Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 13

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«J'ai un avantage sur Lamartine: c'est que je le comprends tout entier, et qu'il ne comprend pas la partie dramatique de mon talent.»

C'était juste et c'était vrai.

V.

Je n'ai jamais compris les drames de son théâtre, et je m'en accuse. Je les ai applaudis quelquefois aux premières représentations; mais j'avoue que j'applaudissais de confiance, et, quand j'entendais le public les applaudir avec enthousiasme, je pensais que le public, seul juge en cette matière, avait raison, et que j'étais apparemment sourd de cette oreille. Je le pense encore et je n'en parle jamais, même à lui. Je ne nie pas mon incompétence pour un jugement; je ne prends pas ma taille pour mesure du génie dramatique; je ne dis pas: «Ce qui est plus haut que moi n'existe pas.»

VI.

Quoi qu'il en soit, c'est l'âge qui fait les idées, c'est la jeunesse qui fait les amitiés. J'aime Hugo, parce que je l'ai connu et aimé dans l'âge où le coeur se forme et grandit encore dans la poitrine; dans l'âge où les racines de notre vie, pleines encore de séve et de souplesse, s'attachent par leurs filaments les plus tendres à ce qui pousse, végète ou se rencontre seulement dans le même sol, et où, si ces racines viennent à se tordre, à se replier et à se nouer autour d'un caillou ou d'un bloc de granit, elles l'enserrent dans leurs noeuds, l'emportent en grandissant et le font pour ainsi dire végéter et vivre avec elles de leur propre substance, comme si l'arbre et la pierre n'étaient qu'une seule vie!

Je me souviens comme d'hier du jour ou le beau duc de Rohan, alors mousquetaire, depuis cardinal, me dit, en venant me prendre dans ma caserne du quai d'Orsay:

«Venez avec moi voir un phénomène qui promet un grand homme à la France. Chateaubriand l'a déjà surnommé enfant sublime. Vous serez fier aussi un jour d'avoir vu le chêne dans le gland.»

VII.

Nous partîmes. J'entrai sur les pas du duc de Rohan dans une maison obscure de la rue du Pot-de-Fer, au fond d'une cour, au rez-de-chaussée; un bourdonnement d'enfants qui répètent leurs leçons sortait des fenêtres basses, comme un bourdonnement de ruches qui font le miel au printemps. Un rayon oblique de soleil pénétrait dans la ruche; une mère, grave, triste, affairée, y faisait réciter des _devoirs_ à des enfants de différents âges: c'étaient ses fils.

Elle nous ouvrit une salle basse, un peu isolée, au fond de laquelle un adolescent studieux, d'une belle tête lourde et sérieuse, écrivait ou lisait, loin du gai tumulte de la maison: c'était Victor Hugo, celui dont la plume aujourd'hui fait le charme ou l'effroi du monde.

Il avait déjà écrit cette élégie qui seyait si bien à un enfant-roi sur la mort d'un roi-enfant, Louis XVII, cette victime innocente de la brutale démagogie d'un savetier, bourreau volontaire. L'enfant-roi, sortant du sépulcre où on l'a jeté à la fosse commune, secoue son linceul et, rappelant ses souvenirs confus, s'écrie en revoyant la terre:

Où donc ai-je régné? demandait la jeune âme.

De telles inspirations étaient évidemment les pressentiments d'un grand poëte. Tout ce qui avait une âme sous un coeur quelconque en était ému.

VIII.

On peut changer de devoirs dans la vie, selon le temps, qui commande rudement aux vivants d'autres destinées qui sont des devoirs aussi, mais il ne faut pas répudier notre destinée initiale.

Les événements ont des vicissitudes, le coeur n'en a pas. Nous avons été contristés en lisant dans les _Misérables_ un chapitre intitulé: _Ce qu'on faisait en 1817._ La Restauration fut notre mère; est-ce à nous de lui arracher son manteau après sa mort et de montrer sa nudité à ses ennemis pour leur donner la mauvaise joie de ses ridicules et de ses fous rires?

Non, la bienséance, même quand elle est triste, n'est pas seulement une convenance, elle est une vertu! C'est la fidélité des catastrophes; n'y manquons pas, le ridicule est le père des régicides.

Ce n'est pas à l'enfant sublime de Chateaubriand de donner le signal du rire aux hommes qui rient du malheur et de l'infirmité du vieillard.

Effacez ce chapitre: la verve moqueuse ne donne de l'esprit qu'aux méchants; le génie est bon, car il est divin.

Et puis une autre raison encore me fait aimer et respecter Victor Hugo: nous avons presque commencé ensemble cette longue traversée de la vie, où le hasard, qui est Dieu aussi, fait embarquer à la même date, sur la même nef, dans les mêmes circonstances et sur la même mer, ces passagers plus ou moins mémorables qu'on appelle des contemporains.

Nous avons navigué quarante ans ensemble à travers calme et tempêtes, orages et bonaces, vents contraires, variables, alizés, pour atteindre ce même bord de ce même autre monde que nous sommes près d'atteindre tous les deux.

Nous avons fait tous deux d'illustres naufrages: l'un, échoué sur un bel écueil, au milieu du libre Océan; l'autre, sur la vase d'une ingrate patrie, la quille à sec, les voiles en lambeaux, les mâts brisés, le gouvernail aux mains du hasard; l'un, plein d'espérances et de nobles illusions, ces mirages de la seconde jeunesse des hommes forts; l'autre, découragé, trouvant les hommes toujours les mêmes dans tous les siècles, et n'attendant d'eux dans l'avenir que l'éternelle vicissitude de leur nature, qui naît, qui se remue, qui se répète et qui meurt, pour se répéter encore jusqu'à satiété!

Lisez et comprenez l'histoire.

IX.

Je n'ai pas renoncé à l'espérance pour le genre humain; mais, comme un avare plusieurs fois volé, je l'ai placée, comme mon trésor, dans un autre monde où les hommes ne seront plus des hommes, mais des êtres de lumière et de justice, sans inconstance, sans ignorance, sans passions, sans faiblesses, sans infirmités, sans misères, sans mort, c'est-à-dire le contraire de ce qu'ils sont ici-bas: le monde des utopistes, le paradis des belles imaginations, la société d'Hugo et de ses pareils!

Quand on a navigué ainsi ensemble un certain nombre d'années, on arrive à s'aimer par similitude de destinées, par sympathie de spectacles et de misères, par conformité de lieux, de temps, de cohabitation morale dans un même navire, voguant vers un rivage inconnu.

Être contemporains, c'est presque être amis, si l'on est bons; la terre est un foyer de famille, la vie en commun est une parenté. On peut différer d'idées, de goûts, de convictions même, pendant qu'on flotte, mais on ne peut s'empêcher de sentir une secrète tendresse pour ce qui flotte avec vous.

Voilà mes sentiments pour Hugo; je crois que les siens sont identiques pour moi. Nous sommes divers, je ne dis pas égaux, mais nous nous aimons.

X.

Voici un souvenir qui me revient, et qui dit bien ce que nous sommes l'un à l'égard de l'autre.

Le lendemain de la répudiation du drapeau rouge, le dimanche qui suivit la révolution du 24 février 1848, le peuple bouillonnait encore sur la place de Grève, ce _mont Aventin_ des insensés, où se proclamait la loi agraire de Paris.

Nous avions résolu, après la victoire symbolique du drapeau tricolore, de fixer la Révolution, qui reculait déjà dans le possible, en la passant en revue tout entière au milieu de la place de la Bastille, et de la rallier avec tous les citoyens et toute la garde nationale, cette raison et cette force irrésistibles, à la vraie France, en la montrant vaste, enthousiaste, unanime, aux démagogues et aux songe-creux de l'utopie.

Pendant que les derniers lambeaux de drapeaux rouges se détachaient des boutonnières et descendaient un à un des balcons et des fenêtres des maisons en face de l'Hôtel de Ville, d'épaisses colonnes, débouchant du quai, fendaient les flots de la multitude, se dirigeaient vers les portes comme un second débordement, et montaient à l'assaut des escaliers et des salles, apportant pour _ultimatum_ l'organisation du travail, ce rêve-cauchemar d'un autre dormeur éveillé.

«Ouvrez-leur les portes toutes larges, et laissez-les entrer, eux et leurs songes,» criai-je du haut du balcon.

Ils inondèrent le palais.

Leur physionomie était honnête, mais tendue comme par une résolution sourde et décidée à ne rien modifier, par inintelligence de ses programmes.

J'allai au-devant d'eux dans une vaste enceinte, et, me plaçant devant une grande table qui rompait la colonne et qui m'empêchait d'en être submergé, j'attendis que la plénitude du lieu rendît la foule immobile, et, m'adressant aux premiers rangs, composés des chefs, au milieu desquels rayonnaient quelques belles figures d'artisans plus éclairées que les autres des rayons du bon sens qui transperce l'ignorance et la force brutale des masses:

«--Que demandez-vous de nous?» leur dis-je.

«--Nous voulons, me répondirent-ils, l'organisation du travail ou rien!» Et la salle entière retentit des vociférations approbatives de la résolution des chefs.

«--Pouvez-vous me dire ce que c'est que l'organisation du travail?» leur répliquai-je.

Ils se regardèrent et se turent.

«--Mais, c'est le travail organisé de manière que la concurrence soit détruite et n'avilisse pas nos produits et nos salaires.

«--Bien, dis-je; mais, si la concurrence est détruite, que devient le droit le plus précieux du travailleur, la liberté du travail?»

Ils s'embarrassèrent davantage, et firent un chaos de réponses confuses et contradictoires tellement absurdes et révoltantes que des foules d'objections et de murmures s'élevèrent de leurs propres rangs contre les solutions bizarres de ces métaphysiciens sur parole. Ce ne fut plus une discussion, ce fut un _pandémonium_ d'absurdités.

Je demandai le silence.

«--Écoutez-moi bien,» leur dis-je alors en prenant résolument la parole; et bien m'en prit d'avoir profondément étudié trente ans l'économie politique pour leur classifier à eux-mêmes leurs tendances, et leur démontrer, dans une longue et cordiale improvisation, que ce qu'ils demandaient, c'était tout simplement la tyrannie la plus meurtrière des classes laborieuses, le monopole le plus insolent qui ait jamais abâtardi l'espèce humaine en masse, pour créer, par ce monopole, le privilége des classes renversées, de l'aristocratie de la main-d'oeuvre contre la démocratie des producteurs et des consommateurs;

«--Écoutez-moi bien, leur dis-je, je vais vous faire ma profession de foi d'ignorance. Je ne me crois ni plus ni moins d'intelligence que la généralité des hommes de mon siècle, et, à mon tour, je vous déclare que j'ai appliqué, pendant la moitié de ma vie, toute l'intelligence telle quelle dont Dieu m'a plus ou moins doué à comprendre ce que vos apôtres et vos faux prophètes vous promettent dans ce que vous appelez l'organisation du travail, et que, malgré toute mon application et tous mes efforts, il m'a été impossible d'y rien comprendre. Ce serait donc à moi à vous demander de me déchiffrer cette énigme, et de me révéler ce que vous croyez comprendre. Je vous donne encore une fois la parole. Voyons, essayez; j'écoute, puissé-je ratifier ce que vous aurez éclairci!»

Ils se turent, en commençant à donner quelques signes d'étonnement et de doute sur leurs figures.

«--Eh bien, leur dis-je, je vais vous définir à mon tour le seul socialisme vrai qui vous travaille et qui vous pousse à votre insu ici, pour exiger ce que vous ne savez pas définir, et dont vous croyez que nous avons le secret et la formule.

«Selon moi, le voici.»

XI.

Alors, usant largement de l'attention passionnée qu'ils accordaient à ma personne et à mes paroles, je leur démontrai, avec une énergique sincérité, que personne n'avait le secret de l'organisation du travail, ni d'une organisation de fond en comble, d'une organisation parfaite de la société, dite socialisme, où il n'y aurait plus ni inégalité, ni injustice, ni luxe, ni misère; qu'une telle société ne serait plus la terre, mais le paradis; que tout le monde s'y reposerait dans un repos si parfait et si doux que le mouvement même y cesserait à l'instant, car personne n'aurait le désir de respirer seulement un peu plus d'air que son voisin; que ce ne serait plus la vie, mais la mort; que l'égalité des biens était un rêve tellement absurde dans notre condition humaine que, lors même qu'on viendrait à partager à parts égales le matin, il faudrait recommencer le partage le soir, car les conditions auraient changé dans la journée par la vertu ou le vice, la maladie ou la santé, le nombre des vieillards ou des enfants survenus dans la famille, le talent ou l'ignorance, la diligence ou la paresse de chaque partageur dans la communauté, à moins qu'on n'adoptât l'égalité des salaires pour tous les salariés, laborieux ou paresseux, méritant ou ne méritant pas leur pain; que le repos et la débauche vivraient aux dépens du travail et de la vertu, formule révoltante, quoique évangélique, de M. Louis Blanc, dont la seule énonciation faisait rire leur bon sens; à moins cependant, ajoutai-je encore, que le travail libre ne devînt travail forcé pour toute la société, que des répartiteurs du salaire, le fouet ou le glaive à la main, ne fussent chargés de faire travailler tout le monde, et que la société des blancs ne fut réduite à une horde d'esclaves, chassés chaque matin de leurs cases communes au travail uniforme, par des conducteurs de nègres blancs!

«Quel perfectionnement social!» m'écriai-je au milieu du rire de l'auditoire,» et combien la société de tels socialistes ferait envier aux hommes le sort de la brute ruminante, qui va du moins paître en liberté et en paix l'herbe qu'elle ne mesure qu'à sa faim! Non, ce n'est pas l'organisation forcée du travail que vous pouvez demander.»

«--Non! non! non!» s'écrièrent-ils.

«--Eh bien! il n'y en a pas d'autre; je vous défie tous d'en trouver une autre: donc il n'y a pas d'organisation du travail, de distribution des richesses forcée, autre que la distribution par la liberté, par la concurrence, par l'économie des travailleurs, et par les besoins des consommations libres, des capitalistes, etc.

«Savez-vous, encore une fois, ce que vous voulez? Vous voulez que le capital, qui appartient à tous, et qui n'est que le réservoir du nécessaire et du superflu de tout le monde, soit libre comme le travail, car, s'il n'est pas libre, il se cachera, il ne se montrera plus, il ne consommera plus, et par là même il fera mourir de faim le travailleur, en cessant de se répandre en salaires, et de s'accumuler en économies nouvelles, qui forment à leur tour des capitaux, et qui, en se dépensant, reforment des salaires, de manière que tout le monde jouisse et travaille à la fois pour jouir à son tour.»

«--Oui! oui! c'est cela!» murmura de toutes parts le bon sens de la foule, qui commençait à revenir à l'évidence.

«Mais vous ne voulez pas,» continuai-je, «et vous avez raison de ne pas vouloir qu'il y ait des misères incurables et imméritées, comme la société mal inspirée en est pleine. Vous ne voulez pas que le père et la mère malades, chargés de trop d'enfants en bas âge, et retenus par la maladie dans leur grenier, voient périr sans soins, sans lait, sans pain, sans feu, sans asile, les fruits de leur union abandonnés au hasard. Vous ne voulez pas, etc.»

Je leur énumérai ici les misères innombrables et imméritées auxquelles la famille du prolétaire est sujette par le chômage, le veuvage, la caducité, l'abandon, le dénûment des orphelins, et tous les cas où la providence tutélaire d'une société bien inspirée doit s'étendre par l'oeil et par la main d'un gouvernement sérieusement populaire, où elle doit intervenir afin de soulager et de rectifier des misères imméritées par des secours actifs et par la charité sociale.

Ils parurent satisfaits et reconnaissants de cette énumération, de ces bonnes volontés des gouvernants en faveur des misérables, et crièrent de toutes parts: «--Oui! oui! c'est ce que nous voulons!»

«--Eh bien! ajoutai-je en concluant, vous reconnaissez donc qu'il n'y a qu'un seul socialisme pratique: c'est la fraternité volontaire et active de tous envers chacun, c'est une religion de la misère, c'est le coeur obligatoire du pays rédigé en lois d'assistance. Eh bien, c'est ce que l'intelligence de la nation vous donnera quand toutes les classes, tous les capitaux, tous les salaires, tous les droits, tous les devoirs, représentés dans la législation par le suffrage proportionné de tous, auront choisi le suffrage universel à plusieurs degrés pour l'harmonie sociale; mais c'est ce qu'aucun homme sensé et consciencieux ne consentira jamais à vous donner dans ce que vous appelez l'organisation du travail ou socialisme radical, qu'on vous a amenés à vociférer ici sans en comprendre l'exécrable non-sens!»

Tous applaudirent, et tous se déclarèrent éclairés et satisfaits, évacuèrent les escaliers et remplirent la place de Grève de cris de: _Vive Lamartine!_ Ce ne fut pas là un triomphe de trois jours contre la démagogie du drapeau rouge, ce fut le triomphe du sens commun contre une idée fausse.

XII.

Nous nous mîmes en marche à travers une foule innombrable vers la place de la Bastille; deux millions d'hommes de Paris et des villes et villages nous y attendaient, les uns sous les armes, les autres désarmés. Nous venions sceller avec eux, fixer et borner la révolution encore débordante, et leur rendre compte de leur propre vertu. Le sage et courageux Dupont (de l'Eure), notre président, qui m'avait donné en secret, par écrit, sa survivance pendant les tempêtes du premier et du second jour, parla en notre nom à tous. On applaudit ses cheveux blanchis dans la vertu civique.

Le défilé commença; il devait durer plus d'un jour.

XIII.

D'autres devoirs, également urgents, m'appelaient à l'hôtel des Affaires-Étrangères, envahi, depuis le 24 février, par des hommes inconnus et armés, qu'il fallait refouler et convertir en gardes volontaires, pour préserver les archives diplomatiques de l'État.

Je m'enveloppai de mon manteau, et je me glissai inaperçu et inconnu entre deux files de grenadiers avec lesquels je marchai un moment. Puis, obliquant à gauche d'un mouvement insensible, je me lançai dans la mer d'hommes de toutes conditions qui couvrait la place de la Bastille, à l'embouchure de la rue Saint-Antoine. Je parvins à peu près au milieu sans avoir le malheur d'être reconnu, et j'allais entrer dans les rues à droite pour m'évader par les rues vides parallèles aux boulevards, lorsqu'un froissement de la foule fît glisser mon manteau de mes épaules; je me baissais pour le ramasser dans la boue, quand je fus reconnu par un artiste alors très-célèbre, Cellarius, le musicien de la danse, suivi de quelques-uns de ses élèves et de ses amis.

«C'est Lamartine!» s'écria-t-il à demi-voix.

Mais il fut entendu par les spectateurs les plus rapprochés, qui, ne respectant pas mon incognito nécessaire, crièrent à l'instant: _Vive Lamartine!_ et, se pressant en tumulte autour de moi et du groupe formé à l'instant par Cellarius et ses amis pour me protéger contre l'enthousiasme populaire, firent retourner peu à peu de la place encombrée la foule du côté opposé à la grande revue, et la précipitèrent sur mes pas avec une pression et des clameurs d'amour que m'avaient values en ce moment ma résistance toute fraîche aux sommations armées et réitérées que m'avait adressées la démagogie à l'Hôtel-de-Ville.

Je sentis que j'étais étouffé de tendresse et de délire si je ne parvenais pas à me glisser dans quelque rue étroite, dont l'embouchure, resserrée par les maisons et presque invisible, rompît la masse de mes poursuivants et me permît de leur échapper en diminuant forcément leur nombre.

«--Y a-t-il près d'ici une telle rue?» demandai-je à voix basse à Cellarius.

«--Oui, me dit-il, nous y touchons.

«--Eh bien! hâtons-nous, lui dis-je, de nous y jeter, et que quelques-uns de vos amis en disputent un moment l'entrée à la foule: pendant ce temps-là, nous gagnerons plus facilement l'issue la plus voisine de la place Royale, et, une fois arrivés là, protégés par la galerie étroite et longue, j'atteindrai le numéro 6, au fond de la voûte qu'habite Hugo, et j'irai lui demander asile contre cet assaut de l'enthousiasme. La porte, il m'en souvient, est ferrée, épaisse et forte comme la porte d'une citadelle: nous la refermerons sur moi, et le peuple, resté dehors, respectera la maison du grand poëte.»

XIV.

La manoeuvre que j'avais indiquée à Cellarius réussit, et nous nous trouvâmes un moment isolés dans la petite rue de secours conduisant à la place Royale; mais bientôt les fenêtres et les portes s'ouvrirent au bruit du tumulte qui s'élevait à mon nom devant et derrière moi, et la foule, quoique rétrécie par l'obstacle, déboucha avec nous sur la place, aux mêmes cris d'amour et de délire répétés de proche en proche par ceux qui avaient débouché des petites rues latérales.

Je craignais que cette émotion, toute de reconnaissance et de bonne intention au début, ne gagnât de rue en rue la ville, n'accumulât une armée entière sur nos pas et ne rallumât dans la multitude l'apparence des séditions que nous nous félicitions d'avoir apaisées.

Les arcades étroites de gauche, sous lesquelles nous nous étions engouffrés, avaient encore diminué et tronçonné la foule; nous y marchions en groupe, à pas précipités, pour atteindre avant elle le numéro 6. Déjà les premiers arrivés, qui me précédaient, y frappaient à grands coups pour que la porte s'ouvrît à ma fuite; mais le concierge, entendant ce tumulte et ces clameurs sans en connaître la cause, et craignant un assaut de la maison de son maître, refusait d'ouvrir:

«--Ouvrez avec confiance, lui criai-je à demi-voix, ne craignez rien, c'est un ami d'Hugo, c'est moi, c'est Lamartine!»

Il entr'ouvrit enfin, juste assez pour me laisser entrer avec deux ou trois personnes, puis referma, aidé de nos épaules contre la pression croissante de la foule à laquelle nous venions d'échapper. Mais le nombre, les cris, les coups contre le bois et le fer des battants descellés des gonds, faisaient craindre un assaut qui ébranlerait les murailles.

«--N'y a-t-il point, dis-je au concierge, un moyen de sortir d'ici par quelque cour de service ouvrant sur une ruelle de derrière, et qui me permettrait d'atteindre inaperçu un quartier solitaire et vide? Quand je serai sorti, vous ouvrirez sans danger au peuple, et le peuple, ne me voyant plus, se retirera paisiblement sans aucune violence de curiosité.

«--Venez,» me dit le concierge.

Et il me conduisit dans une petite cour d'écurie. Un tas de pierres, me servant d'échelle, me permit d'enjamber un mur de clôture, d'où je tombai dans une ruelle aussi silencieuse et aussi déserte qu'un cloître de chartreux pendant que les religieux sont au service.

Je la suivis quelque temps comme un oisif qui se promène, et je priai un obligeant inconnu, qui avait franchi avec moi la muraille, d'aller me chercher un cabriolet à la place la plus voisine où il pourrait en rencontrer un.

XV.

Pendant qu'il accomplissait ma commission, j'entrai dans une boutique de fruitier obscure et presque souterraine; il n'y avait là que deux vieilles femmes parfaitement tranquilles, accoudées sur leur escabeau, autour d'une petite table, et qui mangeaient leur morceau de pain et de fromage, en s'entretenant de la révolution que tout le quartier était allé acclamer sur la place de la Bastille.

«--Voulez-vous me permettre, leur dis-je, de me reposer un moment ici pendant qu'on me cherche une voiture, et de me rafraîchir, en payant, avec un peu de pain, de gruyère et un demi-doigt de vin?

«--Volontiers,» me répondirent-elles sans soupçon.

Et, pendant que je retrempais mes forces à leur table, tout en les écoutant causer comme Périclès écoutait la marchande d'herbes d'Athènes, le cabriolet longtemps cherché se fit enfin entendre.

Je payai mon écot, je remerciai les deux bonnes femmes, et je montai à côté du cocher.

«--Conduisez-moi, lui dis-je, de manière à éviter la rencontre des foules ou des colonnes de garde nationale qui sillonnent les grandes rues de Paris en ce moment. Je suis pressé; vous me déposerez à la hauteur de la rue des Capucines; il faut que je me rende au ministère des affaires étrangères.