Cours familier de Littérature - Volume 13
Part 13
Au Parthénon il ne reste plus que deux figures, Mars et Vénus, à demi écrasées par deux énormes fragments de corniche qui ont glissé sur leurs têtes; mais ces deux figures valent pour moi à elles seules plus que tout ce que j'ai vu en sculpture de ma vie: elles vivent comme jamais toile ou marbre n'a vécu. On souffre du poids qui les écrase; on voudrait soulager leurs membres qui semblent plier en se roidissant sous cette masse; on sent que le ciseau de Phidias tremblait, brûlait dans sa main, quand ces sublimes figures naissaient sous ses doigts.
On sent (ce n'est point une illusion, c'est la vérité, vérité douloureuse!) que l'artiste infusait de sa propre individualité, de son propre sang, dans les formes, dans les veines des êtres qu'il créait, et que c'est encore une partie de sa vie qu'on voit palpiter dans ces formes vivantes, dans ces membres prêts à se mouvoir, sur ces lèvres prêtes à parler.
LII.
Mais le temple de Thésée ne vit pas comme monument: c'est de la beauté sans doute, mais la beauté froide et morte dont l'artiste seul doit aller secouer le linceul et essuyer la poussière. Pour moi, je l'admire, et je m'en vais sans aucun désir de le revoir. Les belles pierres de la colonnade du Vatican, les ombres majestueuses et colossales de Saint-Pierre de Rome, ne m'ont jamais laissé sortir sans un regret, sans une espérance d'y revenir!
LIII.
Plus haut, en gravissant une noire colline couverte de chardons et de cailloux rougeâtres, vous arrivez au Pnyx, lieu des assemblées orageuses du peuple d'Athènes et des ovations inconstantes de ses orateurs ou de ses favoris.
D'énormes blocs de pierre noire, dont quelques-unes ont jusqu'à douze ou treize pieds cubes, reposent les uns sur les autres, et portaient la terrasse où le peuple se réunissait.
Plus haut encore, à une distance d'environ cinquante pas, on voit un énorme bloc carré, dans lequel on a taillé des degrés qui servaient sans doute à l'orateur pour monter sur cette tribune, qui dominait ainsi le peuple, la ville et la mer.
Ceci n'a aucun caractère de l'élégance du peuple de Périclès; cela sent le Romain; les souvenirs seuls y sont beaux. Démosthène parlait là, et soulevait ou calmait cette mer populaire plus orageuse que la mer Égée, qu'il pouvait entendre aussi mugir derrière lui.
LIV.
Je m'assis là, seul et pensif, et j'y restai jusqu'à la nuit presque close, ranimant sans efforts toute cette histoire, la plus belle, la plus pressée, la plus bouillonnante de toutes les histoires d'hommes qui aient remué le glaive ou la parole. Quels temps pour le génie! et que de génie, de grandeur, de sagesse, de lumière, de vertu même (car non loin de là mourut Socrate) pour ce temps!
Ce moment-ci y ressemble en Europe, et surtout en France, cette Athènes vulgaire des temps modernes. Mais c'est l'élite seule de la France et de l'Europe qui est Athènes; la masse est barbare encore! Supposez Démosthène parlant sa langue brûlante, sonore, colorée, à une réunion populaire de nos cités actuelles: qui la comprendrait?
LV.
L'inégalité de l'éducation et de la lumière est le grand obstacle à notre civilisation complète moderne. Le peuple est maître, mais il n'est pas encore capable de l'être; voilà pourquoi il détruit partout, et n'élève rien de beau, de durable, de majestueux nulle part! Tous les Athéniens comprenaient Démosthène, savaient leur langue, jugeaient leur législation et leurs arts. C'était un peuple d'hommes d'élite; il avait les passions du peuple, il n'avait pas son ignorance; il faisait des crimes, mais pas de sottises.
Ce n'est plus ainsi; voilà pourquoi la démocratie, nécessaire en droit, semble impossible encore en fait dans les grandes populations modernes. Le temps seul peut rendre les peuples capables de se gouverner eux-mêmes. Leur éducation se fait par leurs révolutions.
LVI.
Le sort de l'orateur, comme Démosthène ou Mirabeau, les deux plus dignes de ce nom, est plus séduisant que le sort du philosophe ou du poëte; l'orateur participe à la fois de la gloire de l'écrivain et de la puissance des masses sur lesquelles et par lesquelles il agit: c'est le philosophe roi, s'il est philosophe; mais son arme terrible, le peuple, se brise entre ses mains, le blesse et le tue lui-même; et puis ce qu'il fait, ce qu'il dit, ce qu'il remue dans l'humanité, passions, principes, intérêts passagers, tout cela n'est pas durable, n'est pas éternel de sa nature.
Le poëte, au contraire, et j'entends par poëte tout homme qui crée des idées, en bronze, en pierre, en prose, en paroles ou en rhythmes; le poëte remue ce qui est impérissable dans la nature et dans le coeur humain. Les temps passent, les langues s'usent; mais il vit toujours tout entier, toujours aussi lui, aussi grand, aussi neuf, aussi puissant sur l'âme de ses lecteurs; son sort est moins humain, mais plus divin! il est au-dessus de l'orateur.
Le beau serait de réunir les deux destinées: nul homme ne l'a fait; mais il n'y a cependant aucune incompatibilité entre l'action et la pensée dans une intelligence complète. L'action est fille de la pensée, mais les hommes, jaloux de toute prééminence, n'accordent jamais deux puissances à une même tête; la nature est plus libérale! Ils proscrivent du domaine de l'action celui qui excelle dans le domaine de l'intelligence et de la parole; ils ne veulent pas que Platon fasse des lois réelles, ni que Socrate gouverne une bourgade.
LVII.
J'envoyai demander au bey turc Youssouf-Bey, commandant de l'Attique, la permission de monter à la citadelle avec mes amis, et de visiter le Parthénon. Il m'envoya un janissaire pour m'accompagner.
Nous partîmes à cinq heures du matin, accompagnés de M. Gropius.
Tout se tait devant l'impression incomparable du Parthénon, ce temple des temples bâti par Ietinus, ordonné par Périclès, décoré par Phidias; type unique et exclusif du beau, dans les arts de l'architecture et de la sculpture; espèce de révélation divine de la beauté idéale reçue un jour par le peuple artiste par excellence, et transmise par lui à la postérité en blocs de marbre impérissables et en sculptures qui vivront à jamais.
Ce monument, tel qu'il était avec l'ensemble de sa situation, de son piédestal naturel, de ses gradins décorés de statues sans rivales, de ses formes grandioses, de son exécution achevée dans tous ses détails, de sa matière, de sa couleur, lumière pétrifiée; ce monument écrase, depuis des siècles, l'admiration sans l'assouvir. Quand on en voit ce que j'en ai vu seulement, avec ses majestueux lambeaux mutilés par les bombes vénitiennes, par l'explosion de la poudrière sous Morosini, par le marteau de Théodore, par les canons des Turcs et des Grecs, ses colonnes en blocs immenses touchant ses pavés, ses chapiteaux écroulés, ses triglyphes et ses statues emportées par les agents de lord Elgin, sur les vaisseaux anglais, ce qu'il en reste est suffisant pour que je sente que c'est le plus parfait poëme écrit en pierre sur la face de la terre; mais encore, je le sens aussi, c'est trop petit!
LVIII.
Je passe des heures délicieuses couché à l'ombre des Propylées, les yeux attachés sur le fronton croulant du Parthénon; je sens l'antiquité tout entière dans ce qu'elle a produit de plus divin; le reste ne vaut pas la parole qui le décrit! L'aspect du Parthénon fait apparaître, plus que l'histoire, la grandeur colossale d'un peuple. Périclès ne doit pas mourir!
Quelle civilisation surhumaine que celle qui a trouvé un grand homme pour ordonner, un architecte pour concevoir, un sculpteur pour décorer, des statuaires pour exécuter, des ouvriers pour tailler, un peuple pour solder, et des yeux pour comprendre et admirer un pareil édifice!
Où retrouvera-t-on et une époque et un peuple pareils?
Rien ne l'annonce.
LIX.
À mesure que l'homme vieillit, il perd la séve, la verve, le désintéressement nécessaire pour les arts. Les Propylées, le temple d'Érechthée ou celui des Cariatides, sont à côté du Parthénon; chefs-d'oeuvre eux-mêmes, mais noyés dans ce chef-d'oeuvre: l'âme, frappée d'un coup trop fort à l'aspect du premier de ces édifices, n'a plus de force pour admirer les autres. Il faut voir et s'en aller, en pleurant moins sur la dévastation de cette oeuvre surhumaine de l'homme, que sur l'impossibilité de l'homme d'en égaler jamais la sublimité et l'harmonie.
Ce sont de ces révélations que le ciel ne donne pas deux fois à la terre: c'est comme le poëme de Job ou le Cantique des Cantiques; comme le poëme d'Homère ou la musique de Mozart! Cela se fait, se voit, s'entend; puis cela ne se fait plus, ne se voit plus, ne s'entend plus, jusqu'à la consommation des âges. Heureux les hommes par lesquels passent ces souffles divins! ils meurent, mais ils ont prouvé à l'homme ce que peut être l'homme; et Dieu les rappelle à lui pour le célébrer ailleurs dans une langue plus puissante encore!
J'erre tout le jour, muet, dans ces ruines, et je rentre l'oeil ébloui de formes et de couleurs, le coeur plein de mémoire et d'admiration!
Le gothique est beau; mais l'ordre et la lumière y manquent; ordre et lumière, ces deux principes de toute création éternelle. Adieu pour jamais au gothique!
LX.
De tous les livres à faire, le plus difficile, à mon avis, c'est une traduction. Or, voyager, c'est traduire; c'est traduire à l'oeil, à la pensée, à l'âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et exprimer: et exprimer comment? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple; non pas avec des sons, comme le musicien; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs.
Ce sont les réflexions que je faisais, assis sur les marches du Parthénon, ayant Athènes et le bois d'oliviers du Pirée et la mer bleue d'Égée devant les yeux, et sur ma tête l'ombre majestueuse de la frise du temple des temples. Je voulais emporter pour moi un souvenir vivant, un souvenir écrit de ce moment de ma vie! Je sentais que ce chaos de marbre si sublime, si pittoresque dans mon oeil, s'évanouirait de ma mémoire, et je voulais pouvoir le retrouver dans la vulgarité de ma vie future. Écrivons donc: ce ne sera pas le Parthénon, mais ce sera du moins une ombre de cette grande ombre qui plane aujourd'hui sur moi.
LXI.
Du milieu des ruines qui furent Athènes, et que les canons des Grecs et des Turcs ont pulvérisées et semées dans toute la vallée et sur les deux collines où s'étendait la ville de Minerve, une montagne s'élève à pic de tous les côtés.
D'énormes murailles l'enceignent; et, bâties à leur base de fragments de marbre blanc, plus haut avec les débris de frises et de colonnes antiques, elles se terminent dans quelques endroits par des créneaux vénitiens.
Cette montagne ressemble à un magnifique piédestal, taillé par les dieux mêmes pour y asseoir leurs autels.
Son sommet, aplani pour recevoir les aires de ces temples, n'a guère que cinq cents pieds de longueur sur deux ou trois cents pieds de large. Il domine toutes les collines qui formaient le sol d'Athènes antique et les vallées du Pentélique, et le cours de l'Ilissus, et la plaine du Pirée, et la chaîne des vallons et des cimes qui s'arrondit et s'étend jusqu'à Corinthe, et la mer enfin semée des îles de Salamine et d'Égine, où brillent au sommet les frontons du temple de Jupiter Panhellénien.
LXII.
Cet horizon est admirable encore aujourd'hui que toutes ces collines sont nues, et réfléchissent, comme un bronze poli, les rayons réverbérés du soleil de l'Attique. Mais quel horizon Platon devait avoir de là sous les yeux, quand Athènes, vivante et vêtue de ses mille temples inférieurs, bruissait à ses pieds comme une ruche trop pleine; quand la grande muraille du Pirée traçait jusqu'à la mer une avenue de pierre et de marbre pleine de mouvement, et où la population d'Athènes passait et repassait sans cesse comme des flots; quand le Pirée lui-même et le port de Phalère, et la mer d'Athènes, et le golfe de Corinthe, étaient couverts de forêts de mâts ou de voiles étincelantes; quand les flancs de toutes les montagnes, depuis les montagnes qui cachent Marathon jusqu'à l'Acropolis de Corinthe, amphithéâtre de quarante lieues de demi-cercle, étaient découpés de forêts, de pâturages, d'oliviers et de vignes, et que les villages et les villes décoraient de toutes parts cette splendide ceinture de montagnes!
Je vois d'ici les mille chemins qui descendaient de ces montagnes, tracés sur les flancs de l'Hymette, dans toutes les sinuosités des gorges et des vallées, qui viennent toutes, comme des lits de torrents, déboucher sur Athènes.
J'entends les rumeurs qui s'en élèvent, les coups de marteau des tireurs de pierre dans les carrières de marbre du mont Pentélique, le roulement des blocs qui tombent le long des pentes de ses précipices, et toutes ces rumeurs qui remplissent de vie et de bruit les abords d'une grande capitale.
Du côté de la ville, je vois monter par la voie Sacrée, taillée dans le flanc même de l'Acropolis, la population religieuse d'Athènes, qui vient implorer Minerve et faire fumer l'encens de toutes ces divinités domestiques à la place même où je suis assis maintenant, et où je respire la poussière seule de ces temples.
LXIII.
Rebâtissons le Parthénon: cela est facile, il n'a perdu que sa frise et ses compartiments intérieurs. Les murs extérieurs ciselés par Phidias, les colonnes ou les débris des colonnes y sont encore. Le Parthénon était entièrement construit de marbre blanc, dit marbre pentélique, du nom de la montagne voisine d'où on le tirait.
Il consistait en un carré long, entouré d'un péristyle de quarante-six colonnes d'ordre dorique. Chaque colonne a six pieds de diamètre à sa base, et trente-quatre pieds d'élévation. Les colonnes reposent sur le pavé même du temple, et n'ont point de base. À chaque extrémité du temple existe ou existait un portique de six colonnes. La dimension totale de l'édifice était de deux cent vingt-huit pieds de long sur cent deux pieds de large; sa hauteur était de soixante-six pieds.
Il ne présentait à l'oeil que la majestueuse simplicité de ses lignes architecturales. C'était une seule pensée de pierre, une et intelligible d'un regard, comme la pensée antique. Il fallait s'approcher pour contempler la richesse des matériaux et l'inimitable perfection des ornements et des détails. Périclès avait voulu en faire autant un assemblage de tous les chefs-d'oeuvre du génie et de la main de l'homme, qu'un hommage aux dieux; ou plutôt c'était le génie grec tout entier, s'offrant sous cet emblème, comme un hommage lui-même à la Divinité. Les noms de tous ceux qui ont taillé une pierre ou modelé une statue du Parthénon sont devenus immortels.
LXIV.
Oublions le passé, et regardons maintenant autour de nous, alors que les siècles, la guerre, les religions barbares, les peuples stupides, le foulent aux pieds depuis plus de deux mille ans.
Il ne manque que quelques colonnes à la forêt de blanches colonnes: elles sont tombées, en blocs entiers et éclatants, sur les pavés ou sur les temples voisins: quelques-unes, comme les grands chênes de la forêt de Fontainebleau, sont restées penchées sur les autres colonnes; d'autres ont glissé du haut du parapet qui cerne l'Acropolis, et gisent, en blocs énormes concassés, les unes sur les autres, comme dans une carrière les rognures des blocs que l'architecte a rejetées.
Leurs flancs sont dorés de cette croûte de soleil que les siècles étendent sur le marbre; leurs brisures sont blanches comme l'ivoire travaillé d'hier. Elles forment, de ce côté du temple, un chaos ruisselant de marbre de toutes formes, de toutes couleurs, jeté, empilé, dans le désordre le plus bizarre et le plus majestueux: de loin, on croirait voir l'écume de vagues énormes qui viennent se briser et blanchir sur un cap battu des mers. L'oeil ne peut s'en arracher; on les regarde, on les suit, on les admire, on les plaint avec ce sentiment qu'on éprouverait pour des êtres qui auraient eu ou qui auraient encore le sentiment de la vie. C'est le plus sublime effet de ruines que les hommes ont jamais pu produire, parce que c'est la ruine de ce qu'ils firent jamais de plus beau!
LXV.
Si on entre sous le péristyle et sous les portiques, on peut se croire encore au moment où l'on achevait l'édifice: les murs intérieurs sont tellement conservés, la face des marbres si luisante et si polie, les colonnes si droites, les parties conservées de l'édifice si admirablement intactes, que tout semble sortir des mains de l'ouvrier; seulement, le ciel étincelant de lumière est le seul toit du Parthénon, et, à travers les déchirures des pans de murailles, l'oeil plonge sur l'immense et lumineux horizon de l'Attique.
Tout le sol à l'entour est jonché de fragments de sculpture ou de morceaux d'architecture qui semblent attendre la main qui doit les élever à leur place dans le monument qui les attend.
Les pieds heurtent sans cesse contre les chefs-d'oeuvre du ciseau grec: on les ramasse, on les rejette, pour en ramasser un plus curieux; on se lasse enfin de cet inutile travail; tout n'est que chef-d'oeuvre pulvérisé.
Les pas s'impriment dans une poussière de marbre; on finit par la regarder avec indifférence, et l'on reste insensible et muet, abîmé dans la contemplation de l'ensemble, et dans les mille pensées qui sortent de chacun de ces débris. Ces pensées sont de la nature même de la scène où on les respire: elles sont graves comme ces ruines des temps écoulés, comme ces témoins majestueux du néant de l'humanité; mais elles sont sereines comme le ciel qui est sur nos têtes, inondées d'une lumière harmonieuse et pure, élevées comme ce piédestal de l'Acropolis, qui semble planer au-dessus de la terre; résignées et religieuses comme ce monument élevé à une pensée divine, que Dieu a laissé crouler devant lui pour faire place à de plus divines pensées!
LXVI.
Je ne sens point de tristesse ici; l'âme est légère, quoique méditative; ma pensée embrasse l'ordre des volontés divines, des destinées humaines; elle admire qu'il ait été donné à l'homme de s'élever si haut dans les arts et dans une civilisation matérielle; elle conçoit que Dieu ait brisé ensuite ce moule admirable d'une pensée incomplète; que l'unité de Dieu, reconnue enfin par Socrate dans ces mêmes lieux, ait retiré le souffle de vie de toutes ces religions qu'avait enfantées l'imagination des premiers temps; que ces temples se soient écroulés sur leurs dieux: la pensée du Dieu unique jetée dans l'esprit humain vaut mieux que ces demeuras de marbre où l'on n'adorait que son ombre. Cette pensée n'a pas besoin de temples bâtis de main d'homme: la nature entière est le temple où elle adore.
LXVII.
À mesure que les religions se spiritualisent, les temples s'en vont: le christianisme lui-même, qui a construit le gothique pour l'animer de son souffle, laisse ses admirables basiliques tomber peu à peu en ruine; les milliers de statues de ses saints descendent par degrés de leurs socles aériens autour de ses cathédrales; il se transforme aussi, et ses temples deviennent plus nus et plus éclairés à mesure qu'il se dépouille des superstitions de ses âges de crépuscule et qu'il résume davantage la grande lumière qu'il propagea sur la terre, la pensée du Dieu unique prouvé par la raison et adoré par la vertu.
Lisez le _Phidias_ de M. de Ronchaud, et vous comprendrez la grandeur du monument dans la grandeur du poëte.
LXVIII.
Tel est ce livre de _Phidias_, cet Homère de la pierre, qui a reconstruit l'Olympe en marbre comme le premier Homère l'avait reconstruit en vers plus immortels que ses divinités.
M. de Ronchaud, à son tour, vient de nous traduire en belle prose française cet architecte et ce sculpteur du Parthénon. Dans chaque coup de ciseau il a ressuscité le génie de la beauté grecque; il nous a rendus contemporains de Périclès, de Praxitèle et de Phidias.
LXIX.
Vous qui ne pouvez pas aller admirer ce génie sur place, lisez et relisez ces pages, et que le jeune auteur de ce livre retourne en paix dans sa solitude paternelle de Saint-Lupicin, après avoir allumé en nous le feu de l'enthousiasme pour ce beau lapidaire, puis qu'il nous prépare en silence à ces leçons sur le beau du dessin et de la couleur étudiés dans ces grands poëtes du pinceau, Michel-Ange, le Titien et Raphaël.
LAMARTINE.
LXXVIIIe ENTRETIEN.
REVUE LITTÉRAIRE
DE L'ANNÉE 1861 EN FRANCE.
M. de Marcellus.
PREMIÈRE PARTIE.
I.
La mort juge la vie; le glas de la cloche funèbre qui appelle les parents et les amis aux funérailles d'un homme d'étude, est le tocsin du coeur pour sa mémoire.
On résume en un clin d'oeil sa vie et ses oeuvres; on se demande: Qu'avons-nous perdu?
C'est ainsi que nous fûmes frappé non-seulement au coeur, nous-même, ami, collègue et voisin de campagne, presque contemporain d'années de M. de Marcellus, il y a quelques mois, en recevant le billet de faire part qui nous convoquait inopinément à ses obsèques, mais frappé à l'esprit; c'est ainsi qu'en nous interrogeant quelque temps après avec plus de sang-froid sur ce que la France venait de perdre en lui, nous nous répondions: «La France vient de perdre non un orateur, non un poëte, non un écrivain de profession, non un savant de métier, mais plus qu'un orateur, plus qu'un poëte, plus qu'un écrivain, plus qu'un érudit; elle vient de perdre un homme de goût!
«Le dernier des classiques est mort!»
II.
Or qu'est-ce qu'un homme de goût? qu'est-ce qu'un classique? Qu'est-ce que les Anglais appellent un grand _scholar_, un lettré par excellence?
C'est un homme qui, sans rien prétendre, aspire à tout; c'est un volontaire de la littérature; c'est un homme qui, doué d'un doux loisir et convaincu que les jouissances de l'esprit sont les premières des jouissances, consacre ce loisir aux études désintéressées qui remplissent les heures vides de certains jours, et qui les font couler comme un fleuve fertilisant sur les bords de la vie.
C'est un homme qui a plus de bonheur à admirer les autres qu'à être admiré lui-même; qui demande pardon de son mérite à ceux qui en ont souvent moins que de prétention, et qui, ne briguant aucun renom pour lui, forme ce milieu anonyme, atmosphère vivante de ceux qui parlent ou écrivent, la galerie qui applaudit, la critique, le parterre des lettres, sans lequel il n'y aurait point de lettres dans un pays, le nom collectif, un des noms de ce public d'élite enfin qui n'affecte aucune gloire, mais qui la donne à une nation, dont la première gloire est d'aimer ceux qui d'une part de leurs noms lui font un surnom national et immortel.
III.
Voilà ce qu'on appelle un homme de goût! Ajoutons que ces esprits exquis sont en général des esprits classiques, adorateurs des traditions, imitateurs des modèles transmis par les âges, traducteurs des chefs-d'oeuvre que l'antiquité nous a légués; répugnant aux innovations de style toujours un peu désordonnées ou hasardeuses et faisant dresser l'oreille au goût, conservateurs un peu timides des formes du style; ayant le culte respectueux du beau antique, sans en avoir le fanatisme; classiques, en un mot, de caractère, d'éducation, d'habitude, derrière lesquels on peut marcher un peu lentement, mais avec lesquels on ne risque pas de s'égarer; des guides des lettres, en un mot.
Le premier des hommes de goût, le dernier des classiques! voilà ce que la France littéraire venait de perdre avec M. de Marcellus.
IV.