héros. Éole, non pas le fougueux roi des vents, mais un autre Éole, roi d'une contrée de Thessalie, eut deux fils: Créthée, père d'Æson et de Pélias, puis Athamas, père de Phryxos et d'Hellé; je vous fais grâce du reste de la descendance, qui, si j'allais plus loin, s'étendrait facilement jusqu'à Ulysse. À la mort de Créthée, Pélias usurpa le trône d'Iolchos au détriment d'Æson, son frère aîné; et quand Jason, fils d'Æson, revendiqua la couronne, son oncle Pélias, avant de la lui rendre, lui imposa la condition de rapporter en Grèce la toison d'or qui se trouvait en Colchide. C'était la dépouille du bélier ailé que Phryxos, fils d'Athamas, y avait consacrée après son voyage aérien. Il fuyait la colère de son père, et dans son trajet il laissa tomber sa soeur Hellé, menacée comme lui par une marâtre, dans le détroit qui porte encore aujourd'hui son nom. Aiète, fils du Soleil et frère de Circé, régnait alors à Colchos. Il accueillit Phryxos, et lui donna pour épouse Chalciope, sa fille aînée, soeur de Médée. Phryxos mort, ses fils partirent pour aller réclamer en Grèce l'héritage de leur père et pour le venger.

«Ils firent naufrage dans l'Euxin, sur l'île de Mars, et en furent ramenés par les Argonautes. Ceux-ci, commandés par Jason, ont surmonté les écueils des Cyanées, les périls d'une mer inconnue, et sont arrivés à l'embouchure du Phase, auprès de la ville d'Aia, capitale du royaume d'Aiète. C'est là que les deux premiers livres du poëme d'Apollonius de Rhodes les ont conduits; voici le troisième.

«Christopoulos lut alors d'une voix cadencée ces vers qui dans sa bouche recevaient du rhythme et de l'harmonieux idiome un charme inexprimable. Pour plus de sûreté, il m'avait engagé à suivre sa lecture sur mon exemplaire, où je notais au crayon ses pauses et ses remarques. Plus tard, ces notes m'ont rendu mes souvenirs, et je les retrace ici, en substituant aux texte grec ma traduction, où je l'ai suivi d'aussi près qu'il m'a été possible.»

XXII.

J'ai écrit une _Médée_ dans ma première jeunesse; elle est encore enfouie dans les caisses de mon grenier, où les voyageurs de la vie enferment leurs hardes usées qui n'en sortiront jamais que pour faire du vieux papier pour des hommes nouveaux.

M. Legouvé, un de nos plus charmants poëtes, en a écrit une infiniment supérieure, pour que la belle tragédienne, madame Ristori, épanchât en italien de _Montanelli_ les plaintes de l'héroïne si dévouée et si abandonnée. Que de notes naïves, tendres, pathétiques, n'a-t-elle pas ajoutées à ses notes tragiques!

XXIII.

«Après cette lecture des fragments d'Apollonius de Rhodes, qui ont charmé tout le petit auditoire grec par les peintures les plus délicates d'un amour naissant, de la pitié entre deux amants, la controverse s'établit entre les auditeurs sur la prééminence d'Homère ou d'Apollonius. On hésite, et il y a de quoi.

«Mais _Manos_ se lève, se dirige vers quelques tablettes suspendues à la muraille et saisit l'_Odyssée_. «Écoutez-moi à mon tour, dit-il, et oubliez ce que vous venez d'entendre!» Puis, se tournant vers moi, dit M. de Marcellus, il ajoute: «Les sentiments sont si naturels, le sens si clair, que celui de nous qui n'a pas appris le grec en naissant n'a nul besoin d'interprète. Il s'agit de Nausicaé, fille du roi Alcinoüs. Ulysse, jeté sur cette île par la tempête et accablé de lassitude, est couché sur des feuilles sèches, à l'abri des roseaux, au bord du fleuve qui se jette dans la mer.»

«Alors, continue M. de Marcellus, le vieillard _Manos_, aux cheveux blancs et à la longue barbe, vêtu de cette robe orientale qui fait partie du costume grec à Constantinople, se redresse sur le divan où nous restons accoudés.»

LAMARTINE.

_(La suite, au mois prochain._)

LXXXe ENTRETIEN.

OEUVRES DIVERSES DE M. DE MARCELLUS

(TROISIÈME PARTIE)

ET

ADOLPHE DUMAS.

I.

«Bientôt l'aurore qui s'avance sur son char magnifique a réveillé Nausicaé aux superbes voiles. Elle s'étonne de ce songe et se hâte de traverser ses appartements pour le dire à ses parents, son père chéri et sa mère. Elle les trouve chez eux: l'une est assise auprès du foyer avec les femmes qui la servent, filant sur sa quenouille une laine teinte de la pourpre des mers; elle rencontre l'autre comme il sortait pour se rendre avec ses chefs illustres au conseil où les nobles Phéaciens l'appelaient; elle s'arrête tout près de son père bien-aimé, et lui dit:

«Père chéri, n'allez-vous pas me préparer un char élevé, aux fortes roues, afin que je porte vers le fleuve, pour les laver, les précieux vêtements que j'ai là tout malpropres? Quand vous allez parmi vos chefs faire entendre vos conseils, il vous sied à vous-même d'avoir des habits sans tache; vous avez dans vos palais cinq fils mariés, et trois dans la fleur de la jeunesse. Ceux-ci veulent toujours, pour aller à la danse, des vêtements nouvellement blanchis; et c'est moi que tous ces soins regardent.»

«Elle dit, et évite ainsi de parler à son père bien-aimé du doux mariage, mais il a tout compris et lui répond:

«Certes, ma fille, je ne te refuse ni des mules, ni rien autre chose. Va, et mes serviteurs te prépareront un char élevé, aux fortes roues, et à la caisse large et solide.»

«Après ces mots, il donne ses ordres à ses serviteurs qui obéissent, et amènent au dehors le char aux roues solides, propre aux mules, qu'ils y conduisent et y attellent. La jeune fille apporte de son appartement les habillements magnifiques et les dépose sur le char bien fabriqué. La mère a mis dans une corbeille les aliments de toute sorte pour ranimer les forces; elle y place les vivres et le vin qu'elle a versé dans une outre de peau de chèvre. Puis, comme sa fille monte sur le char, elle lui donne dans une fiole d'or l'huile onctueuse pour s'en purifier, elle et ses compagnes. Nausicaé prend les rênes brillantes et le fouet dont elle frappe pour le départ les deux mules, qui s'élancent bruyamment; elles courent sans s'arrêter et emportent le linge et la jeune fille qui n'est pas seule; car les suivantes vont aussi avec elle.

«Lorsqu'elles sont parvenues au lit merveilleux du fleuve, là où sont les lavoirs pour toute l'année et où surabonde une eau bonne à enlever toutes les souillures, elles détachent les mules et les chassent vers le fleuve impétueux pour s'y repaître d'une herbe savoureuse. Elles enlèvent ensuite du char sur leurs bras les vêtements, les plongent dans l'eau limpide et les foulent dans les réservoirs en luttant de vitesse. Quand elles ont tout lavé et effacé toutes les taches, elles étendent en ordre sur le bord de la mer, là surtout où les flots ont nettoyé les cailloux du rivage. Puis, après s'être baignées et imprégnées d'une huile onctueuse, elles prennent leur repas auprès des rives du fleuve, en attendant que l'ardeur du soleil ait séché le linge. Ensuite, leur faim apaisée, la jeune fille et les suivantes détachent leurs voiles pour jouer au ballon.

«Ici, nous dit M. Manos, nous sommes loin des palais. C'est un tableau de la vie journalière des champs. Qui de vous n'a été témoin de ces bruyantes occupations, de ces repas, de ces jeux après l'ouvrage de nos jeunes femmes occupées du soin de blanchir? On rencontre encore dans nos îles et sur notre continent, près des sources ou des fleuves, ces fosses où l'eau se renouvelait, et où on venait fouler le linge sous les pieds.

«--Oui, sans doute, répondit Christopoulos, et une fois par hasard, à la vue du présent, je suis disposé à regretter notre rustique passé. Cette espèce de danse que du temps des hommes primitifs les laveuses exécutaient dans les fosses limpides, devait être bien autrement gracieuse que leurs incommodes génuflexions d'aujourd'hui auprès d'une eau qui rougit leurs mains et leurs bras.

--«Que le caminari me permette de l'interrompre, reprit M. Manos, et de le ramener bien vite à Homère, dont une noble et sévère comparaison va relever le récit.»

II.

«C'est Nausicaé aux bras blancs qui commande le jeu; telle que Diane, dont les flèches font les délices, elle court à travers les montagnes, soit sur le Taygète escarpé, soit sur l'Érymanthe, à la poursuite des sangliers et des cerfs agiles qui l'amusent; les nymphes des champs, nées de Jupiter porteur de l'égide, partagent ses plaisirs; et le coeur de Latone palpite de joie, car sa fille les dépasse du visage et de la tête; et, bien que toutes soient belles, on distingue aisément la déesse. Ainsi la vierge domine ses compagnes qui ne connaissent pas encore le mariage.

«Mais quand, les mules attelées et les précieux vêtements ployés, il faut retourner à la maison, Minerve invente un autre artifice pour réveiller Ulysse et lui montrer la jeune fille aux beaux yeux qui doit le conduire à la ville des Phéaciens. Comme la reine du jeu lance le ballon à l'une des suivantes, cette suivante le manque, et il tombe dans la profondeur du courant; elles poussent de grands cris, et le divin Ulysse se réveille: il se redresse alors, et dans son esprit et son coeur il raisonne ainsi:

III.

«Hélas! chez quels mortels suis-je encore arrivé? Sont-ils injurieux, sauvages et méchants? ou bien ont-ils des pensées hospitalières et le respect des Dieux?

«Des cris de jeunes femmes sont venus jusqu'à moi; ce sont des nymphes sans doute qui résident sur les hautes cimes des montagnes, aux sources des fleuves et dans les prairies herbeuses et humides. Ou bien serais-je près de mortels à voix humaine? Levons-nous, et essayons nous-même de tout voir.

«À ces mots, le divin Ulysse, en se dégageant des branches, brise de l'effort de sa main dans l'épais taillis un rameau feuillu pour en voiler autour de ses reins sa nudité. Puis il s'avance comme un lion nourri dans les montagnes, confiant en sa force, qui marche battu de la pluie et du vent. Ses yeux étincellent: il s'élance contre les génisses, les brebis ou les biches des forêts. La faim lui ordonne d'attaquer les troupeaux et de pénétrer dans les bergeries les mieux closes. Tel Ulysse, tout nu qu'il est, va au devant des jeunes filles à la belle chevelure, car il le faut; il leur apparaît tout souillé de l'écume de la mer et tout effrayant. Elles s'enfuient de côté et d'autre sur les hauteurs du rivage; seule la fille d'Alcinoüs demeure, car Minerve lui inspire le courage et bannit de son coeur l'effroi. Elle est debout et attend; mais Ulysse délibère: ira-t-il en suppliant toucher les genoux de la jeune fille aux beaux yeux, ou la suppliera-t-il de loin, par des paroles persuasives, de lui donner des vêtements et de lui montrer la ville? Dans ces pensées, il lui semble préférable de la supplier de loin, de peur qu'il n'excite la colère de la jeune fille en touchant ses genoux. Il lui adresse aussitôt ce discours adroit et plein de douceur.

IV.

«Ô reine! je me jette à tes pieds, que tu sois déesse ou mortelle: si tu es l'une de ces divinités qui résident dans le ciel immense, je ne saurais te comparer, pour la taille, la forme et la beauté, qu'à Diane, la fille du grand Jupiter; et si tu es l'une de ces mortelles qui habitent sur la terre, ô trois fois bienheureux ton père et ta mère vénérables; trois fois bienheureux tes frères!

«Certes, leur coeur, grâce à toi, s'épanouit sans cesse de joie quand ils voient une telle fleur entrer dans le choeur des danses; mais plus heureux encore que tous les autres au fond de son âme celui qui, l'emportant par les dons du mariage, t'amènera dans sa demeure. Jamais de mes yeux je n'aperçus une personne semblable, ni parmi les hommes, ni parmi les femmes, et une respectueuse admiration me saisit à ton aspect.

«Ainsi jadis, à Délos, auprès de l'autel d'Apollon, j'ai vu la tige grandissante d'un jeune palmier. Suivi d'un peuple nombreux, j'avais fait ce voyage qui devait m'apporter bien des malheurs. À la vue de cet arbre, je demeurai longtemps stupéfait, car jamais la terre n'en produisit de pareil. Femme, c'est ainsi que je te contemple, t'admire et que j'ai tremblé de toucher tes genoux, car j'éprouve des douleurs cruelles. Hier était le vingtième jour où je fuyais sur une mer ténébreuse, et toujours le flot et de violents orages m'ont emporté depuis mon départ de l'île d'Ogygie. Enfin, maintenant une divinité me jette ici pour y subir peut-être de nouvelles infortunes; car je pense qu'elles ne vont pas cesser, mais bien plutôt que les dieux les multiplieront encore.

«Ô reine, sois compatissante; après tant de souffrances que je viens de subir, tu es la première que j'approche, et je ne connais aucun autre des hommes qui habitent la ville ou le pays. Montre-moi donc la cité.

«Donne-moi, pour m'en entourer, quelque haillon ou quelque enveloppe du linge si tu en as apporté en venant ici, et que les dieux t'accordent tout ce que peut souhaiter ton âme; qu'ils te donnent un mari, une maison, et la concorde si précieuse; car rien n'est plus désirable et meilleur qu'un ménage où l'époux et l'épouse mettent en commun leurs pensées pour le diriger. C'est un vif chagrin pour leurs ennemis, pour leurs amis une grande joie, et pour eux-mêmes surtout une bonne renommée.»

V.

«Nausicaé aux bras blancs lui répondit ainsi:

«Étranger, certes tu ne ressembles ni à un méchant ni à un homme sans intelligence. C'est Jupiter lui-même, le maître de l'Olympe, qui dispense le bonheur aux mortels, aux bons et aux mauvais à son gré. Ce qu'il te donne, il te faut bien le supporter. Mais maintenant que tu as atteint notre territoire et notre pays, tu ne manqueras ni de vêtements, ni de toutes les choses qu'il convient d'offrir à un infortuné qui vient de loin et supplie: je t'enseignerai la cité, et je vais te dire le nom de ses habitants. Ce sont les Phéaciens qui possèdent cette ville et cette terre; et moi, je suis la fille du magnanime Alcinoüs qui reçoit des Phéaciens la force et la puissance.»

«Elle dit, et donne ses ordres à ses suivantes aux beaux cheveux:

«Arrêtez-vous, mes compagnes; pourquoi fuyez-vous à la vue d'un homme? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi? Le mortel n'est pas encore né et ne naîtra pas qui oserait venir dans les États des Phéaciens pour y apporter la guerre, car ils sont chéris des dieux, et nous habitons à l'écart, les derniers, au sein des ondes écumeuses et immenses. Mais puisque ce malheureux nous arrive égaré, il en faut avoir soin, car c'est de Jupiter que viennent tous les étrangers et les pauvres; le don le plus léger leur est cher. Donnez donc, ô mes compagnes, à boire et à manger à notre hôte, et baignez-le dans le fleuve, là où est un abri contre le vent.»

«À ces mots, elles s'arrêtent et s'encouragent entre elles; puis elles conduisent Ulysse vers l'abri, comme le veut la fille du magnanime Alcinoüs: elles déposent ensuite tout près de lui des vêtements, un manteau et une tunique, lui donnent dans la fiole d'or l'huile onctueuse, et l'engagent à se baigner dans le courant du fleuve; mais alors le divin Ulysse leur parle ainsi:

«Femmes suivantes, tenez-vous loin de moi, pendant que je laverai moi-même l'écume de la mer sur mes épaules et répandrai l'huile sur mon corps: il y a longtemps qu'il est privé de toute onction; mais je ne me baignerai point devant vous, car j'ai honte de me dépouiller en présence de jeunes filles aux beaux cheveux.»

«Celles-ci s'éloignent à ces paroles qu'elles rapportent à Nausicaé. Aussitôt le divin Ulysse, à l'aide du fleuve, dégage ses membres de l'écume de la mer qui recouvrait ses reins et ses larges épaules; il essuie sur sa tête les souillures des flots indomptés, et, après s'être baigné en entier et imprégné d'huile, il s'enveloppe des vêtements que vient de lui donner la vierge qui ne connaît pas le mariage. La fille de Jupiter, Minerve, lui prête un aspect plus grand et plus robuste, elle fait tomber de sa tête en boucles sa chevelure pareille à la fleur de l'hyacinthe; et, comme un habile ouvrier à qui Vulcain et Pallas-Minerve ont enseigné la diversité de leur art, mêle l'or à l'argent pour en perfectionner les oeuvres charmantes, ainsi la déesse a répandu la grâce sur la tête et les épaules d'Ulysse: bientôt il va s'asseoir à l'écart sur le rivage de la mer, resplendissant de grâce et de beauté. La jeune fille le contemple, et dit alors à ses suivantes à la belle chevelure:

«Ô mes compagnes, écoutez ce que je vais vous dire. Ce n'est point sans l'aveu de tous les dieux habitant l'Olympe que cet homme vient se mêler aux Phéaciens pareils aux immortels. Car d'abord son aspect était désagréable, et maintenant il égale les divinités qui résident dans l'immensité des cieux. Ah! si un tel époux m'était réservé, qu'il habitât ici, et qu'il lui plût d'y rester!... Mais, ô mes compagnes, donnez à manger et à boire à notre hôte.»

«Elle dit, et ses suivantes qui l'écoutent s'empressent de lui obéir. Elles déposent auprès du héros les aliments, le breuvage; et le divin Ulysse, après avoir supporté tant de maux, mangeait et buvait avidement, car depuis longtemps il était reste sans nourriture.

VI.

«Cependant Nausicaé aux bras blancs s'occupe d'un autre soin; après avoir placé sur le beau char les vêtements qu'elle a reployés, elle y attelle les mules au pied vigoureux, y monte, et adresse à Ulysse, en l'interpellant, ces engageantes paroles:

«Étranger, lève-toi maintenant pour aller à la ville, où je te dirigerai vers le palais de mon père, le sage héros. C'est là, je pense, que tu trouveras l'élite des Phéaciens. Mais fais comme je vais te dire; car tu ne me parais pas dépourvu de prudence.

«Tant que nous traverserons les champs et les travaux des hommes, marche rapidement, avec mes suivantes, derrière les mules et le char. Mais quand nous serons près de la ville qu'entourent un mur élevé et, des deux côtés, un beau port, l'entrée devient étroite. Les navires à doubles rames y sont retirés sur la voie, car tous y ont une place marquée pour chacun. C'est là aussi, autour du bel autel de Neptune, qu'est la place publique, formée de pierres de taille profondément enfoncées qu'il a fallu y apporter; et c'est encore là que se préparent les agrès des noirs navires, leurs amarres, leurs câbles, et que se polissent les avirons. Les Phéaciens ne se soucient ni de l'arc ni du carquois; mais des voiles, des rames et des plus grands vaisseaux sur lesquels ils traversent fièrement les mers blanchissantes.

«Je veux éviter leurs mordants propos, et, derrière moi, leurs railleries; car chez le peuple il y a bien des insolents: et quelqu'un des plus vils qui nous aurait rencontrés ne manquerait pas de dire: «Quel est donc ce fier et bel étranger qui suit Nausicaé? Où l'a-t-elle trouvé? Sans doute il sera son époux. Elle aura recueilli ce vagabond hors de son vaisseau: un homme des pays éloignés, puisque nous n'avons pas de voisins. C'est peut-être quelque dieu ardemment imploré qui sera venu à ses prières et descendu du ciel, et elle veut l'avoir toute sa vie. Elle a mieux fait d'aller chercher elle-même un mari hors de chez nous, puisqu'elle méprise les Phéaciens qui la recherchent et qui sont pourtant nombreux et braves.» Voilà ce qu'ils diraient, et ces paroles me seraient injurieuses. Je blâmerais moi-même toute autre qui agirait ainsi, et qui, du vivant de son père et de sa mère chéris, se mêlerait sans leur consentement à la société des hommes, avant le jour de son mariage public.

«Étranger, observe bien mes recommandations, afin que tu obtiennes promptement de mon père qu'il t'envoie dans ta patrie. Nous rencontrerons près de la route un superbe bois de peupliers consacré à Minerve. Une source y coule, et une prairie l'environne; là sont l'enclos de mon père et son verger florissant, aussi loin de la ville que la voix peut s'en faire entendre. C'est là que tu t'assoiras pour y rester tout le temps que nous mettrons à gagner la cité et à arriver au palais de mon père.

«Quand tu jugeras que nous les aurons atteints, alors dirige-toi vers la ville, et demande la demeure de mon père, le magnanime Alcinoüs. Elle est facile à reconnaître, un enfant en bas âge y conduirait, car les maisons des Phéaciens ne ressemblent nullement à l'habitation d'Alcinoüs le héros. Quand tu auras pénétré dans sa demeure et dans sa cour, traverse rapidement le palais pour parvenir à ma mère. Elle est assise au foyer, appuyée contre une colonne, filant sur sa quenouille, à la clarté du feu, une laine teinte d'une pourpre merveilleuse à voir; derrière elle sont ses servantes; tout auprès se dresse le trône de mon père, où il boit le vin et siége comme un immortel. Va plus loin que lui, et jette tes bras autour des genoux de ma mère, afin de voir l'heureux jour du retour, quelque lointain que soit ton pays. Si son coeur t'accueille avec bienveillance, espère alors voir tes amis et retourner dans ton élégante maison et dans ta patrie.»

VII.

«Après ces paroles, elle frappe du fouet brillant les mules, qui abandonnent bientôt les bords du fleuve; elles courent, et battent le sol de leurs pieds alternatifs. Nausicaé les conduit en usant adroitement du fouet, de telle sorte qu'Ulysse et ses compagnes, qui sont à pied, les puissent suivre. Le soleil baissait quand ils atteignirent le bois renommé consacré à Minerve. Là, le divin Ulysse s'assoit et implore aussitôt la fille du grand Jupiter.

«Écoute-moi, fille invincible du dieu qui tient l'égide, exauce-moi, maintenant du moins, puisque tu ne m'as pas exaucé lorsque, ballotté sur les ondes, j'étais le jouet du furieux Neptune; et fais que j'inspire aux Phéaciens la bienveillance et la pitié.

«Il dit, Minerve l'entend; mais elle ne se manifeste pas aux regards du héros, car elle redoute le frère de son père Neptune, dont le courroux violent persécutait le divin Ulysse jusqu'à ce qu'il eût retrouvé son pays.»

* * * * *

Je n'oublierai jamais quelle noblesse et quels accents M. Manos sut donner à sa voix en psalmodiant ces vers d'Homère.»

VIII.