Cours familier de Littérature - Volume 13

Part 8

Chapter 83,904 wordsPublic domain

«Une nation doit pleurer ses morts, sans doute, et ne pas se consoler d'une seule tête injustement et odieusement sacrifiée; mais elle ne doit pas regretter son sang quand il a coulé pour faire éclore des vérités éternelles. Dieu a mis ce prix à la germination et à l'éclosion de ses desseins sur l'homme. Les idées végètent de sang humain. Les révélations descendent des échafauds. Pardonnons-nous donc, fils des combattants, des bourreaux ou des victimes! Réconcilions-nous sur leur tombeaux pour reprendre leur oeuvre interrompue! Le crime a tout perdu en se mêlant dans les rangs de la république. Combattre, ce n'est pas immoler. Ôtons le crime de la cause du peuple comme une arme qui lui a percé la main et qui a changé la liberté en despotisme; ne cherchons pas à justifier l'échafaud par la patrie, et les proscriptions par la liberté; n'endurcissons pas l'âme du siècle par le sophisme de l'énergie révolutionnaire, laissons son coeur à l'humanité; c'est le plus sûr et le plus infaillible de ses principes, et résignons-nous à la condition des choses humaines. L'histoire de la Révolution est glorieuse et triste comme le lendemain d'une victoire, et comme la veille d'un autre combat. Mais, si cette histoire est pleine de deuil, elle est pleine surtout de foi. Elle ressemble au drame antique, où, pendant que le narrateur fait le récit, le choeur du peuple chante la gloire, pleure les victimes et élève un hymne de consolation et d'espérance à Dieu!»

Et maintenant voilà ce que je pense de moi-même et de ce jugement.

XVII.

Ce jugement est une ode plus qu'un arrêt. Il semble planer avec une glorieuse amnistie sur toute la scène, et justifier ainsi dans une commune auréole tous les actes et tous les acteurs. Ni les victimes ni les bourreaux n'ont ainsi leur part de justice, de pitié ou de réprobation, qui est le devoir et la vérité de l'histoire. Peut-on jeter dans la même gémonie ou dans le même mausolée arrosé de larmes la tête de Louis XVI et celle de Robespierre? la tête de Bailly et celle de Marat? la tête de Vergniaud ou de Condorcet et celle de Camille Desmoulins? Et peut-on se désintéresser ainsi du culte pour les pures victimes et de l'horreur pour les exécrables bourreaux par une épitaphe de gloire sans choix et sans respect, qui ne fait justice ni aux uns ni aux autres, en chantant l'_hosanna_ à la Révolution et à la nation? Non, non, une telle épitaphe _pêle-mêle_ est un linceul jeté sur la fosse commune où l'on profane les cadavres en les confondant! Il ne doit point y avoir de jugement d'ensemble sur un champ de bataille couvert de morts, combattants, victimes ou assassins, dont chacun a sa cause, son drapeau, sa foi, sa vertu, son excuse, son crime à part et différents. Sur ce champ de bataille il y a eu des vertus et des mensonges, des héroïsmes et des bassesses, des égorgés et des égorgeurs, des abattoirs d'hommes et des champs de bataille patriotiques, des héros et des scélérats. Illustrez, plaignez, vengez, vénérez ce qui fut digne à jamais de la pitié, de l'admiration, de l'immortalité dans l'avenir; réprouvez, flétrissez, stigmatisez ce qui ne fut digne que du mépris ou de l'exécration de la mémoire. La justice qui n'est pas individuelle n'est pas justice. Ces condamnations ou ces absolutions en masse ne sont que de splendides dénis de gloire aux victimes et des dénis de justice aux coupables. Un historien n'a pas le droit de jeter ainsi son manteau sur les nudités hideuses de son siècle et de dire: «Tout est bien,» quand le bien et le mal sont là sous ses yeux, demandant chacun qu'on lui fasse sur la terre la part que Dieu lui-même lui doit dans sa rétribution divine. Vous faites croire ainsi au peuple qui vous lit que la légitimité de la cause et que la grandeur du drame auxquels il participe justifient et glorifient tous les acteurs de ce drame humain, qui laissent leur tête et leur nom dans la lutte sur ce champ de honte ou de renommée qu'on appelle les révolutions. C'est un enseignement propre à fausser le jugement de ce peuple et non à le moraliser; c'est un mensonge à la postérité, qui a droit à aimer ou à abhorrer selon les oeuvres; c'est une offense à Dieu, dont vous faites mentir la justice dans votre bouche; c'est un crime contre la conscience, dont vous étouffez la voix par un chant de triomphe, au lieu de lui livrer les justes à récompenser, les criminels à punir.

XVIII.

J'ai été indigné contre moi-même en relisant ce matin cette dernière page lyrique des _Girondins_, et je conjure les lecteurs de la déchirer eux-mêmes comme je la déchire devant la postérité et devant Dieu.

Cette page, écrite dans un de ces moments d'enthousiasme plus poétique qu'historique où l'on s'élève si haut dans l'espace qu'on cesse de voir les sinistres détails d'un événement pour n'en considérer que l'ensemble (et l'homme à faible vue n'a pas le droit de s'élever ainsi jusqu'à ce point où l'on ne distingue plus que les résultats dans un désintéressement soi-disant sublime, mais en réalité coupable, du crime ou de la vertu), cette page, dis-je, est une des deux grandes fautes involontaires que j'aie à me reprocher dans ma carrière d'écrivain. J'en ai commis une autre et que j'aurai le courage d'avouer aussi, dans ma carrière d'orateur politique, peu de temps avant le jour où la monarchie de 1830, ébranlée par d'autres coups que les miens, s'écroula, comme un rempart d'une ville sapée par ses propres défenseurs, sur leur tête et sur la mienne, et où il nous fallut supporter seul le poids de ce formidable écroulement. Cette faute, je le dis hardiment, ce ne fut pas la république. La république fut le salut de ce peuple qui eut la vertu de l'acclamer à ma voix, et la vertu plus grande de la modérer. Elle eût été sa gloire s'il avait su la conserver avec la même magnanimité qu'il avait su la contenir. Non, ce n'est pas là cette faute que ma conscience me reproche, ce fut plutôt le dévouement par lequel je la rachetai.

XIX.

Cette faute politique, je ne me la suis jamais pardonnée, pour mériter que le Juge suprême (qui n'est pas l'homme) me la pardonne. Les blessures de la conscience ne se cicatrisent que par le repentir. J'en aurai mérité le châtiment ici bas, je n'aurai pas protesté contre la peine, et j'ai toujours considéré les angoisses et les humiliations qui assiégent depuis dix ans le soir de mon existence comme une juste expiation d'une de ces témérités d'esprit par lesquelles l'homme le mieux intentionné ne doit jamais, selon l'expression des moralistes religieux, tenter la Providence quand il s'agit du sort et du sang d'un peuple.

Mais, en ce qui concerne l'_Histoire des Girondins_, je ne me reproche en conscience que les cinq ou six pages que j'ai signalées ici moi-même à la vindicte des belles âmes, et je désire que ce commentaire expiatoire reste attaché au texte et fasse corps à cette édition du livre, pour prémunir les lecteurs, et surtout la jeunesse et le peuple, contre le danger de quelques sophismes qui pourraient fausser une idée dans leur esprit, ou atténuer dans leur coeur la sainte horreur de la vérité même, contre l'immoralité des moyens.

Les révolutions ne sont pas, comme on l'a dit, l'interrègne de la conscience, elles en sont l'épreuve, et elles ne succombent que pour avoir mêlé dans leur oeuvre le crime et la vertu.

Et maintenant n'en parlons plus, et revenons à la pure et innocente littérature.

LAMARTINE.

LXXVIe ENTRETIEN.

LA PASSION DÉSINTÉRESSÉE DU BEAU

DANS LA LITTÉRATURE ET DANS L'ART.

PHIDIAS

PAR LOUIS DE RONCHAUD[2].

[Note: 2 _Phidias, sa vie et ses ouvrages_, 1 vol., par Louis de RONCHAUD. Chez Gide-Lebrun, éditeur, 5, rue Bonaparte.]

PREMIÈRE PARTIE.

15 août 1861.

I.

Causons à l'ombre de ce dernier bouquet de chênes de la colline de Saint-Point, puisqu'un véritable soleil d'Athènes luit aujourd'hui sur cette vallée de Gaules, fait grincer la cigale d'Attique dans les joncs desséchés des bords de la Valouze, comme je les ai entendues autrefois dans les lits poudreux du Céphyse, et puisque la lumière ardente du midi répercutée et rejaillissante de ces roches grises, en faisant nager et onduler dans l'éther les cimes dentelées de ces montagnes, me fait songer, autant que ce livre ouvert sur mes genoux, à cette lumière dorée de la Grèce. Il n'y manque que les lignes architecturales du temple blanc de Minerve, sur lesquelles semblent se mouvoir, aux différentes heures du jour, les groupes éternellement vivants, quoique mutilés, de Phidias sur le fronton du Parthénon.

II.

Un si beau jour, dans un si beau lieu, est admirablement choisi pour parler du beau dans la littérature et dans l'art. Mais avant de l'analyser en lui-même cet art, disons un mot de cette passion sereine et impersonnelle du beau qui possède certaines âmes d'élite venant en ce monde, qui les séquestre, pour ainsi dire, des vulgarités de notre vie à nous, active mais triviale, et qui les nourrit sans aliments visibles (excepté peut-être quelque amour sans récompense, voilé et innomé dans le rêve du coeur).

III.

Il y a, dit Hérodote, dans les oasis et sur les rocs calcinés de la Haute Égypte un oiseau qui ne mange aucun fruit d'arbre, aucun grain d'herbe, qui ne traverse jamais le désert pour aller se désaltérer aux flots du Nil, mais qui boit la rosée et qui se nourrit exclusivement des splendeurs et des rayons vitaux du soleil.

Admirable symbole de ces âmes sobres d'ici-bas, qui ne vivent que du beau et pour le beau. Nous ne les comprenons pas, nous autres vulgaire, mais nous ne pouvons pas les nier.

IV.

Il m'a été donné d'en connaître deux ou trois dans ma vie: madame Malibran, la séraphique INSPIRÉE de ce siècle, en était une; Louis de Ronchaud, l'auteur de ce livre de _Phidias_ que j'ai sous la main, en est un autre. Laissez-moi vous en parler à mon aise pendant cette matinée d'été, à l'ombre, où l'on n'a rien de mieux à faire qu'à causer en ouvrant nonchalamment son âme à toutes les brises qui traversent capricieusement le ciel, et qui font frissonner et miroiter les feuilles au-dessus de nos têtes.

V.

Je suis sûr que vous avez rencontré souvent, soit à Paris sur vos boulevards ou dans vos théâtres, soit parmi la foule dans vos expositions de tableaux et de sculptures, soit en Italie aux pieds du Colisée ou de Saint-Pierre de Rome, soit à Londres dans les salles du musée Britannique, soit en Grèce sur les marches du temple de Thésée, ou sur les sentiers pierreux de l'Acropole, un jeune homme dont vous n'avez jamais su le nom, mais dont la physionomie, semblable à une pensée ambulante, vous a frappé à votre insu d'une sorte d'empreinte indélébile, et vous le reconnaîtriez entre mille si vous veniez à le rencontrer une seconde fois.

Quoique encore dans l'âge où rien ne décline dans l'homme, sa tête intelligente a déjà perdu quelques-uns de ces fins cheveux blonds qui, comme des feuilles inutiles, se dispersent avant l'été pour mieux laisser mûrir dans le front découvert ce fruit précoce, la pensée, dans les hommes qui le portent.

Ce front est plane et limpide comme le marbre qu'il aime tant à décrire; l'harmonie de ses facultés n'y souffre ni plis, ni creux, ni saillies, signes de prédominance ou de vide dans les dispositions de l'intelligence. Son oeil bleu, très-doux, mais très-éclairé d'arrière-lueurs, regarde timidement la foule et hardiment le ciel; ses joues sont fraîches, de la fraîcheur du lait des montagnes où il est né et où il habite; le frisson des Alpes court sur sa peau et la rend tour à tour, au souffle de l'inspiration, pâle ou vermeille. Sa bouche, habituellement fermée, retient des foules d'idées sur ses lèvres; sa démarche est tantôt précipitée comme une ardeur qui se hâte, tantôt hésitante et saccadée comme un homme qui hésite entre plusieurs sentiers. Son costume est négligé, mais gracieux de coupe; on voit qu'il a le sentiment du beau dans la draperie du buste, que peu lui importe l'étoffe, mais que le pli a de l'art involontaire dans sa tenue.

Personne ne l'arrête pour lui tendre une main banale dans la foule, il parle à peu de passants; mais quand il en rencontre par hasard un qu'il goûte ou qu'il aime, il revient sur ses pas, et il l'accompagne en sens contraire de sa route, comme quelqu'un à qui il est égal d'aller ici, ou là, et de perdre des pas ou du temps, pourvu qu'il ne perde rien de son coeur, de son esprit et de son goût pour ceux qui lui plaisent.

VI.

Ce sont là ses seules affaires, à lui; une bonne rencontre, c'est une bonne fortune. Et de quoi parle-t-il avec cette vive et douce animation qui colore les joues et qui enflamme le regard?

Du dernier livre de poésie, ou de philosophie, ou d'histoire qui vient de paraître; du dernier tableau qui vient de déceler un pinceau puissant, une touche neuve à l'exposition; du dernier marbre qui palpite encore du coup de ciseau, ou qui sent encore la caresse de la main de son sculpteur, dans la galerie ou dans le jardin statuaire des Champs-Élysées.

VII.

Les passants s'arrêtent pour saisir au vol quelques phrases tronquées de ce dialogue entre ce jeune homme communicatif de l'enthousiasme qu'il rapporte à la maison avec son livret sous le bras. Ils se disent à eux-mêmes: Voilà quelqu'un qui n'a pas les mêmes objets que nous en vue dans ses sorties à travers nos rues et nos places publiques; voilà un étranger à nos intérêts d'ici-bas, voilà le feu sacré qui passe et qui nous coudoie sans nous voir. D'où vient-il? où va-t-il? de quoi brûle-t-il? Et ils le regardent longtemps filer dans la foule comme les bergers de nos montagnes en ramenant leurs moutons bien comptés au village, les soirs d'un mois d'été, regardent tout ébahis glisser une étoile filante qui vient du ciel s'éteindre dans un étang, sans savoir ce qu'elle a à faire dans la vallée et quel message elle apporte ou elle remporte parmi eux.

Or, ce feu sacré cherche son élément: le beau.

VIII.

Nous le savons, nous qui connaissons depuis son adolescence ce passant dans la vie; nous désirons vous le faire connaître aussi. Écoutez: quand on en a le temps comme aujourd'hui, il ne faut jamais passer à côté d'un phénomène sans l'étudier. L'amateur du beau est un de ces phénomènes que Labruyère aurait placé dans sa galerie des caractères et des curiosités morales s'il l'avait rencontré sur sa route. Mais on ne le rencontre guère à la cour que fréquentait le Théophraste français; on y est occupé d'intérêts plus terrestres et plus personnels. Il faut les chercher dans la solitude; c'est là que naissent ces grandes passions, entre ciel et terre, telles que celles que nous avons à vous signaler dans cette âme appelée je ne sais comment dans la langue des purs esprits, appelée ici-bas Louis de Ronchaud.

IX.

Le Jura est sa patrie. Le Jura est un groupe de montagnes qui s'élève jusqu'à la région des neiges presque éternelles entre les lacs de Genève et de Neuchâtel en Suisse, le Rhin, les Vosges et les plaines de la Bresse et du Mâconnais engraissées du limon de la Saône.

Entre les racines de ces hautes montagnes circulent des vallées et des plateaux qui furent la Franche-Comté, pays militaire de nature parce qu'il est pays frontière, pays républicain de caractère parce qu'il est à lui tout seul un peuple indépendant, le canton libre d'une Suisse française; les Huns le peuplèrent au temps où les migrations orientales, puis germaniques franchirent le Danube et le Rhin, cherchant de l'espace à l'occident pour leurs troupeaux, et de la liberté dans des sites forts.

X.

Les savants ont beau disserter, il suffit à un voyageur comme moi d'avoir vu, dans les steppes du Danube, le noble pasteur équestre hongrois, au front élevé, à l'oeil rêveur, à la taille lapidaire, au maintien ferme et immobile comme la statue de bronze, enveloppé de sa pelisse noire de poil de mouton, appuyé sur sa houlette de coudrier armée au bout d'un fer de lance, soldat, chevalier, pasteur à la fois. Il suffit de l'avoir vu à pied dans les steppes, la bride de son cheval passée autour du bras, promener pendant des journées entières le regard de ses larges yeux bleus sur l'horizon des monts Crapacks tacheté de pins noirs et de neiges roses, pour reconnaître à la charpente haute et solide du corps, à la dimension du front, au vague pensif du regard, à l'ovale effilé de la tête, à la gravité des lèvres, à l'attitude à la fois virile et un peu inclinée par la féodalité des membres, la consanguinité évidente des Huns et des Francs-Comtois:

Deux races nobles, deux filiations du Caucase, deux peuples à héros dans les ancêtres, deux civilisations disciplinées où la fierté et l'obéissance s'accordent sur un visage pastoral, guerrier et poétique.

XI.

Longtemps réunis à l'Allemagne sous la maison d'Autriche, gouvernés par les vice-rois espagnols de Charles-Quint et de Philippe II, le régime et le caractère espagnols y sont restés fortement empreints dans des moeurs et dans des familles castillanes; la gravité catholique et la loyauté chevaleresque sont des traits du visage comme du caractère franc-comtois. On peut se fier à la main tendue et ouverte du gentilhomme comme du paysan. Voltaire a dit d'eux:

«Et dans cette Comté, franche aujourd'hui de nom, on peut ajouter plus franche encore de coeur.

«Excepté la Bretagne, il n'y a pas de race française qui ait plus de vertus civiles et militaires innées que ce Jura.»

XII.

Le _Paysan du Danube_ était un ancêtre des Francs-Comtois; l'esprit, sous une apparence de naïveté rurale, y est aussi poétique que la montagne, et il y a de l'Ossian dans ces cimes et dans ces nuées. Les poëtes populaires, qui sont en général les tailleurs d'habits ou les ménétriers de village, y remplissent leurs _veillées_ de légendes orientales ou d'idylles siciliennes; la religion, l'amour et la guerre, les trois passions nobles des châteaux et de la chaumière, en sont les sujets. La chevalerie vient du Thibet et les montagnes sont sa patrie. Ce qu'on appelle l'originalité, c'est-à-dire ce sens du terroir qui donne une séve étrangère aux esprits d'une race peu mêlée aux autres races, est le cachet des écrivains, des publicistes, des poëtes francs-comtois, beaucoup de bon sens mêlé à beaucoup de rêves. Voilà ce qui les distingue, même de nos jours.

XIII.

Hugo, qu'il faut toujours nommer le premier dans ces nomenclatures des belles imaginations, nous dit qu'il est par la moitié de son sang Franc-Comtois; Rouget de Lisle, qui eut le rare bonheur d'être un jour le chant héroïque de la patrie menacée, le tocsin des coeurs, le _sursum corda_ des baïonnettes, était Franc-Comtois; Charles Nodier, le plus aimable des hommes, le plus fantaisiste des poëtes, le plus Romain et le plus Français à la fois des ennemis de la terreur démagogique et de la tyrannie soldatesque, était Franc-Comtois; Fourier, Considerant, Proudhon, tous ces esprits spéculatifs qui écrivent leur poésie en chiffres et qui jettent leur imagination par-dessus l'ordre social, aimant mieux inventer l'impossible que de ne rien inventer du tout, sont Francs-Comtois.

XIV.

Et moi aussi j'ai puisé la moitié de mon sang à cette source des montagnes, j'ai la moitié de mes aïeux dans ces forêts, dans ces torrents, dans ces donjons de la vallée de Saint-Claude, et jusque dans cette ville aujourd'hui si riche, si industrielle et si pastorale de Morez. Le premier chalet et la première usine de cette colonie y portent encore le nom de ma famille qui les a fondés; les habitants d'aujourd'hui gardent dans leurs souvenirs la reconnaissance qu'ils m'ont plusieurs fois témoignée pour les pères de leur cité qui furent mes pères.

Aussi, du haut des collines de la Saône, que j'habite encore pour quelques jours (hélas! comptés), je ne jette jamais mes regards sur la chaîne lointaine du Jura, nivelé à l'horizon comme une falaise de l'éther au-dessous de la pyramide de granit rose du mont Blanc, sans me reporter en esprit dans la vallée de Saint-Claude, dans la forêt du Fresnoy vendue pour un morceau de pain par mon père, et qui fait aujourd'hui l'opulence de cinq ou six familles à millions de capital; dans les décombres des châteaux de Pradt, de Villars, des Amorandes, et dans les nombreuses fermes de ces montagnes, où le lait des vaches coule comme des rigoles d'écume dans les fromageries des Sapins, sans me dire avec amertume: Pourquoi ma famille est-elle descendue dans la plaine? Pourquoi a-t-elle quitté ces solitudes du Jura pour cette fourmillante Bourgogne, et le sapin de Hongrie pour la vigne de la Saône? Pourquoi ai-je quitté moi-même les coteaux vineux de mon pays, comme la poussière quitte le sillon, pour aller chercher du bruit, de la vanité, de la popularité plus venteuse que le vent sur la mer ondoyante des opinions humaines, à Paris, à Londres, à Stamboul, à Rome, à Athènes, et pour errer, à la fin de mes jours, exilé par ma faute de la porte fermée de mon propre foyer natal?

_Heureux ceux qui meurent dans le lit de leurs pères!_ dit quelque part Chateaubriand, mort lui-même dans un lit d'emprunt, loin des grèves de sa Bretagne et des tourelles de Combourg.

XV.

Cet amour amer des lieux abandonnés et des noms toujours chers de ces lieux, autrefois habités par la famille, m'a ramené une fois (il y a longtemps) seul, à pied, un sac de voyage sur le dos, sur ces plateaux et dans ces vallées de la Franche-Comté, pour y voir de mes yeux ces châteaux démantelés, ces usines retentissantes du bruit des marteaux, ces torrents blanchissant de leur écume la roue des moulins qui font tourner les cylindres sous lesquels s'aplatissent les barres de fer; ces forêts de pins qui gravissent de rocher en rocher les montagnes escarpées de Saint-Claude comme des armées végétales de géants montant à l'assaut des nuages; ces fromageries, noircies par la fumée des chaudières, bâties en planches dans les clairières de ces forêts, autour desquelles les vaches aux clochettes sonores se groupent le soir pour livrer aux femmes leurs pis gonflés, comme des outres vivantes, de ce lait qui va se convertir en gruyère doré et percé de trous comme un rayon de miel avec ses alvéoles.

XVI.

Les anciens fermiers de la famille, toujours attachés au nom, propriété morale que rien ne peut acheter et vendre, étaient avertis de ma visite, et m'attendaient pour me donner l'hospitalité des chalets. M. Christin, fils de l'ancien et spirituel correspondant de Voltaire, ami aussi de mon grand-père et de mes oncles, m'avait écrit pour se réclamer de ces souvenirs de famille et pour me prodiguer de bons offices.

Hommes d'élite, très-respectés dans la contrée, ces Christins avaient été très-liés du temps de Voltaire, leur voisin de Ferney, avec mon grand-père paternel et surtout avec l'aîné de mes oncles, grand propriétaire à Saint-Claude. Cet oncle, M. de Lamartine de Monceau, était, par son esprit, par son érudition attique et par ses opinions libérales, quoique royaliste, très-digne de correspondre avec ces correspondants de Voltaire; c'est à lui que je dois, non ma poésie, mais ma prose. L'âpre bon sens aiguisé d'esprit et rendu tranchant comme l'acier par l'expression originale, était le caractère de style de cet oncle, ami des Christins de Ferney. Tout Mâcon, tout Saint-Claude, tout Besançon s'en souviennent encore. On cite les mots pleins de sens de cet oncle devenus proverbes dans ces provinces.

Le premier Napoléon, quand il s'arrêta quelques jours à Mâcon avec sa cour en 1805, en allant se faire couronner à Milan roi d'Italie, le fit appeler comme il avait fait appeler M. Necker à Lausanne en allant à Marengo.