Cours familier de Littérature - Volume 13

Part 15

Chapter 153,855 wordsPublic domain

M. Canning en mourut. M. de Chateaubriand imita peu de temps après les oppositions qu'il avait rudement invectivées dans le ministre le plus brillant, mais le plus illogique, de la Grande-Bretagne. Sa conduite à l'égard, des deux rois, Louis XVIII et Charles X, ne fut plus qu'une série de petites vengeances masquées sous une fidélité d'apparat. La nature avait fait en lui un poëte de décadence dans une prose qui était le récitatif de la poésie, un orateur d'académie; elle en avait fait, au contraire, un homme d'État de premier rang et de première influence, nié par les partis et perverti par ses propres rancunes.

XXII.

Voilà comment les partis nous jugent et nous classent pendant que nous vivons! La mort seule est juste, et dit hardiment à nos mémoires le bien et le mal; elle nous fait notre épitaphe sur une pierre de granit, que ni les flatteurs ni les dénigreurs n'effaceront plus.

On ne peut reprocher à M. de Marcellus qu'un excès de faveur pour son maître en diplomatie, mais cette faveur même tient à la reconnaissance et à la bienveillance de son esprit. À cela près, nous ne connaissons pas un recueil de dépêches mieux senti, mieux écrit, présentant au lecteur sérieux, dans un meilleur style, plus de lumière et plus d'agrément.

XXIII.

Autant qu'il nous en souvient, car nous écrivons ceci sans document daté sous les yeux, et seulement de mémoire, dans la solitude d'une campagne isolée, M. de Marcellus quitta Londres, peu de temps après que M. de Polignac y fut arrivé, comblé des marques de satisfaction du roi. Il fallait lui donner une compensation dans un poste diplomatique en chef; il méritait qu'on lui en trouvât un: on créa ce poste auprès d'un prince de la maison de Bourbon d'Espagne, fils de la reine d'Étrurie, qui régnait alors à Lucques et qui devait, après Marie-Louise, régner à Parme.

M. de Marcellus venait alors d'épouser, à Paris, une femme d'une naissance éminente, d'un esprit héréditaire, d'une beauté remarquée dans son siècle, mademoiselle de Forbin, fille du comte de Forbin, directeur des musées, homme dont les agréments de figure, les succès de salon ou de cour sous deux règnes, l'esprit épigrammatique, et les talents en peinture et dans les lettres, faisaient un ornement de l'époque impériale, dépaysé dans le royalisme de la Restauration.

Madame de Duras eut la première idée de cette alliance. Madame de Marcellus, extrêmement jeune encore, suivit son mari, plus grave et plus mûr, dans les cours d'Italie. Je l'avais entrevue enfant pendant mes courts séjours à Mâcon, dans des fêtes chez ma mère, comme un éblouissement précoce d'aurore qui promet une splendeur de beauté plus tard; quand la beauté tient ses promesses, elle devient monumentale, et ce fragile monument de la nature devient immortel et classique par le souvenir.

XXIV.

Résidant depuis quatre années dans la Toscane, dont le ministère français détachait Lucques pour en faire une légation de famille en faveur de M. de Marcellus, je fus obligé d'aller, à la suite de M. de Lamaisonfort, mon chef, prendre congé du duc de Lucques et d'introduire auprès de sa cour le nouvel envoyé. Dans ce démembrement de notre propre légation, j'avais perdu de vue la charmante ambassadrice.

XXV.

Trois ans après, la révolution de 1830 avait renversé tout ce bonheur, toute cette cour, toute cette ambition; de ce couple, rien n'avait survécu que les grâces sévères de la femme, un pli de tristesse sur les lèvres, une arrière-pensée dans les yeux. Une vie recueillie et solitaire, dans un vieux château de Bourgogne, au milieu d'un site froid et âpre, avait remplacé cette belle vie d'Italie par une existence plus sévère, pleine de vertus pieuses et charitables, et répandu on ne sait quel deuil anticipé sur ce seuil couvert maintenant d'un deuil éternel!

Voilà la vie!

M. de Marcellus n'hésita pas un moment entre sa passion naturelle, l'ambition, et son honneur de famille: il se retira, triste mais résolu, dans la campagne et dans les lettres; il passa les quinze plus belles années de sa vie dans ces loisirs occupés qui lui tenaient lieu de tout, cariatide de sa bibliothèque à Audour et à Paris. Il reprit la vie d'étudiant helléniste dans la société de quelques amis: à défaut de la gloire diplomatique, qu'il regrettait, il aspira silencieusement à la dignité des lettres, qui ne lui suffisait pas, mais qui l'intéressait.

Sans jamais conspirer, ni même agiter son pays, il allait souvent porter l'hommage de sa fidélité à la cour des rois tombés. Il ne versa jamais sur le seuil de leur exil l'amertume ou le dénigrement, qui ouvre le sanctuaire de l'infortune, comme cette fidélité d'ostentation qui montre du doigt aux ennemis du dehors les faiblesses ou les ridicules de l'intérieur des rois.

Les Mémoires de M. de Chateaubriand sont pleins de railleries inconvenantes; M. de Marcellus s'en préserva. Il aurait voulu sans doute conseiller dignement son prince, il ne s'offensa jamais de se voir préférer les conseils d'autrui.

La République de 1848 lui donna la joie de voir la France libre de se choisir un gouvernement; il ne se fit pas les illusions des partis pressés de nouvelles chutes; il ne participa ni aux illusions, ni aux fusions, ni aux conspirations; il comprit que la fin du siècle était au tâtonnement, aux essais, aux déviations du peuple en tout sens. Il se dévoua tout entier à l'étude, région sereine, d'où l'on voit tout sans s'étonner de rien.

XXVI.

De cette vie d'étude il sortit successivement pour une demi-publicité d'élite une longue série de livres, les uns, souvenirs personnels de ses voyages, fleurs de sa jeunesse, recueillies de vingt à vingt-cinq ans en Orient, desséchées entre les pages de ses notes rapides, dont il recueillit à loisir l'essence et l'odeur pour en recomposer les meilleurs parfums de sa vie; les autres, des morceaux d'histoire diplomatique et politique, très-neufs, très-originaux, très-instructifs, qui révèlent au temps présent les pensées calomniées du gouvernement des Bourbons; les autres enfin, entièrement d'érudition littéraire, traductions, dissertations, commentaires sur les textes du grec ancien et du grec moderne dont il a prodigieusement enrichi la littérature de ces derniers temps. De ces livres, quelques-uns sont exclusivement réservés aux érudits hellénistes; d'autres contiennent, à côté des textes grecs, des commentaires anecdotiques qui mêlent avec grâce et naïveté l'homme au mot, et qui révèlent les moeurs des peuples par une leçon sur leur idiome.

Jamais l'intérêt et la grâce n'avaient été plus indissolublement pétris dans des pages scientifiques; même quand on ne lit pas le texte, on lit le commentaire, et on emporte des images ravissantes de tous les pays qu'on a parcourus avec un tel guide.

Dans ses dernières années, M. de Marcellus, persévérant dans son exhumation des trésors de la Grèce moyenne, traduisait encore le poëme de décadence de _Nonnos_, poëte égyptien du IVe siècle, qui fit une dernière épopée en grec, débauche d'érudition dont M. de Marcellus s'excuse avec raison, et dont rien ne peut l'excuser que son loisir.

Ce beau et pénible travail ne pouvait servir que quelques curieux de l'Académie des inscriptions. Puisqu'il se consacrait au servile et aride labeur de la traduction, la vraie Grèce, la Grèce originale et classique, n'avait-elle rien à lui offrir de plus précieux que Nonnos? Lui, si digne de traduire Homère, lui qui en avait sucé la moelle dans l'Épire et dans la moindre île de l'Archipel, ne pouvait-il pas lutter avec ces pédants qui nous traduisent des textes morts au lieu de nous traduire des moeurs et des lieux dont ils ne peuvent découvrir le sens à travers la littéralité des vers? Est-ce qu'un poëme populaire comme celui d'Homère n'est pas une perpétuelle allusion? Est-ce que l'allusion n'est pas la clef du poëte épique et populaire?

XXVII.

Jamais je ne me consolerai que M. de Marcellus ou M. de Chateaubriand ne nous ait pas traduit _Homère_ et la _Bible_; c'était un travail digne d'eux, et ils étaient dignes de ce travail!

_Homère_, par M. de Marcellus, la _Bible_, par Chateaubriand, eussent été deux livres précieux pour la littérature française; elle manque d'antiquités, ils lui auraient donné ce qui lui manque. Chateaubriand ne le daigna pas, Marcellus ne le tenta pas, mais par modestie! L'un et l'autre furent emportés longtemps, par le courant politique, loin des études qui immortalisent, vers les grandeurs qui trompent; quand la politique les rejeta comme des naufragés sur les rivages, Chateaubriand était trop vieux, Marcellus trop timide. L'un écrivit ses _Mémoires d'outre-tombe_, qui ne sont que l'écho trop âpre des passions de sa vie, un Saint-Simon personnel, chargeant la postérité de ses petites vengeances; l'autre se contenta d'amuser les loisirs de sa vie retirée par des éruditions curieuses, par des souvenirs historiques, et par des traductions d'oeuvres secondaires qui méritèrent bien de ses contemporains, mais qui ne donnèrent pas à son nom toute la célébrité que ses travaux méritent.

XXVIII.

Parmi ces livres, qu'on pourrait appeler _Opuscules_, _Mélanges_, quelques-uns cependant, quoique écrits d'un ton familier et léger, sont des fragments très-diserts, très-graves et très-distingués d'histoire contemporaine, des documents très-intéressants d'histoire du siècle.

La politique de la Restauration, entre autres, est une justice sévèrement rendue à la haute pensée de Louis XVIII, le vrai roi de la liberté moderne, compatible avec la démocratie, vraie pensée du temps.

Nous l'étudierons tout à l'heure.

XXIX.

À peine retiré dans son honorable repos et dans son volontaire exil d'Audour, il ne consuma pas son loisir à se plaindre du sort qui se joue des hommes: il se replia sur lui-même, et il écrivit, tout chaud encore de ses impressions de jeunesse, ses _Souvenirs d'Orient_. C'est une odyssée en prose tout à la fois élégante, badine, pittoresque, érudite, charmante, de six mois, à travers la mer homérique. On suit ce jeune homme d'île en île, d'écueil en écueil, de continent en continent, de surprise en surprise, Homère à la main, de Byzance en Égypte, d'Égypte en Syrie, de Syrie en Palestine, de Palestine à Jérusalem, de Jérusalem à la mer Morte, de Jéricho à Chypre, de Chypre à Scio et aux montagnes de l'Albanie.

La lecture de ces deux civilisations, la Bible, l'Évangile, l'Odyssée dans les mains, est un cours d'histoire, de poésie, de jeunesse en action, qui retrempe l'âme dans l'âpre senteur de l'Archipel.

Il me semblait, en parcourant ces deux volumes, que je naviguais moi-même, comme dans ma jeunesse, sur ces flots classiques, et qu'au réveil des nuits pendant lesquelles le flot mouvant fait franchir les distances, le brouillard du matin, dissipé au souffle du vent d'été, tirait le rideau du ciel sur l'une ou l'autre de ces îles, et les faisait repasser sous mes yeux avec leur nom, leur histoire, leur poésie, leurs costumes, leur population: pittoresques étoiles de la mer bleue, resplendissantes au matin sur le fond clair de ce ciel d'eau.

À chaque île son impression, sa citation, son anecdote, son souvenir touchant ou local, son enchantement, sa mémoire! Éternelle jeunesse de la poésie de l'histoire, de la nature, de l'amour, se répercutant dans la jeunesse du navigateur! Le caractère de ce livre, c'est la jeunesse, c'est l'ivresse, c'est la fête du coeur et de l'esprit. M. de Marcellus a vingt ans, et il vogue à travers les illusions de la vie dans cet archipel des plus beaux songes de l'homme! À chaque île, il faudrait citer une scène et un vers! Lisez tout, et vous retrouverez vous-même vos vingt ans.

Il y a là cependant un souvenir qui rappelle les miens plus que tous les autres: c'est celui d'une femme célèbre, énigme mystérieuse du roman ou de l'histoire, lady Esther Stanhope, que M. de Marcellus visita auprès de _Saïde_, dans la fleur de sa beauté et dans le prestige de ses aventures, et que je visitai moi-même, vingt ans après, dans la maturité de ses années et dans la constance de son exil du vieux monde!

XXX.

Écoutez M. de Marcellus:

«J'étais à Saïde (l'ancienne Sidon) le 15 juin 1820, un mois après mon départ de Constantinople. Une faible brise de l'ouest amena _l'Estafette_ à l'abri de l'écueil qui forme à lui seul la rade de la ville, depuis que le célèbre prince des Druses, Fakhr-el-din (Facardin), en a fait combler le port pour éloigner les flottes turques.

«À notre arrivée devant chaque ville, avant de saluer le pavillon ottoman, le capitaine envoyait un officier à terre pour y régler cette cérémonie. Ici, l'enseigne de vaisseau détaché pour la négociation revint nous assurer de tout le désir qu'on avait de nous rendre notre politesse maritime; mais en même temps, le château se trouvant totalement privé de poudre, le gouverneur turc priait le capitaine français de lui en faire passer autant de charges qu'il désirait de coups de canon. Cette réponse égaya l'équipage; et il fut stipulé qu'on se dispenserait de part et d'autre de l'étiquette. Mais, je ne sais pourquoi, j'ai plus envie de croire à l'avarice du gouverneur qu'au dénûment de la citadelle.

«Le mouillage de Saïde étant peu sûr, je vis la goëlette mettre à la voile pour Saint-Jean d'Acre, où nous nous donnâmes rendez-vous, et je restai seul sur la côte de Syrie.

XXXI.

«Quelques Français, nés sous cet heureux climat, m'accueillirent avec tout ce qu'ils pouvaient se rappeler de notre langue, qui fut celle de leurs pères, mais qu'eux-mêmes ne parlent plus aujourd'hui: quelques mots usuels leur sont venus par tradition. Le consul lui-même, familiarisé avec de nouvelles moeurs, avait peine à se souvenir en ma faveur des habitudes françaises. Mon oreille, accoutumée aux sons rapides et doux de la langue grecque, aux articulations lentes et sonores de l'idiome turc, se trouvait entièrement étrangère au ton de l'arabe vulgaire, et semblait frappée par instant de quelques phrases harmonieuses au milieu des cris d'un jargon guttural.

«Cet isolement complet redoubla le désir que j'avais depuis longtemps de me rapprocher du seul Européen habitant ces contrées. Je savais que lady Esther Stanhope s'était établie en Syrie, et qu'elle était alors dans sa maison d'Abra, voisine de Saïde.

«Cette illustre Anglaise avait résolu, après la mort de son oncle le célèbre Pitt, de voyager longtemps loin de son pays: peut-être même, dès lors, se promit-elle de ne plus revenir en Angleterre.

«Elle visita d'abord la France et l'Italie, puis l'Allemagne, la Russie et Constantinople. Elle passa trois mois dans la ville de Brousse en Bithynie, au pied du mont Olympe, et fut tentée de s'y fixer pour toujours. Mais Brousse a une population de soixante mille âmes; c'est la province la plus voisine et la plus dépendante du sérail; il fallait autour de lady Stanhope de la solitude et de la liberté.

«Elle passa en Égypte; elle fut la première femme qui osât pénétrer sous les voûtes de la grande pyramide; puis elle fit naufrage sur l'île de Chypre. Après avoir vu Jérusalem, Damas et Palmyre, elle choisit le Liban pour sa résidence. Elle y fit construire une maison; elle apprit l'arabe.

«Le costume des femmes syriennes lui parut incommode, et propre seulement à la vie sédentaire et intérieure; l'habit européen l'exposait trop à la curiosité et à l'attention des Druses; elle adopta donc les vêtements des hommes du pays.

«On lui fait passer de Londres ses revenus: sa fortune est en Syrie au moins égale à celle d'un scheik puissant. Elle fait du bien autour d'elle; elle s'est acquis une véritable considération pour ses bienfaits, comme par la noblesse de ses manières et son goût pour la solitude, grande vertu aux yeux des hommes du désert.

XXXII.

«Tous ces détails que j'avais recueillis sur lady Esther Stanhope excitaient de plus en plus mon intérêt; mais j'étais fort embarrassé pour obtenir d'être admis dans sa retraite. J'avais appris que plusieurs voyageurs, qui s'étaient hardiment et sans préambule présentés chez elle, en étaient partis sans l'avoir vue. J'essayai d'intéresser à mon tour sa curiosité; et je sollicitai la permission de la voir par un billet très-laconique, où je n'ajoutais ni mon nom, ni aucune des politesses de convention en Europe; le billet même semblait tenir quelque chose de la rudesse du désert; il ne contenait que ces mots:

«Un jeune Français, passant à Saïde, prie lady Esther Stanhope de lui permettre de la voir.»

«Lady Stanhope m'a avoué depuis que j'avais en effet attiré son attention; elle ne pouvait croire, disait-elle, qu'une demande sans compliments ni emphase fût d'un voyageur uniquement indiscret ou curieux. Elle y répondit en m'envoyant un guide chargé de remettre au consul la lettre suivante:

«MONSIEUR LE CONSUL,

J'ai reçu le billet d'un jeune Français, et je vous adresse ma réponse pour lui, puisqu'il ne dit ni son nom ni sa demeure. Je vous serais bien obligée de lui faire savoir que, si la visite qu'il désire me faire est dictée par un motif de curiosité ou de simple politesse, je le prie de m'en dispenser, attendu que je suis tout à fait reléguée, et que je ne vois personne. Si, au contraire, il a quelque chose à me dire, il peut très-bien vous remettre une lettre pour moi. Et dans le cas où il serait pressé de partir, et dans ce cas seulement, il pourra venir avec le porteur--de ces lignes, qui est un homme à mon service.

Esther-Lucy STANHOPE.

«Je me déclarai _très-pressé de partir_, et je choisis la dernière alternative que m'offrait lady Stanhope; je me mis aussitôt en route avec l'Arabe qu'elle m'avait envoyé.

«Le village d'Abra, où elle réside, est à une lieue de Saïde. J'avançai peu à peu vers la montagne, au milieu des beaux jardins et des ruisseaux qui entourent la ville; puis, traversant des collines arides formées d'une couche de roche blanchâtre, je me trouvai au pied des premières chaînes du Liban. Après quelques minutes d'une ascension pénible, j'arrivai près de la maison de _Cid Milady_ (seigneur Milady). C'est le nom que donnent les Arabes à la femme extraordinaire que j'allais voir.

XXXIII.

«Sur le devant d'une grande maison bâtie en terre, comme la plupart de celles du pays, était un petit perron que défendait des rayons du soleil un toit de chaume supporté par quelques piliers. C'est là que je vis de loin un Bédouin assis sur une peau d'ours; et, sans m'étonner de reconnaître sous ce costume lady Stanhope, j'allai directement à elle.

«En me voyant, elle mit la main sur son coeur, à la manière dont les Arabes saluent, et, sans se lever, elle me fit place à ses côtés. Je remarquai, avant tout, ses vêtements d'homme asiatiques, dont l'adoption, l'avouerai-je, ne me parut pas ridicule; bientôt même mes yeux et mon esprit s'y habituèrent au point d'oublier le sexe de mon hôte, et ce n'était pas l'habit seul qui prêtait à l'illusion.

«Lady Stanhope portait un manteau de drap jaune foncé; une tunique rayée, de couleur violette et blanche, descendait jusqu'à ses pieds; de longues manches ouvertes laissaient apercevoir la blancheur de ses bras; des babouches en cuir jaune s'élevaient jusqu'à la moitié de ses jambes; un cachemire blanc couvrait entièrement sa tête, et un mouchoir peint de mille couleurs, ainsi qu'on les fabrique à Smyrne, entourait son visage: les deux bouts de ce mouchoir tombaient sur ses épaules. Elle m'en expliqua l'usage: l'un servait à assujettir son turban, et l'autre à cacher sa figure, quand elle ne voulait pas être reconnue. Ce costume est à peu de chose près celui que portent les hommes arabes; mais, par sa richesse, il n'aurait pu appartenir qu'au chef d'une tribu.

«J'admirais sous ces habits une femme d'une haute stature; ses yeux grands et vifs s'arrêtaient autour d'elle avec douceur et bonté. Sa figure allongée et pâle aurait peint le sentiment, si elle n'avait voulu lui faire exprimer l'énergie et le courage. Je la trouvai belle, et je lui aurais donné quarante ans.

XXXIV.

«Lady Stanhope me demanda mon nom: je vis que les journaux qu'on lui envoyait de temps en temps, malgré ses ordres, ajouta-t-elle, le lui avaient déjà prononcé; j'ajoutai que des fonctions m'attachaient à la résidence de Constantinople, d'où je venais; et elle me parla de quelques hommes d'État anglais que j'avais dû y voir.

«Le secrétaire-interprète de l'ambassade, me dit-elle, M. Terrik Hamilton, grand orientaliste, n'a pu néanmoins retracer que faiblement, dans sa traduction du poëme d'_Antar_, le caractère poétique et guerrier des Arabes. Un seul homme était digne de commander aux Arabes comme au monde. Les rois de l'Europe l'ont exilé... Ils en seront punis, ils le méritent.

«Depuis que cet homme n'est plus sur le trône, tout est changé; le trouble reparaît partout; l'Espagne n'a plus de roi; l'Angleterre et l'Allemagne sont déchirées de factions; un horrible assassinat vient de recommencer la révolution en France, je vous plains tous et je vous fuis.

«Mes sentiments, Monsieur, ne doivent pas être les vôtres, je le sais; mais vous apprécierez ma franchise, et je ne dois point payer votre visite par une dissimulation qui n'est pas dans mon coeur. Mais entrons, nous causerons plus à notre aise.

«Je me fis répéter cette invitation, car j'étais plongé dans une rêverie profonde. Le soleil se couchait dans la mer de Chypre, mes regards planaient sur la verte plage de Saïde; la chaîne du Liban chargé de lourds nuages noirs se prolongeait vers le nord; ma pensée errait dans cette immensité, et les accents prophétiques que je venais d'entendre, échappés à une femme revêtue du caractère et presque du costume des anciennes sibylles, ces paroles solennelles disaient à mes impressions quelque chose de sauvage et d'imposant.

XXXV.

«Je suivis mon étrange guide dans l'intérieur du harem, c'est ainsi que lady Stanhope, s'identifiant avec le sexe dont elle empruntait les habits, appelait son appartement intime. Sa maison se composait d'une multitude de chambres disposées autour d'une cour carrée, comme dans un couvent. Cette cour est un jardin garni de fleurs odoriférantes. Toutes les ouvertures de la maison donnent sur ce jardin intérieur. Ainsi, trois des façades de l'édifice ne sont que des murs sans ouvertures; et la quatrième, par où j'entrais, offre du côté de la mer une seule porte et un péristyle, si l'on peut nommer ainsi quelques tiges de cèdre supportant un toit de chaume.

«J'entrai sur les pas de mon hôte (je ne peux pas dire mon hôtesse) dans un salon garni de sophas. Quelques arcs et deux carquois remplis de flèches étaient suspendus aux murs; sur un côté du divan paraissait un grand tableau représentant un cheval libre franchissant un torrent, et, derrière le cadre, je reconnus un portrait de Bonaparte presque entièrement dérobé à la vue. Lady Stanhope se coucha dans l'angle gauche du divan: c'est, en Turquie, la place du maître de la maison; je me couchai à l'autre angle, vis-à-vis d'elle. J'avais refusé de souper, elle me fit apporter des abricots blancs, dont l'espèce est inconnue en Europe, des figues bananes, puis des sorbets. Je n'oublierai de longtemps ce repas offert par une Anglaise à un Français sur un pic du Liban.

«N'êtes-vous pas surpris de mon costume? me dit lady Stanhope, en pressant sur ses lèvres l'ambre d'une longue pipe.

«--Non, Madame, répondis-je; je voulais voir lady Stanhope, et, sous quelques vêtements qu'elle paraisse à mes yeux, j'espère que mon hommage aura pénétré jusqu'à son coeur.

«--Oui, Monsieur, reprit-elle, j'ai du plaisir à vous voir, et il faut que cela soit pour que je le dise; car depuis longtemps mes compatriotes m'ont dégoûtée des voyageurs; ils se croient en droit de tourmenter mon existence, et aucun Anglais ne viendrait en Syrie sans prétendre examiner ma vie et mes discours. Je suis pour toujours brouillée avec eux; je n'en reçois plus: et que viendraient-ils faire en Orient? Loin d'égaler les hommes qui l'habitent, ils ne sont pas même faits pour les observer.