Cours familier de Littérature - Volume 13
Part 9
Napoléon remarqua beaucoup, mais goûta peu la liberté acérée de son interlocuteur. La liberté du discours est une blessure à la tyrannie des esprits absolus; ils veulent régner sur la logique comme sur les faits. Cet entretien, qui fut publié, courut toute la France. Ce gentilhomme du Danube déplut aux bords de la Saône; Napoléon lui offrit le sénat: «Je désire rester simple citoyen, et ne rien engager volontairement de ce que Votre Majesté laisse de liberté à ses sujets, celle de cultiver mes terres en payant mes impôts.--Vous êtes frondeur, dit en riant amèrement Napoléon.--Non, sire, je suis impartial, et je craindrais de cesser de l'être en approchant trop souvent de Votre Majesté.»
Cette délicate tournure d'éluder la servitude en éludant la faveur, n'échappa pas à Napoléon; il sourit, mais il garda rancune à la ville qui lui montrait de telles fiertés d'esprit dans un de ses principaux habitants.
XVII.
Pardon de cette réminiscence de famille, hors-d'oeuvre de notre entretien sur Phidias; Plutarque en a beaucoup de ce genre et on les lui pardonne; car si l'esprit du lecteur aime à marcher quand il se promène, il aime aussi à s'asseoir et à divaguer pour reprendre haleine.
Revenons à Louis de Ronchaud, ce Plutarque franc-comtois de Phidias, et disons comment je connus le nom de ce voisin de terre et de coeur que je devais beaucoup goûter et beaucoup aimer plus tard parmi ces illustres esprits de Franche-Comté, voisins de mon père et de mes oncles dans cette Arcadie de la France: _et in Arcadia ego!_
XVIII.
Quand on chemine à pied de Mâcon à Saint-Claude, on trouve d'abord la Bresse, bocagère et plane comme la grasse Attique, ruisselante d'huile, entre le Pyrée et Athènes.
L'olivier de la Bresse, c'est le pâle saule qui ne verse que l'ombre légère aux vaches blanches des prairies, et qui, tondu tous les trois ans par la serpette de l'émondeur, penche son tronc chauve sur les mares ou sur les étangs.
On croit lire une églogue de Virgile: «_O utinam!_ et plût aux Dieux que je n'eusse été qu'un pauvre émondeur de saules sur les rives du lac ou du Mincio, dans cette laiteuse Lombardie, Bresse de l'Italie!»
À l'extrémité de cette plaine virgilienne de la Bresse, on rencontre tout à coup, au lieu de l'eau stagnante et fiévreuse des prairies de la Dombe, une rivière bleue comme le firmament de la Suisse italienne, joueuse comme des enfants sur des cailloux, écumante comme l'eau de savon battue par le battoir de la lessiveuse, gazouillante comme une volée de tourterelles bleues et blanches abattues sur un champ de lin en fleurs, jetant ses petits flocons d'écume çà et là sur son cours comme ces oiseaux éparpillant leurs plumes en se peignant du bec sur les touffes du lin; on s'arrête tout étonné sur la grève des cailloux arrondis par le roulis éternel de cette rivière de montagne, débouchant, tout étonnée elle-même, dans la plaine. On demande son nom au premier batelier qui passe et qui rattache son petit bateau de pêche à un tronc de saule pour verser son filet frétillant de truites sur le sable.--C'est la rivière d'Ain, vous dit-il avec un air de fierté locale, la rivière qui descend de Saint-Claude et qui donne son nom à toutes ces plaines.
Si, comme moi, vous avez chevauché dans les déserts et dans les vallées des deux Arabies, vous reconnaîtrez tout de suite que les hommes descendus de Tartarie en Arabie, d'Arabie en Scythie, de Scythie en Hongrie, de Hongrie en Franche-Comté et en Bresse ont passé par là, ont colonisé ses contrées et ont imposé au plus beau fleuve du pays ce nom arabe et générique d'_Ain_ (l'eau par excellence) dont en perdant l'accent _Aïn_, nos pères, moins euphoniques que les Arabes, ont fait _Ain_, nom rendu guttural et trivial comme le balbutiement à bouche ouverte d'un enfant hébété. C'est le progrès selon la doctrine des _progressistes indéfinis_, ces adorateurs obstinés du temps qui les dément dans les langues comme dans les choses; ces adorateurs du présent qui les dévore eux-mêmes et qui anéantit tout autant de choses humaines qu'il en crée.
XIX.
Non, le temps n'est pas Dieu, il n'est que son ouvrier, souvent maladroit, qui pervertit autant de civilisations et de langues qu'il en façonne. Quand on sait toutes les oeuvres du temps et qu'on en voit les débris sur toute la terre, on l'appelle de son vrai nom, le grand Créateur, mais aussi le grand destructeur du monde, ou plutôt le grand changeur, le grand rénovateur de tout; mais le grand progressiste, c'est un contre-sens à son nom, car il démolit sans cesse tout ce que sans cesse il construit, à commencer par l'homme lui-même qu'il sème et qu'il fauche sans en oublier un seul sur la terre, pour lui apprendre qui est le grand _ensevelisseur_ de la création et le _fossoyeur_ des mondes!
Mais pardon encore de cette digression déplacée à propos de la rivière d'_Ain_, à laquelle les Arabes avaient donné un nom sonore comme l'écho des rochers d'où il tombe en cascades de saphir, et que les Gaulois ont rendu muet comme leur langue de corne et de caoutchouc.
XX.
Après s'être rafraîchie et enivrée comme l'Arabe lui-même au vent de cette rivière, femelle du Rhône, elle se précipite vers lui dans les plaines du Dauphiné.
On s'engorge comme elle dans les premiers défilés de roches grises qui tracent son cours, à droite, vers les montagnes du Bugey, à gauche, vers les collines du Revers-Mont et de la basse Franche-Comté. Cette route est serpentante comme la couleuvre d'eau bleue qui se glisse à vos pieds à travers les prairies étroites et les petits caps de rocher qui servent de lit à la rivière. L'écume et la fraîcheur de sa course, le cliquetis des cailloux qu'elle remue en courant, vous inspirent le frisson voluptueux d'un bain frais.
Des groupes de jolies pêcheuses, trempant leurs jambes nues dans l'eau transparente, et se jetant, avec de joyeux rires, les gouttelettes de l'eau de leurs filets au visage, forment à chaque tournant sous vos yeux de vrais paysages du Poussin.
On se croirait dans les gorges de la Sabine d'Horace, sur les rives du _præceps Anio_; tout a un caractère de grâce et de gaîté terrestres qui rappellent l'Arcadie: ses bergers, ses pêcheurs, ses nymphes, ses radeaux chargés d'herbes odorantes qui traversent le fleuve au chant des faneuses pour porter d'une rive à l'autre les foins du pré penchant à la meule ou à l'étable des troupeaux.
C'est ainsi que de scène en scène pastorale on arrive à la hauteur de la vallée de Nantua, sans y entrer et en la laissant à sa droite.
XXI.
Le lac de Nantua, comme celui de Némi, remplit tous les creux de cette vallée, encaissée dans de sombres falaises de sapins. L'éclat du soleil d'été qui s'y répercute dans sa nappe éblouit la vallée entière d'une fumée de lumière, d'une sorte de brouillard de rayons qui double tout à coup le jour de la surface de la vallée, comme une glace double la clarté dans une chambre obscure; on ne voit pas encore le lac qu'on voit déjà sa lueur monter dans le ciel comme un incendie des eaux; on regrette de ne pas pénétrer dans cette gorge éblouissante, qui mène le voyageur par une avenue d'eau et de forêts à Genève; mais la route de Franche-Comté continue à suivre la rivière d'Ain, et on la côtoie de village en village sur des collines qui s'élèvent insensiblement et par une vallée qui se rétrécit toujours.
À mesure qu'elle se rétrécit et qu'elle s'élève, on découvre au fond une perspective tout à fait alpestre, qu'on était loin de prévoir en s'y engageant pour remonter le cours de la rivière. C'est une accumulation de hautes cimes noires qui semblent se défier les unes les autres à qui s'élèvera le plus haut et le plus abruptement dans l'éther, et qui ferment d'une barrière infranchissable à l'oeil l'horizon jusque-là ouvert devant vous.
Ces montagnes, comme entassées confusément par la main du Créateur, sont en général arrondies en forme de dômes, les unes noires des forêts de pins qui les tapissent de leurs ombres, les autres vertes des pâturages qui les veloutent; celles-ci nues et grisâtres parce que leur pente plus rapide en a laissé glisser l'humus, que le soleil du soir en s'y répercutant à nu les fait blanches à l'oeil comme des falaises lointaines au bord de la mer; quelques-unes, derrière les autres, sont tachées au nord de quelques flaques de neige, restes de l'hiver dernier qui attendent un autre hiver; phares de montagnes que les bergers regardent s'allumer ou s'éteindre selon que le soleil levant les frappe, ou que le soleil couchant leur retire ses derniers rayons en descendant du ciel.
XXII.
On est saisi tout à coup d'une certaine terreur inattendue en se voyant si près de ces cimes du haut Jura; elles semblent former devant vous un rempart confus de hauteurs inaccessibles, à travers lesquelles il faut s'engager, sans apercevoir par quelle brèche ou par quelle poterne on pourra les aborder et les franchir. La _sainte horreur_ de poëte qui habite les bords de l'Océan sur le rivage, habite aussi les pieds des montagnes sans issues; c'est l'impression du Jura vertigineux au moment où il vous apparaît, s'élevant toujours plus à mesure que vous vous élevez vous-même sur ses premiers plans, pour vous en présenter d'autres plus infranchissables en apparence.
Vous les franchissez, cependant, par des routes qui se déroulent aussi à mesure, tantôt en les contournant par le flanc assez arrondi de la montagne, tantôt sur des plateaux élevés, aussi rocheux, mais aussi planes que les grèves d'une mer desséchée; tantôt descendant dans les gorges tracées par les torrents entre les racines, et en suivant aux bords de ces eaux courantes les sombres avenues gouttières de ces dômes en été.
XXIII.
Des usines de fer fument, brillent, tournent, frappent, retentissent, bouillonnent, bourdonnent, écument à tous les tournants de ces rivières où l'industrie de l'habitant a voulu utiliser une cascade ou une chute plus escarpée de l'eau sur la roue grinçante qui fait mouvoir l'axe métallique des leviers.
Les scieries reçoivent, par des ornières gigantesques, les cadavres encore verts des sapins; ils glissent avec des bonds de tangage jusque sur le bord des cataractes où la dent de l'acier va les démembrer; d'autres, lancés tout entiers sur l'eau courante, vont flotter jusqu'à la rivière d'Ain, et jusqu'au Rhône, pour servir de mâts aux navires et pour plier sans rompre sous les voilures, de même qu'ils ont plié et se sont redressés sur la montagne, sous leurs feuilles et sous le vent, comme pour s'exercer à porter le poids des tempêtes.
XXIV.
On remonte de ces entonnoirs des gorges du Jura sur d'autres plateaux d'où l'on redescend de nouveau pour admirer des scènes semblables et pour remonter encore à d'autres plateaux, jusqu'au noeud principal et culminant de ces montagnes aux trois grandes et profondes vallées, divergeant et serpentant, comme des rayons de roue divergent du moyeu, en courant vers la plaine.
Le vallon de Saint-Claude surtout, dont la ville se confond au fond d'une gorge avec les falaises grises de ses rochers, a une profondeur, des tourments, des anfractuosités, des abîmes, des vertiges qui fascinent les yeux du haut de ces divers plateaux qui la dominent de si haut et de si loin; je n'ai vu de pareils effets de perspective dans les profondeurs que dans le Liban, quand au pied des cèdres on plonge de l'oeil sur la petite ville industrielle de _Zharklé_, pleine de couvents et de fabriques d'armes, sur les deux marches d'un ravin, dans une anse, entre deux parois perpendiculaires de rochers crénelés de sapins.
XXV.
Saint-Claude, ville aussi toute sacerdotale et toute laborieuse des petites industries du fer et du buis ciselé, est la _Zharklé_ du Jura; ses cloches retentissent et ses cheminées fument; ses silences dorment et ses cours d'eau, et ses scieries, et ses enclumes, et ses tours où l'on façonne le buis, bruissent comme une ville fantastique qui apparaît hors de la portée des sens, au fond d'un des cercles du Dante, à travers le brouillard des eaux pulvérisées par leur chute et des rayons du soir répercutés par les parois de ces montagnes.
Une pente rapide vous y conduit en longs circuits et en lacets situés sur les corniches de ces pentes; de temps en temps un village suspendu apparaît avec ses vergers en déclivité. Sur la route, au-dessus de la chaussée, les filets d'eau, gouttières des neiges, suintent à travers les gros blocs de roche, remparts cyclopéens de ces métairies.
XXVI.
C'est sur le flanc d'un de ces hauts plateaux, au milieu des noyers, des houx, des noisetiers, des vignes sauvages qui serpentent entre les haies d'épines noires et de buis parfumé, que se trouve le petit village alpestre de Saint-Lupicin, nom sauvage comme le site.
Sa vieille église, remarquée des voyageurs par son caractère oriental et par ses découpures de pierre, porte l'hiver son linceul de neige, comme une morte attendant le fossoyeur sur la grille du cimetière; des maisons de paysans isolées ou groupées, une auberge peinte s'ouvrent sur la principale rue; sa porte est obstruée par une file de ces chariots comtois, attelés d'un seul cheval au collier garni de sonnettes, caravane de montagnes tout à fait semblable aux interminables caravanes de chameaux de Mésopotamie qu'on rencontre dans les défilés de Damas; de petits champs pierreux ou quelques grasses chènevières, de noir humus tombé des rochers et retenu par des murs de pierres sèches autour de l'étable, voilà Saint-Lupicin.
Une seule maison, haute et isolée du reste du hameau par une cour, un jardin potager, une longue charmille taillée en muraille domine le village. Cette maison, moitié seigneuriale, moitié bourgeoise, ressemble au donjon d'un vieux manoir féodal dont le temps a emporté les deux ailes, et qui est resté debout comme un vestige et comme un asile de l'antique famille dont elle abrite encore les débris.
Elle est haute, carrée, percée d'un perron sur une terrasse au premier étage, de cinq fenêtres et d'un large balcon au second; un toit construit en pyramide aiguë la surmonte, afin de laisser glisser les neiges trop pesantes en hiver.
Ce toit ne brille pas, comme en Savoie ou en Suisse, d'ardoises luisantes, livrée d'opulence sur les maisons du riche; il est recouvert de petites plaques minces de sapin qui simulent mal les feuilles d'ardoise, et qui sont clouées par leur extrémité supérieure aux chevrons de la charpente; la pluie et la neige les salissent, la mousse jaunie les tapisse, le vent les emporte, et quand l'incendie les approche, elles s'envolent en brandons de flammes et en étincelles crépitantes portant au loin dans les villages la terreur et la pluie de feu tombant du ciel sur les autres toits.
XXVII.
Les diverses terrasses sur lesquelles le donjon grisâtre est élevé ou auxquelles il est adossé, ou dont il est flanqué d'un côté, donnent des places diverses aux chambres: de plain-pied d'un côté, avec les jardins, on est de l'autre au premier étage; cette disposition de terrain sur les pentes de montagnes donne du mouvement, du pittoresque, des escaliers, des paliers, des rampes extérieures et intérieures aux maisons; elles semblent, comme un manteau pétrifié, suivre en rampant dans leur inflexion au sol les ondulations de la roche ou du gazon qui les porte. Ces accidents de construction font les charmes des paysagistes; le donjon de Saint-Lupicin avec ses terrasses, ses jardins encaissés dans des décombres, ses cours de fermes pleines du vagissement des vaches, du chant des coqs, du roucoulement des pigeons qui blanchissent les rebords du toit des puits rustiques où la corde arrondie repose sur les auges dans des troncs d'arbres creusés pour abreuver les étables, arrête l'oeil du passant.
Si on entre dans la cour, on voit d'un côté une allée de marronniers, luxe rare de végétation dans ces contrées déjà froides; de l'autre, à l'extrémité de carrés du jardin, un pavillon de repos du style architectural de Louis XV, rappelant prétentieusement Versailles dans cette sauvagerie des lieux et des moeurs.
Des fenêtres de ce pavillon, on plonge à gauche sur la profonde gorge descendant vers la ville de Saint-Claude, de l'autre sur le château de Prat, dont mon père a porté quelque temps le nom et qui était un des domaines de mon grand-père dans cette contrée. Plus bas, on voit reluire et on entend gronder au fond d'un ravin inaccessible le torrent du Lignon qui court en circuitant autour des collines abruptes rejoindre la Bienne, rivière de Saint-Claude dans la vallée de Malingès.
XXVIII.
C'est là le village et le manoir de Saint-Lupicin. De gros noyers disséminés dans les champs en pente les signalent au voyageur.
Il y a loin de là à Athènes, avec le Parthénon pour diadème, le ciel transparent de l'Attique pour dais, l'olivier pour ceinture, la mer étincelante pour horizon, et c'est là pourtant que l'adorateur d'Athènes, l'idolâtre de Phidias, le Winckelman français, le lapidaire du beau dans la nature, dans la poésie, dans l'architecture, dans la statue, dans la pierre, dans la femme, dans toutes les réalités et dans tous les rêves, habite seul, jeune et grave comme un solitaire du mont Athos, dans son couvent tapissé de lambris de planches de sapin, ces lambris étant sculptés par les artistes autrefois si justement renommés de Saint-Claude pour leurs bustes de Voltaire, taillés au couteau dans la racine de buis.
Des chambres dont le plancher est couvert de livres et de gravures, la vaste cheminée où pétillent les copeaux de sapin, reste de la hache des bûcherons, une vieille nourrice devenue servante et reine des cuisines, des laboureurs et des bergers gardiens de ces belles vaches du Jura, quelques fermiers des hautes métairies qui lui payent leurs redevances sur la fin de l'automne, en fromages et en rayons de miel de leurs ruches, voilà tout le luxe, tout le mouvement, toute l'opulence du gentilhomme du Jura.
XXIX.
Celui-là n'est pas né à Saint-Lupicin, ce n'était qu'un fief de sa famille; la principale habitation de ses pères était dans la plaine vineuse du Jura, riche et grasse, et dans les environs de Lons-le-Saunier, capitale de ces montagnes.
C'est là qu'est né Louis de Ronchaud. Son père, gentilhomme franc-comtois, attaché aux Bourbons par leurs droits traditionnels, et surtout par leurs malheurs, fut élu par le peuple à la chambre des députés en 1816, pour représenter le pays. La loyauté de sentiment jointe à la modération et au patriotisme de race donna à sa candidature une unanimité de convenances aristocratiques et de confiance populaire qui fut justifiée par ses votes; il fut royaliste sans cesser d'être national. Sa mort précoce affligea du même deuil les royalistes et les libéraux. Il laissait une veuve encore jeune et trois enfants, deux fils et une fille; ils furent bientôt après orphelins; Louis de Ronchaud, qui était l'aîné, n'usa de ses droits que pour prodiguer à son frère et à sa soeur les sacrifices que son père aurait faits à ses enfants.
Son frère eut en partage la terre et l'habitation principale de la maison; sa soeur, aujourd'hui veuve, fut mariée à un gentilhomme de Montauban. Elle a apporté, dans ce Midi presque espagnol, cette limpidité sereine du caractère du Nord, beauté des étoiles dans nos nuits d'hiver; ses yeux couleur d'eau du lac d'_Antre_ sur le plus haut sommet de Saint-Lupicin, et ses cheveux blonds, soyeux et touffus comme une poignée de lin du Jura, rappellent aux climats méridionaux qu'elle habite l'image d'une Velléda des Gaules, les pieds nus dans les neiges, la tête dans l'auréole de l'inspiration grecque ou romaine.
XXX.
Son frère, Louis de Ronchaud, lui ressemble beaucoup par cette physionomie étrange de l'enthousiasme qui se possède dans le calme, et de la réflexion qui s'enflamme dans le mouvement.
La mort de cette mère, le mariage de cette charmante soeur, l'éducation de son frère achevée, le partage des biens de la maison, dans lequel il ne se réservera que Saint-Lupicin, livrèrent ce jeune sage prématuré à la solitude et à lui-même.
Il était né poëte; sa vie fut sa poésie; il laissa tomber seulement, comme ses noyers de Saint-Lupicin livrent l'huile de leurs noix sous le vent d'automne, quelques pages succulentes de poésies intimes, recueillies par des amis et qui lui firent une de ces réputations de demi-jour plus douce, plus inviolable et plus durable que les gloires d'engouement parce que ce sont les gloires du coeur.
C'est ainsi que je connus son nom, son talent et sa personne, et qu'à première vue je devins, à son insu, son ami. Il vint ensuite me visiter à Saint-Point comme compatriote des rochers communs à nos deux familles du Jura. Nous pensâmes tout haut ou tout bas ensemble, car il y revint tous les ans à la chute des feuilles, jusqu'aux jours où les événements de 1848 me ravirent printemps, été et automne, et me précipitèrent dans le tourbillon où il n'y a plus de halte ni de repos dans la vie. On est comme le rocher précipité des montagnes, on ne marche plus, on roule.
XXXI.
Quoique fort jeune en 1848, le poëte de Saint-Lupicin, bien qu'issu comme moi de souche royaliste, fut convoqué par le peuple de son pays à venir au secours de la France sous la forme, alors la seule possible, d'une république de droit commun, sans privilége, sans dictature, et par conséquent sans proscriptions et sans échafauds.
Il ne s'en fallut que de quelques voix pour qu'il fût le représentant de la jeunesse de la Franche-Comté, comme son père l'avait été de l'âge mûr.
La république était l'idéal du beau platonique en matière de gouvernement, elle était de plus, alors, l'apothéose de la liberté sans tache, l'épreuve à faire de la raison d'un grand peuple voulant se gouverner par lui-même, puisque tous ses gouvernements tombaient d'eux-mêmes sous leur propre poids.
Le poëte, ce chercheur du beau dans l'histoire comme dans la nature et dans l'art, devenait donc républicain par naissance comme par nécessité.
L'ermite de Saint-Lupicin s'enflamma pour elle d'une passion grecque, romaine, française, puisée dans Thucydide, dans Tacite, dans les _Girondins_. Il aurait été éloquent, il était sage de caractère, il serait mort en souriant pour son idéal, sûr de le retrouver réalisé au delà de l'échafaud de madame Roland, de Vergniaud, d'André Chénier. Il y a de ces trois natures dans la sienne: une femme, un poëte, un orateur à la langue d'or, au coeur de citoyen.
Le sort de ces trois victimes de la liberté n'aurait pas contristé son dévouement. Hélas! il y a des sorts plus tristes qui font bien envier ces nobles trépas. J'en connais de tels: la vie aussi est un pilori, si elle n'est pas un échafaud. Lequel vaut mieux, d'une agonie d'esprit de vingt ans ou d'un coup de hache d'une seconde? Je le sais bien, moi, je ne dois pas le dire, de peur de tenter le désespoir des hommes qui savent plus aisément mourir que souffrir; ce ne sont pas les plus magnanimes.
XXXII.
Écarté de l'arène politique avant d'avoir combattu, Louis de Ronchaud s'ensevelit dans la solitude de son coeur et de ses pensées; il ne se laissa connaître que par quelques rares amis, à qui la grâce de son caractère n'en cachait pas la force, comme une femme d'Orient qui voile sa taille et son visage pour la foule, d'un blanc linceul, et qui ne le dépouille qu'en rentrant dans la maison, derrière les jalousies et les grilles de sa chasteté.
Il jeta un voile sur sa vie: il se consacra exclusivement au _beau_ métaphysique, à cette divinité de la beauté morale, artistique et virginale, qui n'apparaît que dans la spéculation de ses adorateurs, et dont la réalité toujours incomplète, agitée, décevante, ne dérange jamais ni un trait de visage, ni un pli de la robe sur la statue idéale de l'idéale beauté.