Cours familier de Littérature - Volume 13
Part 12
«À Tyr et dans ses colonies, où s'épanouit une civilisation brillante, résultant de l'industrie et du commerce, l'empire de la religion est assez fort pour retenir l'art sous sa domination. Les temples sont vastes et ornés, mais les images des dieux ne sont le plus souvent que l'assemblage incohérent de formes disparates. Les combinaisons les plus étranges de la forme humaine avec des figures d'animaux ou de monstres imaginaires semblent avoir été recherchées par les Phéniciens pour exprimer l'idée confuse d'une divinité qui n'était que la personnification obscure des forces naturelles. Quelquefois, pour lui conserver un caractère encore plus mystérieux, ils représentaient cette divinité sans aucune forme et voilée d'une façon singulière.
«Ces représentations, dont, à défaut d'autres monuments, nous retrouvons l'image sur des monnaies et des pierres gravées, contrastent avec les formes élégantes que ces mêmes hommes avaient su donner à leurs vases et avec le raffinement de leur goût en fait de luxe. Rien ne montre mieux, ce me semble, quelle distance sépare une civilisation toute matérielle de la civilisation véritable, et comme quoi le progrès de l'art se lie essentiellement à un développement religieux ou philosophique.
XXXI.
«L'art assyrien est celui qui approche le plus de la vie et de la beauté de l'art grec. Ce qui frappe dans les édifices de Babylone et de Ninive, après le caractère imposant qu'ils ont en commun avec les monuments de l'Égypte, ce sont les représentations animées de la vie réelle qui s'y déployaient sur les murailles.
«Les bas-reliefs assyriens sont supérieurs, au point de vue de la plastique, aux bas-reliefs égyptiens, dans lesquels il ne faut voir, avec O. Müller, qu'une sorte d'écriture destinée à raconter des faits et à exprimer des idées, sans aucune pensée esthétique. Les scènes variées de guerre et de chasse qu'ils représentent dénoncent une vie nationale active et brillante, où le roi joue le rôle d'une divinité terrestre, assise sur son char, commandant le respect et l'obéissance. Les figures symboliques des dieux revêtent une majesté calme qui semble avoir été inspirée aux artistes par le spectacle de la nature. L'art assyrien est libre dans son inexpérience; il n'a rien de la roideur des formes imposées par une tradition religieuse: de là le charme qui perce à travers sa rudesse. Mais, s'il a trouvé la vie dans l'indépendance, il est resté loin encore de l'idéal. Il était réservé à l'anthropomorphisme grec de rencontrer la beauté souveraine dans l'union étroite de la nature humaine avec l'idée divine.
XXXII.
«Les monuments de la Perse donneraient lieu à des remarques analogues. Une magnificence barbare, un luxe intempérant de décoration, caractérise l'architecture persane, tandis que la sculpture offre un mélange singulier de roideur et de finesse, de dureté et d'élégance, emblème frappant d'un peuple qui vieillit sans progresser; la main se raffine, les procédés de travail se perfectionnent, l'esprit reste endormi dans ses langes. Il ne se réveillera complétement qu'en Grèce, chez les enfants d'une race privilégiée entre les races ariennes. Les temples-cavernes de l'Inde antique, ornés de sculptures bizarres, représentent l'état le moins avancé de l'architecture et de la plastique.
XXXIII.
«Au moyen âge, sous l'influence d'idées bien différentes, la sculpture se montre également dépendante de l'architecture; et, tandis que celle-ci produit des chefs-d'oeuvre d'un genre nouveau, l'autre s'arrête à un degré de développement très-inférieur.
«Ici l'on n'a plus affaire aux religions de la nature qui écrasaient l'esprit sous leur morne tyrannie, comme les géants de la mythologie étaient écrasés sous les montagnes accumulées par la divine colère. Aussi l'élan est hardi et sublime.
«Les flèches des cathédrales déchirent les nuages et s'avancent dans l'air au-devant du soleil. Mais tout monte vers le ciel, et, dans les régions terrestres, il n'y a ni dilatation ni épanouissement; ce n'est qu'une échappée dans l'altitude. Il n'y a là pour la sculpture qu'un humble rôle de décoration. Le Dieu infini et invisible, qui remplit le sanctuaire de sa présence, n'a pas besoin d'apparaître sous des traits mortels. Quant aux anges et aux saints, leur corps n'est que le signe extérieur d'une vie toute spirituelle. Autant que les idées chrétiennes de pénitence et d'ascétisme, les formes élancées de l'architecture du moyen âge commandaient aux figures qu'on y associait l'allongement et la maigreur. La sculpture, enchaînée au pilier gothique, ne prit un peu de vie pour rompre ses liens qu'après avoir été visitée par un rayon venu de l'antiquité dans la nuit des cloîtres et des cathédrales.
XXXIV.
«Il en est tout autrement dans la Grèce antique. Aux temples massifs, disproportionnés, aux sanctuaires mystérieux de l'Égypte et de l'Asie ancienne où se cachent des idoles bizarres et qu'environnent des colosses monstrueux; aux églises où le Dieu pur esprit plane invisible sous les voûtes élevées, la Grèce oppose les demeures élégantes et joyeuses, tout éclatantes de beauté et de lumière, de ses dieux à figure humaine, comme elle oppose son génie philosophique et moral au génie symbolique et religieux de l'antique Orient et aux mystiques élans de la pensée chrétienne.
XXXV.
«On peut dire de la sculpture grecque qu'elle domine et régit l'architecture, comme elle est ailleurs dominée et régie par elle. Ici l'architecture reçoit la loi du beau, comme la sculpture.
«C'est sans doute la raison pour laquelle Vitruve établit entre les proportions du corps humain et les lois de l'architecture une analogie, fausse peut-être au point de vue scientifique, réelle au point de vue esthétique. Cette idée même de proportion qui éclate comme la lumière dans toutes les oeuvres de l'art grec, et qui donne à l'architecture un caractère de perfection inconnu auparavant, semble suggérée à l'esprit par la contemplation du corps humain, ce chef-d'oeuvre vivant de convenance et d'harmonie.
«C'est à la forme humaine que semble empruntée cette symétrie, qui n'est pas la symétrie froide de notre architecture classique moderne; c'est à la forme humaine sans doute, bien plutôt qu'à la nature inanimée, que les architectes grecs ont dû la pensée de ces courbes dont j'aurai plus tard à parler, et qui corrigeaient par je ne sais quoi d'organique la sécheresse de la géométrie. Dans leur enthousiasme pour la beauté de l'homme, après lui avoir autant que possible ravi l'ondulation de ses lignes si harmonieusement balancées, ils ont été jusqu'à revêtir de couleurs leurs édifices, afin de mieux imiter la nature par une apparence de vie.
«En Grèce, les statues ne sont pas faites pour l'ornement des temples, mais bien les temples pour le logement des statues.»
XXXVI.
Reprenons la parole:
Rien n'est improvisé dans la nature et dans l'art. Tout sort d'un antécédent; l'histoire de l'architecture et de la sculpture grecque avant Phidias conduit insensiblement le lecteur de l'ébauche au chef-d'oeuvre.
Phidias apparaît enfin sous Périclès, comme Raphaël et Michel-Ange sous Léon X.
Jusqu'à eux on a monté; après eux il n'y a plus qu'à descendre. Il y a des sommets que l'on ne franchit pas. Le _nec plus ultra_ est écrit sur tout ce qui est humain, c'est-à-dire borné.
M. de Ronchaud ne le dit pas, parce qu'il est de cette école, séduite et séduisante, qui flatte le genre humain en lui persuadant qu'il sera dieu à force de progrès sur cette terre; il ne dit pas qu'après avoir monté il faut redescendre, mais on voit clairement qu'il le sent.
XXXVII.
On n'a qu'à lire sa description scientifique du Parthénon, ce Sinaï de l'art, qui occupe un de ses volumes. Veut-on mesurer la distance du sommet de l'art à l'abjection du métier dans la statuaire française de nos jours, qu'on aille contempler la figure de Thésée par Phidias, celle de Moïse par Michel-Ange, celle du Génie de la Mort par Canova; puis qu'on aille regarder, si on le peut, la statue du maréchal Ney sur l'avenue de l'Observatoire, ou la statue du Napoléon au tricorne sur la colonne de la place Vendôme: comparez et rougissez!
XXXVIII.
Cette description savante du Parthénon me rappelle une des fortes impressions de ma vie, dont je retrouve, ici, sous ma main, une note inédite sur mon carnet de voyageur. Qu'on me pardonne de la relever telle qu'elle est, de cette page déchirée, pour justifier par l'impression naïve d'un ignorant tel que moi l'impression érudite et critique d'un adorateur tel que M. de Ronchaud, qui sait la langue de l'idéal.
Voici cette note:
«Le nombre des statues était si considérable en Grèce qu'on aurait pu dire des Grecs, à l'époque où ils avaient perdu avec la liberté les vertus de leurs ancêtres, qu'il y avait chez eux plus de dieux que d'hommes.
«Au temps de Pline le Naturaliste, après les spoliations exercées par les proconsuls et les empereurs, parmi lesquels il y eut des amateurs passionnés des oeuvres de l'art, il n'y avait pas encore moins de trois mille statues à Athènes, et l'on en comptait un pareil nombre à Olympie et à Delphes. Athènes, la plus religieuse des villes grecques, au rapport de Pausanias, la ville où le génie ionien s'épanouit dans toute sa beauté, l'oeil de la Grèce, selon la poétique expression de Milton, Athènes fut surtout la ville des statues.
XXXIX.
«Dans ces cités républicaines, et spécialement dans la plus démocratique, l'art exerçait une sorte de magistrature; les images en bronze et en marbre des hommes illustres, en même temps qu'elles servaient de luxe sévère à la place publique, portaient dans tous les coeurs l'enthousiasme et l'émulation. L'Athénien qui se rendait de sa maison à l'assemblée du peuple rencontrait partout sur son passage les figures des divinités protectrices de la cité, celles des magistrats et des héros révérés pour leur courage et pour leurs vertus civiques et patriotiques; il s'avançait au milieu de la majesté de ces souvenirs comme sous les portiques d'un temple; et la Vénération, comme une muse de la religion et de la patrie, se levait à son approche du pied des statues, et l'accompagnait à travers la ville jusqu'au lieu consacré par la solennité des délibérations populaires.
«Il y avait de ces simulacres aux abords des temples, dans les portiques, dans les agoras; les rues et les chemins étaient bordés de ces statues de forme quadrangulaire nommées Hermès, du nom de la divinité qu'elles représentaient et dont Pausanias attribue l'invention aux Athéniens.
«L'art mêlait ses beautés à celles de la nature. Platon nous montre, au commencement du _Phédon_, une fontaine voisine de l'Ilissus, qu'un agnus-castus ombrage de ses rameaux odorants, et autour de laquelle sont des statues du fleuve Achéloüs et de ses nymphes; c'est là que Socrate s'assied avec son jeune disciple et qu'ils s'entretiennent philosophiquement de l'amour et de la beauté, au chant harmonieux des cigales. On voit, par l'énumération que fait Pausanias d'une partie des statues qui décoraient de son temps l'Altis à Olympie, combien le nombre en a dû être considérable. Mais c'est surtout dans les temples que les chefs-d'oeuvre de la sculpture étaient prodigués.»
XL.
Mais voici ma citation personnelle:
Les événements, déplorés par moi, de la révolution dynastique de 1830, m'avaient éloigné pour quelques années de l'Europe. Le spectacle de tant de désertions politiques à l'ennemi par tant de serviteurs des Bourbons déchus me soulevait le coeur; je ne voulus pas les imiter: je voyageai en Asie pour voir de plus loin ou pour détourner mes yeux de tant de bassesses.
Il y a des années où il faut s'absenter de sa patrie: heureux qui peut la fuir et l'oublier sans manquer à aucun devoir public ou privé! Je le pouvais alors, je jouissais de ma liberté, je n'avais pas voulu l'engager à aucun prix à la monarchie nouvelle: son avénement ressemblait trop à un coup de fortune.
XLI.
Un jour d'été, par un vent frais qui faisait moutonner, comme des troupeaux sortant en bondissant du lavoir, les petites vagues courtes et blanches d'écume du golfe d'Athènes, je doublais, dans mon navire à voiles, le cap _Sunium_, consacré par le nom de Platon.
Une légère brume, fumée de la mer quand elle bouillonne, voilait les côtes; mais de temps en temps cette brume se déchirait sous un coup de vent; nous voguions avec la rapidité des mouettes. Tout à coup, à travers une de ces déchirures de la brume, j'aperçus comme au-dessus d'un vaste piédestal de nuées, entre ciel et terre, un édifice carré de marbre blanc sur lequel le soleil de l'Attique se répercutait éblouissant, mais mat comme le soleil d'une autre terre; il laissait lire sans éblouissement les lignes nettes, pures, rectangles de l'édifice; on aurait compté les colonnes et recomposé les figures et les groupes des frontons.
XLII.
Jamais rien de si éclatant n'avait encore brillé à mes yeux. (Je n'avais pas encore vu alors les gigantesques temples de Balbek ou de Palmyre.)
--Qu'est-ce que ce cap de marbre sur lequel viennent écumer et bleuir là-bas les rayons du soleil et l'azur du ciel? demandai-je au capitaine Blanc, navigateur très-érudit et très-lettré de ces parages.--C'est l'Acropolis d'Athènes, me répondit-il; c'est le Parthénon conçu par Périclès, construit par Ictinus, et sculpté par Phidias.
On conçoit mon émotion: pendant tout le reste de la navigation jusqu'au Pirée, le port d'Athènes, alors dépeuplé et solitaire, ce ne fut qu'un regard sur le Parthénon. Un coup de vent nous jeta avant la nuit dans le port; des chevaux de Thessalie nous emportèrent vers la ville. Le lendemain, je m'éveillai dans un groupe de ruines amoncelées qui étaient Athènes à cette époque; quelques heures après, je gravissais la voie Sacrée qui serpente autour de la montagne de l'Acropolis, dont le Parthénon forme le diadème et porte son défi à l'avenir!
Non, rien de tout cela. Sur votre tête vous voyez s'élever irrégulièrement de vieilles murailles noirâtres, marquées de taches blanches. Ces taches sont du marbre, débris des monuments qui couronnaient déjà l'Acropolis avant sa restauration par Périclès et Phidias.
Ces murailles, flanquées de distance en distance d'autres murs qui les soutiennent, sont couronnées d'une tour carrée byzantine et de créneaux vénitiens. Elles entourent un large mamelon qui renfermait presque tous les monuments sacrés de la ville de Thésée. À l'extrémité de ce mamelon, du côté de la mer Égée, se présente le Parthénon, ou le temple de Minerve, vierge sortie du cerveau de Jupiter.
Ce temple, dont les colonnes sont jaunâtres, est marqué çà et là de taches d'une blancheur éclatante: ce sont les stigmates du canon des Turcs ou du marteau des iconoclastes; sa forme est un carré long; il semble de loin trop bas et trop petit pour sa situation monumentale. Il ne dit pas de lui-même: C'est moi; je suis le Parthénon, je ne puis être autre chose. Il faut le demander à son guide, et, quand il vous a répondu, on doute encore.
XLIII.
Plus loin, au pied de l'Acropolis, vous passez sous une porte obscure et basse, sous laquelle quelques Turcs en guenilles sont couchés à côté de leurs riches et belles armes; vous êtes dans Athènes.
Le premier monument digne du regard est le temple de Jupiter Olympien, dont les magnifiques colonnes s'élèvent seules sur une place déserte et nue, à droite de ce qui fut Athènes, digne portique de la ville des ruines!
À quelques pas de là, nous entrâmes dans la ville, c'est-à-dire dans un inextricable labyrinthe de sentiers étroits et semés de pans de murs écroulés, de tuiles brisées, de pierres et de marbres jetés pêle-mêle, tantôt descendant dans la cour d'une maison écroulée, tantôt gravissant sur l'escalier ou même sur le toit d'une autre: dans ces masures petites, blanches, vulgaires, ruines de ruines, quelques repaires sales et infects, où des familles de paysans grecs sont entassées et enfouies.
Çà et là, quelques femmes aux yeux noirs et à la bouche gracieuse des Athéniennes, sortaient, au bruit des pas de nos chevaux, sur le seuil de leur porte, nous souriaient avec bienveillance et étonnement, et nous donnaient le gracieux salut de l'Attique: «Bienvenus, seigneurs étrangers, à Athènes!»
XLIV.
Nous arrivâmes, après un quart d'heure de marche parmi les mêmes scènes de dévastation et les mêmes monceaux de murs et de toits écroulés, à la modeste demeure de M. Gaspari, agent du consulat de Grèce à Athènes. Je lui avais envoyé le matin la lettre qui me recommandait à son obligeance. Je n'en avais pas besoin: l'obligeance est le caractère de presque tous nos agents à l'étranger.
M. Gaspari nous reçut comme des amis inconnus; et, pendant qu'il envoyait son fils chercher une maison pour nous dans quelque masure encore debout d'Athènes, une de ses filles, Athénienne, belle et gracieuse image de cette beauté héréditaire de son pays, nous servait, avec empressement et modestie, du jus d'orange glacé dans des vases de terre poreuse, aux formes antiques.
Après nous être un moment rafraîchis dans cet humble asile d'une simple et cordiale hospitalité, si douce à rencontrer sous un ciel brûlant, à huit cents lieues de son pays, à la fin d'une journée de tempête, de soleil et de poussière, M. Gaspari nous conduisit au bas de la ville, à travers les mêmes ruines, jusqu'à une maison blanche et propre, élevée tout récemment, et où un Italien avait monté une auberge.
Quelques chambres blanchies à la chaux et proprement meublées, une cour rafraîchie par une source et par un peu d'ombre, au pied de l'escalier une belle lionne en marbre blanc, des fruits et des légumes abondants, du miel de l'Hymette calomnié par M. de Chateaubriand, des domestiques grecs entendant l'italien, empressés et intelligents, tout cela doubla de prix pour nous, au milieu de la désolation et de la nudité absolue d'Athènes.
On ne trouverait pas mieux sur une route d'Italie, d'Angleterre ou de Suisse. Puisse cette auberge se soutenir et prospérer pour la consolation et le bien-être des voyageurs à venir! Mais, hélas! depuis quarante huit jours, aucun étranger n'en avait franchi le seuil ni troublé le silence.
XLV.
Le soir, M. Gropius vint obligeamment se mettre à notre disposition pour nous montrer et nous commenter Athènes.
Nous eûmes dans M. Gropius un second Fauvel, qui s'est fait Athénien depuis trente-deux ans, et qui bâtit, comme son maître, la maison de ses vieux jours parmi ces débris d'une ville où il a passé sa jeunesse, et qu'il aide autant qu'il le peut à sortir une centième fois de sa poussière poétique.
Consul d'Autriche en Grèce, homme d'érudition et homme d'esprit, M. Gropius joint, à l'érudition la plus consciencieuse et la plus approfondie de l'antiquité, ce caractère de naïve bonhomie et de grâce inoffensive qui est le type des vrais et dignes enfants de l'Allemagne savante.
Injustement accusé par lord Byron dans ses notes mordantes sur Athènes, M. Gropius ne rendait point offense pour offense à la mémoire du grand poëte; il s'affligeait seulement que son nom eût été traîné par lui d'éditions en éditions, et livré à la rancune des fanatiques ignorants de l'antiquité; mais il n'a pas voulu se justifier, et, quand on est sur les lieux, témoin des efforts constants que fait cet homme distingué pour restituer un mot à une inscription, un fragment égaré à une statue, ou une forme et une date à un monument, on est sûr d'avance que M. Gropius n'a jamais profané ce qu'il adore, ni fait un vil commerce de la plus noble et de la plus désintéressée des études, l'étude des antiquités.
Avec un tel homme, les jours valent des années pour un voyageur ignorant comme moi.
Je lui demandai de me faire grâce de toutes les antiquités douteuses, de toutes les célébrités de convention, de toutes les beautés systématiques. J'abhorre le mensonge et l'effort en tout, mais surtout en admiration. Je ne veux voir que ce que Dieu ou l'homme ont fait de beau; la beauté présente, réelle, palpable, parlante à l'oeil et à l'âme, et non la beauté de lieu et d'époque, la beauté historique ou critique, celle-là aux savants.
XLVI.
À nous, poëtes, la beauté évidente et sensible: nous ne sommes pas des êtres d'abstraction, mais des hommes de nature et d'instinct. Ainsi j'ai parcouru maintes fois Rome; ainsi j'ai visité les mers et les montagnes; ainsi j'ai lu les sages, les historiens, les poëtes; ainsi j'ai visité Athènes.
XLVII.
C'était une belle et pure soirée: le soleil dévorant descendait noyé dans une brume violette sur la barre noire et étroite qui forme l'isthme de Corinthe, et frappait de ses derniers faisceaux lumineux les créneaux de l'Acropolis, qui s'arrondissent, comme une couronne de tours, sur la vallée large et ondulée où dort silencieuse l'ombre d'Athènes. Nous sortîmes par des sentiers sans noms et sans traces, franchissant à tout moment des brèches de murs de jardins renversés, ou des maisons sans toits, ou des ruines amoncelées sur la poussière blanche de la terre d'Attique.
XLVIII.
À mesure que nous descendions vers le fond de la vallée profonde et déserte qu'ombragent le temple de Thésée, le Pnyx, l'Aréopage et la colline des Nymphes, nous découvrions une plus vaste étendue de la ville moderne qui se déployait sur notre gauche, semblable en tout à ce que nous avions vu ailleurs.
Assemblage confus, vaste, morne, désordonné, de huttes écroulées, de pans de murs encore debout, de toits enfoncés, de jardins et de cours ravagés, de monceaux de pierres entassées, barrant les chemins et roulant sous les pieds; tout cela couleur de ruines récentes, de ce gris terne, flasque, décoloré, qui n'a pas même pour l'oeil la sainteté du temps écoulé, ni la grâce des ruines célèbres.
Nulle végétation, excepté trois ou quatre palmiers, semblables à des minarets turcs, restés debout sur la ville détruite; çà et là quelques maisons aux formes vulgaires et modernes, récemment relevées par quelques Européens ou quelques Grecs de Constantinople, maisons de nos villages de France ou d'Angleterre, toits élevés sans grâce, fenêtres nombreuses et étroites; absence de terrasses, de lignes architecturales, de décorations: auberges pour la vie, bâties en attendant une destruction nouvelle; mais rien de ces palais qu'un peuple civilisé élève avec confiance pour les générations à naître.
XLIX.
Au milieu de tout ce chaos, mais rares, quelques pans de stade, quelques colonnes noirâtres de l'arche d'Adrien ou de l'Agora, le dôme de la tour des Vents ou de la lanterne de Diogène, appelant l'oeil et ne l'arrêtant pas.
Devant nous grandissait et se détachait du tertre gris où il est placé, le temple de Thésée, isolé, découvert de toutes parts, debout tout entier sur son piédestal de rochers; ce temple, après le Parthénon, le plus beau selon la science que la Grèce ait élevé à ses dieux ou à ses héros.
L.
En approchant, convaincu par la lecture de la beauté du monument, j'étais étonné de me sentir froid et stérile; mon coeur cherchait à s'émouvoir, mes yeux cherchaient à admirer. Rien!
Je ne sentais que ce qu'on éprouve à la vue d'une oeuvre sans défaut, un plaisir négatif; mais une impression réelle et forte, une volupté neuve, puissante, involontaire, point!
Ce temple est trop petit; c'est un sublime jouet de l'art! Ce n'est pas un monument pour les dieux, pour les hommes, pour les siècles. Je n'eus qu'un instant d'extase: c'est celui où, assis à l'angle occidental du temple, sur ses dernières marches, mes regards embrassèrent à la fois, avec la magnifique harmonie de ses formes et l'élégance majestueuse de ses colonnes, l'espace vide et plus sombre de son portique, sur sa frise intérieure les admirables bas-reliefs des combats des Centaures et des Lapithes; et au-dessus, par l'ouverture du centre, le ciel bleu et resplendissant, répandant son jour mystique et serein sur les corniches et sur les formes saillantes des figures des bas-reliefs: elles semblaient alors vivre et se mouvoir. Les grands artistes en tout genre ont seuls ce don de la vie, hélas! à leurs dépens!
LI.