Cours familier de Littérature - Volume 13
Part 16
«Le dernier fut ce jeune Banks, que vous avez vu à Constantinople. Je l'ai fait conduire dans le désert, vers la ville qu'il dit avoir découverte; il me doit bien des facilités apportées à son voyage, et il s'en est montré peu reconnaissant; mais je sais oublier les ingrats. J'ai bien oublié un voyageur plus célèbre, qui porte le même nom, et qui fut l'ami de mon oncle. Je n'aime pas les traîtres; M. Pitt avait eu à se plaindre gravement de sir Joseph Banks, et le prince-régent voulut un jour m'engager à le suivre chez le compagnon de Cook qu'il allait voir.--Jamais, répondis-je, Esther Stanhope ne verra sir Joseph Banks; un homme qui trahit son ami est capable de trahir son roi.
«Bien d'autres Anglais, passagers en Syrie, m'ont obsédée de leurs persécutions. Pour les éloigner de moi, j'ai dû y répondre par des brusqueries; mais elles ont produit l'effet que j'en attendais, et je ne les ai point vus.
«Ils s'en vengent par des publications de leurs voyages, où chacun d'eux me fait figurer à sa guise, et toujours pour m'accabler de ridicule. Cette arme est aiguë en Europe; ici elle s'émousse, et d'ailleurs j'y suis peu sensible depuis longtemps.
«--Quoi! ces jugements si défavorables, ces portraits si peu ressemblants que la presse multiplie, n'ont-ils rien qui puisse vous choquer, Milady?
«--Oh! point du tout, reprit-elle en riant; que me font-ils de la part de ceux qui ne m'ont jamais connue? Si mon nom peut procurer à leurs ouvrages des lecteurs, et des acheteurs à leurs libraires, je m'en réjouirai très-sincèrement, car je veux faire le bien, de quelque manière que ce soit.
«--Je le sais, repris-je, et je dois vous témoigner toute ma reconnaissance de vos bontés pour mes compatriotes. J'avais su que plusieurs Français malheureux avaient trouvé chez lady Stanhope le plus généreux et le plus favorable accueil.
«--Ah! les Français, me dit-elle avec feu, ont des droits tout particuliers à mes sentiments. Vous avez beau faire, fort heureusement pour vous, vous ne ressemblerez jamais à vos voisins.
«J'estime votre ambassadeur (M. le marquis de Rivière); c'est un fanatique dans son dévouement pour ses maîtres, mais il l'est de bonne foi. Le monde serait plus heureux s'il n'y en avait eu que de semblables. Au reste, son exemple est peu contagieux. Ces vieux modèles de l'honneur ne sont plus de notre siècle; aujourd'hui la fidélité n'est plus que de la niaiserie, et la faveur va au plus ingrat. Votre Europe si corrompue fait mal à voir. Imitez les Arabes; au moins chez eux la parole d'un homme ne change et ne trompe jamais...
«Et ce pauvre, colonel Boutin, que n'ai-je pas fait pour prévenir ses malheurs? Je les ai au moins bien vengés. Il revenait chez moi, quand un caprice de curiosité le conduisit chez les Ansariés, où il a péri on ne sait trop comment. J'appris sa mort par hasard; aussitôt, appuyée des ordres du pacha de Damas, qui me traitait comme sa fille, j'expédiai partout des émissaires, mais je ne pus recueillir que des renseignements incertains, et je ne savais où diriger mes poursuites. Alors j'écrivis au chef dont l'influence domine dans la montagne en lui envoyant une superbe paire de pistolets:
«_Abba Mehhemed_, je t'arme chevalier. J'ai à me plaindre des Ansariés qui ont massacré un de mes frères; j'espère que ces pistolets ne manqueront jamais personne, qu'ils protégeront tes jours, et qu'ils vengeront la cause de ton amie.»
«Il partit, et il brûla cinquante-deux villages. La route est sûre aujourd'hui; vos officiers n'ont plus rien à craindre des Ansariés.
«--Que n'avez-vous pu, dis-je alors, porter vos secours à un autre voyageur, dont l'entreprise devait être plus utile encore, le malheureux Ali-Bey! Lady Stanhope s'émut à ce nom.
«--Vous renouvelez, reprit-elle, toute ma douleur: pauvre Ali! combien je l'ai regretté! Mais soyez franc, ajouta-t-elle après un moment de silence: avez-vous ordre de me parler d'Ali-Bey?
«--J'ai l'honneur de vous répéter, Milady, que ma visite auprès de vous est entièrement désintéressée, et ce n'est point un article de mes instructions. Mes questions relatives à Ali-Bey, que j'ai connu, viennent d'un homme qui s'intéressait vivement au succès de sa dernière expédition.
«--Eh bien! Monsieur, reprit lady Stanhope, je crois que Dieu vous envoie pour me délivrer d'une véritable peine, et je me confie entièrement à vous.
«J'ai une lettre qu'Ali-Bey m'écrivit peu d'heures avant de mourir. J'ai aussi un paquet de la rhubarbe empoisonnée à laquelle il croit devoir sa mort. Il a voulu que ces deux objets fussent envoyés au ministre de la marine en France. Jusqu'ici, je n'ai osé les confier à personne; promettez-moi que vous les lui remettrez vous-même, quelle que soit l'époque de votre retour à Paris, et les dernières volontés du pauvre voyageur seront ainsi accomplies.»
«Je le promis. Lady Stanhope alla chercher un petit paquet enveloppé de papier qu'elle me donna; elle me dicta deux lignes, que par ses ordres j'écrivis sur la lettre même. Ces lignes indiquaient qu'Ali-Bey avait été enterré au château de Balka, à quatre ou cinq minutes de Messinib, dans le désert.
XXXVI.
«Incertaine de sa mort, j'envoyai, continua-t-elle, un courrier monté sur un dromadaire, pour suivre ses traces et avoir de ses nouvelles. Celui-ci fit en treize jours le voyage de la Mecque, et il ne rapportait que des notions vagues, quand il fut attaqué et pris dans le désert. Il n'a pas reparu depuis deux ans; j'ai soin de sa famille.
«Je fus instruite plus tard, par quelques Arabes, de la fin tragique d'Ali-Bey. Ma première pensée fut de croire à quelque vengeance des musulmans. Dans son précédent voyage, publié à Paris, il avait dévoilé les mystères de la Mecque, et décrit en détail les mosquées et le tombeau de Mahomet, qu'il avait été admis à vénérer sous ses habits orientaux. On avait pu chercher à punir une telle indiscrétion; mais je sus bientôt qu'il n'en était rien, et lui-même attribue sa mort à d'autres causes.
«Je fis de grands efforts pour me mettre en possession des manuscrits et des instruments astronomiques d'Ali-Bey; on m'avait dit que le chef des Maugrebins en était le détenteur. Je priai le pacha de Damas de les retirer et de les placer dans son _khasné_ (trésor) particulier; il le fit, et ils furent scellés des cachets du molleh et des cadis de la ville. J'entrevis l'espérance de les avoir en ma possession; je fis entendre au pacha qu'Ali-Bey s'occupait uniquement d'astronomie; qu'il allait à la Mecque par ordre de son roi, pour y mesurer le soleil, qu'il savait bien y être plus grand qu'ailleurs (c'est une croyance de l'islamisme); que ce qu'il laissait après lui formait l'héritage de son fils Osman-Bey, qui habitait le royaume de Fez; et qu'enfin, pour profiter des écrits de ce savant, il fallait traduire ses observations en arabe: j'offris de me charger de ce travail; mes motifs allaient être goûtés, je m'en flattais du moins, quand le pacha fut destitué. Je l'ai regretté sincèrement, car il avait pour moi une amitié particulière.
«--Ce fils d'Ali-Bey, interrompis-je, existait-il en effet? ou votre récit n'était-il qu'une fable adroite?
«--Pas du tout, reprit lady Stanhope; dans son voyage à Fez, Ali-Bey, qui, grâce à son costume et à sa profonde connaissance des idiomes de l'Orient, pénétrait dans les sérails comme dans les mosquées, eut des relations avec une soeur du roi de Fez, et la laissa grosse d'un enfant qu'on nomme aujourd'hui Osman-Bey. L'existence de ce jeune fils peut servir de base aux réclamations qui auraient pour objet d'obtenir les manuscrits et les instruments, seul héritage de son père.»
«Lady Stanhope apprit avec plaisir que le voyage d'Ali-Bey avait un autre but que des découvertes astronomiques, et qu'il avait la mission de se rendre à Tombuctoo.
«L'expédition des Anglais au pôle nord, disait ce savant dans une de ses dernières lettres que j'ai lue, et mon voyage au centre de l'Afrique, doivent résoudre les deux plus grands problèmes géographiques qui nous restent sur le globe, avec la différence que, si je réussis, ma mission produira infiniment plus de résultats utiles à l'humanité que le voyage au pôle.»
«Lady Stanhope déplora doublement la mort prématurée de cet intrépide voyageur, et finit par me dire qu'on la devait, comme il l'assure lui-même, au poison et à la jalousie des Européens.
«Les Arabes, ajouta-t-elle, auraient aimé un homme de son caractère. Tout le monde n'est pas né pour voyager chez eux. Cet illustre Polonais, par exemple, si grand amateur de chevaux, qui s'est montré en Syrie il y a deux ans, n'a nullement les qualités propres à l'Arabie; il est vrai qu'il y a à peine pénétré. J'ai appris avec étonnement que ses voyages avaient dérangé sa fortune; je ne lui ai jamais vu qu'un équipage très-mince, et il s'est beaucoup plus occupé des femmes d'Alep que des hommes du désert.
«Je ne sais comment j'ai pu plaire aux Bédouins et me faire parmi eux des amis: quelques traits de fermeté et d'énergie y ont peut-être contribué. J'ai été, pendant deux jours, avec une faible escorte de cinquante Arabes, poursuivie par trois cent cinquante cavaliers. Dans les ruines de Palmyre, un chef de deux cents chameaux a levé le poignard sur moi; mes regards et ma contenance l'ont vaincu; il est tombé à mes pieds. J'ai passé huit jours dans la grotte d'un santon retiré dans les rochers du Liban; je couchais près de lui sur des feuilles sèches; il m'expliquait le Coran et m'initiait aux secrets de sa vieille expérience.
«La première fois que j'entrai à Damas, on m'avait préparé, au quartier des chrétiens, une maison séparée. Je fis dire au pacha que j'étais fatiguée de voir des chrétiens et des juifs; que j'étais venue faire connaissance avec les Turcs et les Arabes, et que je voulais une autre habitation. J'en choisis une au milieu des musulmans, en face de la grande mosquée, et j'y séjournai pendant quelques mois.
XXXVII.
«Non, les Arabes ne sont point tels qu'on les représente en Europe. C'est surtout chez eux que réside cet _honneur_, dont vous avez inventé autrefois le mot en France, et qui n'existe point dans la langue anglaise. Ils sont braves, généreux, indépendants. Il y a dans le désert des hommes tellement instruits par leur observation assidue de la nature, par leur vive intelligence et leur habitude de réfléchir, qu'on ne peut lutter de science avec eux: d'autres, à une grande ignorance, allient un bon sens et une sagacité qui étonnent. Je les aime, et je continuerai de vivre avec eux. Je ne suis pas anglicane, je ne suis pas musulmane non plus, quoique je cite parfois le Coran. Je ne sais pas comment se nomme mon culte; mais j'adore un Dieu maître du monde qui me récompensera si je fais le bien, et me punira si je fais le mal. Comment choisir dans ce mélange de mille sectes? Le désert, en cela semblable à l'Europe, en présente une incroyable variété. J'ai habité trois mois à quelques pas des grottes mystérieuses où les Druses, peuple franc-maçon, se livrent à la fois à leurs cérémonies religieuses et à de nocturnes débauches. J'ai longtemps hésité, je l'avoue. Au milieu de toutes ces idolâtries, je n'osais me créer une divinité; mais aujourd'hui ma croyance est fixée, et, à force de bienfaits versés sur mes semblables, je veux mériter les bienfaits de ce Dieu, seul et tout-puissant, dont mon âme tout entière reconnaît l'existence.
«--Vous ne reviendrez donc jamais en Europe, Milady?
«--Je l'ai quittée depuis huit ans, et pour toujours. Que voulez-vous que j'y regrette? Des nations avilies et des rois imbéciles? C'est le mien que j'accuserais d'abord, s'il n'était établi qu'un roi d'Angleterre ne doit jamais régner, et que, Stuart ou Orange, fou ou sensé, ses affaires doivent aller sans lui.
«La femme de ce pauvre roi est venue en Syrie passer comme une Anglaise obscure, tandis que lady Stanhope y jouait le rôle que la princesse de Galles n'eût jamais dû quitter. Pauvre princesse Charlotte! elle aurait été une grande reine: elle était sans préjugés.
«Le duc d'York a autant de probité que de faiblesse; mon frère est son aide de camp. Je l'aime, ce frère[3]! Mais il est un autre Stanhope qui a osé en plein parlement calomnier la nation française, la grande nation! Ne sait-il pas que jamais l'Angleterre n'atteindra à la glorieuse hauteur de sa rivale?
[Note 3: Le colonel Stanhope, désigné ici, était membre de la Chambre des communes. En 1825, dans un accès de fièvre chaude, qu'on attribue à sa douleur de la perte de sa femme, il s'est pendu dans le bois de _Caen Wood_, maison de campagne de son beau-père lord Mansfield, à dix milles de Londres.]
«Avant peu, vous verrez tous ces trônes bouleversés dans leurs fondements. Alexandre joue plus longtemps, et mieux qu'un autre, son rôle de Tartufe; mais il cédera lui-même au torrent...
«Pardon, Monsieur, je froisse peut-être vos opinions que je devine. Au reste, presque tous mes amis à Londres, quand j'en avais, pensaient comme vous, et je leur livrais de rudes assauts politiques; mais je les estimais. Je ne méprise que les transfuges, quels qu'ils soient; et, en cela, j'étais tout à fait Arabe bien avant d'habiter ces solitudes. Ici, on ne croit pas à ces sentiments qui changent avec la fortune, à ces dévouements éphémères, qui, morts avec le vaincu, renaissent pour le vainqueur, et sautent de l'un à l'autre avec une agilité toujours plus souple. Au désert, la vie jusqu'à la tombe reste fidèle à la haine ou à l'amitié du berceau. Est-ce l'effet de l'honneur mieux compris, ou d'une civilisation trop arriérée? Je le laisse à votre choix.»
XXXVIII.
«Cette conversation, qui dura depuis sept heures jusqu'à deux heures après minuit, fut interrompue à diverses reprises par des pauses et des rafraîchissements. Nous restâmes entièrement seuls pendant tout ce temps, et je n'ai tracé ici que le résumé de nos entretiens.
«Lady Stanhope m'avait quitté un instant dans le cours de la nuit; je la vis revenir bientôt, et je m'aperçus qu'elle boitait; je lui en demandai la cause.
«Je visitais mes juments arabes, suivant mon habitude de tous les soirs, me répondit-elle, et je viens de recevoir un coup de pied qui m'a atteinte légèrement.» En effet, en passant la main sur son genou, elle la retira sanglante. Je la priai d'appeler ses femmes, elle se mit à rire.
«--Des femmes de chambre! me dit-elle; je n'en ai plus; elles n'ont pu supporter la vie du désert: je les ai renvoyées en Europe. Quelques Arabes me servent ici; je parle leur langue, et leurs soins me suffisent.»
«J'avais manifesté l'intention de retourner à Saïde dans la nuit même; lady Stanhope ne voulut pas le permettre, et elle m'engagea à passer quelques jours auprès d'elle: je dus m'y refuser à mon tour; mes moments étaient comptés, et je m'excusai sur mon pèlerinage.
«Vous allez à Jérusalem, me dit-elle; vous n'y verrez que des prêtres haineux et des dissensions interminables. Puisque vous voulez me quitter sitôt, je vais prendre congé de vous. On va vous conduire dans la chambre qui vous est destinée. Un Arabe sur le Liban ne vous recevra pas comme une Anglaise à Londres; mais acceptez de bon coeur ce que je vous offre de même.--Adieu, Monsieur, ajouta-t-elle en mettant la main sur son coeur, que le bonheur vous accompagne! Je vous ai vu avec plaisir, et c'est ce que je dis bien rarement des autres voyageurs.»
«Je répondis à ses voeux par des expressions sincères. Elle me quitta.
«En arrivant dans la chambre qui m'était préparée, on m'apporta de sa part une écritoire: elle me faisait prier de lui laisser mon adresse. Agité de souvenirs, je ne pus fermer l'oeil du reste de la nuit; au point du jour, j'appelai mon guide. Deux chevaux arabes étaient à ma porte, je les acceptai jusqu'au bas de la montagne. Je les renvoyai de là, et je repris lentement le chemin qui conduit à Saïde.»
XXXIX.
Je reprends:
Et maintenant que j'ai vécu, et que j'ai connu le néant et l'ironie de la vie dans le monde des réalités politiques, j'ai pris de lady Esther Stanhope une tout autre idée que celle que j'en ai eue à _Djoum_ dans la nuit que je passai avec elle dans son ermitage du Liban.
Ce n'était nullement une femme folle; sa seule folie, c'était la grandeur de son âme!
Tout ce qui était petit et mesquin la dégoûtait.
Elle avait vu sous son oncle, le grand Pitt, deux géants lutter sur les mers et sur la terre: la liberté dans l'âme de Pitt, le despotisme dans les armées de Bonaparte! Pitt était mort comme Moïse avant d'avoir rendu la liberté au monde; Bonaparte était vaincu et prisonnier à Sainte-Hélène. Bon ou mauvais, il n'y avait plus rien de grand à contempler dans ce monde. Ce monde l'ennuyait; elle détourna les yeux en regardant son oncle et Bonaparte. Elle quitta l'Angleterre et l'Europe, et les oublia dédaigneusement.
XL.
Elle fit bien; elle aima mieux aller habiter parmi les grandes ombres, les grandes ruines, les grands songes des déserts, que de languir dans la médiocrité de nos destinées d'alors.
Elle dit adieu à l'Europe, et s'ensevelit toute vivante en Asie! De temps en temps un voyageur, alors très-rare, venant par curiosité frapper à sa porte, elle refusait d'ouvrir; elle ouvrit pour Marcellus et pour moi, parce que Marcellus était un enfant, et parce qu'elle avait entendu mon nom de poëte dans le monde. Un enfant et un poëte, terrain à songes!
Elle voulut nous voir.
Elle me prophétisa ce qui m'est arrivé par hasard, un rôle grave dans une courte pièce, à grand mouvement.--Vous reviendrez après en Orient mourir où je vis, me dit-elle.
Et j'y mourrai au moins de désir.
Quand on s'est lancé hardiment, avec une sainte pensée dans le coeur, au milieu d'un peuple en révolution, pour l'apaiser et le diriger vers des destinées plus hautes et plus surhumaines;
Quand on lui a dit: «Lève-toi et règne, mais montre-toi digne de régner par ta modération, par ta tolérance, par ton respect des libertés d'autrui; tu n'auras d'autre maître que la raison, tu respecteras tout le monde, et toi-même;»
Quand ce peuple a été soulevé entre ciel et terre pendant quelques mois, et que toutes les nations étonnées se sont agenouillées pour le contempler dans sa liberté et dans sa sagesse; ce peuple de France a été vraiment roi de lui-même, et digne de l'être.
Mais il est bien vite redescendu ou retombé de son enthousiasme, et, le danger passé, il est redevenu peuple, c'est-à-dire, élément. Il a abdiqué sa gloire par lassitude, la couronne lui a paru trop pesante, il l'a laissée tomber de son front; une main fort habile et armée l'a ramassée; le peuple s'est refait soldat sous cette main, nous recommençons le passé!
XLI.
Quand on a participé à cette illusion des grandes âmes, et qu'on l'a vue s'éteindre, on a trop vécu; on prend en dégoût l'Europe où ces scènes se sont passées, on désire oublier ou renouveler sa vie dans un autre continent! On cherche un désert en Asie pour passer en vivant entre les pensées de Dieu et l'oubli des hommes.
C'est ce que je ne comprenais pas encore en 1830, quand je fus reçu par lady Stanhope, et que je la crus une sublime insensée. C'est ce que je comprends aujourd'hui. Le devoir de sauver à tout prix honnête mes amis et mes créanciers en France m'a ramené et me retient dans ma patrie par un lien que Dieu seul connaît.
Mais l'âme de lady Stanhope a passé dans la mienne, et mourir dans un désert d'Asie, au sein d'une contemplation de Dieu, de la nature, et loin des hommes d'Europe, est le dernier de mes voeux!
LAMARTINE.
(_La suite au prochain Entretien._)
FIN DU TOME TREIZIÈME.