Cours familier de Littérature - Volume 14
Part 12
Quoi! la famille, que proscrit Platon, est donc l'opposé de la vertu? La paternité est donc un vice? La maternité est donc un crime? La tendresse filiale est donc un forfait? La propriété héréditaire, qui seule porte et perpétue ce groupe humain, est donc un attentat à la vertu?
Nous savons bien que l'éloquent commentateur français de Platon proteste par son bon sens contre l'exagération de son maître et proclame la famille sainte, la propriété bonne et sacrée. Mais ce n'est pas moins fausser l'entendement humain en politique que de présenter la _République de Platon_ comme un idéal de gouvernement dont une législation doit se rapprocher.
XXXI.
M. Cousin, qui comprend tout de si haut, semble n'avoir pas assez sondé le danger d'offrir en admiration aux hommes des théories qui ne sont que des rêves contre la société possible: car la société est la première des réalités; les rêves la tuent.
Ce qu'il y a selon nous de plus contraire au progrès, c'est de marcher à contre-sens de la nature. Les instincts sont les sources des lois bien faites; tout ce qui ne découle pas directement des instincts s'égare; les instincts sont la logique de Dieu en nous.
En politique, un crime est moins funeste à la société qu'une chimère, et, si l'on me donnait à choisir entre Machiavel, le législateur du crime politique, et Platon, le législateur des rêves, je choisirais plutôt Machiavel, car Machiavel ne déprave que l'âme d'un tyran, et Platon déprave la liaison du genre humain!
XXXII.
Oh! quand donc, au milieu de tant de cours de sciences physiques, théologiques, économiques, mathématiques, métaphysiques, qui aiguisent l'intelligence professionnelle, mais qui quelquefois faussent l'intelligence générale de notre siècle, aurons-nous enfin un cours de bon sens politique, non pas calqué sur les utopies de Platon, mais dérivé de la nature de l'homme; retrouvant l'origine des lois dans ces législations innées qui sont nos instincts?
Il nous faudrait pour cela un second Montesquieu; le temps le demande et la Providence nous le doit. Le premier Montesquieu nous a fait l'_Esprit des lois_, le second nous ferait l'_Esprit_ de la nature humaine; plus son plan social serait parfait, plus il s'éloignerait en tout de celui de Platon.
Au lieu de prendre le contre-pied de l'homme naturel et de l'homme historique, ce second Montesquieu suivrait pas à pas la nature humaine, pour lui faire des institutions à la mesure de ses organes, et non à la mesure de ses rêves.
Ne voit-on pas, dans plusieurs passages du premier Montesquieu, comme dans tant de pages de Voltaire, combien le législateur méprisait le sophiste?
XXXIII.
Après avoir lu dans la _République de Platon_ comment il construit la société, on lit, dans ses _Lois_, comment il combine la législation, et comment il dégage confusément la forme politique, c'est-à-dire le gouvernement.
Il ne faut pas oublier que ce gouvernement, qui ne s'appliquait qu'à la petite municipalité d'une bourgade de quelques milliers d'âmes d'Athènes, pouvait être aussi arbitraire, aussi locale et aussi étroite que l'espace compris entre la muraille du Pirée et l'enceinte du Parthénon. Mais, même pour un si petit espace, la politique, pour être applicable, devait se mouler sur la nature, sur l'histoire, sur les traditions, sur les habitudes du peuple de Solon.
Il ne paraît pas qu'en cela Platon ait montré plus de bon sens pratique qu'il n'en a montré dans sa législation. C'était une tête comme J.-J. Rousseau, où tout le génie montait en rêves.
La question de la forme des gouvernements est cependant bien secondaire, comparée à la forme des sociétés: c'est la philosophie pratique qui décrète des lois; c'est le lieu, le temps, ce sont les moeurs, les hommes, qui décident du gouvernement. Il faut du génie pour la législation, il ne faut que du sens commun pour faire le gouvernement d'un peuple.
XXXIV.
La philosophie est absolue, la politique est relative: république, fédération, aristocratie, théocratie, démocratie, oligarchie, monarchie, dictature, tyrannie même, tout cela est bien ou mal selon les circonstances, les convenances, les nécessités du peuple, qui adopte ou qui répudie tour à tour ces formes bien ou mal appropriées à l'usage que le peuple veut en faire.
La Grèce, déchiquetée par la nature en détroits, en golfes, en îles et en presqu'îles, sans autre unité que la langue, ne pouvait être qu'une mosaïque de gouvernements, les uns monarchiques, les autres aristocratiques, ceux-ci démocratiques, ceux-là démagogiques, mal reliés par le lien d'une confédération confuse.
La Perse, où l'immensité de l'espace et les provinces séparées entre elles par des déserts et des chaînes de montagnes laissaient un grand arbitraire aux gouverneurs des satrapies, ne pouvait être qu'une monarchie militaire absolue. Il fallait que la force centrale réprimât sans cesse les rébellions de la circonférence.
Les Indes, où des révélations prétendues divines, expliquées dans l'origine et commentées sans cesse par les _brahmines_, avaient institué des castes serviles mais innombrables, ne pouvaient être soumises qu'à une théocratie inspirée d'en haut par des castes sacerdotales et gouvernée plus bas par des dynasties sacrées.
La Chine, patriarcale et sédentaire après avoir été nomade et pastorale, ne pouvait être qu'un despotisme paternel formé à l'exemple de la tribu, où le père est roi sans cesser d'être père.
Rome, association de brigands à son origine, pour ravager des voisins et se conquérir des territoires, ne pouvait être qu'une république militaire, soumise tour à tour à l'anarchie sanguinaire ou à la servitude féroce de cette nature d'institution armée.
Carthage, société de commerce et de navigation, comme aujourd'hui la Grande-Bretagne, ne pouvait être qu'un gouvernement mixte de marins, de soldats, de sénateurs enrichis, de pauvres acharnés à s'enrichir; un gouvernement à trois ou quatre pouvoirs contre-balancés par des intérêts; l'or devait être au fond de toutes ses expéditions comme au fond de toutes ses pensées. L'oligarchie royale ou républicaine était la forme obligée de ce gouvernement.
Plus tard, Rome, décomposée par sa grandeur et par ses vices, devait se sentir prête à laisser sa proie, à moins de resserrer sa serre par le despotisme et de se réfugier contre ses anarchies dans la servitude.
L'empire romain devait naître et mourir en peu de temps.
XXXV.
La nécessité de la lutte contre les Romains devait prédisposer aussi la Gaule et la Germanie à l'unité monarchique, qui concentre les forces nationales défensives; les chefs victorieux devaient logiquement devenir des rois. La monarchie, d'abord soldatesque, puis féodale, puis religieuse, puis nationale, puis populaire, devait naturellement s'y transformer et s'y adapter aux époques et aux instincts des nations.
L'Italie du moyen âge, démembrée par les invasions successives des peuples septentrionaux, et cependant respectée par eux comme siége de la religion nouvelle, devait se tronçonner en petites républiques presque municipales. Ces républiques, encore féroces de moeurs quoique avilies par leur petitesse, devaient lutter entre elles d'héroïsme, d'industrie, de commerce et d'arts. Le gouvernement démocratique, entrecoupé de fréquentes tyrannies, sortait logiquement d'une pareille situation.
L'Allemagne, vaste entrepôt des débordements de peuples de l'Orient ou du Nord délayés dans les peuples incohérents de la Germanie, devait se constituer en empire fédéral pour la guerre, en individualités nationales indépendantes pour la paix: république de monarchies où l'unité était impossible dans la forme, parce que l'unité manquait dans l'esprit.
L'Espagne, sorte d'Afrique européenne et d'avant-garde du catholicisme contre l'islamisme, devait être absolue comme son caractère oriental, inexorable comme sa théocratie militante. Charles-Quint, Philippe II, le duc d'Albe, l'Inquisition, l'ostracisme des races arabes de son territoire, la condamnaient à un gouvernement despotique et sacerdotal exprimé par une cour dans un couvent, l'Escurial.
Ce n'est qu'après le règne du sacerdoce que son gouvernement despotique devait se détendre, et que la monarchie représentative devait y introduire le goût et les institutions de la liberté.
L'Angleterre, emprisonnée dans une île sans proportion avec la grandeur de son intelligence, de son caractère et de son activité, devait, pour favoriser son expansion extérieure et pour conserver sa fierté au-dedans, se façonner un gouvernement nouveau dans le monde. Républicain dans ses chambres, dictatorial sur ses vaisseaux et dans ses colonies, monarchique dans sa cour, ce gouvernement seul correspondait à ses trois nécessités de situation: la liberté, la puissance, la stabilité; il sortait de sa nature.
XXXVI.
La France seule, par la diversité de son sol, de ses races, de ses caractères, de ses aptitudes, devait se plier, selon les heures de sa vie nationale, à toutes les formes de gouvernement.
La mobilité et l'universalité, c'est à la fois son défaut et sa vertu. Libre, sauvage et indomptée dans ses forêts de la Gaule, sacerdotale sous ses druides, chevaleresque sous ses Francs, féodale sous ses chefs militaires, municipale sous ses communes, monarchique sous ses rois, représentative sous ses états généraux, conquérante sous ses princes ambitieux, artistique sous ses Valois, fanatique sous ses ligueurs, anarchique dans ses dissensions religieuses, unitaire sous ses Richelieu et sous ses Louis XIV, agricole sous ses Sully, industrielle sous ses Colbert, lettrée sous ses Corneille et ses Racine, théocratique sous ses Bossuet, philosophe et incrédule sous ses Voltaire, réformatrice et révolutionnaire sous ses Fénelon et ses J.-J. Rousseau, constitutionnelle sous ses Mirabeau, démagogique sous ses Danton, républicaine et sanguinaire sous sa Convention, conquérante et despotique sous son Napoléon, insatiable de liberté sous sa dynastie légitime, agitée et indomptable sous sa dynastie élective de 1830, sublime, mais épouvantée d'elle-même, sous sa seconde république, rejetée par terreur de l'utopie sous l'épée d'un second empire; prête à tout ce qui peut la grandir, la sauver, l'illustrer ou la perdre; ni républicaine, ni constitutionnelle, ni monarchique, ni théocratique, mais changeante, révolutionnaire et contre-révolutionnaire selon les temps; nation de volte-face pour faire face, sous toutes les formes, à tous les événements, pour rester grande!
Voilà la France.
Si Platon avait eu à lui donner un gouvernement, il aurait dû lui donner le gouvernement des circonstances, la constitution de l'à-propos, un costume aussi varié et aussi souple que l'air élastique qui l'environne, un manteau de pourpre sans forme et sans couture comme celui dont se vêtaient les Arabes, ces Français d'Asie, se pliant à toutes les saisons et à toutes les attitudes pour le jour et pour la nuit, pour la paix et pour la guerre, pour l'autorité ou pour la liberté, devant elle-même et devant l'ennemi.
Aussi voyez son histoire: ce n'est pas celle d'un peuple, c'est celle de vingt peuples successifs et contradictoires; il n'y a d'unité en elle que l'unité de patriotisme. Elle a vécu, elle vit et elle vivra, parce qu'elle se transforme et qu'elle meurt et renaît sans cesse.
XXXVII.
Qu'est-ce qu'un pareil peuple aurait fait du gouvernement chimérique et pédantesque de Platon?
Le bon sens est son seul législateur possible. Ne vous étonnez pas de ses voltes, apparentes plus que réelles: elle a le gouvernement de ses instincts. Elle saura bien changer son gouvernement comme un vêtement à sa taille, retirer à soi le pouvoir quand il lui paraîtra la conduire hors de sa voie; redevenir république quand il lui faudra la force unanime et irrésistible du peuple pour opérer ces grands changements devant lesquels la monarchie, conservatrice de sa nature, faiblit ou recule; reprendre la monarchie quand elle redoutera le radicalisme, qui compromet tout en exagérant tout; le gouvernement représentatif quand il faudra délibérer et transiger; la dictature quand il faudra pacifier; le gouvernement militaire quand il faudra combattre.
Sa puissance indestructible, aux yeux d'un vrai philosophe, est précisément de savoir se changer. Tout est temporaire en elle, excepté sa durée.
XXXVIII.
La nature des différents gouvernements connus, depuis l'origine de l'histoire jusqu'à nos jours, est donc un démenti perpétuel aux théories politiques de Platon.
Si le vrai philosophe taille ses institutions sociales sur le patron de la nature humaine, il taille aussi ses institutions politiques sur le patron de l'expérience et de l'histoire.
C'était la politique d'Aristote, tout expérimentale et tout historique; c'était la politique de Socrate. Platon ne le fait évidemment intervenir dans ses dialogues sur la _République_ et sur les _Lois_, que pour donner de l'autorité à ses rêves.
XXXIX.
Xénophon, disciple aussi, mais disciple plus sincère et plus littéral que Platon, parle de Socrate comme d'un philosophe aux yeux duquel les institutions sociales et politiques n'avaient qu'une importance très-secondaire, et qui s'occupait infiniment plus d'améliorer les hommes que de les constituer.
La question pour le vrai Socrate, c'étaient les dieux, ce n'étaient pas les lois.
Xénophon insinue même formellement que Socrate fut bien moins condamné à mort pour ses audaces contre la religion de l'État, que pour n'avoir pas voulu partager assez les rancunes des factions populaires qui lui reprochaient son indifférence politique.
En lisant attentivement Xénophon, nous avons acquis la presque certitude que dans les Dialogues, les choses sublimes et simples sont de Socrate, et les choses sophistiques et alambiquées sont de Platon.
Les _Dialogues_ seront éternellement et justement lus et exaltés pour ce qui est de Socrate, éternellement et justement réprouvés comme sophistiques pour ce qui est de Platon.
C'est la traduction faussée d'une belle âme de l'humanité par un bel esprit d'Athènes.
XL.
En résumé, je vous en ai dit assez pour vous donner de la philosophie grecque, à son apogée, une idée que nous compléterons en étudiant bientôt ensemble la philosophie d'Aristote.
Aristote est le disciple sensé du disciple souvent si peu sensé de Socrate.
Il fut l'instituteur et le conseiller politique du plus grand des Grecs en génie, en politique et en héroïsme: Alexandre.
La philosophie de Socrate, quoique faussée par Platon, aura cet éternel mérite d'avoir été la première grande profession de foi spiritualiste du genre humain, non-seulement en Asie, mais en Europe. C'est par Platon que l'humanité de ce temps a su qu'elle avait une âme trois siècles avant la révélation du christianisme. La philosophie selon la raison précéda ainsi la philosophie selon la foi.
XLI.
Le _Phédon_ est le plus beau drame humain avant le drame du Calvaire. Socrate en fut la victime; mais Platon, ce saint Paul du spiritualisme grec, mêla à la sublime doctrine de son maître tant de sophismes, tant de puérilités, tant de chimères et tant de dépravations d'idées, de lois, de moeurs, que cette pure philosophie socratique en fut viciée presque dans sa source, et qu'en se sanctifiant avec Socrate, on craint toujours de se corrompre avec Platon.
LAMARTINE.
LXXXIIIe ENTRETIEN.
CONSIDÉRATIONS SUR UN CHEF-D'OEUVRE,
OU
LE DANGER DU GÉNIE.
LES MISÉRABLES, PAR VICTOR HUGO.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
Je veux défendre la société, chose sacrée et nécessaire quoique imparfaite, contre un ami, chose délicate, qui laisse emporter son génie aux fautes de Platon dans le style de Platon, et qui, en accusant la société, résumé de l'homme, fait de l'homme imaginaire l'antagoniste et la victime de la société.
L'HOMME CONTRE LA SOCIÉTÉ, voilà le vrai titre de cet ouvrage, ouvrage d'autant plus funeste qu'en faisant de l'homme individu un être parfait, il fait de la société humaine, composée pour l'homme et par l'homme, le résumé de toutes les iniquités humaines; livre qui ne peut inspirer qu'une passion, la passion de trouver en faute la société, de la renouveler et de la renverser, pour la refondre sur le type des rêves d'un écrivain de génie.
II.
C'est ainsi que le disciple de Socrate, après la mort de Socrate, l'homme pratique, son inspirateur; c'est ainsi que Platon écrivit sa _République_ idéale, _pandémonium_ de toutes les chimères, capable de donner le vertige à toute la démagogie d'Athènes, si Périclès n'était pas né pour rendre le bon sens aux philosophes, et la discipline volontaire au peuple qui vit de bon sens.
C'est ainsi que J.-J. Rousseau écrivit, mal éveillé, le _Contrat social_, capable de donner le fanatisme de l'absurde à toute la bourgeoisie lettrée de la France, jusqu'à ce que la rage de l'impossible, le _delirium tremens_ de la nation, s'emparât du peuple et lui fît commettre des crimes, des meurtres et des suicides, qui remontent, comme l'effet à la cause, à de mauvais raisonnements.
C'est ainsi qu'ont procédé tous les écrivains dits _socialistes_ de nos jours, avec de bonnes intentions et des têtes faibles, depuis Saint-Simon qui veut réhabiliter la chair et la boue, jusqu'à Fourier qui veut passionner l'instinct brutal et moraliser l'immoralité, pour que tout soit vertu et volupté sur la terre; jusqu'à cet homme sans nom qui veut anéantir le fait accompli, les droits antécédents et le travail de cinq ou six mille ans dans le monde qui nous précède et nous engendre, et qui déclare que la propriété c'est le vol, et qu'il faut recommencer sans elle; jusqu'au grand pontife des _Mormons_, qui recrée le _harem_ religieux pour le plaisir de quelques prêtres de la population, et traîne des troupeaux de femelles à la suite du mâle dans les steppes des États-Unis d'Amérique, ce pays vacant et pratique de toutes les absurdités impraticables et bientôt punies, je l'espère.
C'est ainsi enfin qu'un homme, de bien plus de talent vrai que tous ces faux monnayeurs de ce qu'ils appellent l'_idée_, et de bien plus de style que tous ces frappeurs de mensonges à l'effigie de la vérité; c'est ainsi que Victor Hugo, jeté sur son île solitaire, et à qui les latitudes de l'espace, la liberté de l'étendue, la complaisance du vide, les ondulations de l'Océan, les orages, les bruits, les écumes, les senteurs âpres des vagues ont porté à la tête, agrandi les horizons, creusé les aperçus, donné souvent le sublime, quelquefois le vertige, attendri l'âme jusqu'à la sensibilité maladive du mal universel, et fait du coeur d'un poëte le grand muscle sympathique universel de l'humanité souffrante; c'est ainsi, disons-nous en fermant ce livre, que notre ami a pleuré ses larmes de colère sur son Patmos de l'Océan, et que ce saint Jean du peuple a cru écrire pour le peuple en écrivant en réalité contre lui! Car le peuple, c'est le sol même sur lequel toute société est construite; c'est l'élément dont toute société est faite, et, quand la société s'écroule, c'est lui qu'elle écrase le premier et le dernier!
III.
Relisons à tête reposée ce merveilleux livre, merveilleux d'utopie comme de saines inspirations; laissons en pâture aux échenilleurs de mots et de formes les impropriétés de termes, les exagérations de phrases, les mauvais jeux d'esprit, les impuretés de langue, les fautes lourdes et même les saletés de goût, flatterie indigne du génie élevé d'un grand poëte, cynisme de la démagogie, cette plèbe du langage, qui l'abaisse pour qu'il soit à son niveau, et qui le souille pour l'approprier à ses vices. Il ne s'agit pas de tout cela, qu'un trait d'encre sème sur la page et qu'un coup d'ongle efface, comme dit le latin: il y a dans le livre plus de pages qu'il n'en faut pour pouvoir en déchirer quelques-unes.
Relisons-le pour en contempler la puissance souvent colossale, pour en admirer la verve plus bouillante encore que dans la jeunesse, dans cette nature qui a déjà bouillonné soixante ans, tant il y a d'eau dans ce vase et de combustible dans ce foyer.
Relisons-le pour y sympathiser avec une sensibilité pathétique qui n'existait pas au même degré dans les années tendres de l'écrivain, et qui semble en vieillissant participer davantage à cette mélancolie de l'espèce humaine, à cette tristesse des choses mortelles, à ce _mentem mortalia tangunt_, à ce sublime _lacrimæ rerum_ de Virgile, qui, lui aussi, avait vu des révolutions, des proscriptions, des déceptions humaines.
Relisons-le pour nous complaire et nous attendrir sur ces amours de deux êtres innocents, dans un jardin redevenu inculte, forêt vierge pour ce couple virginal de la _rue Plumet_, site que Bernardin de Saint-Pierre est allé chercher à l'île de France pour Virginie, Chateaubriand en Amérique pour Atala, et que Hugo a su découvrir tout fait et peindre en grisaille sans couleurs dans un vil faubourg de Paris, Éden dépaysé dont il est le Milton, le Théocrite, le Bernardin de Saint-Pierre et le Chateaubriand, avec plus de vérité, de larmes, de passions, de couleur et de lumière dorée que ces grands modèles.
Relisons-le surtout pour y rechercher ses sophismes involontaires sur l'ordre et le désordre social, pour lui faire comprendre comment ce qu'il imagine comme le remède serait l'empirisme de notre pauvre condition humaine; comment la vie, à quelque classe que l'on appartienne, n'est pas et ne peut pas être un sourire éternel de l'âme entre la faim, le travail et la mort; épreuve, oui, jouissance, non; et comment ceux qui, comme nous, sont condamnés à vie à cet emprisonnement cellulaire sur ce globe pour en expier un plus mauvais ou pour en mériter un meilleur, seraient révoltés jusqu'à la frénésie si l'on parvenait à leur faire croire que, pour les uns, ce globe est un Éden, pour les autres, un enfer, et que tout mal vient du distributeur du mal et du bien!
Une fois ce mensonge persuadé par les sophistes aux peuples, qu'y aurait-il à conclure? le désespoir, et après le désespoir, la fureur, et après la fureur, l'attaque et la défense à main armée; et après la défense et l'attaque à main armée, l'anéantissement de toute institution, et après l'anéantissement de tout ce qui fut et de tout ce qui est, quoi? le néant universel, l'anarchie du chaos!
C'est là qu'il faut éclairer, si on ne veut pas la maudire, la pensée évidemment tout autre de l'écrivain. C'est là ce qui me saisit l'esprit en fermant son livre.
Je me dis à moi-même: J'écrirai!
Mais, avant d'écrire, je réfléchis: et voici ce que je réfléchis.
IV.
J'ai toujours aimé Victor Hugo, et je crois qu'il m'a toujours aimé lui-même, malgré quelques sérieuses divergences de doctrines, de caractère, d'opinions fugitives, comme tout ce qui est humain dans l'homme; mais, par le côté divin de notre nature, nous nous sommes aimés quand même et nous nous aimerons jusqu'à la fin sincèrement, sans jalousie, malgré l'absurde rivalité que les hommes à esprit court de notre temps se sont plu à supposer entre nous.
Jalousie ridicule, puisque je ne fus jamais qu'un amateur désoeuvré du beau, qui esquisse et qui chante au hasard, sans savoir le dessin ou la musique, et que Hugo fut un souverain artiste, qui força quelquefois la note ou le crayon, mais qui ne laissa guère une de ses pensées ou une de ses inspirations sans en avoir fait un immortel chef-d'oeuvre: l'un ne demandant rien qu'au jour qui passe, comme un improvisateur sans lendemain; l'autre, prétendant fortement à gagner et à payer par le travail le salaire que la postérité doit au génie laborieux, un renom qui ne périt pas.
Et, d'ailleurs, l'ignoble jalousie de métier n'était pas dans notre nature.
L'envie n'est autre chose que le sentiment de quelque qualité qu'un autre possède et qui manque en nous. Ce vide fait souffrir, et de souffrir à haïr il n'y a pas loin. De quoi aurais-je souffert, puisque je me sentais plein de tout ce que je désirais contenir, en n'élevant jamais mes prétentions plus haut que ma stature? De quoi Hugo pouvait-il souffrir, puisqu'il se sentait vaste comme la nature? Il disait un jour (on m'a rapporté son mot):