Cours familier de Littérature - Volume 12

Part 6

Chapter 63,803 wordsPublic domain

«On peut tolérer, en les méprisant, les excuses de ceux qui aiment mieux perdre les autres que de s'exposer eux-mêmes; mais toi, l'exil de ton père, le partage de ses biens entre ses créanciers, ta jeunesse, encore inhabile aux fonctions publiques, assuraient ta sécurité. Néron, mort, n'avait rien à exiger de toi; tu n'avais, toi-même, rien à craindre de lui.

«Ce fut la débauche du sang et l'appétit des dépouilles qui poussèrent ton génie, ignoré et inexpérimenté encore des justifications que tu cherches aujourd'hui, à t'assouvir de ce carnage illustre.

«Dans ces funérailles de la république, après avoir arraché les dépouilles consulaires, gratifié de sept millions de sesterces, resplendissant des insignes du sacerdoce, tu précipitais dans une même ruine des enfants innocents, des vieillards illustres, des femmes vénérées; tu gourmandais la modération de Néron, parce qu'il se fatiguait, lui et ses délateurs, à poursuivre ses victimes de famille en famille, tandis qu'il pouvait, selon toi, anéantir d'un seul mot le sénat tout entier.

«Conservez précieusement, sénateurs, conservez un homme de conseil si expéditif, afin que chaque génération se forme à de tels exemples, et que, comme nos vieillards imitent Crispus, nos jeunes gens apprennent à imiter Régulus. Le crime trouve des imitateurs, même quand il succombe; que sera-ce s'il est absous et florissant?

«Et cet homme que nous n'osons pas poursuivre parce qu'il a été seulement questeur, voyons-le un jour préteur et consul!

«Pensez-vous donc que Néron ait été le dernier des tyrans?

«Ils avaient cru ainsi, ceux qui survécurent à Tibère, à Caligula, et cependant il s'en est élevé un plus invraisemblable et plus atroce.

«Nous ne craignons pas Vespasien; son âge, son caractère modéré, nous rassurent: mais les exemples durent plus longtemps que les caractères.

«Nous nous endormons, sénateurs, et déjà nous ne sommes plus ce sénat qui, après le supplice de Néron, poursuivait énergiquement, d'après les traditions de nos pères, les délateurs et les instruments de la tyrannie. Souvenez-vous qu'après la chute d'un méchant prince, le jour le plus heureux, c'est le premier.»

XXXI

Ici Tacite peint la tribune comme il peint le champ de bataille. On voit la mêlée des orateurs dans les assemblées, on entend les apostrophes et les insultes.

Montanus est approuvé par un applaudissement immense. L'intègre Helvidius Priscus veut profiter de ce mouvement d'indignation pour écraser aussi Marcellus, un délateur signalé par son nom dans l'invective de Montanus. Marcellus sent le sol s'enfoncer sous ses pas; il s'évade avec Crispus du sénat, et, adressant à l'orateur qui l'en chasse un ironique adieu:

«Nous sortons, lui dit-il, Helvidius, et nous t'abandonnons ton sénat, à toi. Règnes-y, puisque tu oses y régner en présence de César!»

XXXII

«Les deux complices, dit Tacite, également frappés, supportaient les opprobres avec une physionomie différente: Marcellus, la menace dans les yeux; Crispus, un faux sourire sur les lèvres.

«Bientôt ils furent ramenés par leurs partisans. La lutte s'engagea entre les deux partis: d'un côté les hommes de bien, plus nombreux; de l'autre les méchants, plus agressifs, quoique en petit nombre. Ils éclatèrent en invectives acharnées les uns contre les autres; ce jour entier fut consumé en harangues et en discorde.»

XXXIII

Mais le sénat, après avoir voulu ressaisir la liberté, céda au premier obstacle. Mucien, le lieutenant de Vespasien, harangua les sénateurs d'un ton où l'autorité affectait la forme de la prière. Il sévit seulement contre quelques hommes abandonnés par tous les partis, à cause de l'énormité de leurs forfaits; il épargna les délateurs.

On rendit l'impunité aux persécuteurs, on fit des funérailles publiques aux illustres victimes. Grands témoignages, conclut l'historien, de l'instabilité des choses humaines, qui mêle et confond les sommets et les précipices de la fortune!

XXXIV

Du sénat, Tacite transporte le récit dans les Gaules et en Judée.

Les moeurs des peuples qu'il décrit interrompent habilement le récit des tragédies romaines, et reposent l'âme pour la préparer à de nouvelles émotions.

Le siége de Jérusalem par Titus, fils de Vespasien, prend, sous la plume de l'historien, la solennité et pour ainsi dire le deuil des grandes funérailles. Les prodiges et les superstitions d'un peuple théocratique s'y mêlent au carnage, à la famine, à l'incendie. «Les portes du temple s'ouvrirent d'elles-mêmes, raconte Tacite, et on entendit une voix, plus forte que toute voix humaine, dire: LES DIEUX S'EN VONT.»

XXXV

Ici, la page est déchirée, et le livre des histoires, interrompu par la mort de Rome, attend sous quelques monceaux de cendres qu'un heureux hasard rende la parole à la plus grande voix de l'antiquité . . . . . . . . . .

XXXVI

Les _Annales_ de Tacite sont de la même main, mais d'une main plus magistrale encore et plus ferme. On croit sentir plus de loisir dans le travail; les temps aussi sont plus dramatiques; le passage de la république à l'empire est plus récent, la tyrannie est plus neuve, les hypocrisies, les forfaits plus effrontés, les avilissements plus bas. L'homme est donné en spectacle, en scandale, en dérision à l'homme. L'historien se venge en racontant; c'est _Némésis_ qui écrit sous le manteau d'un philosophe.

Quant au peintre, il a les mêmes couleurs: de la bile et du sang.

On remonte avec l'auteur à Néron.

XXXVII

Quelle tragédie feinte de poëte est comparable à ce quatorzième livre des _Annales_ où Néron, en proie aux trois plus fortes passions de l'homme, l'amour, l'ambition de régner et la peur d'être prévenu dans le crime, se précipite, les yeux fermés, dans le parricide pour y trouver à la fois sa maîtresse, le trône et la vie?

Il aimait Poppée, et il voulait à tout prix l'épouser, contre les vues d'Agrippine, sa mère. Burrhus et Sénèque, ses deux précepteurs, le faisaient rougir de sa subordination à cette mère, qui lui disputait la réalité du pouvoir impérial.

Il tremblait d'être déposé par les intrigues de cette femme, qui se repentait de l'avoir élevé par l'adoption de Claude.

Agrippine, tantôt gourmandant son fils, tantôt le corrompant, pour le dominer, par des complaisances qui faisaient suspecter jusqu'à l'inceste, s'agitait comme sous le pressentiment de sa perte.

XXXVIII

«Néron évitait depuis quelque temps, dit Tacite, de se trouver seul avec elle. Quand elle parlait de s'éloigner pour aller se retirer dans ses jardins de Tusculum ou dans ses champs d'Antium, il l'encourageait à chercher ces loisirs.

«À la fin, quelque éloignée qu'elle fût, harassé de son image, il résolut de s'en affranchir par le meurtre, indécis seulement sur le moyen: le fer, le poison ou quelque autre mort.

«Il inclina d'abord vers le poison; mais, si on le donnait à la table de l'empereur, on ne pouvait éviter de réveiller le souvenir du genre de mort de Britannicus, et il paraissait difficile de corrompre les esclaves d'une femme à qui l'habitude de commettre le crime avait appris à se préserver de telles embûches. D'ailleurs elle-même, par l'usage du contre-poison, avait prémuni sa vie contre ce genre de mort. Quant au meurtre et au glaive, comment cacher la main, ou comment trouver un exécuteur assez dévoué pour ne pas faillir à l'ordre d'accomplir un forfait si éclatant?

«L'affranchi Anicétus offrit son ingénieux ministère; commandant de la flotte de Misène, précepteur de Néron enfant, il était odieux à Agrippine, et animé contre elle de la haine qu'elle lui portait.

«Il proposa donc à Néron de construire un navire dont une partie, s'entr'ouvrant tout à coup en pleine mer, engloutirait Agrippine sans soupçon de piége. Rien de si hasardeux que la mer, et, si Agrippine avait disparu dans un naufrage, qui serait jamais assez injuste pour imputer à un crime l'oeuvre accomplie par les vents ou les flots? L'empereur consacrerait à sa mère, après sa mort un temple, des autels, et toutes les autres ostentations de la piété d'un fils.

«L'invention plut; elle était même servie par l'époque de l'année. Néron célébrait alors à Baïes les fêtes des vingt jours.»

XXXIX

«Il y attire sa mère, disant avec affectation qu'il fallait savoir supporter les mécontentements des auteurs de ses jours, et étouffer les griefs, afin d'ébruiter ainsi l'idée d'une réconciliation, et qu'Agrippine y crût avec cette crédulité facile aux choses qui les flatte, disposition naturelle aux femmes.

«Néron s'avance jusque sur la grève, à la rencontre de sa mère qui venait d'Antium, la prend par la main, la serre dans ses bras, et la conduit à Baules; c'est le nom de la maison de délices qui s'élève entre le promontoire de Misène et le golfe de Baïes, formé par une inflexion de la mer.

«Le navire destiné à Agrippine, plus somptueusement décoré que tous les autres, se faisait remarquer au milieu de la flotte, comme si Néron avait voulu préparer cet honneur de plus à sa mère; car elle avait l'habitude de se promener en trirème et de se servir, pour ses navigations, des rameurs de la flotte.

«En ce moment, on l'avait invitée à un long festin afin que la nuit ajoutât encore son ombre au secret du crime.»

XL

«On croit généralement qu'il y avait eu un révélateur, ou qu'Agrippine, avertie du péril, mais hésitant à y croire, s'était rendue à Baïes en litière. Mais là, les tendres caresses de son fils, qui l'avait reçue avec tant d'empressement et qui l'avait fait asseoir au-dessus de lui-même dans la salle du festin, avaient dissipé de son coeur toute inquiétude: car, par d'intarissables discours, tantôt empreints d'une familiarité puérile, tantôt mêlés de ces retours de gravité qui semblent associer les choses sérieuses aux badinages, Néron prolongea le festin.

«À son départ, il la reconduisit jusqu'au rivage, couvrant des plus tendres baisers les yeux et le sein d'Agrippine, soit pour achever la dissimulation, soit que le dernier aspect de sa mère, qui allait périr, attendrît son âme toute féroce qu'elle était.

«Les Dieux, comme pour mieux illuminer et convaincre le forfait, lui prêtèrent une nuit resplendissante d'étoiles, et assoupie par le calme complet de la mer.»

XLI

«Le navire, sur lequel Agrippine n'avait auprès d'elle que deux personnes de sa familiarité, n'était pas encore bien éloigné de la rive: l'une des deux, Crépérius Gallus, se tenait debout à côté du gouvernail; l'autre, Acéronia, accoudée sur les pieds du lit de repos de sa maîtresse, à demi couchée, l'entretenait avec congratulation du retour de son fils et de sa tendresse qu'elle lui rendait tout entière, lorsqu'à un signal donné, le plafond de la chambre s'écroula tout à coup sous le poids du plomb dont il était alourdi.

«Crépérius, étouffé, expira sur l'heure; Agrippine et Acéronia survécurent, protégées par les colonnes du lit, assez solides pour porter le poids de l'écroulement.

«Le navire néanmoins ne s'abîmait pas encore, au milieu du trouble de ceux qui le montaient, et parce que le plus grand nombre d'entre eux, ignorant le crime, s'efforçaient de l'empêcher de sombrer.

«On ordonna alors aux rameurs de se porter tous du même côté pour le faire submerger sous leur poids; mais ils ne se prêtèrent pas tous assez promptement à cet ordre soudain, et une partie d'entre eux, faisant contre-poids, ralentit l'inclinaison et la submersion du navire.

«Cependant Acéronia, assez mal inspirée pour crier qu'elle est Agrippine et qu'on sauve la mère de l'empereur, est écrasée à coups de crocs et de fers de rames et de tous les agrès qui tombent sous la main des meurtriers. Agrippine, muette, et par ce silence même méconnue, ne reçoit qu'une blessure à l'épaule, et, nageant vers la côte au-devant de petites barques qui la recueillirent, est conduite dans le lac Lucrin, d'où elle se fait reporter à sa maison de campagne.»

XLII

«Là, repassant dans son esprit les lettres astucieuses qui l'ont attirée, les honneurs que lui a prodigués l'empereur, la proximité du rivage, la submersion sans cause du navire, qui n'a été ni incliné par aucun vent, ni jeté sur aucun écueil, mais qui s'est écroulé par le pont comme par une machination préparée à terre; remarquant de plus le meurtre d'Acéronia et s'apercevant de sa propre blessure, elle conclut que le seul moyen pour elle d'échapper à l'embûche est de paraître ne l'avoir pas soupçonnée.

«Elle envoie son affranchi Agérinus annoncer à son fils que, par la protection des Dieux et par l'heureuse fortune de l'empereur, elle vient d'échapper à un grave accident, et le conjurer en même temps, malgré l'émotion que va lui causer le péril de sa mère, de vouloir bien différer sa visite, ayant elle-même, pour le moment, besoin d'un repos absolu. Puis, avec une sécurité affectée, elle applique un appareil sur sa blessure et des fomentations sur son corps.

«Elle ordonne de chercher le testament d'Acéronia et de faire l'inventaire de ses biens, cela seulement sans dissimulation.»

XLIII

«Cependant, à Néron, qui attendait avec anxiété les messagers chargés de lui annoncer l'exécution de la trame, on apprend qu'Agrippine, atteinte seulement d'une légère blessure, est sauvée, mais avec assez d'indices sinistres pour qu'elle ne pût douter de l'intention et de l'auteur du complot.

«À cette nouvelle, anéanti par la peur, il croit déjà la voir accourir prompte à la vengeance, soit en armant ses esclaves, soit en enflammant l'indignation de l'armée, soit en étalant devant le sénat et le peuple son naufrage, sa blessure, ses amis immolés. Quel refuge lui reste-t-il contre elle dans cette extrémité, à moins que Burrhus et Sénèque n'avisent et ne lui prêtent le concours de leur expérience?»

Remarquez qu'à côté de tous les tyrans il y a un sophiste. Combien y en a-t-il à côté du tyran des tyrans, la multitude! Lisez la _terreur_: elle dure dix-neuf mois.

«Sénèque et Burrhus avaient été mandés par Néron à la première nouvelle, instruits ou non avant, on l'ignore (quel mot sinistre!). Les deux sophistes restèrent longtemps muets tous les deux, soit de peur de déconseiller vainement une chose résolue, soit qu'ils fussent convaincus que les choses en étaient descendues à cette extrémité que, si Agrippine n'était pas prévenue dans sa vengeance, il ne restait à Néron qu'à périr.»

XLIV

«Enfin Sénèque, toujours plus soudain dans ses avis, regarde Burrhus et lui demande si l'on peut commander le meurtre aux soldats.

«Burrhus lui répond que les prétoriens sont trop attachés à toute la famille des Césars, et surtout à la mémoire de Germanicus, pour oser se porter à aucun attentat contre sa fille; que c'était à Anicétus d'accomplir ce qu'il avait promis.

«Celui-ci, sans hésitation et sans délai, assume et réclame la responsabilité du crime. À ces paroles, Néron s'écrie que de ce jour seulement on lui donne véritablement l'empire, et qu'il doit ce présent à un affranchi! Qu'Anicétus aille donc, qu'il se hâte, et qu'il conduise avec lui les plus résolus à accomplir ses ordres!

«Anicétus, informé, en sortant, de l'arrivée d'Agérinus envoyé par Agrippine au palais, conçoit à l'instant le plan d'un nouveau drame.

«Pendant qu'Agérinus s'acquitte du message dont Agrippine l'a chargé, Anicétus fait glisser un glaive à ses pieds, puis, comme s'il l'eût surpris sur le fait d'un assassinat, il ordonne qu'on le charge de chaînes, afin de pouvoir répandre qu'Agrippine avait tramé le meurtre de l'empereur, et que, de honte de voir son crime découvert, elle s'est elle-même donné la mort.»

XLV

«Cependant, au bruit du péril auquel venait d'échapper Agrippine, comme si son naufrage n'eût été qu'un hasard, chacun était accouru vers le rivage. Les uns gravissaient le sommet des môles, les autres s'élançaient dans des esquifs, ceux-là s'avançaient dans la mer aussi loin que la hauteur des vagues le permettait, ceux-ci étendaient leurs mains comme pour recueillir les naufragés; tout le rivage retentissait de lamentations, de voeux adressés au ciel, des clameurs de ceux qui demandaient diverses choses et des réponses à ceux qui répondaient confusément à ces cris.

«Une multitude immense était accourue avec des lumières, et, quand on sut qu'Agrippine était sauvée, cette foule s'agitait et se groupait pour se féliciter mutuellement, quand l'aspect d'une troupe d'hommes armés, marchant dans une attitude menaçante, la dispersa de tous côtés.»

XLVI

«Anicétus, ayant investi la maison de campagne de sentinelles, et brisé la porte, arrête tous les esclaves qui s'offrent à lui jusqu'à ce qu'il touche à la chambre à coucher d'Agrippine.

«Un petit nombre de serviteurs étaient restés aux abords de l'appartement; tous les autres s'étaient dispersés sous la terreur des soldats qui forçaient les portes.

«Une faible lampe et une seule esclave veillaient dans sa chambre.»

XLVII

«Agrippine s'alarmait de plus en plus de ce que personne, pas même son messager Agérinus, ne venait de la part de son fils. L'aspect tout à coup change autour d'elle; sa solitude, troublée par des tumultes soudains, semblait lui annoncer les derniers malheurs; enfin, sa dernière esclave s'enfuyant:--Et toi aussi, tu m'abandonnes? lui dit-elle. En disant ces mots, elle aperçoit Anicétus, suivi du commandant de trirème Herculéius et du centurion de marine Oloaritus.--Si tu viens pour me voir, lui dit-elle, retourne et dis à mon fils que je suis rétablie; si c'est pour accomplir un forfait..... Mais non! jamais je ne le croirai de mon fils; non, il n'a pas commandé le parricide!»

XLVIII

«Les exécuteurs entourent son lit; le commandant de la trirème la frappe le premier à la tête d'un coup de massue. Le centurion, tirant son épée pour l'achever, elle découvre elle-même ses flancs, et, les présentant au glaive: Frappe au ventre, crie-t-elle au meurtrier, et, percée de nombreuses blessures, elle expire.»

XLIX

«Ces circonstances sont avérées. Que Néron ensuite ait contemplé sa mère morte, et qu'il ait loué les formes de son corps, il y en a qui l'affirment, il y en a qui le nient.

«Agrippine fut brûlée la même nuit sur un lit de festin, sans autre apprêt que pour les plus vulgaires funérailles, et, pendant toute la durée du règne de Néron, on n'éleva pas le moindre monticule de terre, et on n'entoura pas même d'un mur le lieu où les cendres de sa mère étaient répandues.»

«Depuis, par la piété de ses serviteurs, ce lieu fut recouvert d'un petit tombeau, au bord du chemin qui mène à Misène, non loin de cette maison de campagne du dictateur César, qui voit d'en haut les golfes à ses pieds.»

L

«Un affranchi d'Agrippine, Mnester, se perça de son épée sur son bûcher allumé: on ne sait pas si ce fut par tendresse pour elle ou par terreur d'une funeste fin.

«Agrippine avait, longtemps avant l'événement, prévu et méprisé son genre de mort, car, ayant interrogé les devins de Chaldée sur son fils Néron, alors enfant, les Chaldéens lui avaient répondu qu'il pourrait régner, mais qu'il tuerait sa mère:--Soit, dit-elle, qu'il me tue, pourvu qu'il règne!»

LI

«Mais, à peine le crime était-il accompli, que Néron en comprit la grandeur.

«Tout le reste de la nuit, tantôt plongé dans le silence, tantôt se levant en sursaut d'effroi, et sentant défaillir sa raison, il tremblait de voir reparaître la lumière comme devant éclairer son supplice.

«Les centurions et les tribuns militaires, à l'instigation de Burrhus, furent les premiers qui relevèrent ses esprits par leurs adulations, le prenant par la main et le félicitant d'avoir échappé à un péril si éminent et prévenu le crime de sa mère. Ensuite ses courtisans coururent aux temples, et, l'exemple une fois donné, les villes voisines de la Campanie attestèrent à l'envi leur joie par des adresses à l'empereur, et par des victimes immolées en actions de grâces aux Dieux.

«Quant à lui, par une dissimulation contraire, triste et comme affligé de son propre salut, il affectait de verser des larmes sur la mort de sa mère; mais, comme la physionomie des lieux ne change pas à volonté comme la physionomie des hommes, que l'aspect pénible de cette mer et de ce rivage importunait ses regards, et qu'on entendait de plus, disait-on, sous les collines de Baïes le son d'une trompette et des gémissements de deuil autour du tombeau de sa mère, il se réfugia à Naples, et il adressa de là des lettres au sénat.»

LII

«Ces lettres disaient qu'Agérinus, affranchi et confident intime d'Agrippine, avait été surpris le fer à la main pour l'assassiner; qu'Agrippine s'était fait justice à elle-même en se punissant de la même mort qu'elle avait tramée contre lui. Il ajoutait, à cette accusation, des crimes rappelés depuis contre sa mémoire: qu'elle avait brigué l'association à l'empire, qu'elle aspirait à faire prêter le serment des prétoriens à une femme, et de faire subir au sénat et au peuple romain cette humiliation; que, déçue dans ses complots, aigrie contre le sénat, l'armée, le peuple, elle avait dissuadé son fils de faire les gratifications et les largesses publiques, et ourdi des trames pour perdre les Romains les plus illustres.

«Combien n'avait-il pas fallu d'efforts à son fils pour l'empêcher de pénétrer dans le conseil, et de venir répondre elle-même aux ambassadeurs des nations étrangères.

«Sa mort a été une providence du peuple romain, ajoutait Néron, car il l'attribuait toujours à un naufrage. Mais que ce naufrage eût été fortuit, quel homme eût été assez crédule pour le croire? Ou qu'à peine échappée à un tel naufrage, une femme eût envoyé un seul affranchi, avec un seul glaive à la main, pour combattre les armées et les flottes du maître du monde?

«Aussi l'opinion publique cherchait-elle le coupable, non pas tout déjà dans Néron, dont l'atrocité surpassait d'avance toute indignation et toute plainte, mais dans Sénèque, rédacteur d'un message qui n'était que l'aveu d'un tel forfait.

«Cependant, par une monstrueuse émulation des sénateurs, on vota des prières publiques dans tous les sanctuaires, des jeux annuels, des fêtes à Minerve, en commémoration du jour où le prétendu complot d'Agrippine avait été prévenu, et le jour de la naissance d'Agrippine fut mis au nombre des jours néfastes.»

LIII

«Pætus Thraséa, qui avait l'habitude de flétrir les bassesses ordinaires de son silence, ou de les laisser passer avec un bref et dédaigneux consentement, sortit alors du sénat, se vouant ainsi lui-même au dernier péril, sans donner aux autres le courage de la liberté.» . . . . . . . . . .

LIV

Quelle condition du beau dans l'histoire manque dans ce récit de Tacite?

Est-ce la peinture?

Voyez la description si sobre du lieu de la scène, du crépuscule sur les collines de Misène, de cette nuit splendide où les astres brillent, où les flots dorment pour fournir aux hommes et aux Dieux des témoins plus irrécusables contre Néron.

LV

Est-ce de la poésie?

Voyez le tableau de cette femme couchée sur le lit de repos de sa galère, avec sa confidente accoudée sur ses pieds, qui l'entretient de son bonheur, au moment où les assassins soldés par son fils font écrouler la mort sur sa tête, et chavirer la barque triomphale pour l'engloutir.

Voyez, pendant qu'Agrippine blessée nage vers la côte, le tumulte de toute cette multitude qui sort de toutes les maisons avec des torches, qui s'appelle, qui se répond en cris inintelligibles, qui tend les mains, qui s'avance jusque dans les flots pour recueillir la nageuse dans les ténèbres.

LVI

Est-ce de la passion?

Voyez le délire de l'amour de Néron pour Poppée, et ces soupçons d'inceste jetés dans l'ombre pour préparer l'esprit du lecteur à tous les genres de forfaits.

LVII

Est-ce le drame?

Voyez l'assassin qui sourit pour donner confiance à sa victime, qui s'avance à sa rencontre, qui l'embrasse sur les yeux et sur le sein.

Voyez cette mère qui s'inquiète et qui se rassure, qui sort heureuse du long festin de réconciliation, et qui monte avec une amie tranquillement sur la barque pour jouir du spectacle de sa dernière nuit.

Voyez renaître son anxiété involontaire à la réflexion des étranges circonstances de ce naufrage en plein calme des vents et des flots.