Cours familier de Littérature - Volume 12
Part 7
Voyez son silence prudent quand les matelots l'appellent.
Voyez son étonnement quand aucun message ne revient du palais après la nouvelle de son danger et de son salut.
Voyez son isolement dans cette chambre, éclairée d'une seule lampe avec une seule esclave.
Voyez au même instant, dans le palais voisin, la criminelle angoisse du fils qui tremble d'avoir encouru le châtiment sans avoir même le bénéfice du crime.
Voyez le départ muet d'Anicétus avec sa bande d'assassins.
Voyez la foule qui s'écarte, le glaive du centurion levé sur le lit; écoutez le dernier mot, le seul mot, le mot qui éclate et qui résume: _Ventrem feri!_ Frappe au ventre; ce ventre criminel est justement puni, puisqu'il a enfanté Néron!
LVIII
Enfin, voyez ces funérailles précipitées, ce lit de festin changé en bûcher funèbre; cette pincée de cendre, qui fut tout à l'heure Agrippine, laissée sur la place, au vent et à la pluie, sans que la terreur des assassins y jette seulement un peu de terre.
LIX
Est-ce la politique?
Voyez le conseil convoqué à la hâte dans l'appartement de l'empereur pour aviser à l'extrémité du péril, au moment où le fils se croit menacé par la mère.
Voyez ces deux prétendus hommes d'État consommés, Burrhus et Sénèque, n'ayant peut-être pas conseillé le premier crime, mais croyant trouver dans l'urgence du danger public la nécessité du second.
Voyez cette honte de deux hommes soi-disant vertueux, contraints de délibérer sur la nécessité d'un parricide.
Voyez leur long silence.
Voyez le plus habile des deux, Sénèque, sommant son collègue de parler le premier.
Voyez ce collègue, rejetant le fardeau sur Sénèque, et éludant la réponse par un renseignement sur l'esprit des troupes trop attachées à la race de Germanicus.
LX
Voyez enfin l'impatience de l'affranchi qui se propose résolument pour l'exécution et pour le prix du meurtre, et la reconnaissance de Néron, tiré par ce hardi scélérat d'embarras et d'angoisses, et qui s'écrie: «Je ne règne que d'aujourd'hui, et c'est à Anicétus que je dois l'empire.»
LXI
Est-ce la vertu enfin, la moralité, la flétrissure, qui manquent dans ce récit de Tacite?
Voyez la première nuit du coupable après le crime, sa terreur de la lumière qui va renaître, son horreur pour les lieux, scène de son forfait, pour cette physionomie de la terre et de la mer _qui ne change pas comme le visage des hommes_, et qui le force à se sauver à Naples.
LXII
Voyez enfin l'embarras de l'explication qu'il charge Sénèque de donner par lettre au sénat, puis la bassesse des prétoriens qui le félicitent les premiers, toujours prêts à prostituer l'épée, pourvu que l'épée règne; puis la vilité des sénateurs, qui feignent de croire à l'impossible pour avoir le prétexte de congratuler; puis, dans un coin, la figure muette ou indignée du seul honnête homme, de Thraséa, qui sort du sénat, sachant bien à quoi il s'expose, et n'espérant rien de l'exemple pour la liberté, mais faisant seul rougir Néron, Burrhus, Sénèque, et toute l'armée, et tout le sénat, et tout le peuple, parce qu'il représente à lui tout seul plus que l'empire, l'armée, le sénat, le peuple, c'est-à-dire la conscience, la vertu, la postérité.
LXIII
S'il y avait par siècle un Tacite, l'histoire suffirait pour faire la leçon, l'exemple, la justice au genre humain. Mais il n'y en a qu'un depuis qu'on écrit les annales des peuples, et, en considérant la prodigieuse rencontre de facultés diverses que la nature et la société doivent faire concorder dans un même homme pour faire un Tacite, il n'est pas probable qu'il y en ait deux.
Contentons-nous donc d'un seul: il tient lieu de mille, et replaçons son livre à sa place, à côté d'Homère; car ces deux hommes sont les deux plus grands poëtes du monde écoulé: Homère, le poëte de l'imagination; Tacite, le poëte de la vérité.
LAMARTINE.
_P. S._ Ces deux Entretiens sont un peu courts, parce que quelques-uns de ceux qui les précèdent sont un peu trop longs pour le volume de 1861. Je vais finir l'année 1861 par une _Revue_.
J'y travaille.
Deux hommes remarquables sont morts avant le temps dans ces derniers mois.
Je commencerai l'année 1862 par _trois Entretiens_ critiqués, et même injuriés par anticipation dans le journal _la Presse_; ils sont intitulés: _Critique de l'histoire des Girondins, par l'auteur des Girondins, à vingt-cinq ans de distance._
On verra que je n'apostasie rien que l'erreur dans laquelle je suis une ou deux fois tombé, et quelques expressions mal sonnantes ou mal interprétées par mes nombreux lecteurs; que j'ai mûri mes idées sur les conditions naturelles du pouvoir; que j'ai profité de l'expérience et des temps, mais que je suis après ce que j'étais avant, l'homme qui se corrige des moyens sans se détourner du but: la liberté par l'honnêteté, le gouvernement spiritualiste.
Les hommes qui m'invectivent d'avance au nom du progrès, ne croient pas sans doute que la _terreur_ soit progressive, et que l'immoralité des moyens et la violence de la vérité qu'ils préconisent aujourd'hui au profit de leur cause, soient plus vertueux dans les mains du jacobinisme que dans celles de l'_inquisition_! Ce sont les _inquisiteurs_ de l'indépendance politique; ils veulent mettre l'uniforme des _carbonari_ à la libre pensée.
Ils ne méritent pas la liberté, ceux qui ne respectent pas la conscience.--Deux poids et deux mesures, est-ce la justice?--Les _Camille Desmoulins_ sont de tous les temps; ils allument le bûcher, et ils sont consumés par la flamme quand le vent change.
Pardonnons-leur et ne les imitons pas; laissons-leur ainsi le temps de se repentir. Nul n'a le droit d'être _libre_ s'il n'a pas été tolérant.
Nous ne disons pas cela pour le _Siècle_, journal dont nous différons sur la confédération de l'Italie, préférable, selon nous, à l'unité _forcée_, _chimérique_ et _précaire_, de la péninsule. Un de ses rédacteurs nous accuse de _palinodie_ pour cette opinion; qu'il nous lise: nous n'avons jamais pensé, écrit, agi au sujet de l'Italie que dans le sens d'une _confédération_ unifiée par _une diète nationale des États unis italiens_, reconnue et garantie par toute l'Europe.
Y a-t-il _palinodie_ de professer après, ce que l'on professait avant? Le mot est malheureux; mais le spirituel rédacteur ne nous condamne _pas à mort_, et cette erreur de fait de sa part n'enlève rien de l'estime et de la reconnaissance que nous portons à la rédaction d'un journal libéral partout ailleurs qu'en Italie, pierre d'attente de la liberté, et qui mérite que la liberté l'attende à son tour.
LAMARTINE.
LXXe ENTRETIEN.
La critique est une grande et importante partie de toute littérature; quand elle touche simplement à la forme d'un livre, elle est toutefois secondaire.--Question de grammaire, question de goût; les esprits stériles seuls s'y adonnent; elle dénigre beaucoup, elle ne produit rien.--Sous ce rapport, il faut la laisser aux esprits méticuleux et jaloux, qui se consolent de leur impuissance en montrant les imperfections des oeuvres d'autrui.
Mais il y a une plus haute critique qui touche à la morale et qui est, pour ainsi dire, la conscience du genre humain; c'est celle qui s'attache à l'histoire et qui, au lieu d'être une grave controverse de mots, est une sévère correction de principes.
C'est de cette seconde nature de critique dont j'ai voulu donner sur moi-même un exemple aujourd'hui dans cet Entretien et que j'insère dans mes oeuvres complètes.
Tous mes lecteurs se souviennent que j'ai écrit, en 1847, un livre qu'il ne m'appartient pas de juger littérairement; livre qui produisit, lors de son apparition, un effet tellement universel que les critiques du temps ne purent le comparer qu'au mouvement de curiosité de l'_Émile_ de J.-J. Rousseau, ou du _Génie du christianisme_ de Chateaubriand. C'était le génie de la révolution française en action dans une histoire; c'était en même temps le drame du siècle. À peine les presses de Paris, de Bruxelles, de Londres, de Madrid, suffirent-elles à en multiplier les exemplaires et les traductions pour l'impatience des lecteurs. Si j'avais été susceptible d'ivresse d'amour-propre d'écrivain, je me serais cru plus qu'un homme; mais dès cette époque je connaissais l'_engouement_, et je ne me fiais pas à ma popularité d'historien. J'attendis vingt ans les retours de sang-froid; ils vinrent avec les retours d'accusation, les uns mérités, les autres, selon moi, injustes.
On m'accuse d'avoir fait la révolution de 1848, en réhabilitant les principes honnêtes de la révolution de 1789, tout en flétrissant impitoyablement les crimes de 1793. C'était vrai, et je suis loin de m'en repentir.
Je n'avais pas songé à faire une révolution, mais à éclairer d'un jour véridique celle que nos pères avaient faite ou avaient subie il y a plus d'un demi-siècle. Quand j'y aurais songé, y a-t-il un livre capable de soulever une nation de quarante millions d'hommes et de les faire courir aux armes quand ils se sentent légalement et bien gouvernés? Est-ce que quelques pages de récit pourraient jamais contenir assez de feu pour répandre l'incendie dans l'Europe? Non, ce qui a fait la révolution de 1848, c'est la révolution de 1830, c'est la coalition parlementaire de 1846, ce sont les banquets agitateurs de 1847.
J'étais et je voulais être étranger à ces trois mesures de renversement du parti orléaniste, qui, après avoir inauguré sur un faux principe le trône du duc d'Orléans, voulait l'asservir parlementairement à ses caprices et à ses ambitions, et, pour l'asservir, voulait agiter la bourgeoisie jusqu'à la fièvre. La révolution de 1848 fut le suicide de ce parti. Qu'il n'accuse pas les autres, et qu'il ne s'en prenne qu'à lui de sa ruine.
Bien que parfaitement étranger aux manoeuvres coupables de la coalition orléaniste, légitimiste, républicaine de 1847, la popularité que m'avaient donnée quinze ans d'attente et l'_Histoire des Girondins_ fit tomber cette monarchie, non par mes bras, mais dans mes bras. Je fus l'héritier des fautes de la coalition et des fautes de la maison d'Orléans.
Je fis la république; la France l'accepta comme un rempart contre la terreur; puis elle l'abandonna par inconstance et par faiblesse. Alors on retourna contre le livre des Girondins, et les coalisés de 1847 me dirent: C'est toi qui l'as faite!--La république, c'est ton livre!--C'était mon livre, en effet, qui ne l'avait pas faite, mais qui l'avait rendue possible en la rendant innocente. Il est certain que, sans le livre des Girondins, la révolution du 24 février était la terreur.--Voilà tout le vrai de ces accusations, voilà tout mon crime.
Aujourd'hui je le réimprime dans mes oeuvres complètes, ce livre, tel qu'il fut publié en 1847.
Mais vingt ans ont passé; je ne me prétends pas impeccable; je ne me crois ni sans erreur, ni sans faiblesse; ces faiblesses ou ces erreurs de jugement sur la révolution de 1789, je les avoue, je les déplore, je les signale moi-même dans le commentaire refroidi qui suit pas à pas cette histoire, et je les publie en entier dans mes oeuvres complètes, comme un correctif, comme un désaveu partiel de quelques appréciations erronées du livre.
Je m'y accuse moi-même de quelques erreurs et de quelques sophismes. Je n'accuse nullement la révolution comme tendance, je l'accuse comme moyen. Ce n'est point un acte de contrition, c'est un acte de conscience: on en jugera. Je crois devoir publier, non en entier, mais en partie essentielle, ce commentaire des Girondins dans mes _Entretiens littéraires_, pour lui donner ainsi une publicité plus étendue, plus juste, plus méritoire et quelquefois plus sévère. Pour que le temps nous fasse grâce, faisons-nous justice: nous y gagnerons tous.
LAMARTINE.
CRITIQUE
DE
L'HISTOIRE DES GIRONDINS.
I
Les Persans, nos aînés en sagesse comme en années, regardent la vieillesse comme un don céleste qui permet à l'esprit de thésauriser plus d'intelligence et plus de vérités. Les cheveux blanchis leur paraissent un symptôme de maturité: ils ont exprimé cette opinion dans un proverbe. Les proverbes, en Orient, sont les médailles des langues. Après avoir été monnaie des peuples, les proverbes se retrouvent dans les décombres des nations, et se conservent dans leur mémoire comme des axiomes qu'on ne discute plus. À un proverbe, point de réplique; on dirait qu'un dieu a parlé là; en un mot, on incline la tête, on accepte sur parole et on se tait.
Or ce proverbe des Persans, qui fut vraisemblablement déjà proverbe avant Zoroastre, le voici:
_Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence;_
C'est-à-dire, plus vous avez de temps pour voir les choses humaines, et mieux vous les comprenez. Autrement dit, à mérite égal, les hommes mûrs ont plus de sagesse que les jeunes gens. C'est tellement banal qu'on rougit de le discuter. L'âge n'a-t-il pas eu de tout temps l'autorité de la présomption de sagesse? A-t-on jamais vu une seule nation (excepté les _Abdéritains_, peuple fou qui voulait rire) mettre sa jeunesse dans son sénat, demander leurs lumières à ceux qui n'ont rien appris, et leur expérience à ceux qui n'ont pas encore vécu!
Non, ce bal masqué de barbes grises allant recevoir les leçons des imberbes, comme disait Henri IV, serait la nature renversée. Que deviendrait le respect, ce grand auxiliaire moral des gouvernements? Que deviendrait la société politique, enfance éternelle qui condamnerait les peuples à une éternelle étourderie? Si le passé n'enseignait pas l'avenir, à quoi bon la mémoire? Le monde recommencerait tous les jours, et cette succession de folies de jeunesse ne serait qu'une succession de catastrophes dans l'histoire des nations.
L'expérience est donc quelque chose, et les années apportent cette expérience aux esprits sincères. Voilà l'explication et la justification du proverbe persan: _Agrandissement d'années, élargissement d'intelligence._ La vie est une leçon, et toute leçon doit profiter à celui à qui Dieu l'accorde.
II
Or, en France, où l'on parle si bien, mais où l'on pense trop vite; en France, où les paradoxes courants prennent si souvent la place des vérités acquises, les partis arriérés ou avancés ont adopté depuis quelques années un proverbe tout contraire, le proverbe du contre-sens, le proverbe du sophisme. Le sens de ce proverbe est celui-ci: celui qui change d'opinion a tort; celui qui reçoit les leçons de la vie et qui en profite pour rectifier ou modifier sa pensée est un grand coupable. Malheur et mépris aux esprits progressifs qui s'améliorent, qui se rectifient, qui se corrigent eux-mêmes en vivant! Ils sont présumés intéressés, versatiles, adulateurs du temps qui court, apostats de leur tradition et d'eux-mêmes. Honneur et respect aux incorrigibles! Confiance exclusive aux esprits pétrifiés et aux caractères têtus qui, lorsqu'ils ont une fois proféré une erreur ou une sottise, ne s'en dédisent jamais et veulent mourir, comme disait Chateaubriand, ce grand oracle du respect humain dans ce siècle, «non pas conformes à la vérité, mais conformes à eux-mêmes.»
III
J'avoue que je n'ai jamais compris le sens de cet axiome de l'obstination des partis, quels qu'ils soient, en France: «Tu ne changeras pas.»
Tu ne changeras pas, c'est-à-dire tu vivras des jours sans nombre, tu verras des idées justes prendre la place de préjugés absurdes, des trônes s'écrouler sur des fondements vermoulus, des castes s'effacer devant des nations, des gouvernements légitimes se fonder sur les devoirs réciproques des hommes en société de services et de défense mutuels, des démagogues surgir comme les vices incarnés de la multitude, irriter les passions du peuple, les pousser jusqu'au délire, jusqu'au meurtre, s'armer de ces fureurs populaires pour prendre la hache au lieu de sceptre et pour promener, sur ce peuple lui-même, ce niveau de fer qui trouve toujours une tête plus haute que son envie; tu verras le sang le plus pur ou le plus scélérat couler à torrents dans les rues de tes villes; tu verras les partis populaires épuisés céder au parti soldatesque, première forme de la tyrannie; tu verras un soldat popularisé par la victoire prendre à la fois la place de la liberté, du trône et du peuple par un coup de main; tu le verras provoquer le monde pour le vaincre, changer l'Europe en un champ de bataille annuel, faucher périodiquement les générations nouvelles, plus vite que la nature ne les fait naître, pour son ambition, en sorte que les vieillards se demandaient s'il y aurait encore une jeunesse et si Dieu ne faisait plus naître les générations que pour mourir à vingt ans au signe de ces pourvoyeurs de la gloire.
Tu verras tomber ce gouvernement, en rendant par sa chute la vie à la jeunesse de son peuple; et, prodige de démence, tu verras après trente ans les peuples déifier ce consommateur de peuples et lui faire un titre de règne du plus grand abus de sang humain qui ait jamais été fait, depuis César, en Occident!
Tu auras vu envahir deux fois la patrie par le reflux inévitable de l'Europe sur ce nid d'aigles qu'on appelle la France, où le conquérant, conquis à son tour, allait devenir la proie de sa proie.
Tu auras vu que la gloire n'est qu'une fumée de sang humain qui monte au ciel, il est vrai, en fascinant les yeux myopes des peuples, mais qui y monte pour défier sa justice et pour provoquer sa vengeance.
Tu auras vu des rois légitimes, héritiers d'un juste décapité, rappelés de l'exil au trône, rapporter la paix, la liberté, la libération du territoire; adopter ce qu'il y avait de juste dans la révolution; rétablir la souveraineté représentative du peuple; faire prospérer leur pays sous la sauvegarde de tous les droits équitablement pondérés; y faire fleurir l'éloquence de la tribune et de la presse, cette royauté de l'intelligence de niveau avec la royauté du sang; présider du haut d'un trône populaire à une véritable renaissance de tous les arts de l'esprit, de toutes les industries de la paix; tu les auras vus, frappés par les armes mêmes qu'ils avaient remises à la nation, odieusement accusés des désastres que leur présence venait réparer, et chassés du trône, d'exil en exil, par l'ingratitude de la liberté.
IV
Tu auras vu un schisme de famille s'emparer de ce trône par voie de popularité fondée sur un mauvais souvenir, hérédité qui ne devait pas être un crime dans les fils innocents des fautes du père, mais qui ne devait pas être non plus un titre à la couronne tombée avec la tête d'un martyr de la royauté.
Tu auras vu tomber à son tour, presque sans secousse, ce roi mal assis sur les débris de sa maison, par la versatilité d'un peuple qui ne sait ni haïr ni aimer longtemps.
Tu auras vu la France remise debout par l'effort de citoyens désintéressés, appelée, sans acception de parti ou de caste, à se gouverner elle-même, s'élever pendant quelques mois à une magnanime modération et à une légalité volontaire, chercher en soi-même les conditions de la liberté, sauver l'ordre, la vie des citoyens, la paix du monde, puis abdiquer déplorablement son propre règne et préférer la gloire d'un nom dynastique à sa propre dynastie républicaine, trop fatigante pour sa faiblesse; semblable à ces souverains détrônés de nos premières races qui, laissant les ciseaux du moine dépouiller leurs fronts chevelus, regardaient du fond d'un cloître régner à leur place l'élu du camp ou le maire du palais.
Tu auras vu ces mêmes multitudes, qui saluaient l'écroulement des trônes, saluer de leurs acclamations la restauration des trônes; tu auras vu les tribuns les plus démagogues se transformer en courtisans les plus dévoués, sous prétexte de couronner le peuple en couronnant l'armée. L'armée, peuple en effet, peuple héroïque sur les champs de bataille, peuple qui sauve la patrie en uniforme, mais qui marche à tous les tambours, pour ou contre tous les droits du peuple lui-même, pourvu que la gloire militaire lui dore toutes les causes et lui compte au même taux toutes les journées dans des états de services qui vont du 18 brumaire à Marengo, d'Austerlitz à Waterloo, de Waterloo à Alger, d'Alger à l'acclamation de la république, de l'acclamation de la république au 2 décembre, du 2 décembre à Solferino, de Solferino qui sait où.
Tu auras vu tout cela; tu auras appris pendant un demi-siècle ce que valent les principes les plus contradictoires de gouvernement; tu auras partagé le fanatisme presque unanime de 1789 pour la régénération d'un royaume sous l'initiative si bien intentionnée d'un roi philosophe et magnanime, qui se dépouillait lui-même de son sceptre pour donner ce sceptre à son peuple; tu auras partagé trois ans après l'indignation et le remords de la nation contre l'ingratitude de ce peuple conduisant en pompe son bienfaiteur couronné à l'échafaud et enseignant ainsi à l'histoire que la vertu est un crime et que le premier devoir d'un roi, c'est de régner.
V
Tu auras partagé l'exécration du monde contre ces terroristes de la première république, livrant tous les jours une ration de sang humain à leurs séides, et croyant qu'on bâtit des monuments de liberté sur des fondations de cadavres.
Tu auras partagé l'enthousiasme imprévoyant des armées affamées de gloire et des citoyens affamés d'ordre pour un empire sorti des camps pour expirer sur le sol deux fois conquis de la patrie.
Tu auras accueilli le retour des héritiers de Louis XVI comme une providence, et tu les auras bannis, quelques années après, comme des criminels d'État.
Tu auras eu des hymnes pour une monarchie, dite de Juillet, fondée sur toutes les violations du droit monarchique, et tu auras eu des huées contre elle le lendemain de sa chute.
VI
Tu auras eu des aspirations romaines pour une république légale et pacifique, réconciliant dans une concorde unanime toutes les classes prêtes à s'entre-déchirer! Tu auras été ivre de sécurité et de joie en voyant cette république, qui se craignait elle-même, abolir courageusement la peine de mort le lendemain de son avénement imprévu, de peur d'abuser jamais des armes que tous les régimes s'étaient transmises jusque-là les uns aux autres pour immoler leurs ennemis; tu auras frémi d'espérance en voyant cette démocratie philosophique déclarer la paix au monde étonné; tu auras eu le délire de l'admiration en voyant quelques citoyens obéis par le peuple et pressés par d'innombrables prétoriens de la multitude de perpétuer leur dictature; tu les auras vus, au contraire, appeler la nation entière à se lever debout dans ses comices afin de remettre plus vite cette dictature à la nation représentant cette légitimité des interrègnes; et quand la nation, relevée par la main de ces hommes de sauvetage, aura repris son aplomb et son sang-froid, tu n'auras eu pour ces citoyens, victimes émissaires de leur dévouement, que des calomnies, des mépris, des outrages, des abandons, pour décourager les abnégations futures, et pour montrer à l'avenir qu'on ne sauve sa patrie qu'à la condition de se perdre soi-même: mauvais exemple qui ne profitera pas à la nation.
VII
Tu auras vu tout cela!
Et l'on voudrait que tu fusses resté le même, sans incrédulité quand tout trompe, sans variation quand tout varie, sans modification quand tout change, sans ébranlement quand tout tombe, sans expérience quand tout enseigne autour de toi! Royaliste en 89, Jacobin modéré en 1790, Girondin en 1791, terroriste en 1793, thermidorien réactionnaire en 1795, bonapartiste en 1798, consulaire, impérialiste en 1805, bourbonien légitimiste en 1815, orléaniste en 1830, républicain en 1848, napoléonien en 1850, impérialiste en 1852, et aujourd'hui, que sais-je? agitateur de l'Europe à peine calmée, évocateur de guerres en Occident et en Orient, auxiliaire de l'ambition d'un roi des Alpes pour monopoliser les républiques, les trônes et les tiares en Italie; dupe de l'Angleterre monopolisant à son tour les mers, les montagnes et les péninsules par la main d'un roi, vice-roi des tempêtes!
VIII