Cours familier de Littérature - Volume 14
Part 2
«J'avais une tête très-froide et très-bonne, dit l'auteur d'_Atala_, et le diplomate, aussi grand que juste et ambitieux dans ses vues, avait le coeur _cahin-caha_ pour les trois quarts et demi du genre humain.»
Voici le cri du commentaire, cette fois plus juste que bienséant, arraché à M. de Marcellus par la flagrante ingratitude envers l'âme de _Juliette_ (madame Récamier), oubliée si cruellement pour des affections légères à l'âge du poëte:
«Je crois, dit-il, qu'il faut rétablir ainsi cette phrase: J'avais une très-froide et très-bonne tête, et, après, le coeur _cahin-caha_ pour les trois quarts et demi du genre humain. Ajoutons pour être vrai: Comme pour la moitié au moins de l'autre demi-quart!»
Ce qui veut dire en bon français: Je n'avais de coeur que pour moi!
C'est le jugement qu'en porte M. Joubert, son premier ami, dans une lettre confidentielle à M. Molé, révélée aujourd'hui même pour la première fois, et publiée par M. Sainte-Beuve.
XI.
Le ministère Polignac, préambule d'une révolution certaine, rappela M. de Chateaubriand à Paris. M. de Marcellus est nommé quelques jours après son secrétaire d'État par le prince de Polignac. M. de Marcellus hésite quelques jours entre son dévouement de royaliste, son ambition naturelle, et son jugement très-sain sur l'inopportunité du défi de Charles X à la France alors libérale. Il va consulter M. de Chateaubriand comme l'oracle dans le désert, à l'hospice de la rue d'Enfer, où il s'était relégué. M. de Chateaubriand lui prophétisa la catastrophe prochaine et certaine. Marcellus refusa courageusement ces fonctions. Ce fut un bel acte de conscience et de foi dans sa politique de modération.
Pendant ces hésitations, le prince de Polignac, qui m'aimait, pense à moi; il m'écrit, me conjure de venir à Paris, m'offre avec instance la direction des Affaires étrangères; je n'hésite pas à refuser.--Il insiste sur un entretien; j'arrive à Paris, je cause à coeur ouvert avec lui, il est moins sincère avec moi qu'avec M. de Marcellus, il nie imperturbablement la pensée du coup d'État.
«Je le crois, puisque vous le dites, mon Prince, lui dis-je, vous ne le voulez pas, mais la logique et votre situation le veulent! Je suis royaliste, je suis jeune, je ne veux à aucun prix dater d'un coup d'État malheureux dans la politique, et commencer par une révolution où les Bourbons périront.»
Je fus nommé ministre à Athènes, et je m'éloignai!... M. de Marcellus expia longtemps son refus.
XII.
Les événements ne me donnèrent pas le temps de rejoindre mon poste; M. de Marcellus et moi nous déclinâmes la confiance et l'involontaire complicité de l'acte. Il se retira par pressentiment et conviction. Il fut fidèle à la monarchie légitime après les Bourbons, je restai fidèle à mon honneur en refusant de servir la seconde monarchie. Excepté la République, dictature de tout le monde, je ne voulus plus servir personne.
Cela a fait dire aux républicains, que je ne servais pas ma: «Défiez-vous de lui, c'est un légitimiste!» Et les niais l'ont cru. À leur place j'aurais redoublé de confiance, et j'aurais dit: «C'est un homme d'honneur, et, puisqu'il a été fidèle à la première heure par un sentiment de famille et de tradition, il le sera à la dernière, quand on n'a plus d'autre famille que la patrie et le peuple.» Mais ils ont cru qu'un royaliste de coeur, à vingt ans, ne pouvait jamais être un bon citoyen à cinquante, et qu'un homme fidèle à son serment sous les Bourbons ne serait qu'un traître sous la République!
Vous voyez où cette belle logique a mené la République. Mais passons!
XIII.
M. de Marcellus raconte les entretiens confidentiels qu'il eut avec la duchesse d'Angoulême.--Elle ne se fiait pas plus que nous, la noble femme, aux ordonnances, coup d'État désarmé. La législation des _coups d'État_, c'est la conscience de celui qui les tente, mais il ne faut pas les manquer.
Elle ne m'a jamais calomnié dans son exil, celle-là! Que la pitié de la terre et la bénédiction de Dieu la suivent dans sa tombe! Princesse tragique dès son berceau, elle fut triste jusqu'à la mort. Les Français l'en ont accusée; voulaient-ils donc qu'elle dansât sur les cadavres de son père et de sa mère? La tristesse est la bienséance des victimes.
XIV.
Le livre finit par une réflexion touchante et haute que M. de Marcellus prit ou imputa à Massillon, et qui fit relever la tête de M. de Chateaubriand vieilli, qui ne pouvait supporter sa verte vieillesse.
«Que sont maintenant, lui disait-il avec la pompe en deuil de ses entretiens familiers, que sont tous ces beaux fleuves si célèbres dont nous avons vu l'un et l'autre les bords?--De tristes souvenirs qui nous reprochent notre vieillesse.--Non! non! m'écriai-je, dites de beaux souvenirs qui embellissent nos derniers jours. Pourquoi donc le coeur serait-il sans force contre ces conditions de la vie? Il faut bien, ajoutai-je lentement, que l'affliction soit de quelque profit aux hommes, puisque Dieu si bon a pu se résoudre à les affliger.»
XV.
Ainsi finit le livre par une réflexion morose sur la vie, et par une réflexion juste et consolante, pleine de confiance en Dieu qui a fait ou permis la douleur.
Ainsi se dessinent les deux caractères: l'un léguant ses désespoirs et ses rancunes à la postérité, l'autre remettant le passé et les peines de l'avenir à la bonté de Dieu!
On ne peut s'empêcher, malgré tout le talent déployé, de plaindre l'un, et de chérir l'autre.
XVI.
Après ces excursions toujours rétrospectives sur la politique et ses belles années, M. de Marcellus revint à sa chère Grèce. Il décrivit et traduisit ses chants populaires.
Après M. Fauriel, il y avait encore à glaner. Ce qui fait l'intérêt et le charme de ces chants, c'est moins le chant lui-même que le cadre qui les enserre. Ce cadre est presque toujours une scène de l'Odyssée de jeunesse de M. de Marcellus, voguant ou chevauchant sur les mers ou sur les montagnes du Péloponèse. Il savait le grec ancien comme Homère, il savait le grec moderne comme un klephte. C'était l'époque héroïque de l'indépendance hellénique. L'Europe était folle d'hellénisme.
On oublie que des siècles ont remué ces lieux et ces peuples, et qu'il peut en sortir des peuples nouveaux à force de vieillesse, mais jamais d'anciens peuples. On se figure qu'on va ressusciter Miltiade ou Thémistocle dans la personne d'un corsaire ou d'un berger des mers ou des montagnes; que Démosthène et Cicéron vont succéder immédiatement au pape.
On oublie que deux mille ans ont passé, et que des millions de barbares ont été colonisés avec leurs moeurs nouvelles pendant des siècles et des siècles en Italie et en Grèce. De là, le mécompte de tous ces rêves pour refaire le passé sans éléments, au lieu d'améliorer le présent avec ses éléments propres. Mais alors la Grèce fanatisait l'Europe; on n'était ni chrétien ni musulman, on était Grec, comme aujourd'hui on n'est ni catholique ni carbonaro, on est Piémontais. Les oppositions ont des engouements comme les poëtes; il faut se hâter de les saisir pendant qu'ils passionnent à froid les orateurs et les journalistes, car ces engouements passent vite et ne reviennent pas de même.
XVII.
M. de Marcellus, qui était jeune, les partagea de bonne foi pour les klephtes, pour les corsaires, et pour les bergers sauvages de la féroce Albanie. Je ne les partageai que dans la mesure de mon bon sens; cependant je publiai moi-même le poëme du cinquième chant de _Child Harold_, imité assez servilement du beau poëme de lord Byron. Mon enthousiasme était médiocre comme un pastiche, mon succès fut médiocre aussi: je fus puni d'avoir feint un engouement qui n'était pas sincère.
Je savais bien au fond qu'on ne ressuscite ni peuple, ni nationalité, ni religion sur la terre au gré du caprice des imaginations d'orateurs ou de journalistes en quête de popularité. J'avais un sentiment d'admiration et de pitié pour ces belles îles de l'Archipel, où fleurissent en hommes et en femmes la plus charmante jeunesse du monde; mais je n'avais aucune haine pour Mahomet et pour ce peuple religieux, pasteur et guerrier, qui était venu à son temps balayer des vallées de Bithynie la corruption byzantine, et prêcher l'unité de Dieu, ce dogme des Arabes, à la place des superstitions ingénieuses de l'Église grecque qui touchent de si près à l'idolâtrie.
Je prévoyais que la Grèce ressuscitée, non par son génie propre, mais par un roi allemand, ne contenterait ni les Grecs ni les Turcs; la question se réduisait donc, au fond, à savoir si nous préparerions aux Russes l'empire de la Méditerranée; j'aimais mieux pour la France et pour l'Europe équilibrée les Turcs pour voisins que les Russes.
La bataille de Navarin, que nous ne livrerions certes pas aujourd'hui, ne fut donc à mes yeux que ce qu'est aujourd'hui l'unité piémontaise et anglaise en Italie: un solécisme en politique, une pierre d'attente de l'Angleterre, une sublime bévue de la politique d'opposition. Puisque nous l'avions purgée des Autrichiens, il fallait la confédérer comme l'Archipel grec en 1822, et la protéger, mais non la soumettre au joug des Cisalpins pour la laisser croître. La liberté ne s'improvise pas sous la tyrannie, encore moins sous l'anarchie.
XVIII.
Quoi qu'il en fût, M. de Marcellus, par esprit littéraire, et par esprit sérieusement chrétien, se mit à parcourir la Grèce nouvelle et l'Albanie, ni littéraire ni chrétienne, mais tour à tour, et selon le goût des Albanais, chrétienne ou mahométane comme son héros Scanderbeg, pour y chercher un nouvel Homère. Il n'y trouva rien que des chants dits populaires qu'on admira par parti pris, mais qui ne sont pourtant que des complaintes du peuple.
Défions-nous en toute langue de la poésie des rues, des mers et des montagnes, destinée à charmer les peuples ignorants. Cela est court, cela est monotone, cela est affecté ou trivial; cela contient cinq ou six images gracieuses, naïves, fortes, mais toujours les mêmes scènes: les airs que le berger siffle à son cheval, ceux que le matelot psalmodie à sa barque, couché à l'ombre de sa voile, ou l'amant à sa maîtresse au clair de lune. Ce n'est ni la malignité spirituelle et savante de Béranger, poëte d'opposition, épigrammatique, libéral, mais nullement populaire; ni la belle et naïve poésie homérique de Mistral dans son poëme antique de _Mireille_: c'est un patois pour les veillées des peuples de Provence!
C'est là un poëte populaire, ou plutôt c'est là un poëme écrit dans la langue du peuple avec les idées, les habitudes, les travers, les loisirs des amants, dans les basses classes des peuples!
Mais c'est Hugo, Vigny, Dumas, Laprade, Marcellus, Autran, Lamartine, qui les lisent.
Le peuple n'a ni le goût ni le temps, il a l'haleine courte; s'il est pieux, un couplet des cantiques de Marseille; s'il est impie, un couplet de Béranger, voilà son affaire; s'il est soldat, une strophe armée de la _Marseillaise_; voilà la poésie populaire. Or la _Marseillaise_, sublime en musique, est peu admirable en poésie; c'est un beau choeur des frontières de la France résonnant au pas de charge sous les pieds de l'étranger; mais les paroles sont des cris et non un poëme.
M. de Marcellus, comme M. Fauriel son devancier, ne rapporte donc que des scènes poétiques et peu de poésie. Quelques-unes de ces scènes sont de _Salvator Rosa_, quelques autres de l'_Albane_, jugez-en:
LES VOLEURS.
Les voleurs étaient venus sur la montagne pour y voler des chevaux, et ils n'y trouvèrent point de chevaux. Alors ils prirent mes petits agneaux et mes petites chèvres.
Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mes pauvres petites chèvres!... Vaï!!!
Ils m'ont pris l'écuelle où je mettais mon lait; ils ont pris ma flûte jusque dans mes mains.
Puis ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô ma pauvre petite écuelle! Ô ma pauvre petite flûte! Vaï!!!
Ils m'ont pris le bélier qui portait la clochette, dont la toison était couleur d'or, et la corne d'argent.
Et ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mon pauvre petit bélier! Vaï!!!
Je vous en supplie, Panagia, punissez les voleurs!--Ah! qu'on les arrête, qu'on les désarme au milieu de leur caverne, eux et toute leur race!
Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mes pauvres petits chevreaux! Vaï!!!
Ah! si la Panagia me l'accorde par sa grâce, et punit les voleurs, et que je revoie mon bélier au milieu de son parc, je rôtirai un agneau le jour de Pâques, jusqu'à ce qu'il tombe de la broche.
Mais ils s'en vont, s'en vont, s'en vont! Hélas! hélas! hélas! Ô mes pauvres petites brebis! Ô mon pauvre petit bélier! Vaï!!!
COMMENTAIRE.
«C'est toute une idylle que cette plainte du pauvre petit berger de la montagne. Que de grâce et de naturel! On l'entend pleurer en chantant.
«Ce _Vaï_, qui revient à la fin de chaque couplet, comme un sanglot, est-il un mot grec ou étranger, une interjection improvisée, un dérivé du grec ancien _ovaï_, ou bien une construction du verbe grec moderne [Grec: bagizein], vagir comme les enfants? C'est ce que je ne saurais dire; mais ce _Vaï_ se comprend et se répète même quand on ne peut l'expliquer: c'est un cri de détresse jeté aux échos comme la dernière note prolongée d'un chant montagnard.
«Je montais un soir la colline du couvent de Saint-Nicolas, dans l'île de Prinkico, lisant, apprenant ou commentant l'_Odyssée_, mon livre favori; et, suivant une coutume de ma jeunesse qui m'est restée, m'arrêtant à chaque vers comme à chaque détour du sentier, pour cueillir les glaïeuls, les asphodèles et les premières églantines.
«Je m'étais déjà retourné mainte fois dans ma lente ascension, pour admirer ces merveilleux aspects qui s'étendent des montagnes de la Thrace et de l'Asie Mineure, des murs du sérail et des rivages de Chalcédoine, s'avançant sur leurs flancs et à leur ombre jusqu'aux rivages plus rapprochés de Calki et d'Antigone, fermant ainsi le cercle du lac le plus vaste et le plus azuré.
«J'avais compté les voiles du golfe de Nicomédie, se dirigeant vers les ports de Stamboul, et venant raser les écueils des îles des Princes pour y chercher quelque brise de terre favorable à la navigation, lorsque je rencontrai un enfant qui revenait de l'école du monastère, portant sous son bras son panier de provisions, et ses livres de l'autre.
«À ma prière, il s'arrêta et me suivit sous un ébène voisin de la route: là, j'ouvris un de ses cahiers, où je trouvai copiés des passages d'Homère, des fables d'Ésope, et sur une feuille détachée, parmi les distiques modernes, cette chanson populaire, _les Voleurs_, qu'il récita en riant lui-même des plaintes du pauvre berger. Je lui demandai s'il consentirait à s'en priver pour moi: il me l'offrit sans hésiter, assurant qu'il la savait tout entière, et que d'ailleurs plusieurs de ses petits camarades la savaient aussi.
«Comme l'entretien se prolongeait, je le priai de lire à son choix quelques lignes de son bagage élémentaire. Alors il prononça gravement et d'une voix haute ces deux vers de l'_Iliade_ qu'on venait de lui donner à apprendre et à méditer pour sa leçon du lendemain:
[Grec: Atreidê, mê pseude' epistamenos sapha eipein, Ou gar epi pseudessi patêr Zeus esset arôgos.]
«Fils d'Atrée, ne mentez pas, vous qui savez si bien dire la vérité.--Car Dieu, notre père, ne sera jamais le soutien du mensonge.»
«Et mon jeune lecteur, en épelant ces vers, se reprit, comme s'il eût été devant le pédagogue, pour me faire sentir l'accent du mot [Grec: pseudessi], mensonge, sur lequel d'abord il n'avait pas assez appuyé.
«Émerveillé d'entendre retentir si mélodieusement la langue antique dans une bouche enfantine, je déposai quelques petites pièces de monnaie dans le panier vide; et l'écolier, après avoir porté une main à ses lèvres et à son front, s'éloigna en me disant: _Que vos années soient nombreuses!_ Puis il se retourna souvent pour me regarder, jusqu'à ce que les arbres de la colline nous eussent dérobés l'un à l'autre, et pour toujours.»
LA BELLE DE SCIO.
«Au pied de la colline, à la lueur de la lune, dans le silence de la solitude et le calme de la mer, une belle est assise sur un petit banc de pierre, et tient sur ses genoux un petit chien.
«Elle accompagne son chant de sa guitare et fait entendre une voix angélique. Oh! que ne suis-je ta guitare! Que ne suis-je ton petit chien! Que ne suis-je, oh! que ne suis-je surtout ton amant aimé!
COMMENTAIRE.
«Je vois encore dans le miroir de ma mémoire, si fidèle pour les images helléniques, ce petit tableau tel qu'il m'est apparu à Scio.
«Aux rayons de la lune, qui répand une si douce lueur dans ces régions asiatiques, aux derniers bruits que la mer apaisée jette sur la plage, les filles de Scio venaient, sur le banc de pierre dressé à la porte de leur maison, écouter les plaintes et les déclarations d'amour des jeunes hommes, quelquefois mêler leurs voix aux chants passionnés, au son du téorbe ou de la mandoline. Or cette chanson n'est qu'un des soupirs recueillis au milieu de ces coutumes qui proclamaient au loin l'antique réputation d'innocence attribuée, à toutes les époques, aux belles habitantes de l'île devenue si misérable.»
Il faudrait lire encore la complainte des blanchisseuses qui lavent le châle et la veste de l'étranger, pour qu'à son retour dans sa patrie, la mère et les soeurs n'accusent pas les filles de l'île de dureté et de parcimonie envers le pauvre matelot!
XIX.
Tout cela n'est pas sublime, sans doute, mais c'est naïf et touchant.
Quand les chants populaires ne sont pas composés à froid par des poëtes politiques, ils ne sont jamais sublimes; le peuple ne l'est pas, mais il est peuple, c'est-à-dire nature.
C'est le caractère vrai des traductions de M. de Marcellus. Il ne faut pas y chercher des essences dans les bouquets de fleurs des montagnes, mais de la rosée matinale et des senteurs des champs. C'est ce qu'on trouve dans ce recueil.
XX.
Mais, à mesure que M. de Marcellus avançait en âge, il s'élevait plus haut que ses travaux pittoresques sur la Grèce moderne et populaire. L'âme totalement dégagée de l'esprit de parti, et se remettant entièrement à la Providence du sort de sa cause, il se contentait de rester fidèle pour lui-même, et ne s'inquiétait plus des fidélités ou des infidélités des autres. Il vivait hors du monde des événements; et se plongeait de plus en plus dans les études et dans les spéculations de la haute philosophie de l'ancienne Grèce.
C'est alors qu'il publia ses six volumes de la traduction de _Nonnos_, travail obstiné, mais malheureux. Qu'importait au monde actuel un poëme épique de plus sur les exploits de Bacchus, chanté après coup par un Grec chrétien, comme un écho mort que chanterait une croyance finie? Travail pour l'Académie des inscriptions plus que pour son temps.
Mais, peu d'années avant sa mort, il s'éleva, comme helléniste, comme savant et comme poëte, à des oeuvres plus utiles et infiniment plus belles que tout ce qu'il avait fait jusque-là en littérature. Nous voulons parler de son dernier ouvrage, à peine publié, non encore connu, saisi par la mort sur le seuil de sa publicité: _les Grecs anciens et les Grecs modernes_; ouvrage très-neuf, très-original et très-philosophique en même temps que très-poétique; trésor véritable découvert par lui dans les littératures presque fabuleuses de l'arrière-Grèce.
Le premier morceau de ce beau recueil, exhumé du mont Athos, de l'île savante de Rhodes, des mystères de la Thrace, c'est le poëme de _Médée et Nausicaé_ sur le Bosphore, par Apollonius de Rhodes, auteur _argonautique_.
ENTRETIEN LXXIX
MÉDÉE ET NAUSICAÉ
SUR LE BOSPHORE.
(SCÈNE ORIENTALE.)
«Un jour de septembre, du haut de ma fenêtre, dans le pavillon de bois où flottait à Thérapia le pavillon de France, je considérais les brouillards qui s'élevaient insensiblement de la surface du Bosphore. On les voyait glisser sur les eaux comme des fumées transparentes, puis se condenser au-dessus, et s'arrêter immobiles à la moitié des collines du détroit; de sorte que par-dessous leur couche épaisse j'apercevais en Asie la base de la montagne du Géant, dont la cime semblait s'unir à l'Europe par un pont de nuages argentés. Ces nuages fermaient au loin l'entrée de la mer Noire, qu'on entrevoit de Thérapia par une courte échappée; et leur ceinture, jointe au calme des ondes, faisait de cet espace, le plus resserré du Bosphore, l'image parfaite d'un petit lac.
«Je connaissais cette disposition atmosphérique du canal de Thrace, et je savais que le soleil en se montrant ne tarderait pas à dissiper ces brumes qui n'osaient s'attrouper qu'en son absence. Dès qu'il parut, je descendis sur la rive et je me dirigeai le long du fleuve amer, marchant moins vite que ses courants. Je voulais suivre les contours de la plage jusqu'au petit promontoire de _Kalender_ pour revenir par les hauteurs désertes, en remontant le ruisseau qui prend sa source à _Krio-Nero_, la fontaine froide.
«Les bruits de ces villages, qui sont autant de ports, s'éveillaient; les voix des caïdgis (bateliers) se mêlaient aux cris des goëlands; le brouillard avait laissé sur chaque feuille une goutte de rosée qui étincelait au soleil; ma promenade fut délicieuse, et je revins chargé de touffes de bruyères, de daphnés et de cistes fleurissant d'eux-mêmes au sein de ces solitudes qui touchent de si près au rivage.
«Comme je tournais le fond du petit golfe de Thérapia, je rencontrai Athanase Christopoulos, le poëte si célèbre déjà par ses chants anacréontiques. J'apprenais alors ses odes pour me familiariser avec le grec moderne, et je recherchais sa conversation, qui n'était jamais sans profit pour moi. Il se rendait chez l'un de ces mêmes princes Morusi dont il avait dirigé l'éducation en Moldavie.
«--Quoi! de si bonne heure? me dit-il, quel intérêt vous amène dans notre quartier grec?
«--Pas d'autre, répondis-je, que le beau temps et le plaisir de voir Kalender.
«--Je ne puis vous suivre, reprit-il, jusqu'à ce _bon abri_; car je me figure qu'il faut interpréter ainsi le nom de Kalender, souillé vers sa fin d'une terminaison turque. C'est le _kalos endios_ dont nous parlent les vieux géographes du Bosphore. Mais je veux au moins animer le début de votre promenade par quelques souvenirs antiques. C'est ici l'ancien golfe de _Pharmakia_, où l'on dit que Médée, partie de la Colchide, déposa des _poisons_, en y laissant leur nom. Mais nous, Grecs modernes, nous n'avons pas consenti à traduire avec si peu de politesse envers la fille des rois ce mot de _pharmakia_: ses poisons étaient des _médicaments_ aussi, et nous avons nommé notre village _Thérapia_, _la guérison_.
«Au bout de cette anse profonde que protégent contre les vents du nord la colline et les grands pins de votre palais de France, vous voyez cet îlot ou plutôt cet écueil, si près de la rive qu'on peut l'atteindre sans nager? Les flots, toujours tranquilles ici, ne le surmontent jamais et se contentent de laver et de polir sa roche. Là, dit-on, la nièce de Circé, Médée, broyait les plantes qui endormaient les dragons et rajeunissaient les vieillards.
«Si vous ne deviez m'accuser de prendre en main des causes désespérées, j'aimerais à réhabiliter Médée auprès de mon siècle. On n'a jusqu'ici voulu voir en elle qu'une fougueuse magicienne, une épouse forcenée, une mère barbare. La faute première en est à Euripide, grand ennemi des femmes: pour moi, je m'attache à sa jeunesse, à son unique amour, à sa primitive innocence; sa passion m'attendrit beaucoup plus que celle de Phèdre, car elle est bien moins coupable. Avez-vous lu le troisième chant d'Apollonius de Rhodes?
«--Pas encore, lui répondis-je, mais, comme Homère m'a guidé dans l'Archipel, je comptais prier les Argonautes de me conduire dans le canal de Thrace, théâtre de leurs exploits.