Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 16

Chapter 163,906 wordsPublic domain

On croit voir des portraits de famille dans certaines figures du tableau, telles, par exemple, que la transparente soeur madame Baptistine et la vieille madame Magloire, soeur volontaire aussi plutôt que servante de la maison épiscopale; on croit deviner que le poëte, comme le peintre Rubens, mettant partout sa femme ou sa soeur dans ses tableaux, s'est souvenu de son heureuse enfance de la rue du Colombier, et a retracé le profil de sa mère ou la face réjouie de quelque bonne tante auxiliaire de sa mère, dans les figures de ces deux saintes femmes de l'Évangile, domestiques du saint évêque de Digne.

Jusque-là, je suis comme vous, je ne sais qu'admirer. La poésie ne déroge pas du tout en dessinant la sainteté et en coloriant la piété sous trois formes, le frère, la soeur et la servante: trio de candeur et de vertu qui psalmodie, chacun dans sa langue, le même hymne à Dieu dans le peuple!

II.

Ce n'est pas que cette rencontre d'un évêque émigré avec ce féroce conventionnel, presque régicide, ne soit peinte aussi avec l'énergie du pinceau de l'écrivain.

«...Le conventionnel mourant, le buste droit, la voix vibrante, était, dit-il, un de ces grands octogénaires qui font l'élément du physiologiste; la révolution a eu beaucoup de ces hommes proportionnés à l'époque; on sentait, dans ce vieillard, l'homme à l'épreuve; si près de sa fin, il avait conservé tous les gestes de la santé; il y avait dans son oeil clair, dans son accent ferme, dans ses robustes mouvements d'épaules, de quoi déconcerter la mort. Azaël, l'ange mahométan du sépulcre, eût rebroussé chemin, et eût cru se tromper de porte.....

«Il semblait mourir parce qu'il le voulait; il y avait de la liberté dans son agonie; les jambes étaient immobiles, les ténèbres le tenaient par là, les pieds étaient morts et froids, la tête vivait de toute la puissance de la vie, et paraissait en pleine lumière. En ce moment il ressemblait à ce roi du conte oriental, chair par en haut, marbre par en bas.

«Une pierre était là, l'évêque s'y assit; l'exorde fut _ex abrupto_.»

Les poëtes seuls posent ainsi les figures: ce qu'on appelle poésie n'est que la reproduction vivante et colorée de la vérité. Les autres écrivent, les poëtes peignent. La poésie, c'est la vie des choses, on ne sait si son pinceau est pinceau ou torche, tant il jette d'ombre et de lumière sur tous les contours de ce qu'il voit ou de ce qu'il veut faire voir.

Mais ici le poëte cesse tout à coup de voir: son regard se trouble, sa vue s'obscurcit, le soleil de Dieu ne l'éclaire plus. Il veut suppléer à cette clarté qui tombe du ciel, des étoiles, de la conscience du coeur, par je ne sais quel jour faux qu'il emprunte à un système qui n'est pas même le sien, le système de la terreur justifié par le sophisme; la beauté de l'homicide, l'innocence de la férocité, la vertu du crime, la sainteté de la guillotine politique, la légitimité de l'assassinat juridique de sang-froid, tout ce qui fait horreur aux hommes, tout ce qui fait resplendir d'une lueur sanglante, d'une tache de feu, les noms malheureux des hommes qui ont tué en masse ou en détail leurs frères innocents, il le comprend, il le justifie, il l'exalte, il le transfigure, il le divinise.

«--La révolution française est le sacre de l'humanité,» dit le mourant.

L'évêque, atterré, ose murmurer seulement:

«--Et 93?»

Le conventionnel se dresse sur sa chaise avec une solennité presque lugubre, et, autant qu'un mourant peut s'écrier, il s'écrie:

«--Ah! vous y voilà, 93! J'attendais ce mot-là. Un nuage fut formé pendant quinze cents ans; au bout de quinze siècles il a crevé. Vous faites le procès au coup de tonnerre!»

«L'évêque sentit, sans se l'avouer peut-être, que quelque chose en lui était atteint; pourtant il fit bonne contenance. Il répondit:

«--Le juge parle au nom de la justice, le prêtre parle au nom de la pitié, qui n'est autre chose qu'une justice plus élevée; un coup de tonnerre ne doit pas se tromper.

«Et il ajouta, en regardant fièrement le conventionnel:

«--Louis XVII?

«Le conventionnel étendit la main et saisit le bras de l'évêque:

«--Louis XVII! Voyons! sur qui pleurez vous? Est-ce sur l'enfant innocent? Alors soit, je pleure avec vous. Est-ce sur l'enfant royal? Je demande à réfléchir; pour moi, le frère de Cartouche, enfant innocent, pendu par les aisselles jusqu'à ce que mort s'ensuive, en place de Grève, pour le seul crime d'avoir été le frère de Cartouche, n'est pas moins douloureux que le petit-fils de Louis XV, enfant innocent martyrisé dans la tour du Temple, pour le seul crime d'avoir été le petit-fils de Louis XV... Cartouche, Louis XV, pour lequel des deux réclamez-vous?»

«Il y eut un moment de silence. L'évêque regrettait presque d'être venu, et pourtant il se sentait vaguement, fortement ébranlé.

«Le conventionnel reprit:

«--Ah! monsieur l'évêque, vous n'aimez pas les crudités du vrai; Christ les aimait, lui; il prenait une verge et il époussetait le temple. Son fouet, fait d'éclairs, était un rude diseur de vérités. Quand il s'écriait: Laissez venir à moi les petits enfants, il ne distinguait pas entre les petits enfants, il ne se fût pas gêné pour rapprocher le dauphin de Barrabas du dauphin d'Hérode; l'innocence n'a que faire d'être altière, elle est aussi auguste déguenillée que fleurdelisée.

«--C'est vrai, dit l'évêque à voix basse.

«--J'insiste, continua le conventionnel; vous m'avez nommé Louis XVII, entendons-nous. Pleurez-vous sur tous les innocents, sur tous les martyrs, sur tous les enfants, sur ceux d'en bas comme sur ceux d'en haut? j'en suis: mais alors, je vous l'ai dit, il faut remonter plus haut que 93, et c'est avant Louis XVII qu'il faut commencer nos larmes; je pleurerai sur les enfants du roi avec vous, pourvu que vous pleuriez avec moi sur les petits du peuple.

«--Je pleure sur tous, dit l'évêque.

«--Également, insiste le conventionnel; et, si la balance doit pencher, que ce soit du côté du peuple: il y a plus longtemps qu'il souffre!»

«Il y eut encore un silence. Ce fut le conventionnel qui le rompit (car évidemment l'évêque, confondu, ne savait plus que dire); il se souleva sur un coude, présenta son pouce et son index replié un peu vers sa joue, comme on fait machinalement lorsqu'on interroge et qu'on juge (c'était donc maintenant le conventionnel qui, arrogamment, interrogeait et jugeait l'évêque; le pénitent intervertissait les rôles, et jetait à ses pieds le confesseur au nom de ses doctrines glorifiées); il interpella l'évêque avec un regard plein de toutes les énergies de l'agonie. Ce fut presque une explosion.

«--Oui, Monsieur, il y a longtemps que le peuple souffre! Et puis, tenez, ce n'est pas tout cela: que venez-vous me questionner et me parler de Louis XVII? je ne vous connais pas moi!»

Puis, dans une longue digression, railleuse et écrasante pour l'évêque, il lui fait une longue satire, acerbe et méprisante de langage, qui ne s'applique en rien à ce pauvre mendiant volontaire et charitable d'évêque de Digne, qui vit d'humilité et de lait dans une masure, pour se mettre au-dessous de tout le monde, et pour donner la moitié de sa farine aux pauvres de son diocèse.

Par une sublime réticence, l'évêque se laisse accuser des fautes dont il est lavé par sa pureté et par son ascétisme.

«--Qu'est-ce que cela a de commun avec 93? dit-il simplement, et comment cela prouve-t-il que 93 ne fut pas inexorable?»

(Il n'ose pas dire inique et atroce.)

«--Revenons à l'explication que vous me demandez, dit le conventionnel; où en étions-nous? Que me disiez-vous? Que 93 a été inexorable?»

(Remarquez que l'évêque, par charité, ne lui disait rien, ne lui demandait rien, et qu'il s'était contenté de jeter à voix basse un mot d'incrédule pitié, en réponse aux brutalités du terroriste malade.)

«--Oui, dit l'évêque, inexorable; que pensez-vous de Marat battant des mains à la guillotine?

«--Que pensez-vous de Bossuet chantant le _Te Deum_ sur les dragonnades?»

«La réponse était dure, mais allait au but avec la rigidité d'une pointe d'acier; l'évêque en tressaillit; il ne lui vint aucune riposte.

«--Disons encore quelques mots çà et là.

«--Je le veux bien, continua le conventionnel, rendu clément par la conviction de son triomphe de logique, et consentant à épargner un peu l'évêque, par politesse; en dehors de la Révolution, qui est une immense affirmation humaine, 93 est une réplique.

«Vous la trouvez inexorable? Mais toute la monarchie, Monsieur!... Je plains Marie-Antoinette, archiduchesse et reine; mais je plains aussi cette pauvre femme huguenote de 1685 qui, etc.»

Et là-dessus l'histoire, sans doute très-vraie, d'une énormité infernale commise, au nom du roi Louis XIV, par quelque abominable soldatesque, trouvant moyen de raffiner sur les supplices de religion en suppliciant la nature!

Puis, revenant sur l'évêque avec l'orgueilleuse satisfaction d'un mauvais raisonneur qui a réduit son adversaire au silence:

«Monsieur, dit-il à l'évêque éperdu, retenez bien ceci: la Révolution française a eu ses raisons (peu s'en faut qu'il n'ait dit ses mystères); sa colère sera absoute par l'avenir. Son résultat, c'est le monde meilleur; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_ pour le genre humain. J'abrége;... je m'arrête;... j'ai trop beau jeu. D'ailleurs, je me meurs.»

La bonne excuse pour se taire!

«--Oui, continua-t-il cependant encore, tant il était plein de ses raisons, oui, les brutalités du progrès s'appellent révolutions. Quand elles sont finies, on reconnaît ceci: que le genre humain a été rudoyé, mais qu'il a marché.»

Le conventionnel, ajoute l'auteur, ne se doutait pas qu'il venait d'emporter l'un après l'autre tous les retranchements intérieurs de l'évêque; celui-ci réclama cependant, timidement, indirectement, en faveur de Dieu.

Le vieux représentant du peuple voulut bien ne pas répondre cette fois. Il eut un tremblement, il regarda le ciel, et une larme germa lentement dans ce regard.

Quand la paupière fut pleine, la larme coula le long de sa joue livide, et il dit presque en bégayant, bas, et se parlant à lui-même, l'oeil perdu dans les profondeurs:

«Ô toi! ô idéal! toi seul tu existes!

«L'infini est; il est là! continua-t-il en levant le doigt vers le ciel. Si l'infini n'avait pas de moi, le moi serait sa borne, il ne serait pas infini, en d'autres termes il ne serait pas; or il est, donc il a un moi; ce moi de l'infini, c'est Dieu!»

Patmos est vaincu; l'Apocalypse de la révolution finit là par l'idéal d'un faible ver de terre, divinisé et adoré. L'infini, c'est-à-dire l'oeuvre inépuisable, perpétuelle, à mille aspects, bonne, mauvaise, intelligible et inintelligible du Créateur; l'oeuvre de l'univers, dont l'homme ne voit qu'un fil; la bonté, la perversité; le bien, le mal; la nuit, le jour; l'ordre et le chaos, confondus pêle-mêle, avec l'auteur de tout et le seul explicateur de tout, dans une unité sans liens: le panthéisme, enfin, dernier mot de l'absurde, est prononcé! Voilà le Dieu qui fait pleurer de tendresse et d'admiration le conventionnel. On s'attend, sinon à une réclamation modeste, au moins à une réserve de conscience de l'évêque; pas du tout.

«Le conventionnel avait prononcé ces dernières paroles d'une voix haute, et avec le frémissement de l'extase, comme s'il voyait quelqu'un. Quand il eut parlé, ses yeux se fermèrent. L'effort l'avait épuisé: il était évident qu'il venait de vivre, en une minute, les quelques heures qui lui restaient. Ce qu'il venait de dire l'avait rapproché de celui qui est dans la mort (sans doute Dieu); l'instant suprême arrivait.»

L'évêque, ajoute l'écrivain, le comprit; le moment pressait; c'était comme prêtre qu'il était venu; de l'extrême froideur il était passé par degrés à l'émotion extrême, il regarda ces yeux fermés, il prit cette vieille main ridée et glacée, et se pencha vers le moribond.

«Cette heure est celle de Dieu! dit-il; ne trouvez-vous pas qu'il serait regrettable que nous nous fussions rencontrés en vain?»

Le conventionnel rouvrit les yeux: une gravité où il y avait de l'ombre s'imprégnait sur son visage.

«Monsieur l'évêque, lui dit-il avec lenteur (en lui faisant la confession de toutes ses vertus patriotiques et de sa sobriété d'aliment et de vin, en opposition avec sa prodigalité de sang)... maintenant, j'ai quatre-vingt-six ans, je vais mourir; qu'est-ce que vous venez me demander?

«--Votre bénédiction, dit l'évêque, et il s'agenouilla (devant cette sainteté intacte de la révolution).

«Quand l'évêque releva la tête, la face du «conventionnel était devenue auguste. Il venait «d'expirer.»

III.

L'évêque rentra chez lui profondément absorbé dans on ne sait quelles pensées. Il passa toute la nuit en prières. Le lendemain, quelques braves curieux essayèrent de lui parler du conventionnel. Il se borna à montrer le ciel.

Un jour, une douairière, de la variété impertinente qui se croit spirituelle, lui adressa cette saillie:

«Monseigneur, on se demande quand Votre Grandeur mettra le bonnet rouge.

«--Oh! oh! voilà une grosse couleur, répondit l'évêque. Heureusement que ceux qui la méprisent dans un bonnet la vénèrent dans un chapeau.»

Saillie peu décente dans la bouche d'un évêque, assimilant par un jeu de mots le bonnet rouge du terroriste au chapeau du cardinal, d'un évêque, exaltant ce dont Robespierre et d'autres avaient rougi: le terroriste avait fait un digne prosélyte!

IV.

Et maintenant, parlons sérieusement à notre tour; prenons-nous corps à corps sur cette déification du terrorisme, et raisonnons après avoir raconté. Il serait trop douloureux de laisser au peuple des doctrines paradoxales écrites du style de Pascal ou de Bossuet. Heureusement, la vérité n'a pas besoin de style. Sa lumière luit d'elle-même; se montrer, c'est se prouver; ôtons-lui son voile et cachons-nous!

La révolution française est, comme toutes les choses humaines, mêlée de bien et de mal. J'ai essayé comme un autre, dans une de ces rares occasions nées d'elles-mêmes, de la continuer en l'innocentant, en lui ôtant son venin comme à la vipère, en lui arrachant sa dent malfaisante avant de la cacher dans mon sein comme le psylle d'Égypte; j'ai proclamé toutes ses vérités sans lui concéder ni crime ni colère. Je ne suis donc pas suspect d'injustice ou de ressentiment à son égard, encore moins de complicité, quoi qu'en puissent dire les vieilles femmes qui n'ont pas lu l'_Histoire des Girondins_, où pas un accès de fureur et de terreur n'est raconté sans être flétri; quoi qu'en puisse écrire M. Nettement, leur historiographe, qui, malgré les _Girondins_, malgré le drapeau rouge repoussé les armes à la main, malgré l'abolition de la guillotine, proposée et arrachée au peuple, pour premier acte de la résipiscence populaire, le 27 février 1848, n'en persiste pas moins à faire de moi un buveur de sang. _Risum teneatis!_

La belle image de M. Hugo en parlant du terrorisme: _un nuage formé par quinze siècles, d'où sort un coup de tonnerre; le coup de tonnerre qui ne doit pas se tromper_, est une définition explicative, selon moi, mais nullement justificative, encore moins laudative: car le coup de tonnerre du terrorisme s'est dix mille fois trompé; il a fait de la lueur, mais il a fait des cadavres, des victimes innombrables, pures, innocentes, augustes; il a laissé dans toutes les âmes quelque chose de sinistre, pareil à une horreur chez les uns, à un remords chez les autres; des noms abhorrés chez les bourreaux, des noms consacrés chez les victimes. Les événements innocents ne laissent rien de pareil. Ce remords national, cette horreur irréfléchie quoique générale, tout cela n'est au fond que le jugement non raisonné, mais infaillible, du genre humain, le dégoût instinctif qui se voile la face à l'aspect d'une mare de sang.

Je ne puis comprendre que Victor Hugo, qui prononce de si énergiques protestations contre cette machine à meurtre appelée guillotine, élevée sur nos places publiques contre une seule tête coupable dont la société veut se défaire pour prémunir ses membres innocents; je ne puis comprendre, dis-je, qu'il innocente, qu'il excuse et qu'il exalte cette machine à dix mille coups, montée par la mort et pour la mort, pour faucher, comme une moissonneuse à la vapeur, des milliers d'innocents, de vieillards, de femmes, d'enfants de quinze ans, assez vaincus pour se laisser conduire, en charrettes pleines, à travers les places et les faubourgs de Paris, leur roi en tête, à guillotiner, désarmés et sans résistance! Il pensait, certes, bien autrement quand il écrivait, dans sa verte et pure jeunesse, l'ode sur Louis XVII, ou celle sur les filles de Verdun! C'est de lui que je m'arme aujourd'hui contre lui-même; mais je m'arme pour le désarmer de la mauvaise arme qu'il a ramassée sur ce champ de carnage qu'il a pris pour un champ de bataille.

Un champ de bataille? Non, la Révolution n'a gagné aucune de ses victoires sur la place de la Guillotine, ou sur la place d'Auray dans la Vendée, ou sur la place des Brotteaux dans les mitraillades de Lyon, ou sur les bords de la Loire dans les noyades de Nantes. Elle n'y a gagné que l'horreur qui suit le massacre des prisonniers vaincus dans tous les temps, dans toutes les causes, dans toutes les nations du monde! Barbarie ne fut jamais vertu! Fureur et lâcheté ne seront jamais excuse!

V.

Et de quelles excuses ou plutôt de quelles glorifications le brave évêque se laisse-t-il payer, puis réduire au silence, puis fanatiser d'admiration par le terrorisme agonisant dans ce livre?

Louis XVII, pauvre enfant d'un père tombé du trône, d'un père et d'une mère égorgés en cérémonie par tout un peuple, Louis XVII comparé au frère de Cartouche, innocent, supplicié en place de Grève! Rapprochement de férocité, oui; rapprochement de situation, non. La nature physique assimile les deux victimes, oui; la nature morale, non. De tout temps, l'élévation du rang d'où l'on est précipité fait partie, sinon du supplice de sang, du moins du supplice de l'âme: les Romains, si féroces dans la guerre, ne pensaient pas que tomber dans un trou fut la même chose que tomber de la roche Tarpéienne sur le pavé du Capitole. Voir du même oeil le même supplice dans la même chute, c'est une grave erreur: on plaint les deux victimes d'une égale pitié, on ne les plaint pas du même respect. Tomber du trône dans les mains meurtrières du savetier Simon jusqu'à ce que mort s'ensuive, ne fut jamais la même chose que tomber d'un mur de dix pieds sur le pavé de la rue. La nature se refuse à ces parallèles, parce qu'ils sont, non pas, comme ils en ont l'air, les audaces de la vérité, mais les paradoxes du radicalisme. Or le coeur humain est sympathique, mais il n'est jamais radical, parce qu'il pèse d'un juste poids, et non au poids seul de la chair et du sang, les innombrables différences du passé et du présent dont le même malheur se compose, pour le frère de Cartouche ou pour le fils de Louis XVI. Oublier ces différences, ce n'est pas seulement oublier le respect, c'est dénaturer la nature. Si l'auteur eût mieux réfléchi, il n'aurait jamais écrit ces deux noms sur la même ligne. Aussi, tout en gémissant sur le frère innocent et supplicié du fameux filou, quand on lit sous la même larme les deux noms accolés, on ne peut s'empêcher de faire un geste de tête en arrière, et de crier: «Oh!» Ce cri est un jugement.

C'est le cri du scandale. Qui a jamais plaint Charles Ier d'Angleterre, ou Marie Stuart d'Écosse, ou les enfants d'Édouard, ou Louis XVI décapité, ou Marie-Antoinette immolée, ou sa jeune et pure belle-soeur, madame Élisabeth, sacrifiée malgré son innocence; qui est-ce qui les a jamais plaints de la pitié qu'on doit, au même titre charnel, à tous les meurtres commis par tous les meurtriers religieux, royaux ou révolutionnaires de la terre? _Sunt lacryma rerum!_ L'histoire, le trône, la dignité des victimes, ont leur bienséance; les suppliciés ont leur autorité; les tombes ont leurs priviléges sous leurs cendres. Quand on a vidé les caveaux de Saint-Denis, on a fait plus que quand on a vidé un cimetière banal de Saint-Eustache: ici on déplace des ossements, là on profane des mémoires. Comment un écrivain d'un si sympathique caractère que Victor Hugo a-t-il pu l'oublier? Il a beau dire, plus on place haut le drame du supplice sur l'échafaud, plus l'univers est attendri: le respect se joint à la compassion; ce sont deux douleurs!

Mais ceci n'est qu'affaire de prestige, de décence, de convenance entre la pitié publique et l'échafaud matériel; que serait-ce si nous raisonnions le sentiment?

VI.

En quoi l'erreur, du le crime, ou la législation de la France sous Louis XV ou sous ses prédécesseurs, quand la QUESTION était un article stupide du code criminel du pays; en quoi les immanités atroces de l'inquisition; en quoi les crimes des rois, des prêtres, des sectes religieuses; en quoi les souffrances du peuple de ces temps néfastes, ces souffrances aussi éternelles que la misère humaine, légitiment-elles les sévices que les prétendus vengeurs du peuple, en 1793, exercèrent contre d'autres classes de la société? Comment Victor Hugo, qui est et se déclare radical, professe-t-il, comme le philosophe M. de Maistre, cette mystérieuse et absurde solidarité de la victime de 1793 et des scélérats du treizième siècle? En quoi, parce que le peuple souffre depuis qu'il est peuple, le peuple est-il autorisé à se venger sur les innocents tant qu'il sera peuple? Les souffrances iniques qu'il fait subir à ses victimes les plus pures seront donc l'éternelle récrimination des classes l'une contre l'autre? Quelle justice! quelle morale et quel progrès! Le peuple a eu faim, soif, il a souffert des douleurs dans tous les âges, et, pour cela, le peuple sera innocenté, célébré, glorifié, canonisé dans ses bourreaux vengeurs en 1793 ou en 1862! Où finira ce droit de vengeance abstraite, cette justice du talion entre classes? Et, d'ailleurs, le conventionnel y a-t-il réfléchi? Celui qui était peuple dans un siècle n'est-il pas devenu, par la rotation des choses et des races, aristocrate dans un autre siècle? victime dans un temps, oppresseur dans un autre? Qui fera le triage dans cette chambre ardente des droits de vengeance d'une famille humaine contre une autre famille? Où sera le droit de se venger, le droit de la colère, comme dit Victor Hugo, dans une nation qui a toute également ce droit de colère dans toutes ses classes tour à tour? La société terroriste, toujours et partout, ne serait donc qu'une éternelle et réciproque extermination?

Et quel droit donne au peuple de Paris de 1793 de supplicier, en la bafouant sur sa charrette, l'archiduchesse d'Autriche, reine de France, le supplice hideux et lamentable de cette pauvre femme des Cévennes de 1685? Où est la relation volontaire entre cette victime du peuple en 1793 et cette victime des prêtres en 1685? En quoi le sang de l'une lave-t-il le sang de l'autre?

Le conventionnel a recours lui-même à cet épouvantable mystère de la criminalité abstraite pour justifier et légitimer ses doctrines.

«Monsieur, dit-il d'un ton doctoral à l'évêque confondu, retenez bien ceci: la révolution française a eu ses raisons; sa colère sera absoute par l'avenir; de ses coups les plus terribles il sort une _caresse_ pour le genre humain. J'ai trop beau jeu. Je m'arrête. D'ailleurs, je me meurs!

«Le terroriste ne se doutait pas qu'il venait d'emporter successivement l'un après l'autre tous les retranchements de l'évêque» (qui n'avait pas même répliqué).

Il faut convenir que ce pauvre évêque avait peu de présence d'esprit contre les paradoxes du terrorisme, et l'on ne doit pas s'étonner qu'il tombe, comme saint Paul sur le chemin de Damas, atterré et sans paroles, aux genoux de celui qui daigne l'instruire des droits de la colère et de la sublimité des vengeances du peuple, pour adorer le révélateur du mystère de l'échafaud et pour montrer, le lendemain, le ciel comme le seul séjour digne de ce prophète du comité de salut public!