Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 14

Chapter 143,845 wordsPublic domain

«--Oui, mon bourgeois,» me dit-il; et il enfila des rues parallèles aux boulevards et à la rivière, dont j'ignorais même le nom.

Il tenait à la main une baguette de bois, cassée à l'extrémité, et dont il caressait, sans corde ni mèche, la croupe de son cheval harassé.

«--Vous voyez bien ce fouet? me dit-il tout en causant, eh bien! je l'ai cassé, le 23 au soir, en conduisant dans la brume M. Guizot qui s'évadait du ministère des affaires étrangères, où je vous mène maintenant; je ne vous demande pas de me le dire, mais, qui sait? vous êtes peut-être Lamartine, aujourd'hui? Ainsi va le monde: les plus beaux jours ont toujours un lendemain, et les choses roulent comme ma roue, tantôt dans l'ornière, tantôt sur le trottoir. Eh! allez donc,» ajouta-t-il en parlant à son cheval, et en faisant le geste de faire claquer son fouet, qui ne claquait plus.

Voilà comment, poussé par la foule enthousiaste à la porte et dans l'escalier d'un pair de France destitué l'avant-veille par un décret de ma propre main, j'allais en aveugle chercher sous ses auspices un refuge contre l'enthousiasme populaire, et j'y échappais à l'ombre de son nom et de son mur!

N'était-ce pas un aruspice? un symbole? un augure? et ne pouvait-on pas y voir le génie égaré d'une révolution qui allait à son insu en chercher une autre?

_Sibi lampada tradunt!_ Moquez-vous des poëtes, hommes de prose, mais craignez-les: ils ont le mot des destinées, et, sans le savoir, ils le prononcent!

XVI.

Hugo, certes, était bien loin de songer alors à reprendre en sous-oeuvre une révolution sociale, pendant que nous étions occupés, au risque de notre popularité, de notre fortune et de notre vie, à en restreindre et à en régulariser une autre.

Il publia, quelques semaines après, une profession de foi conservatrice, où le courage parlait la langue de la raison au peuple. Ses fils travaillaient dans mon cabinet, aux Affaires étrangères; j'étais fier du nom, et, en lisant dans les journaux ce programme de la république de propriété, d'ordre et de vraie liberté signé Hugo, je me félicitais qu'un si puissant esprit s'engageât dans l'armée où je servais moi-même la cause des améliorations populaires possibles, contre les démagogues de la rue, ces rêveurs de sang et de guerre, et contre les utopistes, ces démagogues de l'idée. Une telle éloquence était une grande force que Dieu nous prêtait pour imposer à la multitude.

On sait, ou on ne sait pas comment tout cela, si bon et si consolant sous l'Assemblée constituante, c'est-à-dire sous la France représentée, s'est brouillé sous l'Assemblée législative, représentation des partis qui ne sont plus la France, mais le fantôme de la France de 1793.

Puis le coup d'État, trop appelé par la panique de la France, est venu, puis la confusion des langues, puis les exils, puis les amnisties, puis des pamphlets que nous déplorons, puis des poésies vengeresses, dont nous n'admirons que la verve, diatribes du génie qui stigmatisent des noms propres, que la colère peut écrire d'une main, mais que l'autre main doit raturer: car, en politique, on peut combattre, jamais insulter!

Puis les MISÉRABLES, dont nous allons vous parler, critique excessive, radicale et quelquefois injuste d'une société qui porte l'homme à haïr ce qui le sauve, l'ordre social, et à délirer pour ce qui le perd: le rêve antisocial de l'_idéal indéfini_!

XVII.

Mais tout cela, bien que cela m'eût quelquefois contristé et attristé, n'avait pas effleuré nos coeurs, ni altéré notre amitié; les intentions étaient sauves, le prodigieux talent grandissait au lieu de décroître, et des vers où l'amitié s'immortalise, vers généreux que je retrouve aujourd'hui avec orgueil dans mon coeur, s'élevaient entre Hugo et moi comme une muraille de diamant contre toute division possible de nos coeurs, quels que fussent les dissentiments sociaux ou politiques.

Comment pourrais-je oublier jamais cette ode de 1825, à Lamartine, qui éleva mon nom plus haut cent fois que la réalité, sur le souffle d'un tourbillon d'amitié, vent d'équinoxe du printemps, qui prend une feuille et qui la porte aussi haut qu'un astre?

Ces vers, les voici: qu'on me permette d'ouvrir quelquefois mon écrin, comme un roi fugitif et découronné, et d'y contempler le plus beau joyau de ma couronne quand Hugo m'avait fait roi, maintenant que le sort m'a fait mendiant, mendiant non pour moi, mais pour mes frères!

Ces vers, lisez, encore une fois, les voici; j'oublie, en les transcrivant, celui pour qui ils furent écrits, mais jamais celui qui les écrivit:

ODE À M. A. DE LAMARTINE

PAR M. VICTOR HUGO.

I.

Pourtant je m'étais dit: «Abritons mon navire; Ne livrons plus ma voile au vent qui la déchire; Cachons ce luth. Mes chants peut-être auraient vécu!.. Soyons comme un soldat qui revient sans murmure Suspendre à son chevet un vain reste d'armure, Et s'endort, vainqueur ou vaincu!»

Je ne demandais plus à la muse que j'aime Qu'un seul chant pour ma mort, solennel et suprême! Le poëte avec joie au tombeau doit s'offrir; S'il ne souriait pas au moment où l'on pleure, Chacun lui dirait: «Voici l'heure! Pourquoi ne pas chanter, puisque tu vas mourir?»

C'est que la mort n'est pas ce qu'une foule en pense! C'est l'instant où notre âme obtient sa récompense, Où le fils exilé rentre au sein paternel. Quand nous penchons près d'elle une oreille inquiète, La voix du trépassé, que nous croyons muette, A commencé l'hymne éternel.

II.

Plus tôt que je n'ai dû, je reviens dans la lice; Mais tu le veux, ami! ta muse est ma complice; Ton bras m'a réveillé; c'est toi qui m'as dit: «Va! Dans la mêlée encor jetons ensemble un gage. De plus en plus elle s'engage. Marchons, et confessons le nom de Jéhova!»

J'unis donc à tes chants quelques chants téméraires. Prends ton luth immortel: nous combattrons en frères, Pour les mêmes autels et les mêmes foyers. Montés au même char, comme un couple homérique, Nous tiendrons, pour lutter dans l'arène lyrique, Toi la lance, moi les coursiers.

Puis, pour faire une part à la faiblesse humaine, Je ne sais quelle pente au combat me ramène. J'ai besoin de revoir ce que j'ai combattu, De jeter sur l'impie un dernier anathème, De te dire, à toi, que je t'aime, Et de chanter encore un hymne à la vertu!

III.

Ah! nous ne sommes plus au temps où le poëte Parlait au ciel en prêtre, à la terre en prophète! Que Moïse, Isaïe, apparaisse en nos champs, Les peuples qu'ils viendront juger, punir, absoudre, Dans leurs yeux pleins d'éclairs méconnaîtront la foudre Qui tonne en éclats dans leurs chants.

Vainement ils iront s'écriant dans les villes: «Plus de rébellions! plus de guerres civiles! Aux autels du Veau d'or pourquoi danser toujours? Dagon va s'écrouler; Baal va disparaître. Le Seigneur a dit à son prêtre: --Pour faire pénitence, ils n'ont que peu de jours!»

«Rois, peuples, couvrez-vous d'un sac souillé de cendre: Bientôt sur la nuée un juge doit descendre. Vous dormez! que vos yeux daignent enfin s'ouvrir. Tyr appartient aux flots, Gomorrhe à l'incendie: Secouez le sommeil de votre âme engourdie, Et réveillez-vous pour mourir!

«Ah! malheur au puissant qui s'enivre en des fêtes, Riant de l'opprimé qui pleure, et des prophètes! Ainsi que Balthazar ignorant ses malheurs, Il ne voit pas, aux murs de la salle bruyante, Les mots qu'une main flamboyante Trace en lettres de feu parmi les noeuds de fleurs!

«Il sera rejeté comme ce noir génie Effrayant par sa gloire et par son agonie, Qui tomba jeune encor, dont ce siècle est rempli. Pourtant Napoléon du monde était le faîte, Ses pieds éperonnés des rois pliaient la tête, Et leur tête gardait le pli.

«Malheur donc!--Malheur même au mendiant qui frappe, Hypocrite et jaloux, aux portes du satrape! À l'esclave en ses fers! au maître en son château! À qui, voyant marcher l'innocent aux supplices Entre deux meurtriers complices, N'étend point sous ses pas son plus riche manteau!

«Malheur à qui dira: «Ma mère est adultère!» À qui voile un coeur vil sous un langage austère! À qui change en blasphème un serment effacé! Au flatteur médisant, reptile à deux visages! À qui s'annoncera sage entre tous les sages! Oui, malheur à cet insensé!

«Peuples, vous ignorez le Dieu qui vous fit naître; Et pourtant vos regards le peuvent reconnaître Dans vos biens, dans vos maux, à toute heure, en tout lieu! Un Dieu compte vos jours, un Dieu règne en vos fêtes; Lorsqu'un chef vous mène aux conquêtes, Le bras qui vous entraîne est poussé par un Dieu!

«À sa voix, en vos temps de folie et de crime, Les révolutions ont ouvert leur abîme. Les justes ont versé tout leur sang précieux; Et les peuples, troupeau qui dormait sous le glaive, Ont vu, comme Jacob, dans un étrange rêve, Des anges remonter aux cieux.

«Frémissez donc! Bientôt, annonçant sa venue, Le clairon de l'archange entr'ouvrira la nue. Jour d'éternels tourments! jour d'éternel bonheur! Resplendissant d'éclairs, de rayons, d'auréoles, Dieu vous montrera vos idoles, Et vous demandera: «Qui donc est le Seigneur?»

«La trompette, sept fois sonnant dans les nuées, Poussera jusqu'à lui, pâles, exténuées, Les races à grands flots se heurtant dans la nuit; Jésus appellera sa mère virginale; Et la porte céleste, et la porte infernale, S'ouvriront ensemble avec bruit!

«Dieu vous dénombrera d'une voix solennelle. Les rois se courberont sous le vent de son aile; Chacun lui portera son espoir, ses remords. Sous les mers, sur les monts, au fond des catacombes, À travers le marbre des tombes, Son souffle remuera la poussière des morts!

«Ô siècle, arrache-toi de tes pensers frivoles! L'air va bientôt manquer dans l'espace où tu voles. Mortels! gloire, plaisirs, biens, tout est vanité! À quoi pensez-vous donc, vous qui dans vos demeures Voulez voir en riant entrer toutes les heures!... L'Éternité! l'Éternité!»

IV.

Nos sages répondront: «Que nous veulent ces hommes? Ils ne sont pas du monde et du temps dont nous sommes. Ces poëtes sont-ils nés au sacré vallon? Où donc est leur Olympe? où donc est leur Parnasse? Quel est leur Dieu qui nous menace? A-t-il le char de Mars? a-t-il l'arc d'Apollon?

«S'ils veulent emboucher le clairon de Pindare, N'ont-ils pas Hiéron, la fille de Tyndare, Castor, Pollux, l'Élide et les jeux des vieux temps, L'arène où l'encens roule en longs flots de fumée, La roue aux rayons d'or de clous d'airain semée, Et les quadriges éclatants?

«Pourquoi nous effrayer de clartés symboliques? Nous aimons qu'on nous charme en des chants bucoliques: Qu'on y fasse lutter Ménalque et Palémon. Pour dire l'avenir à notre âme débile, On a l'écumante sibylle, Que bat à coups pressés l'aile d'un noir démon.

«Pourquoi dans nos plaisirs nous suivre comme une ombre? Pourquoi nous dévoiler dans sa nudité sombre L'affreux sépulcre, ouvert devant nos pas tremblants? Anacréon, chargé du poids des ans moroses, Pour songer à la mort se comparait aux roses Qui mouraient sur ses cheveux blancs.

«Virgile n'a jamais laissé fuir de sa lyre Des vers qu'à Lycoris son Gallus ne pût lire. Toujours l'hymne d'Horace au sein des ris est né; Jamais il n'a versé de larmes immortelles: La poussière des cascatelles Seule a mouillé son luth de myrtes couronné!»

V.

Voilà de quels dédains leurs âmes satisfaites Accueilleraient, ami, Dieu même et ses prophètes! Et puis tu les verrais, vainement irrité, Continuer, joyeux, quelque festin folâtre, Ou, pour dormir aux sons d'une lyre idolâtre, Se tourner de l'autre côté.

Mais qu'importe? Accomplis ta mission sacrée. Chante, juge, bénis; ta bouche est inspirée! Le Seigneur en passant t'a touché de sa main; Et, pareil au rocher qu'avait frappé Moïse Pour la foule au désert assise, La poésie en flots s'échappe de ton sein.

Moi, fussé-je vaincu, j'aimerai ta victoire. Tu le sais, pour mon coeur, ami de toute gloire, Les triomphes d'autrui ne sont pas un affront. Poëte, j'eus toujours un chant pour les poëtes; Et jamais le laurier qui pare d'autres têtes Ne jeta d'ombre sur mon front!

Souris même à l'envie amère et discordante; Elle outrageait Homère, elle attaquait le Dante: Sous l'arche triomphale elle insulte au guerrier. Il faut bien que ton nom dans ses cris retentisse: Le temps amène la justice: Laisse tomber l'orage et grandir ton laurier!

VI.

Telle est la majesté de tes concerts suprêmes, Que tu sembles savoir comment les anges mêmes Sur les harpes du ciel laissent errer leurs doigts: On dirait que Dieu même, inspirant ton audace, Parfois dans le désert t'apparaît face à face, Et qu'il te parle avec la voix!

XVIII.

On est homme public, mais on est homme avant tout. Comment répudier jamais de pareils souvenirs? Ces souvenirs m'imposaient un devoir quand Hugo m'envoya ses _Misérables_. Je me sentis, en les lisant, tout à la fois ébloui et alarmé. Je sentis que la société, qui est mon idole, recevait là un coup très-rude, pas mortel, car elle est de Dieu, et rien de divin ne peut périr de main d'homme; mais une de ces contusions sourdes, une de ces blessures profondes sur lesquelles il faut verser beaucoup d'huile et de baume pour en éteindre le feu, et en assainir la malignité.

Je me sentis pressé d'écrire ce que je pensais de cette critique éloquente, passionnée, radicale, prolétaire, de la société. Mais l'idée d'écrire sur l'oeuvre d'un homme proscrit par lui-même sans doute, mais enfin proscrit par les circonstances, comme ferait à peine un ennemi, cette idée, sans convenance et sans mémoire, ne me vint même pas; il y a des tentations qui ne surgissent que dans des âmes infimes, dignes d'être tentées par ce qui est abject comme elles.

J'écrivis à Hugo pour lui dire «que je l'avais lu, que j'étais tour à tour ravi du talent, blessé du système; que la critique radicale de la société, chose sacrée parce qu'elle est nécessaire, chose imparfaite parce qu'elle est humaine, m'était antipathique; que, si j'écrivais sur son livre, je respecterais avant tout l'homme, l'amitié, le suprême talent, le génie, cette épopée du talent; mais qu'en confessant mon admiration pour le talent, il me serait impossible de ne pas combattre à armes cordiales le système; et qu'en combattant le système, je froisserais peut-être involontairement l'homme et l'oeuvre; que par conséquent j'attendrais sa réponse avant d'écrire une ligne de l'admiration et de la réprobation qui bouillonnaient en moi; et que, s'il craignait que la condamnation des idées du livre ne blessât le moins du monde en lui l'homme et l'ami, je n'écrirais rien, car, même pour défendre la société, il ne faut jamais, comme un vil séide, enfoncer même une épingle au coeur d'un ami, et qu'il me répondît donc, s'il le jugeait à propos; que, s'il ne me répondait pas, j'interpréterais son silence, et je n'écrirais rien.»

Il me répondit deux ou trois fois, en me remerciant et en m'octroyant, comme un homme fort, pleine licence d'écrire ma pensée contre sa pensée.

«Si le _radical_ c'est l'_idéal_, oui, je suis radical, disait-il dans les justifications éloquentes de ses intentions d'écrivain; oui, à tous les points de vue, je comprends, je veux et j'appelle le mieux; le mieux, quoique dénoncé par un proverbe, n'est pas l'ennemi du bien, car cela reviendrait à dire: Le mieux est l'ami du mal....

«Oui, une société qui admet la misère... oui, une humanité qui admet la guerre, me semblent une société, une humanité inférieures, et c'est vers la société d'en haut, vers l'humanité d'en haut que je tends, société sans rois, humanité sans frontières...

«Je veux universaliser la propriété, ce qui est le contraire de l'abolir, en supprimant le parasitisme, c'est-à-dire arriver à ce but: tout homme propriétaire et aucun homme maître. Voilà pour moi la véritable économie sociale, et, parce que le but est éloigné, est-ce une raison pour n'y pas marcher?...

«Oui, autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine; je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine... Voilà ce que je suis, et voilà pourquoi j'ai écrit les MISÉRABLES.

«Dans ma pensée, les _Misérables_ ne sont autre chose qu'un livre ayant la fraternité pour base, et le progrès pour cime.

«Maintenant, prenez ce livre et pesez-le. Les conversations littéraires entre lettrés sont ridicules; mais le débat politique et social entre pairs, c'est-à-dire entre philosophes, est grave et fécond.

«Vous voulez évidemment, en grande partie du moins, ce que je veux. Seulement, peut-être souhaitez-vous la pente encore plus adoucie; quant à moi, les violences et les représailles sévèrement écartées, j'avoue que, voyant tant de souffrances, j'opterais pour le plus court chemin!

«Cher Lamartine,

«Il y a longtemps, en 1820, mon premier bégayement de poëte adolescent fut un cri d'enthousiasme devant votre éblouissant soleil se levant sur le monde. Cette page est dans mes oeuvres et je l'aime; elle est là avec beaucoup d'autres qui vous glorifient. Aujourd'hui, vous pensez que l'heure est venue de parler de moi, j'en suis fier; _nous nous aimons depuis quarante ans et nous ne sommes pas morts_. Vous ne voudrez gâter ni ce passé ni cet avenir, j'en suis sûr; faites donc de mon livre ce que vous voudrez: il ne peut sortir de vos mains que de la lumière!

«Votre vieil ami,

«Victor HUGO.»

Cette belle lettre, aussi cordiale que confiante en soi-même et dans mon amitié, étant reçue, j'écrivis, sans crainte de blesser l'homme en combattant le système, ce qui suit, mais sans crainte aussi de démontrer ce que je crois la vérité sociale suprême à tous les hommes et même à tous les génies. Je pris la forme qui me parut la plus naturelle et la plus instructive, celle du dialogue entre un vrai _misérable_ de ma connaissance et moi. Je dis un vrai _misérable_, parce que le titre du livre de Victor Hugo est faux, que ses personnages ne sont pas les _misérables_, mais les _coupables_ et les _paresseux_, car presque personne n'y est innocent, et personne n'y travaille, dans cette société de voleurs, de débauchés, de fainéants, de filles de joie et de vagabonds; c'est le poëme des vices trop punis peut-être, et des châtiments les mieux mérités.

C'est là ce qui a frappé au premier coup d'oeil tous les lecteurs.

Jean Valjean est un voleur bien intentionné d'abord, puis un _récidiviste_ bien conditionné, et bien près d'être un assassin, quand il répond à l'hospitalité confiante de l'évêque, son hôte, son sauveur et son bienfaiteur, par le vol domestique et par la forte tentation de l'égorger pendant son sommeil, et quand il met le pied sur la pièce de quarante sous du pauvre enfant son guide, en fermant le poing pour l'assommer.

Les Thénardier sont des vampires humains suçant le sang des morts et des blessés sur le champ de bataille, volant un enfant à la pauvre mère Fantine, volant leurs propres hôtes, volant ou cherchant à voler les trésors qu'ils n'ont pas enterrés, cherchant à voler Marius par le chantage de la dénonciation, et s'en allant avec le prix de leurs crimes voler en Amérique, parce que le terrain du vol leur manque en Europe.

Les étudiants volent l'honneur des grisettes; les grisettes, le temps et l'argent des étudiants, et les économies de leurs mères.

Les mêmes étudiants, ivrognes précoces ou libertins blasés, devenus émeutiers par désoeuvrement, puis républicains par fantaisie, volent la vie et le sang de leurs concitoyens dans une barricade servie par des gamins de Paris et par des filles des rues, et se font tuer eux-mêmes avec autant d'héroïsme que d'indifférence. Vertueux meurtriers, vertueux suicides autour d'une table de cabaret! Si l'on demandait à l'innocent Marius lui-même: «Pourquoi êtes-vous là?» il serait bien embarrassé de répondre, «Par ennui,» répondrait-il peut-être, mais à coup sûr pas par opinion.

Dans tout cela, je vois bien l'écume ou la lie d'une société qui fermente, mais de vrais misérables sans cause, je n'en vois point, excepté les pauvres filles et les petits enfants de Thénardier couchés, par la charité d'un jeune bandit des rues, dans la voûte de l'éléphant de la Bastille.

XIX.

Ce livre d'accusation contre la société s'intitulerait plus justement l'_Épopée de la canaille_; or la société n'est pas faite pour la canaille, mais contre elle. Prendre les ordres de Valjean contre le vol, de Thénardier contre le maraudage, des étudiants contre la débauche, des gamins héroïques de Paris et des jeunes émeutiers de la barricade sur l'organisation savante du travail et de la société parfaite, contre le luxe des riches et contre la misère du chômage du peuple, est une homéopathie par le vice, l'ignorance et le sang, qui nous laisse quelque doute sur la guérison du corps social. Or, de bonne foi, nous ne voyons guère d'autre conclusion à tirer de ce beau livre des songes où tout est coupable, excepté le coupable lui-même, et où la société est responsable de tout le mal qu'on fait ou qu'on subit contre ses prescriptions ou contre ses institutions.

Voici l'histoire de mon misérable à moi. Il existe encore, et on la lira bientôt.

XX.

Un jeune paysan est élevé, dans un hameau isolé des hautes montagnes, par un père vertueux et par une tante pieuse, avec une cousine du même âge, fille de sa tante. Les deux enfants grandissent en s'aimant, sans savoir ce que c'est que l'amour. La fille garde le troupeau, aidée du chien de la maison. Elle est d'une beauté virginale qui excite l'admiration de la contrée. Le garde des forêts la voit et il en est épris; il la demande en mariage. On la lui refuse; il fait susciter, par un avoué complaisant de la ville voisine, un mauvais procès de dépossession aux pauvres gens, possesseurs de la chaumière, de quelques champs limitrophes et de quelques châtaigniers dont ils vivent. La maison presque seule leur reste; ils y souffrent les extrémités de la misère.

Un jour, la jeune fille laisse par inadvertance ses chèvres et ses chevreaux s'échapper pour aller marauder un brin d'herbe dans la partie du domaine qu'ils avaient l'habitude de paître. La bergère s'en aperçoit trop tard, lance le chien après les chevreaux pour les ramener dans ses limites; les gardes, aux ordres de leur chef, se découvrent, tirent sur le troupeau, tuent les chevreaux, cassent une jambe au petit chien, atteignent de grains de plomb égarés les vêtements et le cou de la jeune fille. Elle se sauve et se réfugie tout en sang dans la maison.

Le jeune homme, qui travaillait tout près de là, croit qu'on assassine sa cousine; il saisit une carabine au râtelier de la cheminée, court au bruit, voit les meurtriers, fait feu et tue involontairement le chef des gardes entouré de sa bande. On s'empare de lui, on le traîne à la ville comme meurtrier d'un fonctionnaire public dans l'exercice de ses fonctions. On le juge, on le condamne à mort; il marche au supplice des assassins, etc., etc.

Qu'on se peigne ces quatre misères: l'amante dont on va faire mourir le sauveur dans l'ignominie; la tante qui va perdre sa fille unique; le père qui va voir tuer son fils et son gagne-pain par la mort du coupable involontaire; le fils, enfin, couché sur la paille de son cachot, qui pense à sa cousine expirant de douleur, à sa tante, à son père expirant de misère, de faim et de honte dans leur masure réprouvée des honnêtes gens, à sa propre mort, à lui, et à sa propre mémoire entachée d'un meurtre innocent.

Un hasard l'arrache au bourreau; sa peine est commuée en un bagne éternel.

Voilà le misérable!