Cours familier de Littérature - Volume 13

Part 14

Chapter 143,799 wordsPublic domain

Je ne voulus pas prendre la plume et analyser la perte que la littérature classique venait de faire en lui, dans le premier moment de ma douleur: je craignais que le coeur en moi ne faussât le jugement ou n'exagérât l'éloge; je voulais rester vrai pour être juste. J'attendis que les quelques jours de liberté que tout homme trop affairé se donne en automne me renfermassent dans le solitaire manoir de Saint-Point, déshabité maintenant en attendant qu'on m'en dépouille, et me rapprochassent de ce château d'Audour, ouvert il y a moins d'un an à l'hospitalité littéraire, et maintenant fermé par le deuil d'une veuve muette de douleur, qui n'accepte que les consolations de l'amitié.

La solitude complète est la consolatrice des pertes trop senties, parce qu'elle n'essaye pas de consoler l'inconsolable, et qu'elle ne tente pas de s'interposer entre ce qu'on a perdu et ce qu'on voit toujours.

V.

Le château d'Audour, dans une des hautes vallées qui séparent le Mâconnais du Charolais, était la résidence d'automne, le _Tusculum_ studieux de M. de Marcellus, depuis que la Restauration, qu'il avait tant aimée, avait été renversée et proscrite par ceux auxquels elle avait rendu la patrie, depuis que la République avait remplacé cette anarchie royale et que le neveu de César régnait en France.

Cet Audour est un immense édifice semblable à un caravansérail d'Orient, s'élevant seul au sommet d'une colline de sable; les grilles en sont toujours ouvertes du côté du nord, comme si le passant avait droit d'asile dans ses vastes corridors, où le colporteur ambulant dépose sa balle à l'ombre sans que personne l'interroge sur son droit d'emprunter cette ombre pour se reposer.

Du côté du midi, des enfilades de salles et d'appartements ouvrent par un perron sur une vallée étroite, reste d'une terrasse, où des pentes gazonnées, des bouquets de cèdres et de sapins et un lac conduisent l'oeil jusqu'au delà de la vallée, et le font remonter sur une large colline où la route blanche et vide serpente entre une forêt de chênes. Quelques rares toits gris, couverts de chaume, y fument le soir et le matin et indiquent la place des chaumières qu'on ne découvre au loin qu'à leur fumée dans le ciel. C'est un château de Marie Stuart dans un paysage écossais.

VI.

C'est une chose remarquable en général, que ces hommes d'étude, de goût, de littérature exquise et savante, habitent, comme Walter Scott, des demeures féodales, comme la Brède de Montesquieu, comme Montbar et sa tour de Buffon, comme le manoir de Montaigne en Gascogne, comme M. de Marcellus à Audour.

Il semble que ces solitaires résidences inspirent à leurs possesseurs quelque chose du repos, des loisirs studieux, des goûts conservateurs, des contemplations philosophiques qui caractérisent ces hommes de paix.

On n'y entend que le bruit des feuilles qui tombent; rien n'y distrait l'oreille, les yeux, l'esprit; cela force à penser.

Quelque grande salle au fond de l'édifice, au rez-de-chaussée, renferme hermétiquement une vaste bibliothèque poudreuse, pleine dans les rayons d'en haut de volumes de toutes langues, presque pétrifiés dans leurs stalles, sous leur reliure à fermoir, et, sur les tablettes inférieures, des brochures nouvelles et en désordre attestent la continuité du maître à se tenir en rapport avec ce que l'espèce humaine produit de nouveau et son attention à ce qui se passe sur la terre.

Quand un étranger arrive le soir, c'est là qu'on va chercher le maître, et qu'on le trouve, à la lueur d'une lampe qui s'use, attablé, la plume à la main, devant un texte grec ou latin, anglais ou italien, qu'il quitte avec joie pour accueillir un ami, sûr de retrouver son texte et sa pensée à la même place le lendemain!

VII.

C'est ainsi qu'en arrivant inopinément à Audour, dans quelque soirée d'automne, j'étais sûr de trouver M. de Marcellus dans sa bibliothèque.

--Eh bien, qu'y a-t-il de nouveau? me disait-il en me tendant la main.

--Il y a de nouveau, lui disais-je selon les temps, que nos amis les Bourbons de la branche aînée, chassés du trône par l'inconstance du peuple et par l'infidélité de leur maison, vont errer à travers l'Europe deux fois victimes.

--C'est notre condamnation à l'exil intérieur que notre fidélité nous impose, me répondit-il résolûment, quoique tristement. Nous ne pouvons pas, lors même que nous le voudrions, apostasier nos maîtres et servir leurs ennemis.

J'ai envoyé ma démission au nouveau gouvernement de toutes mes fonctions diplomatiques, délices et orgueil de ma jeunesse, et même la démission des droits à la pairie que le refus de serment de mon père m'ouvrait, et que le serment exigé interdit à ma conscience.

Je suis mort d'aujourd'hui au monde, et voici mon tombeau, me dit-il en me montrant sa bibliothèque grecque; j'y viens vivre avec Homère et Tacite, amis immortels des imaginations sensibles et des âmes fermes, qui nous consolent de survivre aux écroulements du temps!

VIII.

Et moi aussi, lui disais-je, j'ai porté mon refus de service au roi nouveau, favori, complice peut-être de la fortune.

Je résigne des fonctions honorifiques ou lucratives que je tiendrais de la faveur du prince, mais je ne résigne pas mon patriotisme; et si le peuple, revenu de son égarement, me désigne pour le servir dans ses comices, j'obéirai à son appel. En attendant, je vais voyager quelques années dans cet Orient que vous déchiffrez aujourd'hui.

IX.

Ainsi dit, ainsi fait: il s'abîma dans ses études, je montai dans mon navire.

Quinze ans se passèrent; le peuple, dégoûté d'intrigues, avait renversé son idole. J'avais porté le poids d'un interrègne, j'avais contribué à remettre la France debout, et la France sous le nom de République; la République s'était hâtée d'être ingrate; elle avait remis l'épée à un soldat. J'étais revenu, soulagé et non surpris, me reposer quelques jours du fardeau d'une année et réparer mes forces dans ma solitude; j'allai voir mon voisin, le solitaire d'Audour.

--Eh bien! quoi de nouveau? me dit-il.

--Rien de nouveau, lui criai-je en descendant de mon cheval; de quelque nom qu'on l'appelle, monarchie ou république, le peuple est toujours peuple, c'est-à-dire ignorant et mobile. À peine règne-t-il qu'il est déjà las de son règne; il n'aura pas de repos qu'il n'ait créé un nouveau règne.

L'opposition libérale a déjà démasqué le bonapartisme, cette superstition du sabre. Je vois poindre une dynastie populaire retrempée depuis trente ans dans les légendes de la guerre. Un Bonaparte, nommé président de la République, couve un empereur. Espérons qu'il aura plus de génie civil que son oncle n'avait eu de génie militaire. S'il en est ainsi, ce sera une halte dans les vicissitudes de l'Europe; je vais voyager de nouveau en Orient. La République fait peur d'elle-même à la France; la _Montagne_ s'amuse à jouer à la _Terreur_, la _Terreur_ est une machine usée qui irrite tout le monde et qui n'intimide personne. Une république qui joue à la peur entre un peuple effrayé et un chef ambitieux a bientôt perdu la liberté. Détournons les yeux, nous n'avons pas pu leur inspirer la prudence.

Laissons aller le monde à son courant de hasard! Adieu, nous nous reverrons dans deux ans. Et je partis.

X.

Quand je revins, la République était l'Empire. M. de Marcellus continuait de reporter ses regards en arrière, et moi à payer à mes braves amis le prix d'une vie politique qui m'avait ruiné en sauvant un jour mon pays. Je ne me doutais guère que je ferais un jour l'épitaphe de ce cher voisin. Voici sa vie en deux mots.

XI.

Il était né dans le midi de la France, près de Bordeaux, patrie de l'éloquence des Girondins, de la philosophie sceptique et spéculative de Montaigne, de la science politique de Montesquieu, cet Aristote moderne de la France.

Il passa sa première jeunesse au château de Marcellus, dirigé dans ses études par son père, aussi classique que lui. Son mariage, sa carrière, l'avaient éloigné de ce lieu; mais son coeur y était resté, et il y retournait toujours avec bonheur. Le nom de Marcellus venait d'un camp romain établi sur ce coteau. La terre avait été achetée d'Henri IV lui-même, et sa famille y ajouta alors ce nom. Ce Marcellus romain, au lieu de mourir comme Caton ou Brutus, ou de plier de mauvaise grâce comme Cicéron, avait pris l'exil comme un intermédiaire entre la persécution et l'abjection; il s'était retiré volontairement dans l'île de Mitylène; il y vivait d'études compatibles avec la tyrannie et avec la liberté; il avait conservé ses amis à Rome, et entre autres Cicéron qui lui écrivait sans cesse d'y rentrer afin d'avoir un complice de sa faiblesse. Mais Marcellus persistait à penser que la meilleure place sous un tyran aimable et doux était la plus éloignée; il vécut à distance et mourut en paix, véritable homme d'honneur de la République.

Ce que la République était pour le général romain, la Restauration le fut pour M. de Marcellus: un engagement auquel il ne voulut jamais manquer, véritable homme d'honneur de la Restauration.

XII.

Sa famille avait adopté avec passion cette cause; elle l'honora par sa fidélité.

_Fidèle_ jusqu'à la persécution, disait son père, poëte et orateur du second ordre qui célébrait l'autel en assez bons vers et qui défendait le trône en assez bonne prose contre les libéraux de 1815 dans les académies et dans les Chambres. Les épigrammes du côté gauche pleuvaient sur ses vers et sur ses discours.

Mais il s'honorait de ses blessures comme un intrépide soldat de cette double cause, et il faisait de ces traits de la haine de parti ce que les Romains faisaient des flèches des Parthes, des trophées dans le temple de la Gloire, disant à Dieu et au roi: Voilà les armes que j'ai bravées pour vous!

Comme M. de Bonald et M. de Chateaubriand, il se sacrifiait à leur cause; il faut des soldats aux chefs. Ils le récompensèrent de son dévouement sincère dans sa personne en le nommant pair de France, et dans ses enfants en nommant M. de Marcellus secrétaire d'ambassade à Constantinople.

XIII.

L'esprit classique et politique du jeune homme était merveilleusement adapté à la diplomatie; mais cet esprit, s'il n'avait pas la chaleur, en avait d'autant plus la clarté. Il avait été supérieur et prématuré dans les études. Les langues hébraïque, latine, grecque surtout, lui étaient aussi familières que l'idiome de famille.

D'un extérieur noble et élégant, il avait une physionomie fine, mais point audacieuse.

Parlant peu, mais répondant juste, il était alors très-enclin à cette ironie douce de ceux qui ont bu de bonne heure les eaux de la Garonne; il en conserva quelque chose toute sa vie, même quand les déceptions et les révolutions eurent altéré le fond de son âme. L'ambition honnête de bien servir était sa seule préoccupation.

XIV.

Le gouvernement des Bourbons avait M. de Marcellus le père à récompenser; il fut heureux, à peu près à l'époque où il me recruta moi-même pour sa diplomatie future, d'enrichir ses cadres d'un nom, d'une jeunesse et d'un talent qui promettaient un ministre à sa cause.

M. de Marcellus fut attaché à l'ambassade de Constantinople sous M. le duc de Rivière. Le duc de Rivière avait été un des serviteurs du long exil des Bourbons, mais serviteur actif, dévoué, ayant joué sa vie pour sa cause; l'ayant perdue dans l'affaire de Georges Cadoudal, et ayant obtenu la vie du premier consul, à condition de ne plus conspirer.

Le duc de Rivière était, comme M. de Polignac, un de ces monuments de fidélité chevaleresque, que Louis XVIII et le comte d'Artois étaient heureux de montrer à la jeunesse royaliste de 1825 dans les grandes places, comme des preuves vivantes de la mémoire des princes restaurés.

M. de Marcellus plut du premier coup à cet ambassadeur, obtint toute sa confiance et toute son affection.

M. de Rivière autorisa son jeune secrétaire à passer par l'île de Milo pour y négocier l'acquisition de ce beau morceau de marbre appelé depuis la Vénus de Milo. À son retour, M. de Rivière la garda à son compte et l'offrit au roi Louis XVIII à la fin de son ambassade.

On se récria sur sa perfection; elle règne sur nos musées provisoirement, reine des marbres, jusqu'à ce qu'un nouveau Marcellus la détrône par un autre hasard de découverte et de popularité; car est-il probable que la statue de Scopas, ou d'un autre, ait été reléguée dans l'antiquité païenne sur la petite île de l'archipel au lieu de décorer Athènes, Corinthe, Olympie, Éphèse? La poussière de ces capitales du culte et de l'art ne nous a pas tout dit.

XV.

Quoi qu'il en soit, c'est de là que date la célébrité naissante de M. de Marcellus. L'Académie des inscriptions lui devait un signe d'attention: il est mort sans l'avoir reçu d'elle; depuis, il mérita place dans une Académie plus littéraire, et il mourut sans y avoir été admis. Il les méritait l'une et l'autre, la première par son bonheur, la seconde par son mérite. On le reconnaît aujourd'hui, trop tard, mais son ombre en sourit là-haut. Rions-en comme lui, il y a retrouvé la société de ces morts illustres avec lesquels il a tant désiré converser dans leur langue: les Homère, les Phidias, les artistes et les poëtes grecs ses amis; les Théocrite, les Pline, les Cicéron, les amateurs de l'esprit humain qui forment l'immortelle académie de tous les âges, et qui l'ont reconnu à la pureté de l'accent pour un des leurs!

XVI.

Il passa dans l'étude de ces langues mortes et vivantes de l'Orient trois années à Constantinople; c'est là qu'il acheva véritablement son éducation classique, pendant les loisirs que la diplomatie, muette en Orient, laisse à ceux qui servent attentivement, mais presque en silence, leur pays.

Nous allons retrouver ces trois fécondes années dans ses souvenirs, dans ses traductions et dans ses oeuvres.

XVII.

Le sort que lui réservaient les premiers maîtres en littérature et en politique le fit rappeler de Constantinople à Londres, vers 1822, pour servir de second à M. de Chateaubriand, en Angleterre.

M. de Chateaubriand, qui promenait son ennui à Londres pour délivrer les ministres de l'embarras de sa présence inquiète à Paris, le reçut comme un fils dans son ambassade; heureux de reparler avec ce jeune et spirituel disciple de cet Orient qu'il avait visité quelques années plus tôt. M. de Marcellus lui plut comme il avait plu à M. de Rivière.

C'était le moment où l'intérêt diplomatique du monde était reporté tout entier en Espagne, à Naples, à Turin, et où le congrès de Vérone devait bientôt appeler sur la scène des négociations toutes les cours de la Sainte-Alliance. En ce temps-là, les rois, encore tout fiers de leurs succès, reconnaissaient une cause générale des rois supérieure à toutes les causes secondaires des jalousies nationales, des rivalités d'ambition, ou d'influence des cours; une véritable ligue politique des gouvernements légitimes subordonnait toutes ces rivalités locales à son intérêt et à une doctrine d'ensemble des monarchies. L'Autriche venait d'intervenir à Turin et à Naples contre les carbonari.

Charles-Albert, prince royal de Piémont, tour à tour complice ou proscripteur des révolutionnaires piémontais, venait de faire défection à la cause italienne à Novare et de se réfugier en Toscane, et ensuite à Paris, pour obtenir l'honneur de combattre en Espagne les carbonari qu'il venait de déserter à Turin; son pardon était au prix de cette palinodie; il le mérita bien pendant vingt ans d'un gouvernement asservi aux jésuites. En 1848, il se repentit de son repentir, et alla mourir vaincu, on ne sait dans quel parti, en Portugal; la révolution en fit un héros de circonstance. Son fils, le roi actuel de Piémont, hérita de son ambition et de sa valeur comme soldat; il fut le premier de ces princes qui préparèrent des armées et des alliances à la révolution radicale d'Italie, pour y renverser des papautés, des nationalités et des trônes, et qui posèrent ainsi la question indécise: Lesquels seront les dupes, après l'oeuvre confuse, des rois ou des peuples? Si ce sont les rois, les trônes auront disparu; si ce sont les peuples, les peuples seront asservis.

L'oeuvre qui se continue aujourd'hui en Italie est encore en partie l'oeuvre des carbonari d'Espagne en 1820.

Nous sommes à la même date, avec le roi de Piémont de plus et la France.

La fédération des puissances italiques, avec des institutions représentatives, était le mot vrai de la situation dans la Péninsule; il n'a pas été prononcé à temps. L'Italie en souffre, et sa marche en sera retardée par de cruelles réactions.

XVIII.

Or il s'agissait de savoir à Londres, en 1823, si l'Angleterre, qui avait été, quatre ans avant, le moteur et le payeur de la réaction européenne de l'Europe contre la France bonapartiste et oppressive de l'Europe, voudrait continuer à fomenter et à solder la guerre des rois contre l'insurrection des peuples et contre les sociétés secrètes de l'Italie et de l'Espagne.

M. de Chateaubriand, très-royaliste et très-anticarbonariste à cette époque, avait été envoyé en ambassade à Londres pour rallier M. Canning, le Chateaubriand anglais, à la cause des rois coalisés contre l'Espagne.

M. Canning, qui avait écrit dans sa jeunesse _l'Antijacobin_, élève de Pitt, ami de Burke, avait changé en avançant en âge, comme M. de Chateaubriand devait bientôt changer lui-même. La jalousie britannique se faisait libérale en Espagne, quand la France, par la nature de son gouvernement, se faisait conservatrice et antirévolutionnaire au delà des Pyrénées.

M. Canning, pour ne pas perdre toute influence en Europe, en Russie, en Prusse, en Autriche, n'osait pas rompre ouvertement avec ces puissances alliées de l'Angleterre, mais il voulait ajourner, embarrasser, compliquer, et enfin faire avorter le congrès, pour empêcher la France de prendre la responsabilité de venger la monarchie de famille en Espagne.

XIX.

Le génie et la passion sont quelquefois politiques.

M. de Chateaubriand avait de la passion et du génie: passion de jeune émigré pour les Bourbons, dieux de sa jeunesse; génie des hautes affaires, qui donne aux hommes comme lui les grandes inspirations pour les républiques ou pour les monarchies. Il sentait que les Bourbons devaient quelque chose de grand au monde pour se faire pardonner l'abaissement de la France, qui n'était pas leur ouvrage, et dont l'injustice publique les rendait responsables.

Il leur inspirait la guerre en Espagne, guerre qui était dans leur nature, guerre de restauration, de constitution même; guerre d'intervention contre la démagogie espagnole et contre l'insurrection militaire, mais guerre désintéressée de toute conquête.

Cette guerre, qui flattait l'ambition de gloire de l'armée, était surtout politique, en ce qu'elle engageait l'armée mécontente à servir sous un Bourbon pour un Bourbon, et à tirer un premier coup de feu pour leur cause. Ce coup de fusil vaudrait mille serments.

Le premier ministre, M. de Villèle, qui gouvernait alors sagement, mais sans audace, répugnait à cette guerre et se plaisait à temporiser; M. de Chateaubriand avait pour M. de Villèle le dédain secret des hautes imaginations pour les timides conseils; il brûlait de la passion d'amener un congrès, bien convaincu que l'éclat de son nom forcerait M. de Villèle à l'y envoyer, et qu'une fois envoyé à Vérone, en apparence sans parti pris, il serait maître des résolutions de l'Europe. Pour cela, il fallait vaincre la répugnance de l'Angleterre en séduisant ou en domptant M. Canning. C'est à quoi il travaillait à Londres, quand M. de Marcellus l'y rejoignit.

XX.

Les pensées de l'ambassadeur et du secrétaire se confondaient dans le même royalisme décidé. Ils voulaient l'un et l'autre la gloire pour les Bourbons, et par conséquent la guerre d'Espagne. Périr pour périr, ils préféraient périr par une honteuse défection de l'armée, plutôt que de périr à petit feu par une lâche condescendance aux jalousies de l'Angleterre. Ils n'avaient aucun secret l'un pour l'autre.

M. de Marcellus et M. Canning étaient liés par les goûts littéraires communs que le premier ministre anglais avait conservés de son premier métier de journaliste. Ils traitaient ensemble dans la langue classique grecque et latine les affaires secondaires qui sont, sous un ambassadeur négligent, des détails de la compétence des secrétaires dans les grandes ambassades. Ces fréquentes occasions de se voir et de s'entendre avaient noué entre M. Canning et M. de Marcellus une amitié aussi familière que la politique en permet entre hommes de deux nations rivales.

M. Canning avait une fille unique, douée d'autant de beauté que d'agréments d'esprit. Le bruit courut à Londres que le ministre voyait sans ombrage un gendre futur dans le jeune Français assidu dans ses salons. Mais, diplomate avant tout, il ne voulait plaire qu'autant que cette liaison avec la famille de M. Canning ne coûterait rien à ses devoirs politiques de Français et de partisan de l'intervention européenne en Espagne.

Sa fidélité à M. de Chateaubriand, son honneur et son ambition, lui faisaient facilement dominer le goût éphémère qu'on lui supposait pour la fille du ministre anglais. Entre le cabinet de M. Canning et son salon, il y avait pour lui l'Espagne; la liaison n'alla jamais plus loin que l'intérêt des affaires. M. de Chateaubriand, loin de prendre ombrage de cette intimité entre son premier secrétaire et le ministre qu'il caressait alors pour l'amener au congrès, redoubla de confiance, et fit de M. de Marcellus son confident et son envoyé à Paris.

M. de Marcellus partit, vit M. de Villèle, et lui persuada de satisfaire l'ambition du grand poëte en l'associant à M. de Montmorency et à M. de la Ferronays, pour complaire à l'orgueil diplomatique de M. de Chateaubriand et pour décorer l'ambassade.

XXI.

M. de Marcellus, en son absence, resta chargé d'affaires à Londres, correspondant secret de M. de Chateaubriand. Il a donné dans un volume, chef-d'oeuvre de diplomatie confidentielle, toutes ses dépêches à M. de Chateaubriand pendant le congrès, et toutes les réponses de M. de Chateaubriand, de Vérone et de Paris. Jamais esprit plus délié dans une situation plus délicate:--entre M. Canning, qu'il fallait ménager; M. de Chateaubriand, qu'il fallait flatter et informer; le roi, qu'il fallait intéresser; M. de Villèle, qu'il fallait éviter de blesser,--n'eut une tâche plus complexe, et ne dut montrer sous plus de faces la loyauté d'un homme d'honneur, la dextérité d'un homme de plume, la fermeté d'un homme de résolution, l'agrément d'un homme de lettres dans le sérieux d'un diplomate; et cet homme avait vingt-cinq ans!

Ce portefeuille, ouvert sans indiscrétion après la mort de tous les hommes principaux qui s'y dévoilent, et après la chute de la Restauration qu'on y voit agir, atteste une supériorité de vues et une richesse d'intelligence et de caractère diplomatique dans cette grande négociation du règne de Louis XVIII, qui fait contraste avec les négociations de la royauté de 1830!

Et cependant ce n'était que la moitié de la France, car la France n'est jamais tout entière que dans la guerre; dans sa diplomatie et dans ses parlements, elle ne montre jamais que la moitié de ses capacités, tant elle est divisée en deux fractions par les partis qui la déchirent. Les Talleyrand, les Foy, les orateurs, étaient opposés par esprit de parti à la guerre d'Espagne; M. de Montmorency, M. de Chateaubriand, seuls la voulaient, avec les amis des Bourbons.

Elle eut lieu, elle accomplit ce qu'elle avait à accomplir. L'Angleterre et M. Canning restèrent immobiles, murmurants, déconcertés, confondus. Ils se vengèrent de leur déception en Espagne, en fomentant et en reconnaissant en Amérique l'indépendance des Amériques espagnoles, dont trente ans de guerres civiles n'ont pas encore éteint les conséquences.