Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 15

Chapter 153,979 wordsPublic domain

Voilà l'injustice de la société; voilà une de ces mille et mille péripéties inhérentes à la vie humaine, où les membres vertueux, laborieux, pieux de la famille, sont en même temps les plus vertueux et les plus torturés de la société innocente. Aussi là tout le monde est malheureux, et personne n'est coupable; la société elle-même n'est qu'aveugle, et le juge, en rendant un arrêt consciencieux, ne fait qu'un acte de justice et de protection envers elle. Voilà une épopée digne du génie de Victor Hugo. Valjean n'est qu'une erreur du poëte.

Premièrement, le poëte calomnie involontairement la justice humaine de nos jours, en supposant qu'un jury, qu'on n'accuse pas, à coup sûr, d'excès de sévérité, condamne aux galères pour un morceau de pain, emprunté plutôt que volé, pour deux enfants qui n'ont plus de lait dans la mamelle de leur mère!

Secondement, ce même Valjean devient parfaitement digne des galères par le vol, dépourvu de toutes circonstances atténuantes, de l'argenterie de l'évêque, et parfaitement caractérisé d'une vraie perversité aggravante, par l'hésitation entre assassiner ou épargner son sauveur, et parfaitement surchargé d'une criminalité odieuse par le vol de la pièce de quarante sous, à main armée, du pauvre enfant sans force et sans armes!

Le souvenir de toutes ces férocités de caractère poursuit le lecteur à travers le livre; malgré tous les actes de vertu gratuits et toutes les philanthropies transcendantes de ce galérien philanthrope, on ne voit pas comment tant de raison est survenue dans cet ignorant, tant de délicatesse dans cette brute, tant de notions raffinées de perfection dans ce forçat qui commence par le larcin, qui marche vers le vol, qui se laisse tenter par l'assassinat, et qui finit par accuser tout le monde!

Cela nuit terriblement et radicalement à l'intérêt pour cet honnête raisonneur, mais auquel, si ce n'était pas le prodigieux talent de son biographe, personne de sensé ne serait tenté de s'intéresser, que comme on s'intéresse à un monstre d'inconséquence!--C'est un chef-d'oeuvre, oui; mais c'est un chef-d'oeuvre d'impossibilité!

LAMARTINE.

LXXXIVe ENTRETIEN.

CONSIDÉRATIONS SUR UN CHEF--D'OEUVRE,

OU

LE DANGER DU GÉNIE.

LES MISÉRABLES, PAR VICTOR HUGO.

DEUXIÈME PARTIE.

I.

Pour bien élucider mon sujet, et pour faire constater le livre par ses pairs, comme on dit quelquefois, je résolus d'opposer forçat à forçat; je prêtai mon exemplaire à un forçat condamné à mort, et, quand il l'eut bien lu, bien ruminé, bien absorbé dans le solitaire confinement où il est encore, j'allai le trouver un jour de loisir, et je lui demandai de m'analyser en liberté ce qu'il avait éprouvé en lisant les _Misérables_. Mais, comme ces hommes simples sont aussi les plus impressionnables et les plus séductibles de tous les hommes, et en même temps les plus incapables d'analyser en masse un ouvrage de dix volumes, accumulés d'une main de géant pour mêler le vrai et le faux, le raisonnement et le sentiment dans un mouvement d'art inextricable, je lui proposai d'en causer à loisir, et de me permettre de l'interroger en notant ses réponses. Il se sentit soulagé de la confusion de ses idées et de l'incertitude de ses jugements par ce mode de dialogue; et, bien qu'il soit resté sensible, et qu'il soit devenu homme d'esprit par la longueur de ses détentions, et par ses pensées retournées en dedans à force de rêveries, il fut heureux de n'avoir pas à faire lui-même le triage formidable de sensations et de raisonnements dont il avait eu peur à ma première proposition, et il me dit: «Parlez, Monsieur; je ne saurais pas parler, mais je saurai peut-être répondre.»

«--Eh bien! parlons,» lui dis-je, et un dialogue de huit matinées commença entre nous. Le voici, à peu de chose près, littéral:

MOI.

Eh bien! mon cher Baptistin, vous avez donc lu les _Misérables_? Quelle impression ce livre vous a-t-il faite?

LE FORÇAT.

Ma foi! Monsieur, la tête m'en a tourné. J'ai été comme ébloui; j'ai cru sentir la voûte du ciel s'écrouler sur moi, le plancher manquer sous mes pieds, le soleil et la nuit se confondre et entrer pêle-mêle, comme sous un coup de marteau, dans ma tête; je n'ai pas eu le temps de respirer, j'étais essoufflé, ou plutôt il m'a semblé que j'étais poussé par une main puissante à travers des espaces incommensurables, tantôt répugnants, tantôt délicieux, tantôt par force, tantôt par plaisir; ici affreuse stérilité, là fécondité prodigieuse, hurlements affreux d'un côté, musique caressante de l'autre; allant où je ne voulais pas aller, m'arrêtant où je ne voulais pas m'arrêter, mais allant toujours, comme si la poigne du Juif errant m'eût déraciné de terre pour me contraindre à le suivre jusqu'en enfer; en un mot, Monsieur, ce livre m'a souvent révolté, toujours entraîné, et je suis arrivé au bout en maudissant la route; mais, comme la roue précipitée sur une pente d'abîmes où il lui est impossible de s'arrêter, j'étais moulu quand j'ai été au fond.

MOI.

C'est là l'effet du talent de l'écrivain, mon ami. On se livre à lui malgré soi; il s'empare de vous; on ne croit que la moitié de ce qu'il dit, l'autre moitié vous fait peur ou horreur; on voudrait raisonner contre lui, on n'en a pas le temps, on va, on va, on va; c'est ce qu'on appelle la verve, la couleur, le feu du génie, le délire de la langue, la folie du mouvement. On se dit: «Allons toujours, je réfléchirai après.» Les peuples à grande imagination sont tous habitués à cet effet du grand style sur leur esprit.

C'est ainsi que les Grecs furent enivrés jadis par les rêveries d'un sublime rêveur appelé Platon, qui, dans un livre appelé sa _République_, leur écrivit des absurdités contre nature qu'un enfant réfuterait, mais qui font les délices du monde depuis plus de deux mille ans.

C'est ainsi qu'en Angleterre Thomas Morus écrivit un autre livre appelé _Utopie_, où l'homme était reconstruit, non pas sur la nature humaine, mais sur la fantasmagorie d'un être idéal.

C'est ainsi que Fénelon écrivit dans _Télémaque_ son utopie de la législation de Salente, pour s'être trop grisé de platonisme et aussi de christianisme radical.

C'est ainsi que J.-J. Rousseau, presque de nos jours, écrivit de verve trois livres d'un style entraînant qui vous empêche de réfléchir: un livre chimérique sur l'éducation, appelé _Émile_; un livre immoral et raisonneur sur l'amour, appelé _Héloïse_; enfin un livre de fanatique, sur la législation des empires, appelé le _Contrat social_, livre où toutes les lois sont faites à l'inverse de l'homme, un livre qui exalte la liberté et finit par la plus atroce des tyrannies.

C'est ainsi qu'un autre homme du même talent, de la même honnêteté délicate que ces quatre ou cinq prophètes des peuples, a vu les misères de son siècle et de tous les siècles, a été touché du généreux désir de les pallier, a pris la plume et a écrit les _Misérables_, livre plus puissant et aussi inconséquent que les livres de ses devanciers sur la route des songes; livre populaire, qui fera beaucoup de mal au peuple, en le dégoûtant d'être peuple, c'est-à-dire homme et non pas Dieu!

Mais enfin, poursuivis-je, que pensez-vous de son héros, Jean Valjean, le forçat philanthrope?

LE FORÇAT.

À présent que je suis de sang-froid, Monsieur, me répondit Baptistin, le forçat de l'amour, que sa cousine attendait à la geôle de sa maison de détention pour le récompenser de tant de malheur souffert pour elle, et qui achevait entre l'espérance et l'amour ses dernières semaines de captivité; à présent que je suis de sang-froid, il me semble que le héros de M. Victor Hugo est bien mal choisi ou bien mal imaginé pour en faire l'objet d'un intérêt si tendre, et le modèle de si patientes vertus à l'oeil de ses lecteurs.

MOI.

Et pourquoi le pensez-vous?

LE FORÇAT.

Parce que ce Valjean est au fond un très-vilain homme, un homme si pervers, si incorrigible, que moi, qui ai fréquenté les bagnes, j'en ai vu bien peu d'aussi foncièrement scélérats, d'aussi dénaturés, soit par leur dépravation naturelle, soit par le défaut de bonne éducation dans leur famille, soit par la passion innée et organique du vol et du meurtre, passion qu'on dit héréditaire dans certaines races d'hommes, comme chez le renard, le loup ou le tigre.

C'est peut-être un préjugé, Monsieur, je n'ose pas le décider, mais il n'en est pas moins vrai que, même parmi nous, les plus pauvres, les plus ignorantes des familles du peuple, soit à la ville, soit à la campagne, un instinct, absurde peut-être, mais invincible, nous inspire partout et toujours une répugnance naturelle pour certaines familles entachées de crimes fameux dans quelques-uns de leurs membres, et capables, nous le supposons du moins, de retrouver cette capacité du crime de génération en génération; nous nous en éloignons tant que nous pouvons, nous disons que cette race est mal famée, nous ne leur donnons pas nos filles, nous ne permettons pas à nos garçons de chercher des femmes parmi eux.

Encore une fois, c'est peut-être un tort, mais c'est un tort tellement irréfléchi, tellement naturel, que personne n'y échappe, et que cela ressemble terriblement à une révélation du ciel. Faut-il tout vous dire? je doute fort que M. Victor Hugo, qui a, dit-on, une charmante épouse, des fils de talent, des filles de vertu dans sa famille, voulût accorder leur main aux fils ou aux filles de son héros Jean Valjean, si Jean Valjean, malgré son trésor dont le premier centime était l'argenterie de son évêque ou la pièce de quarante sous du pauvre enfant qui lui avait servi de guide, était de condition égale à la condition d'un honnête homme de génie.

MOI.

Je crois que vous avez raison, mon cher Baptistin, et que l'instinct, cette raison occulte, composée de mille raisons non raisonnées, raisonne mille fois mieux que le préjugé, contre lequel tout le génie de M. Hugo ne gagnera pas un pouce de terrain.

Amenez-lui un frère de Lacenaire, converti en un Jean Valjean philanthrope, et vous verrez s'il lui donnera sa fille, et s'il jouera ses' enfants et le renom si pur de sa famille à ce _croix ou pile_ du réformateur!

LE FORÇAT.

Comment? si j'ai raison, Monsieur? Mais examinez donc, selon moi, la profondeur d'atrocité, et d'atrocité mêlée d'ingratitude et d'injustice, de ce brave homme auquel M. Hugo veut nous intéresser!

Voilà une espèce de brute, comme nous dit l'écrivain dans le commencement de son histoire, qui a une bonne pensée dans sa vie: celle de trouver à tout risque un morceau de pain pour sa belle-soeur et ses sept petits enfants.

Il fallait que la Brie et le village de Faverolles, où il travaillait à quinze sous par jour pour nourrir neuf personnes, fussent bien dépourvus de toute humanité, pour qu'en frappant dans cette extrémité à la première porte venue où il y avait du pain noir ou blanc dans la huche, riche ou pauvre, même mendiant, ne lui prêtât pas un peu de son superflu ou de son nécessaire pour sauver la vie d'un soir à ces pauvres petits affamés.

Jamais la charité en nature ne fut plus prodigue de ses secours que dans les pauvres chaumières exposées tour à tour à ces dénûments; l'aumône est née partout de la misère: aujourd'hui à toi, demain à moi.

J'ai été paysan, Monsieur, et je n'ai jamais vu dans nos montagnes le pain, le maïs, la rave, le lait de la chèvre ou de la vache manquer à l'innocence des enfants ou à la pénurie des vieillards, à quelque porte que Dieu vînt y frapper par la main de ces privilégiés de sa Providence.

Qu'est-ce donc qu'on dit aux pauvres quand on leur dit: _Frappez et on vous ouvrira?_ N'y a-t-il pas une Providence derrière la porte?

MOI.

C'est vrai, mon ami! J'habite depuis soixante-dix ans les plus pauvres montagnes de France. J'ai vu des années où le blé était rare et cher, et où les châtaignes mêmes manquaient; mais je dois déclarer en toute vérité que je n'ai jamais vu une famille indigente souffrir de froid et de faim pendant qu'il y avait une étable pour la réchauffer chez le voisin, des galettes sur la nappe écrue de la table, du lait dans l'écuelle des autres enfants!

Pour les villes et pour les palais des riches, je ne dis pas non: ils sont trop haut pour sentir ces misères, ils n'y croient pas. Ils n'ont pas les moyens de savoir si c'est le vagabondage qui veut les exploiter, ils craignent d'être trompés; ils font l'aumône autrement, à grandes proportions, souvent par des mains indirectes. On peut mourir de faim à la porte des palais, jamais à la porte des chaumières.

Or le village de Faverolles n'était qu'un groupe de pauvres gens; Valjean n'avait qu'à arrêter dans le sentier un camarade, un voisin, un homme aussi pauvre que lui, et lui dire: «On risque de mourir de faim cette nuit chez la veuve aux sept enfants,» et le pain serait venu avec les larmes: voilà le peuple!

D'ailleurs, en admettant qu'un jury, sauvage appréciateur des circonstances, de l'urgence, de la pitié du misérable, l'eût condamné à cinq ans de travaux forcés pour cette bonne action d'un oncle devenu un moment fou de miséricorde pour sa famille, quand la loi de 1795 ne le condamnait qu'à un an de prison; quand on l'aurait ensuite condamné à mort pour le vol d'une pièce de quarante sous à un enfant qui n'avait de témoin que ses larmes; quand toutes ces pénalités romanesques seraient aussi vraies qu'elles sont heureusement fausses, y avait-il là quelque chose qui fût de nature à changer en bête féroce un pauvre homme injustement condamné, et à en faire un assassin d'occasion du seul homme de Dieu qu'il eût rencontré à son premier pas sur sa route, l'évêque de Digne?

LE FORÇAT.

Oh! certainement non, Monsieur. Voyez donc le brigand! Il se sauve du bagne pour la cinq ou sixième fois, au risque de tuer et en tuant peut-être ces malheureux soldats, gendarmes, gardes-chiourmes, très-innocents à son égard, et chargés par la société de lui répondre des hommes criminels ou dangereux qu'ils surveillent innocemment par devoir.

Sa mauvaise mine et son air de loup parqué lui font fermer toutes les portes: c'est naturel; à qui s'en prendrait-il?

C'est le droit et l'instinct de tout le monde de suspecter les hommes suspects et de ne pas se lier avec les vagabonds de mauvaise renommée; c'est triste, mais c'est fatal. C'est la force des choses, on ne peut en accuser que la prudence humaine.

J'ai été bien autrement victime moi-même d'une prévention et d'une erreur des hommes, quand, ayant eu le malheur d'atteindre le chef des gardes de notre forêt en croyant défendre ma cousine, mon oncle et ma tante audacieusement attaqués à coups de fusil, j'ai été jugé digne de mort et miraculeusement sauvé de la guillotine: eh bien! cela m'a inspiré une douleur mortelle, une honte imméritée, une résignation religieuse, mais cela ne m'a donné aucune haine injuste et brutale contre les hommes. J'ai dit: «Ils sont hommes, ils se trompent, ils ne voient pas la vérité; s'ils la voyaient, ils se garderaient bien de m'exécuter.» Voilà tout!

Mais voilà un homme qui a commis une faute plutôt qu'un crime, à bonne intention, et qui devrait être fier de son innocence foncière et des cinq ans de peine infligés à sa bonne action; le voilà qui, après s'être nourri dix-neuf ans de son venin, s'échappe de ses fers et rentre dans le monde de la liberté. Il est recueilli par ce bon saint évêque, qui ne lui fait pas l'aumône du soir seulement, mais l'aumône de son honneur, l'aumône de sa dignité d'homme, qui l'appelle: «mon frère,» qui le fait asseoir à sa table, pour le réhabiliter par cette égalité chrétienne de l'innocence constante avec l'innocence reconquise du repentir justifié, qui lui montre la confiance absolue du juste dans le repentant, qui le croit incapable même d'une mauvaise pensée, qui lui prépare son lit dans son antichambre, qui y laisse l'argenterie, son seul trésor, qui ne ferme pas même le loquet, et qui s'endort sans peur à côté du crime mal assoupi dans ce coeur inconnu!

Eh bien! ce vagabond n'est ni ému, ni réconcilié avec lui-même et avec les hommes, par un tel miracle de bienfaisance et de vertu surhumaines: il se réveille avant l'aube, avec la première pensée de profiter de cette incrédulité au mal de son sauveur, pour lui voler le trésor des pauvres, son argenterie. Ce n'est rien, bien que ce soit aussi vil que contre nature; il ôte ses souliers pour n'être pas entendu, il s'arme d'un levier de fer bien aiguisé qu'il tire de son sac, pouvant servir au triple usage, dit l'auteur, de forcer la porte de l'armoire où l'on a eu l'imprudence héroïque de serrer sous ses yeux l'argenterie, de percer le sein ou d'assommer le crâne de l'évêque. Il vole résolument son hôte; il s'avance à pas de loup vers son lit, bien résolu de tuer le dormeur s'il ouvre les yeux au bruit; il épie le réveil, il médite la mort, il regarde.

«Nul ne peut dire ce qui se passait en lui, pas même lui, dit M. Hugo; pour essayer de s'en rendre compte, il faut rêver ce qu'il y a de plus violent en présence de ce qu'il y a de plus doux... Mais quelle était sa pensée, il eût été impossible de le deviner... La seule chose qui se dégageât clairement de son attitude et de sa physionomie, c'était une étrange _indécision_: il semblait près de briser ce crâne ou de baiser cette main; sa casquette dans la main gauche, sa massue dans la main droite, ses cheveux hérissés sur sa tête farouche...»

Heureusement l'évêque dormait; le forçat Valjean emporte résolument le panier d'argenterie, et se sauve en escaladant la fenêtre avec un trésor de plus et un crime (mais un crime inutile) de moins.

Et voilà le misérable avec lequel l'auteur veut qu'on sympathise pendant dix longs volumes! Ah! c'est impossible! À force d'éloquence, il est vrai, l'auteur y parvient, quand il parvient à faire oublier cette horrible révélation d'une infernale nature; mais il ne peut y parvenir dans ceux qui se souviennent en lisant de ces antécédents de tigre; il veut vainement faire détester la société en la calomniant, il ne réussit véritablement en ceci qu'à calomnier le crime!

Jean Valjean peut gagner tous les millions qu'il voudra dans ses manufactures, il peut protéger les filles, doter les enfants, etc.; maire de sa bourgade, il peut se relever à la sublimité vertueuse du repentir, se vouer lui-même à l'infamie pour écarter le soupçon de la tête d'un coupable: il ne sera jamais que le scélérat mille fois relaps, debout dans la nuit, sa massue à la main sur la tête de son bienfaiteur, _indécis_, comme dit l'écrivain, prêt à frapper s'il s'éveille, et finissant par ne pas frapper parce qu'un cadavre l'accuserait plus que l'hôte endormi!

Oh! non, Monsieur, je ne pardonnerai jamais cela à ce Valjean: cela dépasse l'homme, cela dépasse le tigre, car le tigre qui ouvre ses griffes sur l'homme ne sait pas que cet homme lui voulait du bien: il l'étrangle comme ennemi, mais non comme bienfaiteur! Je lis malgré cela, parce que le tableau est admirablement peint, mais je lis avec un remords: c'est de m'intéresser quelquefois à pire qu'un tigre.

Certes, la société avait eu tort de condamner Valjean aux galères: il était innocent du pain volé à Faverolles. Mais peut-on dire que la société fut mal inspirée en enfermant à vie le _misérable_, dans le sens criminel du mot, oui, le misérable qui, en récompense d'un jour de pardon, d'un dîner d'ami, d'une nuit de confiance, passe une heure ou une minute dans l'honorable indécision de cet assommeur?

MOI.

J'ai senti tout ce que vous sentez, mon cher Baptistin, et c'est là, selon moi, le vice fondamental de cette étrange, morbide, sublime composition. Intéresser au crime quand le crime n'est que passion, c'est le chef-d'oeuvre du paradoxe; mais intéresser au crime quand le crime est atroce, comme l'assassinat du Christ par le Samaritain, c'est le crime du talent. Passons.

Et que dites-vous de ce brave évêque?

LE FORÇAT.

Ah! que c'est bien commencer son livre, Monsieur, que de le commencer par ce qu'il y a de plus doux, de plus saint dans l'espèce humaine: la religion! Je vous avoue que cette promenade pas à pas dans l'âme de l'évêque de Provence, quoique un peu longue, m'a fait beaucoup de bien au commencement, et que je ne l'ai pas trouvé aussi niais que l'on dit, parce qu'il est vraiment bon pour nous autres pauvres gens. Il m'a rappelé ce vieux frère quêteur du couvent de la montagne, auquel je dois le miracle de charité qui m'a sauvé et le bonheur de retrouver mon père, ma tante et ma cousine.

Qu'on dise des bons prêtres ce qu'on voudra: ils sont de la famille de ceux qui n'ont plus de famille; ne faut-il pas que les misérables aient quelques parents sur la terre et un bout de patrimoine là-haut?

Quant à la fin du chapitre, à l'endroit où l'évêque se laisse débiter un tas de choses inintelligibles par ce vieux terroriste qui va mourir, et qui déclame encore sur son lit de mort des énigmes au-dessus de ma portée en l'honneur de la guillotine, et qui font apostasier d'admiration le saint évêque, jusqu'au point de tomber à genoux et de demander sa bénédiction à cet entêté d'impénitent: franchement, vous devez comprendre cela, vous, Monsieur, c'est votre affaire; mais, moi, je n'y ai rien compris du tout. Vous me ferez plaisir de me l'expliquer.

MOI.

Cette peinture évangélique de l'âme de l'évêque, âme chrétienne parce qu'elle est populaire, et populaire parce qu'elle est chrétienne, mon ami, est ce qu'on appelle un tableau de genre suspendu dans un vestibule pour prédisposer, par une bonne impression, les yeux, l'esprit, le coeur des lecteurs aux sentiments religieux et doux, qui sont l'édification de ce triste monde. L'auteur a senti que les religions bien entendues sont, comme étant à la fois divines dans leur objet, humaines dans leurs ministres, pleines de controverses, d incrédulités et de crédulités populaires dans leurs dogmes, mais qu'en masse les religions sont des vases célestes transmis de générations en générations aux peuples, et dans lesquels les philosophes de tous les âges ont versé tour à tour, en les clarifiant, la plus pure morale, les plus saintes règles de vie, les plus admirables pratiques de charité et de fraternité qui aient honoré les siècles; en sorte que, sans disputer sur leur nature révélée par la raison, lumière de Dieu, ou par Dieu lui-même, quand une religion se brise, toute la morale se répand, et le peuple risque de mourir de soif.

Il faut donc que les hommes bien intentionnés, comme l'auteur de ce livre, touchent avec une extrême prudence et un extrême respect à ces vases divins qui contiennent l'âme du peuple, même quand ils aspirent évidemment, comme lui, à verser le plus de raison possible dans les institutions religieuses et dans ces saintes croyances des nations.

Pour cela, il faut leur faire respecter, aimer et admirer ses ministres, comme l'évêque de Digne, en faisant de sa vie un tableau d'abnégation et de sainteté pratique qui ravisse les pauvres, les vieillards, les petits enfants, toute la partie souffrante de l'humanité dont Dieu est le seul héritage. C'est ce que M. Hugo a parfaitement compris, admirablement exécuté dans le portrait de son évêque M. Myriel, et, convenons-en, il l'a fait avec une généreuse intrépidité dans un moment où la littérature, disons le mot, une littérature médiocre, scolastique, sans feu, sans ailes, sans imagination, se retourne niaisement vers l'athéisme, cette bêtise sans fond, et croit avoir inventé quelque chose en inventant le néant!

Oui, toute la biographie quelquefois un peu puérile, un peu niaise même, de l'évêque Myriel, de sa soeur, de sa dame de compagnie, la description de sa pauvreté volontaire, de son dévouement à Dieu et aux pauvres, ces privilégiés de la miséricorde, de son hôpital, de ses meubles, de son jardinet, de sa messe sur l'autel de bois, de ses visites pastorales parmi les pasteurs des Hautes-Alpes, tout cela a un charme, une vérité un peu exagérée, un peu ostentatoire, un peu déclamée, mais en réalité très-touchante et fidèlement peinte par un peintre de premier ordre.