Cours familier de Littérature - Volume 13

Part 10

Chapter 103,904 wordsPublic domain

Il se plongea dans les mâles études de l'antiquité grecque et de l'Allemagne, toujours antique; études sur la philosophie, sur la poésie, sur l'architecture, sur la musique, sur la sculpture, sur la peinture, ces cinq formes extérieures par lesquelles le beau, caché dans les langues, dans les sons, dans les lignes, dans les nombres, dans le marbre, dans les couleurs, se révèle avec plus ou moins d'évidence et de splendeur dans tous les temps et dans tous les lieux où Dieu suscite le génie pour dévoiler la beauté. Il faut que Pygmalion adore le premier la Divinité qu'il veut faire adorer aux hommes.

Pygmalion, en effet, dont on a fait le symbole de l'amour profane, n'est que le symbole du génie; il n'adore pas seulement le beau, il le crée.

Louis de Ronchaud est un Pygmalion sauvage qui n'adore pas son propre ouvrage, mais l'ouvrage du génie humain dans toute l'antiquité artiste à Athènes, et dans toute la renaissance chrétienne à Rome. Il nous dévoilera bientôt Michel-Ange, Raphaël, comme il vient de nous dévoiler Praxitèle et Phidias.

XXXIII.

C'est pour cette fouille savante et silencieuse, oeuvre de sa vie mystérieusement active, quoique d'une activité sans bruit, comme celle des monastères contemplatifs du mont Athos ou du mont Jura, qu'il s'enferme pendant la moitié des années dans le donjon aux fenêtres fermées de Saint-Lupicin, qu'il voyage modestement le sac sur le dos en Attique, en Thessalie, en Arcadie, en Italie, en Angleterre, qu'il a recueilli et emporté les os de marbre de Phidias, et qu'il vient passer ses mois de loisir et d'hiver à Paris, caché non loin de moi et de ceux qu'il aime, dans une mansarde à grand horizon de l'avenue de Saint-Cloud, près l'arc de l'Étoile, mansarde élégante quoique modeste, véritable cellule d'un chartreux de l'art, toute tapissée de plâtres et de dessins, toute jonchée, sur les tapis, de livres de poésies et de sciences, toute poudreuse de poussière antique des fragments de marbre qu'il a recueillis.

XXXIV.

C'est dans un musée domestique tout semblable à cette chambre à coucher, où le lit sans rideau trouve à peine assez de place pour ses quatre pieds de bois blanc, que j'ai visité, jadis, l'enthousiaste et heureux vieillard de Smyrne, M. _Fauvel_, le restaurateur de l'Athènes antique, retiré avec ses larcins pieux dans son jardin de Smyrne, et dans sa maisonnette de la ville d'Homère. M. de Choiseul et M. de Chateaubriand, mon ami M. de Marcellus, l'avaient visité avant moi. Pendant que M. Fauvel ramassait ses pierres à Athènes, il me parlait souvent d'eux; mais il levait les épaules au nom de M. de Chateaubriand visitant le Parthénon avec un chaudronnier de Smyrne qui lui servait de guide à quinze sous par jour. «Ne m'en parlez pas, me disait-il, celui-là n'est qu'un faux prêtre de notre culte pour le marbre; il fouille du bout de sa canne à pomme d'or, qu'il appelle son bâton blanc, les cendres du foyer des terres dans l'Acropole; mais il n'y cherche que des mots, des images, de la gloire, et non des collections sacrées comme ces vestiges. Pèlerin de la gloire, il ne veut faire adorer que son nom. Qu'on l'adore à Paris, mais non à Smyrne.»

Et les jolies filles grecques, nièces de M. Fauvel, qui embellissaient de deux visages animés ce musée de beautés mortes, riaient aux éclats de cette puérile humeur du vieillard.

XXXV.

C'est ainsi que le poëte Béranger, le plus dépoétisant des hommes, parce qu'il faut être dénigrant pour complaire à la foule, me parlait, il y a peu d'années, de ses deux amis Chateaubriand et Lamennais, amis de situation plus que de coeur; il me rappelait de son vivant M. Fauvel, à qui il ressemblait beaucoup de figure; bon, spirituel et narquois, il aimait à trouver des petitesses dans les grandes choses, et des ridicules dans les respects.

Les jeunes hommes sérieux tels que Louis de Ronchaud n'ont point de ces irrévérences; pour eux, ce qui est beau est dieu; ils ne profanent ni une pierre ni un homme, de peur d'y profaner une divinité cachée dans l'art ou dans l'artiste. Un ridicule qui s'adresse si haut leur fait peur comme une impiété.

XXXVI.

Telle était la vie de ce solitaire, se nourrissant à l'ombre du toit de Saint-Lupicin de sa propre substance admirative, et trouvant d'ineffables délices d'esprit dans cette contemplation savante de tout ce que l'homme a fait de grand ou de beau sur ce globe, afin de se donner à lui-même et de pouvoir donner un jour aux autres un _sursum corda_ scientifique, capable d'élever l'âme de son siècle et de la soutenir, au-dessus du plain-pied de la vie vulgaire, à la hauteur des plus sublimes manifestations du beau dans la morale, dans la politique et dans l'art.

Telle est la vie recueillie et cénobitique de ces heureux et rares esprits, jouissant de tout, cultivant tout, divinisant tout, qu'on appelle de ce doux nom: _les dilettanti_ en Italie, les _amateurs_ en France. C'est un même nom: CEUX QUI AIMENT; ceux qui aiment sans intérêt ce qui mérite le plus d'être aimé ici-bas, le bien, le beau, la vertu, le génie, le rayon divin transperçant à travers toutes choses humaines, âme ou marbre! Ces hommes sont le choeur chantant de l'humanité; ils regardent d'en haut ou d'en bas le drame que le siècle ou les siècles jouent sur la terre, et ils s'y associent par le regard et par la voix seulement, tantôt pleurant sur la chute de l'homme, tantôt le relevant de ses déchéances, tantôt le célébrant dans ses triomphes, prêtres de l'enthousiasme portant jusqu'au ciel, sur leurs strophes lyriques, l'apothéose du génie humain.

XXXVII.

Il n'y a rien de plus grand que l'admiration; elle est plus grande même que le génie, car elle est le génie désintéressé de soi-même, l'amour pour l'amour, le quiétisme de Fénelon, la charité parfaite transportée du christianisme dans l'art, le beau pour le beau.

Aussi ces hommes quand ils ont seulement, comme M. Fauvel, un creux habitable dans une ruine d'Athènes, une chambre basse sous un oranger et un figuier dans un jardin de Smyrne, ou, comme M. de Ronchaud, un vieux donjon de leurs pères sur un plateau pierreux au bord d'un torrent, en face de l'horizon _præceps_ et dentelé du sauvage Jura, sont-ils au fond les plus heureux des hommes: leur caractère se ressent du calme des tombeaux qu'ils visitent, de la sérénité du désert qu'ils parcourent, de la splendeur limpide des cieux; car l'antiquité grecque, romaine, asiatique, a laissé dans les pyramides, dans les Thèbes, dans les Panthéons, dans les Palmyres, dans les Balbeck, dans les Colisées, les vestiges de ses grandeurs, les cadavres de ses monuments mutilés.

Le poëte et l'antiquaire contractent sur leur physionomie cette impression d'éternité qui méprise la terre fugitive, parce qu'elle vit dans tous les âges. Que leur fait le présent? ce présent n'a qu'un jour; ils habitent, dans la permanence de leurs pensées, avec les immortels de l'histoire et de l'art; ils sont contemporains de tous les passés et de tous les avenirs; ils sont les abstractions supérieures de notre infime personnalité; ce qu'ils habitent le moins, c'est notre terre: leur conversation, comme dit l'Apôtre, est avec les esprits invisibles; purs esprits eux-mêmes, ils sont imperméables à nos misères de fortune ou de vanité. Voilà les _dilettanti_ ou les _amateurs_; race dont je suis un peu moi-même, que j'ai beaucoup recherchée et souvent enviée, dans ma vie active. Leur nourrice, en les recevant des bras de leur mère, leur a dit: Laisse travailler les autres, toi jouis, souris et repose-toi! et le sourire est resté avec le lait de leur nourrice sur leurs lèvres.

XXXVIII.

Mais est-il possible, cependant, qu'un jeune poëte à l'âme ardente et expansive, tel que celui dont nous parlons, ait passé toute sa jeunesse dans un manoir du Jura sans autre passion que ses dessins, ses manuscrits, ses poussières de marbres antiques, ses voyages d'antiquaire, le compas à la main, avec ses contemplations de tableaux ou de statues? Non, cela n'est pas possible, parce que cela n'est pas naturel; le beau n'est pas seulement dans les choses mortes, il est aussi dans les choses vivantes, dans les femmes surtout, ce résumé palpitant de toutes les idéalités froides qui se révèlent et qui sourit comme la poésie sourit au poëte. Le feu du volcan universel est un coeur de femme. Quelle main peut se poser sur la neige même du Jura, sans la sentir attiédie par le feu qui couve sous l'enveloppe glacée de ces collines? C'est évidemment cette chaleur d'âme, d'autant plus ardente qu'elle est plus contenue, qui a inspiré à ce contemplateur recueilli dans sa chambre haute, sur sa montagne, ces poésies étranges, nocturnes, à demi-voix, mais à plein vol, qu'il s'est chantées à lui-même, il y a quelques années.

Ses amis les ont imprimées, malgré lui, à un petit nombre d'exemplaires, comme un secret d'initiés poétiques; ils les ont emportées çà et là, à mesure que les feuilles tombaient de la presse, pour les disputer aux profanes. Nous les avons lues une fois nous-même, d'emprunt, sans pouvoir jamais, depuis, retrouver cette délicieuse cassette, pour en extraire un des bijoux ciselés patiemment sur les hauts lieux du Jura natal, et pour les faire admirer à ceux qui goûtent encore les beaux vers, ces médailles d'une monnaie d'or qui n'a plus cours dans le monde actuel, mais qui a toujours son prix dans le monde du _beau_.

Ce volume perdu ou égaré se retrouvera un jour, je n'en doute pas; il se retrouvera grossi de poésies plus mûres et plus humaines; il dira combien le donjon sans fumée de Saint-Lupicin et combien son toit blanchi de neiges ont caché de flammes et d'ardeurs sous la cendre de cette jeunesse évaporée en mélodieux soupirs qui ne montaient qu'au ciel, où montent tous les rêves et tous les encens. Je pourrais en citer quelques-uns de mémoire, encore aujourd'hui, de ces vers orphéïques du Jura, mais je craindrais de les dénaturer d'accent en les répétant. Les secrets doivent rester sur les lèvres de ceux qui ont entendu ces confidences d'une belle âme. Ce qui est dit pour une oreille n'est pas dit pour toute la foule.

XXXIX.

De plus, cela je puis le dire, car on ne me l'a jamais dit, mais je crois l'avoir deviné, comme tout le monde devine ce qui est dans l'air, il y a un mystère sur la vie de ce poëte, mystère qui, s'il était jamais révélé, donnerait peut-être la clef de l'âme fermée et de la vie à demi-jour de ce _stilite_ du Jura.

On murmure à voix basse que la beauté, le talent, la célébrité d'une femme d'exception, qui cache son nom comme il convient aux femmes de porter un voile dans la foule, ou aux Clorindes de revêtir une armure d'homme en combattant; on murmure, disons-nous, que l'attrait d'esprit, le nom voilé, les éclats de célébrité de cette personne, ont fasciné d'un éblouissement désintéressé les yeux et l'âme de ce Platon de la solitude; que, semblable à ces chevaliers dont la race et le sang coulent dans ses veines, il a senti le besoin de porter dans le cloître ou dans les combats une _dame de ses pensées_, et qu'il lui a voué ce qu'on appelle un culte, un servage, une foi chevaleresque, épurée de tout, hors de la joie de se dévouer! Est-ce vrai? est-ce faux? est-ce une histoire? est-ce une légende? Je n'en sais rien; mais, histoire ou légende, il n'y aurait rien, dans un tel servage, qui ne fût de nature à dignifier la personne qui sut l'inspirer et le poëte qui sut le subir comme une suzeraineté féodale du prestige sur l'imagination. Ce servage volontaire et avoué d'une âme enthousiaste à la femme suzeraine ne fut-il pas, dans le moyen âge de l'Italie, de l'Espagne et de la France, un des caractères de la chevalerie des sentiments? chevalerie affichée parce qu'elle portait au grand jour les couleurs de la reine innomée du champ clos?

Que furent donc _Béatrice_ pour le Dante? _Éléonore d'Este_ pour le Tasse? _Vittoria Colonna_ pour Michel-Ange? la _Fornarina_ elle-même pour Raphaël, si ce n'est _les dames de leurs pensées_? les unes pures comme l'idéal, les autres descendant comme des étoiles trop près de terre, qui filent en s'éteignant dans nos horizons?

XL.

Est-ce que Cervantès ne fut pas le satiriste de ces chevaliers de l'enthousiasme, de l'amour platonique et de la dévotion dans un livre, épopée du ridicule, qui amusa la malignité de son siècle aux dépens de ces excès de vertu et d'engouement des héros, des poëtes contemplatifs, luxe risible du coeur humain sans doute, mais luxe qui prouvait sa richesse? Où est aujourd'hui cette abondance de séve, excepté dans quelques natures d'exceptions, dans les solitudes entre le ciel et la terre du Jura?

XLI.

C'était là, sans doute, la lampe voilée de l'imagination, qui éclairait, dans ses longues nuits, la petite fenêtre du donjon de Saint-Lupicin, pendant que notre jeune poëte écrivait ses poésies cachées, et qu'il étudiait le _beau_ dans l'art devant les débris des statues de son Phidias. C'est la lueur de cette lampe nocturne, aperçue des villageois et des bergers de la montagne, qui faisait dire à ces pauvres gens, dans leurs veillées, ce que disent les paysans d'Allemagne allant à l'église pendant la nuit de Noël, en passant sous la tour de Faust: «Que fait donc notre jeune maître à cette heure dans sa chambre haute, seul ainsi toute la nuit avec les esprits, pendant que la cloche sonne et que le peuple chante en choeur à l'église: LE CHRIST EST RESSUSCITÉ?»

XLII.

Et en effet, le jeune maître faisait en silence deux choses mystérieuses et presque sataniques pour le pauvre ignorant de nos campagnes et de nos villes; il ressuscitait la chevalerie par la poésie dans ses chants, et il ressuscitait le grand art dans ses veilles en écrivant son _Phidias_; Phidias, l'art incarné, le créateur des marbres, le dieu de la sculpture et de l'architecture, le révélateur du _beau_ dans la pierre, le créateur enfin du Parthénon, cette cathédrale d'une religion qui allait mourir dans un temple qui ne mourra pas!

C'est là l'oeuvre que nous donne M. Louis de Ronchaud; ouvrez et lisez: jamais la science ne se révéla en plus beau style. Il semble que des rayons du pur soleil d'Attique pénètrent de toute part ce style, comme il pénètre, au lever du jour, les marbres translucides du Parthénon pour les faire descendre dans l'oeil fasciné du voyageur ignorant comme moi, et pour les faire exclamer d'enthousiasme: Voilà le vrai, voilà le beau, voilà la divinité des lignes, voilà l'habitation des dieux sur la terre!

XLIII.

D'un coup de plume M. de Ronchaud a effacé pour moi vingt années de vicissitudes et de ténèbres; il m'a reporté à une belle aurore d'une journée de voyage, couché sur le pont de mon navire, et poussé par la main des Néréides, du cap _Sunium_ au Pyrée, où, par un vent de terre tiède et frais qui faisait frissonner ma voile, je regardais le blanc mausolée du Parthénon monter et se découper sur le firmament bleu de l'Attique, semblable plutôt à un autel s'élevant vers le ciel pour y faire monter l'encens du matin.

Puis, il me rappelait mon ascension du lendemain du débarquement à l'acropole, et ma longue station sous les propylées, au milieu d'un groupe prisonnier de soldats turcs qui faisaient leur feu de myrthe au pied d'une colonne, foyer auquel deux jambes de déesses séparées des bustes servaient de chenets.

Les décombres d'Athènes, où il ne restait pas pierre sur pierre, blanchissaient et poudroyaient au bas dans la plaine comme une carrière abandonnée; nous étions dans la maison des divinités d'Athènes. Le génie de Phidias, qui l'avait bâtie et meublée du céleste mobilier de l'Olympe, nous protégeait seul et devait seul ressusciter cette Athènes toute cadavéreuse à nos pieds; car, il ne faut pas s'y tromper, c'est Phidias qui a ressuscité la Grèce; ce sont ses ouvrages que l'Europe a voulu délivrer des Turcs; la Grèce, pour elle, ne fut qu'un musée captif. L'Europe s'arma pour une croisade de statues. Navarin délivra des pierres et des ombres. Hélas! voilà tout! Les hommes vont-ils renaître pour l'habiter?--Attendez!

XLIV.

C'est sur ces souvenirs d'un double voyage à Athènes et sur l'impression toujours présente du _Parthénon_, entrevu dans le ciel du pont d'un vaisseau et contemplé ensuite à loisir du pied de ses colonnades, que j'écrivais, il n'y a pas longtemps, un Entretien sur la _sculpture_, quand je reçus, un matin du mois d'août 1861, le volume de M. de Ronchaud, intitulé _Phidias_. Nous allons l'apprécier tout à l'heure, mais l'apprécier avec respect et déférence, comme un homme qui n'a que des impressions apprécie l'homme qui a des connaissances; M. de Ronchaud a des lumières, je n'ai que des lueurs.

XLV.

Voici donc ce que moi, ignorant, j'écrivais de hasard sur cette littérature en pierre qui parle à nos yeux du haut du Parthénon.

L'aspect de ces lignes harmonieuses dans le ciel d'Athènes, dont les profils et les contours forment ce qu'on appelle le beau dans l'architecture,--l'architecture, m'écriai-je, n'est qu'une géométrie animée: cette géométrie chante comme un poëme; ces lignes sont leur poésie; la symétrie est l'équilibre des lignes. Ces lignes sont la métaphysique des édifices humains, nombres, géométrie, symétrie, décorations, tout cela construit en plus ou moins grande proportion, selon le génie de l'artiste, ce beau qui est l'idéal des yeux comme la musique est l'idéal de l'oreille, comme l'éloquence est l'idéal de la logique, comme la poésie est l'idéal de l'imagination et du sentiment.

Tout cela est donc encore de la littérature, et, en commentant le Parthénon de Périclès et Phidias, je suis encore dans mon sujet.

(_La suite au prochain Entretien._)

LAMARTINE.

LXXVIIe ENTRETIEN.

PHIDIAS,

PAR LOUIS DE RONCHAUD.

DEUXIÈME PARTIE.

I.

Qu'ai-je dit, en effet, en commençant ce cours littéraire d'une nouvelle espèce?

J'ai dit que tous les arts étaient littéraires, parce que l'objet de tous les arts était d'exprimer des pensées ou de communiquer des sensations.

J'ai prouvé ce caractère littéraire de la musique dans mes Entretiens sur _Mozart_, et ce caractère littéraire de la peinture dans mes Entretiens sur _Léopold Robert_. Nous allons aujourd'hui vous entretenir de la sculpture, littérature éternelle, qui, au lieu d'écrire des sons pour la voix humaine, ou au lieu d'écrire des couleurs sur une toile pour l'oeil, ou au lieu d'écrire des lettres sur un papier fragile pour la pensée, écrit en lettres de bronze ou de marbre des formes pour le toucher.

La sculpture, en effet, est la littérature palpable, la littérature du _toucher_.

Cette littérature palpable n'en produit pas moins des impressions, des sensations et des pensées; elle est la plus naturelle, la plus simple et la plus réelle des reproductions de la nature par la main de l'homme, et par cela même il est vraisemblable qu'elle a été le premier des arts inventés par l'espèce humaine. Regarder une figure qui charme, prendre dans sa main une poignée d'argile humide, pétrir cette argile sous ses doigts et chercher à lui donner les formes de la figure que l'on admire, quoi de plus naturel d'instinct? quoi de plus simple de procédé? C'est un jeu d'enfant; et, si un philosophe recueilli a inventé l'écriture, si un oiseau inspiré a inventé la musique, si un opticien coloriste a inventé la peinture, nous pensons que la sculpture a été inventée par un enfant.

II.

Plus tard, l'enfant ou l'homme, voulant donner plus de solidité et d'immortalité à l'image façonnée en argile par ses doigts, a pris un bloc de marbre ou a coulé un torrent de bronze liquide pour perpétuer sa pensée palpable, et l'ébauche est devenue un art divin, le plus monumental de tous les arts après l'architecture. Les Phidias, les Michel-Ange, les Canova, sont nés: ces grands littérateurs, ces grands historiens, ces grands philosophes, ces grands poëtes du marbre ou du bronze, ont écrit la religion, la fable, l'histoire, la gloire des peuples, en statues qui bravent le temps.

III.

Ces trois noms: Phidias, Michel-Ange, Canova, n'expriment pas, à Dieu ne plaise, tout l'art dont ils sont les artistes souverains à trois époques de l'humanité; mais ils résument, en trois éclatantes individualités, la sculpture dans l'antiquité, la sculpture dans la renaissance, la sculpture moderne dans notre temps.

IV.

J'ai eu le bonheur de les connaître presque intimement par leurs oeuvres, à Athènes, à Rome, à Florence: Phidias au Parthénon, Michel-Ange au tombeau des Médicis à San-Lorenzo, Canova à Saint-Pierre de Rome et dans son atelier. J'y passais des journées entières à le voir travailler et à respirer la poussière de son génie à chaque coup de ciseau. À ces trois titres, j'ose donc parler ici de ces trois grands hommes; à un autre titre encore, j'aime à parler de statues.

La sculpture est à mes yeux le premier des arts de la main: pourquoi? parce que c'est le plus vrai. Il y a trop d'illusion dans la peinture, trop d'optique, trop de chimie, trop de mathématique, trop de prestige. Il faut un laboratoire de chimiste pour préparer une palette; un morceau de marbre, un ciseau et un génie, voilà tout l'attirail d'un statuaire. D'ailleurs, deux sens sont convaincus et satisfaits à la fois par l'oeuvre de l'artiste: l'oeil voit, la main touche; l'un de ces sens rend témoignage à l'autre, l'admiration enveloppe la statue par toutes ses faces; la beauté, l'éclat et le poli de la matière d'où la statue semble naître immortelle, ravissent également le regard et le tact; son éternité même imprime un respect de plus aux sens qui en jouissent. On se dit: Cet Antinoüs de chair mourra, mais cet adolescent de marbre vivra autant que l'élément dont il est formé. Une statue, c'est la pétrification de la beauté fugitive. Où est la femme qui a servi de modèle à la Vénus de Milo? Mais cette femme de marbre, la voilà tout entière.

Nous ne doutons pas que cette passion naturelle de l'homme d'immortaliser ce qui est beau, mais ce qui passe, n'ait été le principal mobile de l'art de la sculpture. C'est une aspiration sublime et réalisée de l'homme à l'éternité; c'est la religion de la beauté: «TU BRILLES, TU PASSES, MAIS JE TE DIVINISE!»

V.

Soit par cet instinct amoureux de la beauté des formes, soit par cet autre instinct d'éterniser ce qui est beau, soit par un goût plus physique et plus grossier pour le marbre, soit encore par cette espèce d'attrait irréfléchi et mécanique qui porte l'homme rêveur à s'asseoir auprès des ouvriers qui bâtissent un mur ou qui taillent la pierre, à rester en silence des heures entières à les regarder, et à écouter avec un ravissement indolent les coups du marteau cadencé sur la pierre musicale, l'atelier d'un sculpteur qui s'appelle Phidias, Michel-Ange, Canova, Pradier, David, Jouffroy, Préault, Salomon, n'importe; l'atelier, dis-je, d'un sculpteur a toujours été pour moi un lieu de repos, d'attrait, de pensée; Socrate, le plus spiritualiste des hommes, avait le même goût: il aimait à causer des choses invisibles, assis sur un bloc encore fruste de marbre pentélique, dans l'atelier de Phidias; la poussière du marbre l'enivrait d'immortalité, la sonorité du bloc accompagnait mélodieusement ses entretiens. Ne rougissons pas d'un instinct que nous avons en commun avec Socrate.

VI.

Ce fut cet instinct qui me conduisit, au commencement de ma vie, dans l'atelier de Canova, à Rome; il me parut le plus idéal, le plus gracieux, le plus virgilien, le plus épris de la beauté des formes de tous les modernes.

J'avais vu à Rome, dans l'église de Saint-Pierre, le tombeau du pape; les deux lions au repos, symbole de la force, et le Génie de la Mort, le plus bel adolescent qui soit sorti du marbre; j'avais vu ce groupe, d'une tristesse sereine et lumineuse comme la mélancolie de l'espérance, éclairé par la coupole de Saint-Pierre de rayons de soleil du matin qui semblaient faire palpiter les chairs et frissonner la peau du marbre de la douce tiédeur de l'aurore.