Cours familier de Littérature - Volume 14

Part 11

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«Mais, si celui que la nature a destiné à être artisan ou mercenaire, enorgueilli de ses richesses, de son crédit, de sa force ou de quelque autre avantage semblable, entreprend de s'élever au rang des guerriers, ou le guerrier à celui des magistrats, sans en être digne; s'ils faisaient échange et des instruments de leurs emplois et des avantages qui y sont attachés, ou si le même homme entreprenait d'exercer à la fois ces divers emplois, alors tu croiras sans doute avec moi qu'un tel changement, une telle confusion de rôles, serait la ruine de l'État?

«--Infailliblement.

«--Ainsi donc, réunir ces diverses fonctions, ou passer de l'une à l'autre, c'est ce qui peut arriver de plus funeste à l'État et ce qu'on peut très-bien appeler un véritable crime.»

XV.

La communauté des femmes et des enfants, ce scandale de la raison et ce sacrilége contre la nature, est un des fondements de sa société. Écoutez, non plus ce rêve, mais ce délire philosophique, hélas! aussi renouvelé de nos jours par des hommes qui ne se croient philosophes que quand ils ont cessé d'être hommes:

«Les hommes, nés et élevés comme nous avons dit, n'ont rien de mieux à faire, selon moi, touchant la possession et l'usage des femmes et des enfants, qu'à suivre la route que nous avons tracée en commençant. Or nous avons représenté les hommes comme les gardiens d'un troupeau.

«--Oui.

«--Suivons cette idée, en donnant aux enfants une naissance et une éducation qui y répondent, et voyons si cela nous réussira ou non.

«--Comment?

«--Le voici. Croyons-nous que les femelles des chiens doivent veiller comme eux à la garde des troupeaux, aller à la chasse avec eux, et faire tout en commun, ou bien qu'elles doivent se tenir au logis, comme si la nécessité de faire des petits et de les nourrir les rendait incapables d'autre chose, tandis que le travail et le soin des troupeaux seront le partage exclusif des mâles?

«Nous voulons que tout soit commun. Seulement, dans les services qu'on réclame, on a égard à la faiblesse des femelles et à la force des mâles.»

Il veut que les femmes, jeunes et vieilles, soient exercées à la gymnastique, devant le peuple, dans la nudité des athlètes. Des instincts de la nature il ne conserve pas même la pudeur!

Il veut que le magistrat accouple les hommes et les femmes les plus parfaits physiquement et moralement pour produire des enfants perfectionnés: «Il faut, dit-il, élever les enfants de ces couples parfaits, et non ceux des couples viciés.»

Il veut que les magistrats maintiennent, par des mesures restrictives, la population de l'État toujours au même niveau.

XVI.

Écoutez encore; l'infanticide est à peine déguisé sous les mots:

«Les enfants, à mesure qu'ils naîtront, seront remis entre les mains des hommes et des femmes réunis, et qui auront été préposés au soin de leur éducation, car les charges publiques doivent être communes à l'un et à l'autre sexe.

«--Oui.

«--Ils porteront au bercail commun les enfants des citoyens d'élite, et les confieront à des gouvernantes qui auront leur demeure à part dans un quartier de la ville. Pour les enfants des citoyens moins estimables, et même pour ceux des autres qui auraient quelque difformité, ils les cacheront, comme il convient, dans quelque endroit secret et qu'il sera interdit de révéler.

«--Oui, si l'on veut conserver dans toute sa pureté la race des guerriers.

«--Ils veilleront à la nourriture des enfants, en conduisant les mères au bercail, à l'époque de l'éruption du lait, après avoir pris toutes les précautions pour qu'aucune d'elles ne reconnaisse son enfant; et, si les mères ne suffisent point à les allaiter, ils se procureront d'autres femmes pour cet office; et même, pour celles qui ont suffisamment de lait, ils auront soin qu'elles ne donnent pas le sein trop longtemps.»

Suivent des détails que la pudeur écarte de l'âme.

N'est-ce pas là l'origine de la plupart des utopies soi-disant maternelles de J.-J. Rousseau, ce Platon de Genève, dans l'_Émile_, le plus beau des styles, la plus contradictoire des utopies?

Les précautions que Platon décrit pour prévenir la confusion des parentés et le danger des incestes dans cette promiscuité légale des sexes, ne sont pas moins impudiques que ridicules. Oh! que la nature est un plus grand philosophe que ces sophistes!

XVII.

Quant à la communauté des biens, le plus grand avantage que Platon y voie, c'est la suppression des procès. On n'inventerait pas de pareils _truïsmes_. Lisez:

«Et puis, la chicane et les procès ne sortiront-ils pas d'un État où personne n'aura rien à soi que son corps et où tout le reste sera commun?

«D'où viendraient toutes les dissensions qui naissent parmi les hommes à l'occasion de leurs biens, de leurs femmes et de leurs enfants, lorsque la matière de toute dissension sera ôtée?

«Tous ces maux seront nécessairement prévenus.

«Il n'y aura non plus aucun procès pour sévices et violences: car nous dirons qu'il est juste et honnête que les personnes du même âge se défendent les unes les autres, déclarant inviolable la sûreté individuelle.»

Nous sommes étonnés, en lisant de pareilles naïvetés, soi-disant philosophiques, que quelqu'un ne propose pas aussi de supprimer le corps pour supprimer l'ombre!

Et cependant Platon s'irrite, à la fin du cinquième livre, que des sophistes tels que lui ne soient pas charges exclusivement de gouverner les hommes!

«Tant que les philosophes ne seront pas rois, ou que ceux qu'on appelle aujourd'hui rois et souverains ne seront pas vraiment et sérieusement philosophes; tant que la puissance politique et la philosophie ne se trouveront pas ensemble, et qu'une loi supérieure n'écartera pas la foule de ceux qui s'attachent exclusivement aujourd'hui à l'une ou à l'autre, il n'est point, ô mon cher Glaucon, de remède au maux qui désolent les États, ni même, selon moi, à ceux du genre humain, et jamais notre État ne pourra naître et voir la lumière du jour.

«Voilà ce que j'hésitais depuis longtemps à dire, prévoyant bien que je révolterais par ces paroles l'opinion commune; en effet, il est difficile de concevoir que le bonheur public et particulier tienne à cette condition.

«--Mais dis-moi, reprend le disciple, de tous les gouvernements, lequel convient au philosophe?

«--Aucun.»

Quel philosophe que celui qui ne peut s'accommoder d'aucune chose humaine!

XVIII.

Platon conclut de là qu'au lieu de plier le philosophe à la nature des choses, il faut contraindre la nature à la philosophie, et il part de là pour rêver, comme J.-J. Rousseau, un système d'éducation qui transforme les hommes.

Ce système d'enseignement consiste dans une métaphysique tellement éthérée qu'elle échappe à l'intelligence; c'est prétendre planer au sommet sans avoir gravi les degrés qui y montent. Cette éducation ne sera terminée qu'à cinquante ans; c'est une suite d'examens et d'épreuves qui viennent sans doute, dans l'esprit de Platon, des initiations d'Égypte et qui rappellent assez le mandarinat chinois.

Cependant il ne prédit pas l'éternité à sa République; il reconnaît l'instabilité organique des choses humaines; il ne croit pas à ce beau rêve moderne d'un progrès indéfini et continu dans la race. Il attribue la ruine future de son institution à l'erreur des magistrats, qui n'auront pas suffisamment bien accouplé les pères et les mères des générations à naître.

XIX.

Il traite ensuite épisodiquement des formes du gouvernement oligarchique, qui périt par la cupidité et par hostilité qui s'établit entre les riches et les pauvres. Il définit aussi le gouvernement démocratique:

«La démocratie arrive quand les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, chassent les autres et partagent également avec ceux qui restent l'administration des affaires et les charges publiques, lesquelles, dans ce gouvernement, sont données par le sort pour la plupart.

«Par conséquent un pareil gouvernement doit offrir, plus qu'aucun autre, un mélange d'hommes de toute condition.

«Vraiment, cette forme de gouvernement a bien l'air d'être la plus belle de toutes, parce que, grâce à la liberté, il renferme en soi tous les gouvernements possibles.»

Platon critique ensuite ironiquement les vices propres à toute nature de gouvernement démocratique. Il montre comment un jeune homme, flatteur du peuple, finit par y devenir l'idole de la multitude et par affecter la tyrannie, troisième forme de cette rotation éternelle des gouvernements humains.

Ainsi, dans un État, comme dans un particulier, ce qui doit succéder à l'excès de liberté, c'est l'excès de servitude.

Il fait ici la théorie de la tyrannie en homme qui l'avait pratiquée, puis il montre le tyran malheureux et puni par sa propre toute-puissance.

XX.

Le dixième livre est une invective philosophique contre les passions et contre les poëtes; contre Homère principalement, le plus grand de tous. On dirait que Platon est jaloux de la divine sagesse du poëte, mille fois plus philosophe et plus politique que lui. Il n'admet dans sa République que des hymnes en l'honneur des dieux; toutes les oeuvres d'agrément sont proscrites.

Ici une longue digression sur l'immortalité de l'âme interrompt ses plans politiques. Il raconte la descente aux enfers d'un _Arménien_ laissé pour mort sur un champ de bataille et qui revient, après dix jours, raconter ce qu'il a vu des supplices des morts.

Cette partie de la _République_ semble avoir été la première esquisse du poëme de Dante, empruntée originairement de Platon. Les supplices mêmes se ressemblent dans les deux _visions_ du philosophe grec et du poëte toscan; on y retrouve jusqu'aux _cercles_ inférieurs du Dante. Nous ne voyons pas qu'aucun des commentateurs du Dante ait fait cette remarque jusqu'ici.

Et le tout finit par une homélie vague en l'honneur de la vertu.

XXI.

Voilà la fameuse _République de Platon_. Elle a servi depuis de texte à mille rêveries prétendues sociales et politiques, mais qui ne sont, en réalité, ni politiques, ni philosophiques, ni même poétiques, à l'exception de la descente de l'Arménien aux enfers. Cette énorme chimère en dix livres se résume dans cinq ou six énormités aussi paradoxales qu'impraticables; c'est le contre-pied de la nature, de l'expérience et de l'histoire: un monde renversé.

La division du peuple en professions arbitraires et infranchissables;

La suppression de la propriété, seule responsabilité de l'homme rétribué héréditairement par son travail;

La communauté des biens, c'est-à-dire de la misère;

La communauté des femmes et des enfants, qui supprime du même coup les trois amours dont se perpétue l'espèce humaine: l'amour conjugal, l'amour maternel, l'amour filial, et toutes les vertus aussi humaines que divines qui émanent de ces trois sources d'amour;

L'impudeur, aussi flagrante que l'impudicité, dans cette gymnastique des femmes de tout âge s'exerçant nues devant le peuple à des luttes dégoûtantes d'obscénité;

Le meurtre des enfants mal conformés, punissant le tort de la nature par la mort de ses victimes;

La population maintenue, au moyen d'une loi révoltante, au même nombre par l'immolation des hommes nés en dépit de la loi;

Les arts, proscrits de cette démocratie des métiers, de peur que l'esprit ne se corrompe par ses plus belles manifestations intellectuelles;

Enfin, on ne sait quel gouvernement de vieillards, écoliers jusqu'à cinquante ans dans des gymnases de sophistes, et n'arrivant au gouvernement qu'à l'âge où les passions généreuses meurent généralement dans l'homme en même temps que les passions fougueuses, c'est-à-dire un gouvernement d'eunuques sur un troupeau de brutes esclaves:

Voilà, encore une fois, ce délire d'un philosophe que l'on continue à appeler le _divin_ Platon!

Si un tel politique est divin, Dieu n'est plus Dieu! Car il n'y a pas une des lois du philosophe qui ne soit la négation des lois de la nature promulguées par la divinité de nos instincts sociaux.

XXII.

La politique, selon nous, n'est en effet que la nature, étudiée avec intelligence et respect dans les instincts sociaux de l'homme; la nature, révélée par ces instincts, vivifiée par l'expérience, promulguée en lois et instituée en gouvernement par les législateurs de génie de tous les pays et de tous les siècles.

Que nous disent ces instincts, depuis que l'homme est né de la femme, pour enfanter à son tour dans son union avec la femme des enfants qui le font revivre à perpétuité dans sa race, et qui immortalisent dès ici-bas l'humanité?

Ces instincts nous disent précisément le contraire de ce que le philosophe institue dans ses prétendues lois; suivons ces lois une à une.

Platon, de qui descendent, par une filiation de démence, ces niveleurs radicaux de nos jours, destructeurs en idée de la propriété, dont ils sont nés et dont ils vivent, Platon défend aux membres de son troupeau humain de rien posséder en propre.

Or que dit l'instinct, ce législateur inné de la société humaine?

Il dit que la propriété est la première loi de la nature. L'homme ne vit que des choses qu'il s'approprie, c'est-à-dire qu'il incorpore à son être. Il s'approprie l'espace, par la place qu'il y occupe et dont on ne peut le priver qu'en le tuant; il s'approprie le temps, par la durée plus ou moins prolongée qu'il lui emprunte; il s'approprie la lumière, par le regard, qui fait entrer tout ce qui est visible dans son âme à travers ses yeux; il s'approprie les bruits, les sons, les paroles, les significations des paroles, par l'oreille; il s'approprie l'air nécessaire à sa poitrine, par la respiration; il s'approprie les fruits et les aliments de la terre indispensables à sa conservation, par la main et par la bouche; et, quelle que soit l'étendue de ses possessions ou de ses domaines, il ne peut s'approprier réellement et corporellement en effet que la partie de ces éléments ou de ces aliments nécessaires à ses cinq sens: le surplus, sous une forme ou sous une autre, retourne aux autres hommes, qui ont le même droit de vivre que lui.

Cette loi d'appropriation universelle a été la loi primitive de toute propriété. L'homme est un être propriétaire; celui qui le nie n'a pas lu les premières lettres du code de la nature. LA PROPRIÉTÉ, C'EST LA VIE: voilà l'axiome vraiment philosophique; quiconque dépossède tue!

XXIII.

Mais l'homme social n'est pas seulement individu, il est être collectif; il se compose du père, de la mère et de l'enfant; le père, la mère, l'enfant, voilà la trinité terrestre ou plutôt voilà l'unité humaine, voilà la famille. L'homme isolé n'est pas tout entier homme, car il n'a pas la faculté de se reproduire et de se perpétuer. C'est la famille qui est l'homme, car elle est l'homme dans les trois temps de son être: le passé, le présent, l'avenir. L'homme a le jour, la famille seule a la perpétuité; la famille, c'est la vie de l'humanité.

Or, du jour où l'homme s'est uni à la femme, il a senti doubler en lui l'instinct de la propriété, car, ce qu'il s'appropriait pour un, il a fallu songer à l'approprier pour deux, c'est-à-dire pour lui et sa compagne. Et, du jour où il a eu un fils, il a senti tripler en lui l'instinct sacré de l'appropriation, car, ce qu'il s'appropriait pour deux, il a fallu songer à se l'approprier pour trois; et, quand la famille a multiplié encore par la fécondité de sa compagne, il a senti multiplier d'autant l'instinct, et, disons plus juste, le droit de son appropriation.

Mais, quand il a vu naître des fils de ses fils, et que sa famille, en s'étendant à l'infini, lui a montré au-delà de lui la multitude indéfinie de sa génération future, son instinct de propriété s'est multiplié dans la même proportion, c'est-à-dire à l'infini en lui, et cela non plus pour le temps, c'est-à-dire pour une jouissance viagère, mais pour autant de temps que sa famille subsistera sur la terre, c'est-à-dire à perpétuité.

De là est née, non d'une usurpation ou d'un caprice, mais de là est née d'une nécessité et d'un droit, l'hérédité de la propriété, aussi logique que l'hérédité du sang dans les mêmes veines.

Celui donc qui, comme Platon, défend à ses sujets ou à ses disciples de rien posséder en propre, défend à l'individu de suivre la loi même physique de la nature, et défend à la famille, ce nid de l'humanité, réchauffé de tendresse, pourvu d'aliment et couvé de prévoyance, de se fonder et de se conserver ici-bas. Il ne resterait plus à un pareil législateur qu'à interdire le mariage et qu'à honorer le célibat philosophique pour consommer autant qu'il serait en lui le suicide de l'espèce humaine!

XXIV.

D'autres philosophes de l'Orient ne se sont pas arrêtés devant ce suicide de l'espèce, témoin les _faquirs_ de l'Inde et les monastères du Thibet. Une fois entré dans le domaine du sophisme contre nature, il y a toujours un fou qui en dépasse un autre: la démence a son émulation comme le génie. Les instincts seuls ramènent le monde à la vérité.

Aussi voyez combien, dans son utopie d'éducation des enfants sans mère, Platon s'enfonce dans l'absurde en contredisant la nature, plus _divine_ heureusement que lui!

XXV.

La nature a donné à la mère un admirable instinct d'amour pour l'enfant sorti de son sein, formé de son sang, et à qui la nature a préparé, avant de l'appeler au jour, un berceau tiède et un lait nourrissant sur le sein de la femme. Cet instinct d'amour, qui se satisfait d'abord providentiellement pour l'enfant par le soulagement que la mère éprouve à donner son lait, devient ensuite une habitude de tendresse maternelle qui transforme l'attrait physique en sollicitude morale, et qui attache la mère à l'enfant et l'enfant à la mère, comme la branche au bourgeon, comme le fruit à la tige.

Une mère est une providence innée que chaque enfant trouve d'avance couchée près de son berceau, debout près de sa jeunesse. Que pourrait inventer de mieux un législateur, s'il avait la nature à sa disposition et s'il était chargé de perpétuer et de moraliser l'espèce humaine? Nous défions les utopistes d'inventer un plus beau et plus doux poëme que celui-là!

Eh bien, que fait Platon? Il bouleverse à l'instant ce divin poëme de la maternité; il défend à la mère de connaître son enfant, à l'enfant de se suspendre à la mamelle de sa mère; il condamne celle-ci à subir les souffrances de la gestation et de l'enfantement, à faire tarir dans son sein le lait providentiel qui demande à couler ou qui reflue avec fièvre et danger de mort au coeur de la mère.

Il enrôle à prix d'argent une bande de nourrices mercenaires, fécondées on ne sait par qui ni comment, et il charge cette cohue d'allaiteuses prostituées, sous la direction de matrones indifférentes, de nourrir et d'élever en commun la génération future de son peuple.

Personne n'aura ainsi ni père ni mère; personne ne sera ni mère ni père, à son tour; égalité d'abandon, de misère et d'ignorance de son origine! C'est-à-dire, en deux mots, qu'il faut un troupeau au lieu d'une humanité.

Pire qu'un troupeau, car dans le troupeau le petit tette, connaît et caresse sa mère; mais le petit de l'homme et de la femme sucera le sein de l'étranger et ne connaîtra que le lait vénal de la nourrice mercenaire payée par l'État.

XXVI.

C'est là aussi la conséquence immédiate et forcée de toutes les utopies de communautés des biens que nous avons vues se renouveler sous différents noms depuis deux mille ans en Orient et en Occident, et depuis J.-J. Rousseau et leurs plagiaires de ces derniers temps.

Platon est le générateur de toutes les utopies contre nature; c'est le patron du radicalisme dans tout l'univers; ses rêves ont égaré en législation même les premières sectes chrétiennes. Dans toutes les erreurs sociales du monde, vous retrouverez une réminiscence de Platon!

Que dire enfin de l'immolation légale des enfants moins bien conformés que les autres, afin de purifier l'espèce physique en dépravant l'espèce morale? Y a-t-il rien de plus contraire à l'instinct de tendresse, de pitié, de sollicitude privilégiée, qui attendrit et qui affectionne les mères, les pères, les étrangers même, à proportion des infirmités et des faiblesses des êtres moins favorisés de la nature?

N'est-ce pas là la négation en pratique de cette plus belle vertu de l'instinct, la pitié? N'est-ce pas là le sacrilége contre la nature? Y a-t-il une vertu de la nature qui ne soit violentée et anéantie ainsi dans l'utopie de Platon et de ses disciples? Y a-t-il un vice qui ne soit cultivé et exalté par ce législateur à l'envers de la nature?

XXVII.

Enfin, à supposer qu'une société pût subsister de ce renversement de toutes les lois naturelles, de ce retournement de tous les instincts sociaux, vous le voyez encore:

Une _première loi_ établissant un _minimum_ de population au-dessous duquel il serait permis aux sexes de s'unir sous le choix et sous l'inspection des magistrats! Une autre loi de _maximum_ de population au-dessus duquel il _serait défendu de faire naître ou d'élever_ les enfants!

Si c'est là de la divinité, c'est la divinité de la démence!

Et, après tout cela, quelle société!

Société sans famille! société d'orphelins! société de pères et de mères d'occasion, sans affection survivant à leur accouplement! société d'Oedipes aveugles, meurtriers de leurs enfants! société sans ancêtres, société sans postérité, société sans propriété, société où la terre, qui a besoin elle-même de l'amour de son propriétaire pour être féconde, ne serait cultivée que par ordre des magistrats pour produire juste ce qui est nécessaire à la consommation du chiffre des hommes vivants, et dont les fruits mercenaires seraient distribués par rations égales à des râteliers du troupeau humain!

Société d'où seraient expulsés tous les arts qui ennoblissent, cultivent, consolent, sublimisent l'espèce humaine! société où Homère, Pindare, Phidias, Praxitèle, Zeuxis, seraient proscrits pour crime de corruption de l'hébétement systématique de la multitude!

Société où les vieillards, hommes, femmes, déshérités de leur providence à eux, qui est la reconnaissance et la tendresse de leurs enfants, seraient condamnés à mort pour leur infirmité et pour leur faiblesse; comme les enfants mal nés, condamnés à être _égarés dans les lieux sombres_!

Y eut-il jamais un attentat de l'esprit contre les instincts plus impie et plus criminel ou plus stupide que la République du divin Platon?

XXVIII.

Voltaire, dont le bon sens d'acier se révoltait comme le nôtre contre les inconséquences de l'utopie dans Platon et dans J.-J. Rousseau son disciple, non en crime, mais en niaiseries sociales, Voltaire osait dire de Platon et de J.-J. Rousseau ce que nous n'oserions répéter ici; nous voudrions seulement que tous les utopistes radicaux de nos jours eussent sans cesse sous les yeux le miroir des institutions sociales du disciple rhétoricien, mais non philosophe, de Socrate, pour y contempler, avec leur propre image, les monstruosités du sophisme substituant la métaphysique, qui est de l'homme, aux instincts de la nature, qui sont de Dieu!

XXIX.

Arrêtons-nous, car cet abîme des utopies antisociales n'a pas de fond. On y roulerait jusqu'au néant, et c'est là cependant ce qu'on fait étudier ou admirer sur parole au genre humain, depuis plus de deux mille ans!

C'est là ce que le philosophe, dans son préambule du livre des _Lois_ de Platon, appelle une _politique qui n'est point séparée de la morale_!

XXX.

Un livre où le traducteur cite ces pages, qui font rougir la pudeur et refluer tout instinct de famille jusqu'au fond du coeur scandalisé:

«Partout où il arrivera que les femmes soient communes, les enfants communs, les biens de toutes espèces communs, et où l'on aura retranché des relations de la vie jusqu'au nom même de propriété... on peut assurer que là est le comble de la vertu... Un tel État, qu'il ait pour habitants les dieux ou des enfants des dieux, est l'asile du bonheur parfait; il faut en approcher le plus possible!»

«La _République de Platon_, dit plus bas le philosophe français, est la conception d'un État fondé exclusivement sur la vertu!»