Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 17

Chapter 173,626 wordsPublic domain

À quels excès d'aveuglement le génie même de la parole peut conduire! La glorification du bourreau par M. de Maistre ne va pas si loin, car le philosophe de Chambéry fait du bourreau l'_ultima ratio_ du droit social dans les mains de la justice humaine, et il fait du supplice un vengeur de Dieu. Le terroriste crée le droit de la colère, la raison mystérieuse, la raison d'État du peuple en révolution dont il faut adorer, respecter, bénir la hache; et l'évêque, en se taisant et en adorant, en montrant du doigt le terroriste dans le troisième ciel, donne à son tour raison à la vengeance.

N'est-ce pas là aduler le peuple dans ses plus mauvais instincts? N'est-ce pas lui préparer pour l'avenir des justifications toutes faites pour d'autres crimes, que de lui dire d'avance: «Ne t'inquiète pas, Dieu est pour toi; tu as tes raisons, tu as le droit de colère; les consciences faibles, les esprits timides, la pitié même, autant que la justice, se soulèveront bêtement contre toi, incapables qu'ils sont de comprendre ta foudroyante divinité, ton coup de tonnerre formé des misères de tous les âges! Mais les plus grands poëtes et les plus éloquents écrivains des siècles qui suivront tes crimes en feront des vertus, et proclameront la sainteté du supplice infligé par toi à tes ennemis!»

Telle est la leçon de démocrate ou d'autocrate, également sanguinaires, contenue en germe dans les paradoxes de M. de Maistre ou de M. Hugo. Ces grands écrivains, certes, ne pensaient pas à la conséquence de ces préceptes lorsque, comme l'évêque du roman, ils se sont donné une entorse de peur d'écraser une fourmi; mais ils faucheront le genre humain en fanatisme ou en révolution avec leurs entorses à la logique!

VII.

Mais, me direz-vous, l'évêque était cependant un bon chrétien, un disciple modèle de Celui qui a dit: «Tu ne frapperas pas, même pour me défendre!»

Bonhomme, oui; bon chrétien, je n'en sais rien. Le fait est que, quand il a entendu le terrible évangile du terroriste qui lui confesse son patriotisme sans scrupule pour toute faute ou plutôt pour toute vertu, il tombe à ses pieds, et ne lui demande ni confession, ni repentir, ni sacrements: sa confession, c'est sa vertu mise au jour; son repentir, c'est l'orgueil avec lequel il s'en va à Dieu, avec son bonnet rouge sur la tête et sa hache en main; son viatique, c'est l'_idéal, ce moi de l'infini!_

Que voulez-vous dire à un pareil saint? Aussi l'évêque se prosterne devant son impénitence, l'adore, et montre le ciel à son troupeau. Cela peut être très-charitable, trop charitable, même pour les victimes du terroriste, mais cela n'est pas très-miséricordieux en détail. L'évêque est en gros, comme on le voit après son entretien avec le terroriste, très-large sur le sang répandu à flots par droit de colère du peuple. Cela est peu conforme au christianisme, qui est économe en gros comme en détail du sang des hommes, et qui dit: _Rendez à César ce qui est de César!_

À parler franchement, j'aimerais mieux que l'évêque fût franchement philosophe, accusation dont le défend M. Hugo; car, si la franchise est une vertu nécessaire, c'est envers Dieu et à cause de Dieu envers les hommes, et à cause de soi-même envers soi-même. Or voici comment je raisonne.

Si l'évêque est un brave homme non croyant dans la divinité de son Maître, pourquoi, en conservant ses vertus, n'abandonne-t-il pas l'autel où il adore le Christ comme Dieu, quand il le vénère seulement comme le saint crucifié du monde? En continuant son apostolat d'évêque sur la terre, il retient donc dans son coeur le dernier mot de sa foi; il trompe donc pour le bien son troupeau: mais enfin tromper, même pour le bien, ce n'est pas d'un parfait honnête homme.

Ou l'évêque est chrétien selon la lettre et selon l'esprit, et alors pourquoi écoute-t-il avec complaisance et approbation les doctrines très-peu chrétiennes du terroriste, et pourquoi, après l'avoir entendu se vanter du sang versé pour le peuple, ne lui propose-t-il aucune bénédiction de sa religion, et, au contraire, lui demande-t-il simplement la sienne?

C'est très-humble, mais très-peu catholique. Entre le Christ-Dieu de l'évêque et l'_idéal_ du terroriste, il y a l'infini, il y a le déisme.

VIII.

Nous ne blâmons pas dans le terroriste, dans l'évêque, le déisme qui croit, qui adore et qui pratique; c'est une religion autre, la religion de Cicéron, de Marc-Aurèle, des philosophes avant, pendant et après les religions révélées. Mais, si l'évêque n'est qu'un vertueux déiste, pourquoi ne le dit-il pas, et ne dépouille-t-il pas le vieux prêtre? La réticence est la moitié de la tromperie. Cela n'est pas seulement peu chrétien, cela n'est pas très-probe pour celui qui est chargé d'enseigner à Digne le catéchisme de Montpellier.

Voilà pour la religion de l'évêque. Elle laisse dans l'esprit un certain scrupule qui nuit beaucoup à l'édification.

Enfin, il y a l'économie politique, qui n'est pas son fort. La charité populaire a ses excès, qui sont des erreurs, et qui feraient simplement mourir de faim, dans un grand empire, d'abord dix ou douze millions d'ouvriers prolétaires de l'industrie, dont le travail est le seul patrimoine, et le salaire la seule Providence; ensuite vingt ou trente millions de propriétaires, dont la consommation est la seule richesse, et qui laisseraient toute la terre inculte, si l'aisance, le luxe, le commerce, ne consommaient pas et ne payaient pas leurs produits.

Ces déclamations contre le luxe, c'est-à-dire contre l'usage de l'aisance, sont donc tout simplement des décrets contre la vie du peuple, ouvriers ou propriétaires, c'est le _maximum terroriste_ contre ceux qui commandent le travail et contre ceux qui vivent du salaire. Cela ne soulèverait pas une minute de discussion entre hommes sérieux.

Il faut être juste, Victor Hugo le sent, le dit, et restreint aux prêtres sa condamnation radicale du luxe. Mais, si le prêtre n'a pas aussi un peu de superflu par son traitement, avec quoi fera-t-il la charité que tout le monde lui demande comme magistrat de la vertu? La première vertu, aux yeux du pauvre peuple, n'est-elle pas la charité? S'il est trop pauvre pour donner, le prêtre ne paraîtra pas assez vertueux, et, s'il est trop peu vertueux, il ne sera pas assez populaire.

IX.

L'auteur est plus austère contre l'impôt. Il convient aussi de rectifier, aux yeux du peuple, les idées très-faussement populaires sur l'impôt. On dirait, à entendre ces déclamations souverainement ignorantes sur l'impôt, que l'impôt est la dîme des pauvres au profit des riches: c'est le contraire qui est vrai, l'impôt est la dîme que le riche paye au pauvre pour égaliser, autant que possible, sans dépossession violente, le riche et le pauvre. Examinez bien ce qu'on appelle un budget de l'État; voyez où vont les sommes perçues: presque toutes en salaires de l'État aux ouvriers et aux salariés de toutes espèces, et parmi ces salariés les gros traitements ou les gros salaires sont, aux petits traitements ou aux petits salaires, ce que _un_ est à _mille_! Ceci devrait éclairer l'économiste indigné de Victor Hugo sur l'impôt des fenêtres, contre lequel il gémit comme nous avons tous gémi en rhétorique.

Je ne veux pas dire qu'il ne fût pas plus sain de faire payer tant par toise du toit, ou tant par pouce carré de l'espace occupé par la maison du riche; mais enfin c'est un impôt du riche payé exclusivement par le propriétaire: en cela c'est un impôt populaire payé au bénéfice du prolétaire, qui ne possède que sa place quand il l'a louée. Si la maison ne payait pas, il faudrait en forcer les portes pour loger les dix millions de prolétaires qui n'en ont pas, pour abriter leur famille, car c'est l'impôt payé par le propriétaire de murailles, de portes et de fenêtres, qui sert à salarier le travail du prolétaire, et qui lui permet de payer son loyer sans faire violence à personne. L'impôt, que vous condamnez par une exclamation irréfléchie, est donc presque en entier en faveur du pauvre. L'impôt est le grand répartiteur du superflu du riche entre les pauvres; l'impôt, comme cela est juste, est supporté, en immense majorité, par celui qui possède pour celui qui n'a pas encore le bonheur de posséder: c'est la pompe sans cesse aspirante et foulante qui soutient tous les ans la richesse publique de l'épargne de chaque propriétaire, qui la condense en nuée dans les coffres de l'État, et qui la distribue ensuite en travail, en salaire, en services publics entre les mille mains et les mille bouches des travailleurs qui en vivent. Blasphémer contre l'impôt superflu des riches qui en gémissent, mais qui le payent, c'est tout simplement blasphémer contre le pauvre qui en vit!

L'économie politique de l'évêque est donc tout bonnement une irréflexion meurtrière du pauvre, qui périrait le jour où le propriétaire en serait déchargé. Ce meurtre, par fausse charité, ne serait pas moins cruel dans ses résultats que le meurtre par égoïsme. L'évêque sent juste, mais raisonne mal; ce sont là des paradoxes qu'il est très-dangereux de donner au peuple, car le peuple vit d'idées justes et non de rhétorique humanitaire. Les idées courtes de J.-J. Rousseau ont contribué à produire les meurtres juridiques de 1793; les idées fausses de l'évêque produiraient la disette, la suppression du travail, l'extinction des salaires, la colère contre les riches et la mort des peuples.

X.

Rectifions-les partout où nous les rencontrons, même sur les lèvres d'un saint; les bonnes intentions n'excusent que les incapables.

L'évêque pousse l'incapacité jusqu'à la disette du peuple en matière d'économie sociale, comme il la pousse jusqu'au crime en matière de démocratie. C'est un pauvre raisonneur à présenter comme modèle au peuple. Il s'exprime en démagogue saisi de la verve du terrorisme, et applaudissant aux fureurs de 1793; il s'exprime en ignorant socialiste, en déclamant charitablement contre l'impôt, en oubliant que l'impôt est le superflu du riche et le trésor du pauvre.

Mais il sent juste, et il s'exprime en style magique, quand il oublie ses sophismes pour méditer la nuit sur l'oeuvre infinie du Créateur dans ses contemplations nocturnes devant les étoiles.

Relisez ces pages, aussi vastes et aussi profondes que la voûte du ciel:

XI.

«Comme on l'a vu, la prière, la célébration des offices religieux, l'aumône, la consolation aux affligés, la culture d'un coin de terre, la fraternité, la frugalité, l'hospitalité, le renoncement, la confiance, l'étude, le travail, remplissaient chacune des journées de sa vie. _Remplissaient_ est bien le mot, et certes cette journée de l'évêque était bien pleine jusqu'aux bords de bonnes pensées, de bonnes paroles et de bonnes actions. Cependant elle n'était pas complète si le temps froid ou pluvieux l'empêchait d'aller passer, le soir, quand les deux femmes s'étaient retirées, une heure ou deux dans son jardin avant de s'endormir. Il semblait que ce fut une sorte de rite pour lui de se préparer au sommeil par la méditation en présence des grands spectacles du ciel nocturne. Quelquefois, à une heure assez avancée de la nuit, si les deux vieilles filles ne dormaient pas, elles l'entendaient marcher lentement dans les allées. Il était là seul avec lui-même, recueilli, paisible, adorant, comparant la sérénité de son coeur à la sérénité de l'éther, ému dans les ténèbres par les splendeurs invisibles de Dieu, ouvrant son âme aux pensées qui tombent de l'Inconnu. Dans ces moments-là, offrant son coeur à l'heure où les fleurs nocturnes offrent leur parfum, allumé comme une lampe au centre de la nuit étoilée, se répandant en extase au milieu du rayonnement universel de la création, il n'eût pu peut-être dire lui-même ce qui se passait dans son esprit; il sentait quelque chose s'envoler hors de lui et quelque chose descendre en lui. Mystérieux échanges des gouffres de l'âme avec les gouffres de l'univers!

«Il songeait à la grandeur et à la présence de Dieu; à l'éternité future, étrange mystère; à l'éternité passée, mystère plus étrange encore; à tous les infinis qui s'enfonçaient sous ses yeux dans tous les sens; et, sans chercher à comprendre l'incompréhensible, il le regardait. Il n'étudiait pas Dieu; il s'en éblouissait. Il considérait ces magnifiques rencontres des atomes qui donnent des aspects à la matière, révèlent les forces en les constatant, créent les individualités dans l'unité, les proportions dans l'étendue, l'innombrable dans l'infini, et par la lumière produisent la beauté. Ces rencontres se nouent et se dénouent sans cesse; de là la vie et la mort.

«Il s'asseyait sur un banc de bois adossé à une treille décrépite; il regardait les astres à travers les silhouettes chétives et rachitiques de ses arbres fruitiers. Ce quart d'arpent si pauvrement planté, si encombré de masures et de hangars, lui était cher et lui suffisait.

«Que fallait-il de plus à ce vieillard qui partageait le loisir de sa vie, où il y avait si peu de loisir, entre le jardinage le jour et la contemplation la nuit?

«Cet étroit enclos, ayant les cieux pour plafond, n'était-ce pas assez pour pouvoir adorer Dieu tour à tour dans ses oeuvres les plus charmantes et dans ses oeuvres les plus sublimes? N'est-ce pas là tout, en effet, et que désirer au delà? Un petit jardin pour se promener, et l'immensité pour rêver. À ses pieds ce qu'on peut cultiver et recueillir; sur sa tête ce qu'on peut étudier et méditer: quelques fleurs sur la terre, et toutes les étoiles dans le ciel.»

XII.

Nous venons de voir ce que c'est que le paradoxe en matière de sentiment sous la plume d'un écrivain de génie: une absolution de mauvais exemple chantée comme un _Te Deum_ aux excès et aux forfaits de la démagogie de 1793 sur les lèvres d'un saint; des maximes pernicieuses de fausse économie sociale dans la bouche d'un homme charitable égaré par sa passion de soulager le pauvre peuple. N'en parlons plus, et souvenons-nous tour à tour tantôt d'adoucir, tantôt de réprouver les étranges disparates de cette philosophie à tiroir.

Ceci est en effet un roman à tiroir, comme l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, comme la _Nouvelle Héloïse_, comme tout ce qui est beau dans l'art d'écrire. Ce livre, comme tous ces livres d'art supérieur, n'est évidemment pas son but à lui-même. C'est un cadre dans lequel l'écrivain, tour à tour philosophe, penseur, sophiste, poëte, prend, comme l'aigle, son lecteur à terre, l'emporte avec lui ça et là dans l'irrésistible élan de son style, lui fait parcourir un pan de l'espace, lui donne le vertige, l'enthousiasme, le délire de son talent, puis ne se souvient plus ni de lui, ni de sa composition, ni de son sujet parcouru à grand vol, le dépose à terre sûr de le reprendre à son gré et lui dit de nouveau: «Allons!» comme le cheval de Job ou comme l'hippogriffe de l'Arioste.

Ce ne sont pas les lois ordinaires du roman conçu, médité, écrit par un écrivain consciencieux et humain; c'est le procédé d'un dieu de la plume, d'un possédé de la verve, qui se dit à soi-même: «À quoi bon composer du vraisemblable? À quoi bon faire naître la curiosité, l'intérêt, le sentiment, et les nourrir pour attacher mes lecteurs? Je n'ai pas besoin de ces procédés vulgaires: je suis moi, j'ai mon talisman en main, j'ai mes ailes au talon, je vais où je veux; qui m'aime me suive!»

XIII.

Et on le suit, car, si on n'est pas attaché, on est entraîné, on est étonné, on est ébloui. D'ailleurs c'est le roman du peuple. Le peuple jusqu'ici n'avait pas de roman à lui, de roman tantôt crapuleux, tantôt sublime, tantôt rêveur, surtout utopiste, quelquefois dangereux, souvent héroïque, fait à son image.

Enfin Victor Hugo a senti le vide d'un livre où le prolétaire lit, où le démagogue pense, où l'ouvrier songe. Il s'est dit: «Je vais me jeter avec mon talent au milieu de tout cela, je vais me donner le vertige et le donnerai à cette foule sans savoir comment je la nourrirai!»

Et il y a longtemps, bien longtemps avant la révolution de 1848, que cette idée lui est venue: car je me souviens parfaitement qu'avant 1848 il y pensait, il s'en occupait, il avait peut-être commencé à l'écrire.

Les misères humaines sont si vastes, si incurables, si diversifiées, si inhérentes à notre nature physique et morale, qu'il n'est aucun écrivain sympathique et réfléchi qui n'ait été tenté, depuis Job jusqu'à Hugo, d'écrire une des pages de ce livre de nos misères.

Misère du coeur qui s'attache et qui se brise en se sentant enlever ce qu'il aime plus que la vie; misère du sage qui se dessèche et qui s'effeuille comme une racine de cyprès sur une tombe, et qui ne végète plus que par l'écorce; misère de l'amour qui est séparé de l'amour par les impitoyables obstacles de la vie, qui meurt ou qui voit mourir tout ce qui fait passer l'homme sur la dure nécessité de vivre; misère de la condition dans laquelle Dieu nous a fait naître, comme des mineurs dans l'onde humide et froide des puits de métal ou de charbon où il faut aller puiser le salaire, pain du soir; misère du dénûment qui menace tous les jours de la faim du lendemain le salarié quelconque qui se sent gagné par la vieillesse ou l'infirmité, comme l'homme qui s'enfonce dans le sol du marécage qui va l'étouffer; misère de l'inexorable maladie paralysant sur son grabat le jeune travailleur, qui ne peut répondre aux larmes de sa femme et aux cris affamés de ses petits enfants qu'en tordant ses bras désespérés et qu'en maudissant l'imprudence qui l'a poussé à devenir père; misère de l'homme sans ressources, chassé par ses créanciers impitoyables du toit qui l'a vu naître, de l'ombre qu'il a plantée, pour aller errer sans asile, sans pain, sans tombeau et sans berceau sous des cieux inconnus!

Misères du coeur, de l'esprit, de l'âme et du corps, misères surtout qui frappent ce que vous aimez à cause de vous, et qui font un devoir de vivre pour d'autres encore après avoir perdu toute raison de vivre pour vous-même! Désespoirs qui font mourir tous les jours et qui contraignent cependant à vivre comme si l'on espérait!

Misère qui cloue un infirme sur le matelas d'un hôpital, qui lui fait sentir la répugnance que les infirmités inspirent à ceux qui le servent par salaire ou par charité, et qui lui font implorer contre lui-même une mort qui s'annonce toujours comme une illusion et qui ne vient jamais!

Misère du suicidé qui s'est manqué et qu'on repêche du flot, humble, contraint, et méditant peut-être un deuxième suicide! impossibilité de souffrir, impossibilité de vivre, impossibilité de mourir!

XIV.

Qui n'a pas senti, souffert, pensé, songé, sur tant de misères? Quel poëte ne les a pas éprouvées toutes par la sympathique faculté de saisir tout ce que l'humanité souffre encore en lui?

Qui n'a pas senti que le plus inépuisable et le plus lamentable des sujets est une de ces misères? Et que serait-ce si c'était toutes à la fois! Moi-même, à peu près vers le même temps où Hugo concevait son épopée des _Misérables_, ce retentissement du gémissement des choses humaines résonnait dans mon coeur, et j'écrivais aussi, non un livre entier, non un livre dogmatique, mais un épisode de toutes ces misères résumées en moi. Puis le besoin de venir en aide à mon pays, ce grand misérable, m'enlevait le loisir nécessaire à mon oeuvre; puis les calamités réelles de la misère relative m'atteignaient en me forçant à un travail de manoeuvre arriéré pour que d'autres ne souffrissent pas par ma faute; je fermais dans mon coeur la source de larmes sympathiques, et je travaillais saignant, comme je saigne encore, sous le fouet de la nécessité. Je comprends très-bien que Victor Hugo, plus libre, plus plein de loisirs que moi, ait été tenté par ce seul sujet, véritablement digne de l'homme, par ce poëme, terrible et touchant à l'invraisemblable, de la misère des êtres humains: seulement je ne comprends pas autant pourquoi il fait de cette souffrance universelle des êtres un sujet d'amertume, de critique acerbe, d'accusation contre la société.

Qui fait cela? Est-ce la société qui a fait la vie? est-ce elle qui a fait la mort? est-ce elle, enfin, qui a fait l'inégalité, inexplicable mais organique, des natures et des conditions? Non, c'est Dieu; ce n'est pas elle. La plaindre, oui; la conseiller, bien: mais l'accuser, non; c'est irréfléchi et c'est barbare. Elle souffre assez de ces misères: ne la faites pas souffrir davantage de l'impuissance de les supprimer toutes; adressez-vous à Dieu, qui a fait l'homme misérable, et n'ajoutez pas le supplice de haïr au malheur de vivre ensemble pour mourir si vite des mêmes supplices!

XV.

Quoi qu'il en soit, les _Misérables_ de Victor Hugo sont sortis, comme un coup de foudre contre la société mal faite, de cette préméditation de vingt ans, faisant maudire et haïr, au lieu d'en sortir comme une commisération secourable, faisant pleurer, plaindre et bénir, ainsi que j'avais de mon côté conçu mon triste sujet.

Le coup de foudre s'est trompé! Il a aggravé la condition malade, au lieu de la consoler et de la guérir en ce qu'elle a de guérissable. La société n'en sera pas moins impuissante à corriger l'incorrigible, la misère n'en sera pas moins incurable dans ses infirmités organiques. Seulement il y aura une erreur de plus entre les hommes, L'IDÉAL, exagéré par l'imagination, l'accusation réciproque des uns contre les autres, la haine aveugle résultant de la mauvaise volonté supposée de tous contre tous, par conséquent un surcroît de calamités incurables.

XVI.

Belle oeuvre d'imagination, mauvaise oeuvre de raison. Semer l'_idéal_ et l'impossible, c'est semer la fureur sacrée de la déception dans les masses.

Quand on a tant promis l'idéal, il faut détromper avec la réalité. Alors la fureur commence, et les poëtes, comme André Chénier, portent leur tête sur l'échafaud.

Et remarquez déjà, chose étonnante dans ce poëme des travailleurs illusionnés: c'est que personne n'y travaille, et que tous sortent du bagne ou sont dignes d'y être, à l'exception de l'évêque et de Marius, de la religion et de l'amour.

_Les Misérables_ de Victor Hugo seraient beaucoup mieux intitulés _les Coupables_; quelques-uns même _les Scélérats_, tels que Valjean.

LAMARTINE.

(_La suite au prochain Entretien._)

FIN DU TOME QUATORZIÈME.