Cours familier de Littérature - Volume 12

Part 5

Chapter 53,816 wordsPublic domain

«Cécina, de son côté, comme s'il avait laissé sur l'autre revers des Alpes la licence et la férocité de son caractère, s'avançait en Italie avec une armée irréprochable dans sa discipline. Les colonies et les municipalités romaines qu'il traversait en entrant en Italie lui reprochaient seulement son orgueil. Vêtu, en effet, d'une saie gauloise de diverses couleurs et de braies, vêtement étranger, il osait donner audience ainsi à des citoyens en toges.

«On ne pouvait tolérer non plus que sa femme Salonina, quoique innocemment, le suivît montée sur un cheval magnifique, enharnaché de pourpre. Telle est la nature humaine, que l'on considère d'un regard malveillant la récente fortune d'autrui. On n'exige de personne autant de modestie que de ceux qui étaient naguère nos égaux. Cependant Valens fait sa jonction avec Cécina.»

IV

Un conseil de guerre, tenu en présence d'Othon, où l'on délibère sur la bataille à donner ou à ajourner, fournit à l'historien l'occasion d'une magnifique énumération des forces de l'empire. Othon se décide à laisser livrer la bataille par ses lieutenants, et à se tenir lui-même à l'écart en réserve, comme la dernière majesté du peuple romain.

Il se retire à quelque distance avec sa garde. De ce moment sa cause est perdue. Ses troupes, en effet, perdent une première bataille. Ce qui lui reste de légions chancelle dans sa fidélité.

Les négociations s'établissent entre les deux camps; on se demande pour qui et pourquoi on va verser tant de sang romain par des mains romaines. Cependant les généraux d'Othon le conjurent de tenter encore la fortune. Ici l'ambitieux usurpateur du trône change tout à coup de rôle, d'esprit, de langage, par une de ces révolutions d'esprit qui déconcertent souvent l'histoire. Othon devient le plus résigné des philosophes et le plus désintéressé des citoyens. Ses paroles, admirablement reproduites par Tacite, sont dignes de Sénèque, son ancien maître:

V

«Exposer à la mort tant de courage et tant de fidélité, dit-il à ses troupes qui lui demandent encore le combat, est un sacrifice bien au-dessus du prix de ma propre vie. Plus vous me montrez de chances de succès, s'il me convenait de vivre, plus beau et plus méritoire, à moi, me sera-t-il de mourir!

«Nous nous sommes souvent éprouvés, la fortune et moi. Ne comptez pas le temps que j'aurais à régner: il est d'autant plus difficile de jouir avec modération de la puissance souveraine, que cette puissance doit avoir moins de durée pour nous.

«La guerre civile n'est venue que de Vitellius, et, si nous avons combattu par les armes pour l'empire, le crime en est à lui seul. C'est à moi du moins qu'on devra ce bienfait, de n'avoir combattu qu'une fois: c'est par là que la postérité estimera Othon.

«Que Vitellius retrouve à Rome son frère, son épouse, ses enfants: quant à moi, je n'ai besoin ni d'être consolé, ni d'être vengé. D'autres auront possédé l'empire plus longtemps, aucun ne l'aura résigné avec plus de stoïcisme.

«Est-ce que je souffrirai que, pour ma cause, tant de belle jeunesse romaine, tant de braves armées, égorgées de nouveau les unes par les autres, soient enlevées à la république? Que votre affection me suive au tombeau, comme si vous aviez en effet combattu et péri pour moi; mais survivez-moi, et ne retardons pas plus longtemps, moi, votre salut, vous, mon sacrifice.

«Parler plus longuement à nos derniers moments serait un signe de lâcheté. La meilleure preuve que je puisse vous donner de la liberté réfléchie de ma résolution, c'est que je ne me plains de personne; car maudire les Dieux ou accuser les hommes, c'est le signe d'un homme qui répugne à mourir et qui voudrait vivre encore.»

Quelle grandeur de civisme, même dans ses vices, étale ce peuple romain! Othon était un criminel, mais il était Romain; il parle comme Socrate, il meurt comme un martyr.

VI

Après cette magnifique et courte allocution, à laquelle la brève et mâle concision de la langue latine prête un accent d'inflexibilité et de supériorité d'âme qu'aucune éloquence ne surpasse, Tacite raconte les derniers soucis d'Othon pour ceux qui devaient lui survivre.

VII

«Il employait, pour les résoudre à vivre, l'autorité sur les jeunes gens, les supplications avec les vieillards; serein de visage, intrépide d'accent, se refusant les larmes intempestives.

«Il faisait fournir des barques et des canots à ceux qui voulaient fuir; il anéantissait les lettres et les notes qui auraient pu servir de témoignage du zèle qu'on avait montré pour lui, des injures qu'on avait proférées contre Vitellius; il distribuait des gratifications avec mesure, et nullement comme un homme qui n'a rien à ménager après lui; ensuite il s'appliqua à consoler le fils de son frère, Salvius Coccéianus, enfant en bas âge, qui tremblait et qui pleurait, louant sa tendresse, gourmandant son effroi, l'assurant que le vainqueur ne serait pas assez barbare pour refuser la grâce de ce neveu, à lui, qui avait conservé à Rome toute la famille de Vitellius, et qui allait, par la promptitude de sa propre mort, mériter la clémence de ce rival: car ce n'était point, ajoutait-il, dans une extrémité désespérée, mais à la tête d'une armée demandant à combattre, qu'il épargnait volontairement à la république une calamité nouvelle; qu'il avait assez de renommée pour lui-même, assez d'illustration pour ses descendants; que le premier, après les Jules, les Claude, les Servius, il avait porté l'empire dans une nouvelle famille; que son neveu devait donc accepter la vie avec une noble assurance, sans oublier jamais qu'Othon fut son oncle, et cependant sans trop s'en souvenir.»

VIII

«Après ces soins donnés aux autres, il prit quelques moments de repos.

«Déjà son esprit ne s'occupait plus que des suprêmes pensées, quand un tumulte soudain vint lui rappeler la consternation et l'anarchie des soldats; ils menaçaient de mort ceux qui voulaient partir.

«Othon, après avoir sévèrement gourmandé et réprimé les séditieux, revint recevoir les adieux de ses amis et s'assurer qu'ils pussent se retirer avec sécurité. À la chute du jour, il but de l'eau glacée pour apaiser sa soif; ensuite il se fit apporter deux glaives, et, après les avoir examinés tous les deux, il en plaça un sous sa tête. Après s'être assuré du départ de ses amis, il passa une nuit tranquille, et l'on dit même sans insomnie...

«À la première heure du jour, il se laissa tomber sur le glaive. Aux gémissements du mourant, ses esclaves, ses affranchis et Plotius, préfet du prétoire, entrèrent: il était mort d'un seul coup.»

IX

«On hâta ses funérailles; il l'avait recommandé avec instance, de peur que sa tête coupée ne devînt le jouet des vainqueurs.

«Les cohortes prétoriennes portèrent son corps avec des éloges et des larmes, baisant à l'envi sa blessure et ses mains. Quelques-uns des soldats se tuèrent sur son bûcher; ce ne fut ni par crainte, ni par remords, mais par une certaine émulation d'honneur et d'attachement à leur empereur.

«Ce genre de mort fut imité ensuite par d'autres soldats de ses troupes à Bédriac, à Plaisance, et dans d'autres camps.

«On lui éleva un tombeau modeste, pour qu'il fût durable.»

Quelle vertu, non, jamais assez contemplée par l'histoire!

X

Rome et le sénat préviennent par leurs versatilités les voeux de Vitellius. Il est salué empereur; on relève, pour lui complaire, les statues de Néron. La Syrie et la Judée le reconnaissent.

«Cependant, dit Tacite, il tressaillait au nom de Vespasien, qui était déjà dans les vagues rumeurs du peuple. Rassuré un moment sur les dispositions de ce général, ajoute Tacite, Vitellius et son armée, se croyant sans compétiteur, se vautraient à Rome dans tous les excès de cruauté, de pillage et de débauche dont ils avaient rapporté l'habitude de leur long séjour chez les barbares.»

XI

Pendant ces désordres, Vespasien, mûri par l'âge et par sa sollicitude pour ses deux fils, délibère avec lui-même s'il cédera au voeu de ses légions, qui le provoquent à l'ambition du pouvoir suprême.

«Quel jour, se disait-il, que celui où il livrerait au hasard le fruit de ses combats, ses soixante-deux ans, et deux fils encore si jeunes!

«Il y a un repentir et un retour aux pensées qui ne sortent pas de la sphère de la vie privée, et on peut y livrer impunément plus ou moins de soi-même à la fortune; mais pour ceux qui tendent à l'empire, il n'y a point de milieu entre le faîte et l'abîme!»

XII

Quelle langue et quelle pénétration dans le coeur des choses et des hommes!

Montrez-moi un historien de cette trempe dans les auteurs modernes, fût-ce Bossuet!

XIII

Mucien, que Vespasien pouvait rencontrer comme rival en Syrie, puisqu'il y commandait plus de légions que lui, le convie lui-même à tout oser. Mucien veut bien consentir au second rang, pourvu que le premier soit occupé par un chef moins ignoble que Vitellius.

Le discours qu'il adresse à Vespasien pour le décider à briguer l'empire, est un cours de politique à l'usage des ambitieux, aussi habile en séductions du pouvoir que le discours d'Othon est magnanime de désintéressement et de philosophie.

Tacite lit dans les conseils des ambitieux comme dans l'âme des sages rassasiés du monde.

XIV

«Je me place, dans ma pensée, au-dessus de Vitellius, dit Mucien à son collègue, mais je te place au-dessus de moi.

«Il serait peu sensé, à moi, de ne pas céder l'empire à celui dont j'adopterais le fils pour successeur (Titus), si je régnais moi-même; d'ailleurs notre sécurité même te commande d'accepter. Notre vie, en effet, court maintenant moins de risque dans la guerre ouverte que dans la paix, car ceux qui délibèrent sur la rébellion sont déjà rebelles!»

Vespasien, encore indécis, est proclamé malgré lui par les légions de Judée, de Syrie, d'Égypte; celles des bords de l'Adriatique, de l'Espagne, de la basse Italie suivent successivement l'exemple des légions d'Orient.

Vitellius n'était pas encore à Rome, que déjà l'empire lui échappait de tous côtés.

XV

Son armée, de cent vingt mille hommes, à moitié Germains et Gaulois, était appesantie par une multitude de sénateurs, de populace, de bouffons, de comédiens, d'histrions, de gladiateurs, de conducteurs de chars, familiers habituels de Vitellius; son entrée à Rome rappelait les triomphes de Bacchus.

Quatre mois d'orgies déshonorent et usent son règne; ses troupes s'amollissent dans la licence et dans les insubordinations d'une capitale.

La proclamation de Vespasien, longtemps cachée à l'Italie, y éclate enfin.

Cécina, à qui Vitellius doit l'empire, sort de Rome avec une armée pour aller combattre Mucien et Vespasien en Dalmatie; mais Cécina, tout en embrassant Vitellius avant son départ, médite ou rêve déjà sa défection.

Les séditions travaillent l'armée; la flotte abandonne la cause de Vitellius. Cécina insurge lui-même son camp pour Vespasien.

Bientôt le remords saisit ses soldats; ils enchaînent leur corrupteur et rétablissent les images de Vitellius. Enveloppés dans Crémone par les légions des lieutenants de Vespasien, les soldats de Vitellius capitulent, brisent les fers de Cécina, et conjurent ce traître de les protéger maintenant contre la vengeance de l'armée ennemie.

XVI

L'Italie entière se décompose; l'armée de Vespasien s'avance jusqu'à Narni, à trois journées de Rome sans rencontrer d'autres ennemis qu'une populace recrutée à la hâte par Vitellius. Cette multitude se disperse au premier choc. Les généraux de Vespasien font offrir des conditions favorables à Vitellius, s'il veut abdiquer l'empire qui s'écroule; il penche vers ce parti.

XVII

«Les avis courageux, dit Tacite, n'avaient point d'accès dans son oreille; son esprit s'écroulait sous les soucis et les angoisses. Il craignait qu'une lutte plus obstinée ne rendît le vainqueur plus inexorable. Il avait une mère affaissée par les années, qui toutefois, par une mort opportune, échappa, peu de jours avant, au spectacle de la catastrophe de sa maison, n'ayant gagné elle-même à la souveraineté de son fils que des chagrins et une estime générale.»

XVIII

«Le 15 des calendes de janvier, à la nouvelle de la défection des légions et des cohortes à Narni, Vitellius sort de son palais, vêtu de deuil et entouré de sa famille éplorée; on portait près de lui, dans une petite litière, son fils en bas âge comme dans une pompe funèbre. Les paroles du peuple, à l'aspect de ce cortége, étaient décourageantes et intempestives; les soldats restaient dans un silence menaçant.

«Nul cependant n'était assez insensible aux vicissitudes des choses humaines pour ne pas s'émouvoir à ce spectacle. Le souverain des Romains, si peu de temps auparavant, le maître de l'univers, abandonnant le siége de sa puissance, sortait de l'empire, à travers son peuple, au milieu de sa capitale.

«Jamais on n'avait rien contemplé, jamais rien entendu de comparable.

«Une conjuration soudaine avait assailli le dictateur Jules César; des embûches cachées avaient fait trébucher Caligula; les ténèbres de la nuit et une maison de campagne obscure avaient abrité la fuite de Néron; Pison et Galba étaient tombés comme sur un champ de bataille; Vitellius, au contraire dans une assemblée publique, au milieu de ses propres soldats, en présence même des femmes, parla en termes brefs et convenables à la tristesse présente de sa situation.»

XIX

«Il dit qu'il se retirait par sollicitude pour la paix publique et pour le salut de l'État. Il demanda qu'on lui conservât un souvenir, qu'on prît en pitié son père, sa femme et l'âge innocent de ses enfants. Puis, élevant son fils dans ses bras tendus vers la foule, et le recommandant tantôt à chacun en particulier, tantôt à tous, et interrompu par ses propres sanglots, il détache son épée de sa ceinture et la remet au consul présent, Cécilius Simplex, en témoignage du droit de vie et de mort qu'il abdiquait sur les citoyens.

«Le consul ayant refusé de la recevoir, et les spectateurs l'engageant à la déposer, avec les marques du pouvoir impérial, dans le temple de la Concorde, il se dirigea vers la maison de son frère. Mais une clameur plus obstinée s'oppose à ce qu'il aille demander asile à des pénates privés, et le rappelle forcément au palais. Tout autre chemin lui étant fermé, et n'ayant d'ouvert devant lui que la voie Sacrée, qui y mène, il rentre dans son palais.»

XX

Pendant la nuit, des rixes sanglantes s'élèvent entre les partisans de Vitellius et ceux de Vespasien. Vitellius, impuissant, ne peut ni prévenir, ni seconder ces mouvements désordonnés du peuple et des soldats.

Le matin, ses troupes attaquent, malgré lui, le sénateur Sabinus, chef du parti de Vespasien, barricadé dans le Capitole; le Capitole est incendié avec les statues des dieux et des héros, changées par les combattants en armes défensives ou agressives.

Ici, l'histoire de Tacite prend tour à tour l'accent de l'élégie sacrée et celui de l'imprécation:

«Et quelle cause nous armait? s'écrie l'historien, quelle était la compensation d'une si grande ruine?

«Était-ce pour la patrie que nous combattions? Le vieux roi de Rome, Tarquin, avait consacré ce temple pour obtenir la protection des Dieux dans la guerre contre les Sabins; il en avait jeté les fondements, plutôt dans la vue de notre future grandeur, que dans les proportions encore si modiques du peuple romain; ensuite Servius Tullius, avec le concours de nos alliés, et Tarquin le Superbe, avec les dépouilles de Suessa, avaient construit ses murailles; mais la gloire d'élever ce chef-d'oeuvre était réservée à la liberté.»

XXI

Les Vitelliens, vainqueurs au Capitole, égorgent les partisans de Vespasien, surpris dans le temple.

Ils combattent ensuite dans les faubourgs contre les légions de Narni qui cernent la ville.

L'assaut donné à Rome et le combat de rues des deux partis sont peints par Tacite en traits de plume qui découvrent l'abîme de corruption d'un peuple vieilli remué dans sa fange.

«Le peuple, dit-il, assistait en spectateur aux coups des combattants, et, comme dans les jeux du cirque, il les animait tour à tour de ses acclamations et de ses battements de mains.

«Si un des deux partis venait à plier, si les vaincus se cachaient dans les boutiques, ou se glissaient dans quelques maisons, la populace s'ameutait pour qu'on les jetât dehors et qu'on les égorgeât, afin de s'emparer de leurs dépouilles; car, tandis que le soldat s'acharnait à tuer, le bas peuple s'acharnait au pillage.»

XXII

«Horrible et difforme était l'aspect de la ville: ici des meurtres et des blessures; là des tavernes et des bains; ici des ruisseaux de sang et des monceaux de cadavres; là des courtisanes et des hommes prostitués comme elles; tout ce qu'il y a de débauches dans la riche oisiveté de la paix, tout ce qu'il y a de forfaits dans la plus implacable victoire; en sorte que vous eussiez cru voir la même ville se déchirer et se débaucher à la fois.»

XXIII

«Déjà, dans deux circonstances, sous Sylla et sous Cinna, des armées s'étaient combattues dans les murs de Rome; il n'y avait pas eu alors moins d'acharnement, mais il y avait cette fois une plus inhumaine insouciance, tellement que les plaisirs mêmes n'y furent pas interrompus un seul instant. C'était comme un surcroît de volupté ajouté à des fêtes publiques: on exultait, on se délectait. Indifférents à la victoire ou à la défaite des partis, on semblait se réjouir des malheurs publics.

«Rome forcée, Vitellius, s'échappant par les derrières du palais, se fait transporter en litière au mont Aventin, à la maison de sa femme, et on le dépose dans une chambre retirée de la maison.»

XXIV

«Il espérait, en restant caché le reste du jour dans cette retraite, pouvoir se réfugier la nuit à Terracine, auprès des cohortes et de son frère. Mais bientôt, par cette mobilité de résolution, effet de la peur, qui fait que, parmi les choses qu'on redoute, celles qu'on a sous les yeux paraissent toujours plus redoutables, il revient furtivement dans son palais, qu'il trouve vide et désert, car tous ses serviteurs étaient dispersés ou s'évadaient pour éviter sa rencontre.

«La solitude et le silence du lieu le glacent d'effroi; il entr'ouvre des portes, il recule épouvanté du vide des appartements; fatigué d'errer misérablement ainsi, le tribun militaire, Julius Placidus, le traîne hors du sale réduit où il est découvert, ses deux mains liées derrière le dos, ses habits déchirés: spectacle ignoble!

«On le pousse hors du palais. Beaucoup l'insultaient, aucun ne versait une larme sur son sort: l'ignominie du dénoûment avait détruit toute compassion dans la foule. Un soldat germain, s'élançant vers lui, l'atteignit d'un coup de son épée, soit par colère, soit plutôt pour le dérober à tant de dérisions et d'outrages, soit en cherchant à frapper le tribun; l'arme trancha l'oreille du tribun, et le soldat fut à l'instant massacré.»

XXV

«Vitellius, forcé de relever la tête, par la pointe des épées qu'on lui plaçait sous le menton, était contraint, tantôt de présenter son visage aux insultes, tantôt de regarder ses propres statues s'écroulant sous ses yeux, tantôt la tribune aux harangues et la place où l'on avait tué Galba.

«Après cela, on le poussa vers les gémonies, où l'on avait exposé récemment le cadavre de Julius Sabinus. On n'entendit de lui qu'un seul mot, qui attestait encore un reste de fierté dans son âme, lorsqu'aux insultes du tribun militaire il répondit:--Et cependant j'ai été ton empereur!--Il tombe enfin percé de coups, et la populace l'outrage après sa mort avec la même lâcheté qu'elle l'avait adoré vivant.

«Vitellius mort, la guerre avait plutôt cessé que la paix n'avait commencé dans Rome.»

XXVI

Ici une horrible peinture du massacre et des proscriptions soldatesques après la victoire des soldats de Vespasien.

Le sénat, dispersé pendant la bataille, rentre dans Rome et ne marchande pas son adhésion. Il décerne le consulat à Vespasien et à son fils Titus; il donne, en les attendant, la préture et le pouvoir consulaire à Domitien, autre fils de Vespasien, présent à Rome à la révolution qui va couronner son père. «Ensuite, dit Tacite, on pensa aux Dieux; on voulut bien convenir de réédifier le Capitole.»

XXVII

Ici, avec un art de composition qui fait contraster la plus pure vertu avec la plus infâme corruption du temps, et qui repose l'esprit lassé de tant de turpitudes, Tacite fait apparaître tout à coup dans le sénat un grand citoyen, un débris de l'antiquité dans l'infamie moderne, Helvidius Priscus; il se complaît à retracer l'homme et le discours.

Ce portrait n'est pas seulement d'un grand peintre, il est d'un grand moraliste.

Le buste d'un homme de bien réhabilite tout un corps avili, et rend quelque généreuse émulation à toute une époque de décadence. C'est dans ce portrait surtout qu'il faut étudier les véritables opinions de Tacite: on se caractérise par ses amitiés; on se juge par les jugements qu'on porte sur les autres.

Relisons:

XXVIII

«Helvidius Priscus était né à Terracine.

«Jeune, il avait appliqué son esprit supérieur aux plus hautes études, non, comme le plus grand nombre, pour parer une molle oisiveté d'une réputation éclatante, mais pour se dévouer à la république avec une âme affermie contre toutes les vicissitudes du sort.

«Il avait choisi pour maîtres de philosophie ces sages qui estiment que le seul bien est l'honnête, le seul mal le vice, et qui ne comptent la noblesse, la puissance, et tout ce qui est en dehors de l'âme, ni parmi les vrais biens, ni parmi les vrais maux.

«Choisi pour gendre par Thraséa, de toutes les vertus de son beau-père, il n'en rechercha aucune autant que l'amour de la liberté.

«Citoyen, sénateur, époux, gendre, ami, il était égal à tous les devoirs de la vie, dédaigneux des richesses, passionné pour la justice, inaccessible à la crainte.

«Quelques-uns lui reprochaient d'être trop avide de gloire, dernière faiblesse, en effet, dont les plus sages se dépouillent après toutes les autres.

«Exilé avec son beau-père, il était rentré à Rome sous Galba, pour y défendre Thraséa.

«La délibération du sénat sur le parti à prendre après la mort de Vitellius le rappelle à la tribune. Il voulait qu'au lieu de tirer au sort les députés qu'on enverrait à Vespasien pour lui décerner l'empire, on lui envoyât des députés choisis au mérite et aux opinions, parmi les hommes les plus vertueux du sénat, afin, disait-il, que ce choix indiquât à ce prince ceux qu'il devait estimer, ceux qu'il devait éloigner, car, ajoutait-il, il n'y a pas de meilleurs instruments d'un bon gouvernement que des hommes de bien.»

XXIX

Tacite, après une longue et splendide digression sur la guerre de Civilis en Germanie, revient à Rome.

«Le jour, dit-il, où Domitien entra au sénat, il parla en peu de mots de l'absence de son père et de son frère, et de sa propre jeunesse.

«Son extérieur était gracieux, et la rougeur de son visage semblait un symptôme de timidité modeste.»

XXX

Le sénat, rassuré par la présence d'un fils de Vespasien, se livre devant lui à un de ces éclats de représailles qui signalent la fin d'une proscription, le commencement d'une autre.

L'invective, dans Tacite, n'est pas moins vengeresse que son jugement n'est impartial dans le récit:

«Un misérable, nommé Régulus, frère de Messala, a brigué sous Néron le rôle de délateur; il a perdu, par ses délations, d'illustres familles, il s'est engraissé de leurs dépouilles.

«Messala, innocent des crimes de son frère, implore pour le coupable la générosité du sénat.

«Montanus, orateur foudroyant, s'indigne et se lève. Il reproche à Régulus d'avoir donné, après le meurtre de Galba, de l'argent à l'assassin du vertueux Pison, et d'avoir demandé la tête coupée de Pison pour la déchirer de ses morsures.

«À cela du moins, lui dit Montanus avec ironie, tu ne fus point contraint par Néron; ce n'étaient ni tes dignités ni ta vie que tu rachetais par ces férocités gratuites.