Cours familier de Littérature - Volume 11
Part 9
«Mais, puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune, je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la mort de Crassus ait excité de justes regrets, qui ne la trouve pas heureuse, en se rappelant le sort de tous ceux qui, dans ce séjour de Tusculum, eurent avec lui leur dernier entretien? Ne savons-nous pas que Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne demandait à son ancien collègue Marius que l'exil pour toute grâce, fut réduit à la nécessité de s'ôter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa fin? La tête sanglante de cet homme à qui tant de citoyens devaient leur salut, fut attachée à cette même tribune où, pendant son consulat, il avait défendu la république avec tant de fermeté, et que, pendant sa censure, il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête tomba celle de Caïus César, trahi par son hôte, et celle de son frère Lucius; en sorte que celui qui n'a pas été témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république.
«Heureux encore une fois Crassus, qui n'a point vu son proche parent Publius, citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la statue de Vesta teinte du sang de son collègue, le grand pontife Scévola, ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui: Cotta, qu'il avait laissé florissant, peu de jours après, déchu de ses prétentions au tribunat par la cabale de ses ennemis, et bientôt obligé de se bannir de Rome; Sulpicius, en butte au même parti, Sulpicius, qui croissait pour la gloire de l'éloquence romaine, attaquant témérairement ceux avec qui on l'avait vu le plus lié, périr d'une mort sanglante, victime de son imprudence et perdu pour la république! Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'éclat de ta vie et l'époque de ta mort, il me semble que la providence des dieux a veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait tomber sous le glaive de la guerre civile, ou, si la fortune t'avait sauvé d'une mort violente, c'eût été pour te rendre témoin des funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non-seulement à gémir sur la tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur parti, souillée par le carnage des citoyens.»
X
Voilà la rhétorique de ce grand coeur. Cela ne ressemble guère à celle de la Harpe. Le génie et le civisme éclatent sous l'enseignement du maître de paroles.
Il passe de là aux règles les plus techniques de l'art; il les énumère avec une admirable sagacité. Il exige tant, qu'il ne se sent satisfait ni de lui-même, ni de son seul rival dans l'antiquité, Démosthène:
«Je suis, dit-il, si difficile à contenter, que Démosthène lui-même ne me satisfait pas entièrement. Non, ce Démosthène, qui a effacé tous les autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme insatiable de perfection!»
Voyez combien l'idéal est, dans les plus grands hommes, au-dessus de ce qu'ils ont tenté en tout genre. On vise toujours plus haut que nature; c'est la preuve de notre future destinée: VOUS SEREZ DES DIEUX! Nous ne sommes que des hommes!
XI
C'est dans ces traités ou dialogues sur la rhétorique, sur l'orateur, que l'esprit aussi critique que créateur de Cicéron donne sur les différents styles oratoires les préceptes qui gouverneront éternellement l'expression de la pensée humaine. C'est un cours complet de littérature parlée ou écrite.
On s'étonne qu'un esprit aussi improvisateur ait été en même temps un esprit aussi analytique et aussi réfléchi: Semblable à un Archimède intellectuel, inventeur des plus miraculeux mécanismes, Cicéron démonte devant vous sa machine oratoire et vous en fait toucher au doigt les ressorts, pour vous démontrer comment on persuade, on touche, on passionne, on apaise les hommes rassemblés. Mais, pour animer ces ressorts, il faut une âme.
En lisant attentivement ces préceptes d'éloquence ou de style, on voit que le style et l'éloquence n'ont pas fait une seule découverte nouvelle depuis les préceptes ou les exemples de Cicéron. L'esprit humain était aussi complet alors que de nos jours, il se connaissait lui-même aussi bien que nous nous connaissons. Nous ne professons rien dans nos écoles qui n'ait été professé par ce grand maître.
On croit voir César ou Napoléon dictant leurs commentaires sur l'art de la guerre, devant les champs de bataille où ils ont remporté leurs victoires ou subi leurs défaites. Ces écrits sur l'art de penser et d'écrire sont les commentaires du parfait orateur et du parfait écrivain.
Si vous voulez un modèle de ce style aussi amolli dans la félicité que vigoureux dans l'indignation, lisez ces passages de son allocution au peuple romain à son retour dans sa patrie, après ses biens restitués et sa maison rebâtie aux frais de l'État. Voyez combien il sait relever sa reconnaissance par toutes les images qui peuvent la rendre éloquente aux oreilles charmées de ses concitoyens. Ce n'est là en effet que du style, mais quel style!
DISCOURS
DE CICÉRON AU PEUPLE.
«Romains, dans le temps où j'ai fait le sacrifice de ma vie et de mes biens pour votre sûreté, pour votre repos et le maintien de la concorde, je me suis adressé au souverain des dieux et à toutes les autres divinités; je leur ai demandé que, si jamais j'avais préféré mon intérêt à votre salut, ils me fissent éternellement subir la peine due à des calculs coupables; que si, au contraire, dans tout ce que j'avais fait jusqu'alors, je m'étais uniquement proposé la conservation de la république, et si je me résignais à ce funeste départ dans la seule vue de vous sauver, en épuisant sur moi seul tous les traits de cette haine que depuis longtemps des hommes audacieux et pervers nourrissaient dans leur coeur contre la patrie et tous les bons citoyens, le peuple, le sénat et toute l'Italie daignassent un jour se rappeler mon souvenir et donner quelques regrets à mon absence. Je reçois le prix de mon dévouement, et le jugement des dieux immortels, le témoignage du sénat, l'accord unanime de toute l'Italie, la déclaration même de mes ennemis et votre inappréciable bienfait, qui sont ma récompense, ont rempli mon âme de la joie la plus vive.
«Quoique rien ne soit plus à désirer pour l'homme qu'une félicité toujours égale et constante, qu'une vie dont le cours ne soit troublé par aucun orage, toutefois, si tous mes jours avaient été purs et sereins, je n'aurais pas connu ce bonheur délicieux, ce plaisir presque divin, que vos bienfaits me font goûter dans cette heureuse journée. Quel plus doux présent de la nature que nos enfants! Les miens, et par mon affection pour eux et par l'excellence de leur caractère, me sont plus chers que la vie: eh bien! le moment où je les ai vus naître m'a causé moins de joie qu'aujourd'hui qu'ils me sont rendus.
«Nulle société n'eut jamais plus de charmes pour moi que celle de mon frère: je l'ai moins senti lorsque j'en avais la jouissance que dans le temps où j'ai été privé de lui et depuis le moment où vous nous avez réunis l'un à l'autre. Tout homme s'attache à ce qu'il possède: cependant cette portion de mes biens que j'ai recouvrée m'est plus chère que ne l'était ma fortune quand je la possédais tout entière. Les privations, mieux que les jouissances, m'ont fait comprendre ce que donnent de plaisir les amitiés, les habitudes de société, les rapports de voisinage et de clientèle, les pompes de nos jeux et la magnificence de nos fêtes.
«Mais surtout ces distinctions, ces honneurs, cette considération publique, en un mot tous vos bienfaits, quelque brillants qu'ils m'aient toujours paru, renouvelés aujourd'hui, se montrent à mes yeux avec plus d'éclat que s'ils n'avaient souffert aucune éclipse.
«Et la patrie elle-même, ô dieux immortels! comment exprimer les sentiments d'amour et le ravissement que sa vue m'inspire! Admirable Italie! cités populeuses! paysages enchanteurs! fertiles campagnes! récoltes abondantes! que de merveilles dans Rome! que d'urbanité dans les citoyens! quelle dignité dans la république! quelle majesté dans vos assemblées! Personne ne jouissait plus que moi de tous ces avantages. Mais, de même que la santé a plus de charmes après une maladie longue et cruelle, de même aussi tous ces biens, quand la jouissance en a été interrompue, ont plus d'agrément et de douceur que si l'on n'avait jamais cessé de les posséder.
XII
«Pourquoi donc toutes ces paroles? pourquoi, Romains? C'est pour vous faire sentir que tous les moyens de l'éloquence, que toutes les richesses du style s'épuiseraient en vain, sans pouvoir, je ne dis pas embellir et relever par un magnifique langage, mais seulement énoncer et retracer par un récit fidèle la grandeur et la multitude des bienfaits que vous avez répandus sur moi, sur mon frère et sur nos enfants. Je vous dois plus qu'aux auteurs de mes jours: ils m'ont fait naître enfant, et par vous je renais consulaire.
«J'ai reçu d'eux un frère, avant que je pusse savoir ce que j'en devais attendre. Vous me l'avez rendu, après qu'il m'a donné des preuves admirables de sa tendresse pour moi. La république m'a été confiée quand elle allait périr: je l'ai recouvrée par vous, après que tous les citoyens ont enfin reconnu qu'un seul homme l'avait sauvée. Les dieux immortels m'ont accordé des enfants: vous me les avez rendus. Nos voeux avaient obtenu de leurs bontés beaucoup d'autres avantages: sans votre volonté, tous ces présents du ciel seraient perdus pour nous.
«Vos honneurs enfin, à chacun desquels nous étions parvenus par une élévation progressive, vous nous les restituez tous en un seul et même jour; en sorte que les biens que nous tenions soit de nos parents, soit des dieux, soit de vous-mêmes, nous les recevons tous à la fois de la faveur du peuple romain tout entier. En même temps que la grandeur de votre bienfait surpasse tout ce que je puis dire, votre affection et votre bienveillance se sont déclarées d'une manière si touchante, que vous me semblez avoir non-seulement réparé mon infortune, mais ajouté un nouvel éclat à ma gloire.
XIII
«Si l'on pense que ma volonté soit changée, ma vertu affaiblie, mon courage épuisé, on se trompe. Tout ce que la violence, tout ce que l'injustice et la fureur des scélérats ont pu m'arracher, m'a été enlevé, a été pillé, a été dissipé: ce qu'on ne peut ravir à une âme forte m'est resté et me restera toujours. J'ai vu le grand Marius, mon compatriote, et, par je ne sais quelle fatalité, réduit comme moi à lutter non-seulement contre les factieux qui voulaient tout détruire, mais aussi contre la fortune, je l'ai vu, dans un âge très-avancé, loin de succomber sous le poids du malheur, se roidir et s'armer d'un nouveau courage.
«Je l'ai moi-même entendu quand il disait à la tribune qu'il avait été malheureux, lorsqu'il était privé d'une patrie que son bras avait sauvée de la fureur des barbares; lorsqu'il apprenait que ses biens étaient possédés et pillés par ses ennemis; lorsqu'il voyait la jeunesse de son fils associée à ses infortunes; lorsque, plongé dans un marais, il avait dû la conservation de sa vie à la pitié des Minturniens; lorsque, fuyant en Afrique sur une frêle nacelle, il était allé, pauvre et suppliant, implorer ceux à qui lui-même avait donné des royaumes: mais il ajoutait qu'ayant recouvré ses anciens honneurs et les biens dont on l'avait dépouillé, il aurait soin qu'on reconnût toujours en lui cette force et ce courage qu'il n'avait jamais perdus.
«Toutefois, entre ce grand homme et moi, il y a cette différence qu'il s'est vengé de ses ennemis par les moyens qui l'ont rendu si puissant, c'est-à-dire par les armes; moi, j'userai des moyens qui me sont ordinaires: les siens s'emploient dans la guerre et les séditions; les miens, dans la paix et le repos. Au surplus, son coeur irrité ne méditait que la vengeance; et moi, je ne m'occuperai de mes ennemis qu'autant que la république me le permettra.
XIV
«En un mot, Romains, quatre espèces d'hommes ont cherché à me perdre. Les uns m'ont poursuivi avec acharnement, par haine de ce que j'ai sauvé la patrie malgré eux; d'autres, sous le masque de l'amitié, m'ont indignement trahi; d'autres, n'ayant pu obtenir les honneurs, parce qu'ils n'ont rien fait pour les mériter, me les ont enviés et sont devenus jaloux de ma gloire; les autres enfin, préposés à la garde de la république, ont vendu ma vie, l'intérêt de l'État, la dignité du pouvoir dont ils étaient revêtus. Ma vengeance se proportionnera aux divers genres d'attaques dirigées contre moi: je me vengerai des mauvais citoyens, en veillant avec soin sur la république; des amis perfides, en ne leur accordant aucune confiance et en redoublant de précaution; des envieux, en ne travaillant que pour la vertu; des acquéreurs de provinces, en les rappelant à Rome et les forçant à rendre compte de leur administration.
«Toutefois j'ai plus à coeur de trouver les moyens de m'acquitter envers vous que de chercher de quelle manière je punirai l'injustice et la cruauté de mes ennemis. Se venger est plus facile; il en coûte moins pour surpasser la méchanceté que pour égaler la bienfaisance et la vertu. D'ailleurs la vengeance n'est jamais une nécessité; la reconnaissance est toujours un devoir.
«La haine peut être fléchie par les prières; des raisons politiques, l'utilité commune, peuvent la désarmer; les obstacles qu'elle éprouve peuvent la rebuter, et le temps peut l'éteindre. Ni les prières, ni les circonstances politiques, ni les difficultés, ni le temps, ne peuvent nous dispenser de la reconnaissance; ses droits sont imprescriptibles. Enfin l'homme qui met des bornes à sa vengeance trouve bientôt des approbateurs; mais celui qui, s'étant vu, comme moi, comblé de tous vos bienfaits, négligerait un moment de s'acquitter envers vous, s'attirerait les reproches les plus honteux. Il y aurait chez lui plus que de l'ingratitude: ce serait une impiété. Il n'en est point de la reconnaissance comme de l'acquittement d'une dette: l'homme qui retient l'argent qu'il doit ne s'est pas acquitté; s'il le rend, il ne le possède plus; mais celui qui a témoigné sa reconnaissance conserve encore le souvenir du bienfait, et ce souvenir lui-même est un nouveau payement.
XV
«Romains, je garderai religieusement la mémoire de ce que je vous dois, tant que je jouirai de la vie; et, lors même que j'aurai cessé de vivre, des monuments certains attesteront les bienfaits que j'ai reçus de vous. Je renouvelle donc la promesse que je vous ai faite, et je prends l'engagement solennel de ne jamais manquer ni d'activité pour saisir les moyens de servir la patrie, ni de courage pour repousser les dangers qui la menaceront, ni de sincérité pour exposer mes avis, ni d'indépendance en résistant pour elle aux volontés de quelques hommes, ni de persévérance en supportant les travaux, ni enfin du zèle le plus constant pour étendre et assurer tous vos avantages et tous vos intérêts.
«Oui, Romains, vous que j'honore et que je révère à l'égal des dieux immortels, oui, mon voeu le plus ardent, le premier besoin de mon coeur sera toujours de paraître à vos yeux, aux yeux de votre postérité et de toutes les nations, digne d'une cité qui, par ses unanimes suffrages, a déclaré qu'elle ne se croirait rétablie dans sa majesté que lorsqu'elle m'aurait rétabli moi-même dans tous mes droits.»
XVI
Dix volumes contiendraient à peine ces plaidoyers et ces harangues politiques, autant de chefs-d'oeuvre de pensée, de sentiment et d'élocution, que nous parcourrons bientôt ensemble quand nous traiterons spécialement de l'éloquence. Mais laissons un moment Cicéron orateur et critique, et voyons Cicéron écrivain et philosophe. Il ne perd pas une ligne de sa taille en descendant de la tribune, ni un rayon de sa majesté en sortant du sénat; nous nous aiderons pour vous faire mesurer cette grandeur, qui est dans l'homme et non dans la dignité, du beau travail de translation de M. Nisard. Ce travail, comme celui de d'Olivet dans le dix-huitième siècle, et de M. Leclerc de nos jours, atteste l'éternelle jeunesse des oeuvres de Cicéron.
Le temps, cependant, ne nous a pas tout conservé de ces monuments de l'esprit humain. Il faut mesurer ce grand homme comme le Colisée, par ses ruines. Au nombre de ces ruines est un ouvrage didactique, intitulé les _Académiques_; on n'en possède que des fragments.
Voyez avec quelle âme et avec quel style détendu et pour ainsi dire assis il commence le second livre de ces _Académiques_! Cela rappelle le début de la profession de foi du _Vicaire savoyard_ de J.-J. Rousseau ou des _Soirées de Pétersbourg_ du comte Joseph de Maistre. L'orateur ne harangue plus: il s'entretient comme nous faisons ici, et il affecte l'abandon et la nonchalance de la conversation entre hommes graves à la campagne.
«J'étais dans ma campagne de Cumes (près de Baïa et de Naples), en compagnie de mon cher Atticus, quand Varron me fit annoncer qu'il était arrivé de Rome la veille au soir, et que, sans la fatigue de la route, il serait venu immédiatement nous trouver. À cette nouvelle, nous décidâmes qu'il ne fallait mettre aucun retard à voir un homme avec qui nous étions liés par la communauté de nos études et par une vieille amitié. Nous nous mîmes en marche sur-le-champ pour le rejoindre. Nous étions encore à quelque distance de la villa, lorsque nous l'aperçûmes venant au-devant de nous; nous l'embrassâmes tendrement et nous le reconduisîmes chez lui. Il nous restait à faire un assez long chemin.
«Je demandai d'abord à Varron s'il y avait quelque chose de nouveau à Rome. Mais Atticus, m'interrompant aussitôt: Laissez là, nous dit-il, je vous en conjure, un sujet sur lequel on ne peut rien demander ni rien apprendre sans douleur (c'était le temps des compétitions déplorables entre Pompée et César), et que Varron nous dise plutôt ce qu'il y a de nouveau chez lui. Notre ami garde un silence plus long qu'à l'ordinaire avec le public, et pourtant je crois qu'il n'a pas cessé d'écrire, mais il nous cache ce qu'il compose.--Point du tout, dit Varron; ce serait, selon moi, une folie que de faire des livres pour les cacher, mais j'ai un grand ouvrage sur le métier; il y a déjà longtemps que j'ai mis le nom de cet ami (c'était de moi qu'il parlait) en tête d'un travail assez volumineux et que je tiens à exécuter avec le plus grand soin.
«--Il y a longtemps aussi, lui dis-je, que j'attends cet ouvrage, et cependant je n'ose pas vous presser, car j'ai appris de notre ami Libon, dont vous connaissez la passion pour les lettres, que vous n'interrompez pas un seul instant ce travail, que vous y employez tous vos soins et que jamais il ne sort de vos mains; mais il est une demande que je n'avais jamais songé à vous faire et que je vous ferai, maintenant que j'ai entrepris moi-même d'élever quelque monument à ces études qui me furent communes avec vous, et d'introduire dans notre littérature latine cette ancienne philosophie de Socrate. Pourquoi, vous qui écrivez sur tant de sujets, ne traitez-vous pas celui-là, puisque vous y excellez?»
XVII
Varron s'excuse sur la difficulté de se faire comprendre des esprits vulgaires en traitant en termes de l'école des sujets grecs dont les termes mêmes sont étrangers à la plupart des Romains. «Les épicuriens, dit-il, pensent tout simplement que le sort de l'homme et de la brute, c'est tout un.
«Mais vous, qui êtes comme moi sectateur des principes plus spiritualistes et plus sublimes des disciples de Socrate et de Platon, avec quelle délicatesse ne faudra-t-il pas en développer la philosophie pour être compris? Il vaut mieux renvoyer les esprits, qui parmi nous s'occupent de ces matières, aux écrivains grecs eux-mêmes.»
«Vous avez raison, Varron,» répond Cicéron en rappelant avec la complaisance de l'amitié les beaux ouvrages poétiques et historiques composés par cet ami. «Pour moi, ajoute-t-il (je vais vous confesser les choses telles qu'elles sont), pendant le temps où l'ambition, les honneurs, le barreau, la politique et plus encore ma participation au gouvernement de la république m'entravaient dans un réseau d'affaires et de devoirs, je renfermais en moi mes connaissances philosophiques, et, pour que le temps ne les altérât pas, je les renouvelais dans mes heures de loisir par la lecture.
«Mais aujourd'hui que la fortune m'a frappé d'un coup terrible et que le fardeau du gouvernement ne pèse plus sur moi, je demande à la philosophie l'adoucissement de ma douleur, et je la regarde comme l'occupation de mes loisirs la plus douce et la plus noble à la fois. Cette occupation sied parfaitement à mon âge; elle est plus que toute autre chose en harmonie avec ce que je puis avoir fait de louable dans ma vie publique; rien de plus utile pour l'instruction de mon pays.»
Après cette introduction, les amis s'asseyent pour écouter Cicéron, qui commence ainsi:
XVIII
«Socrate me paraît être le premier, et tout le monde en tombe d'accord, qui rappela la philosophie des nuages et des mystères pour l'appliquer à la conduite morale des hommes et lui donner pour objet les vertus ou les vices; il pensait qu'il n'appartient pas à l'homme d'expliquer les choses occultes et qu'alors même que nous pourrions nous élever jusqu'à cette connaissance, elle ne nous servirait de rien pour bien vivre.»
Il définit ensuite la philosophie pratique de Socrate et la philosophie spéculative de Platon, et il parsème son analyse de ses propres axiomes philosophiques à lui-même. Dieu, l'âme du monde, la providence ou la fortune (appelée ainsi parce qu'elle fait naître mille événements imprévus dont les causes existent, mais dont nous ne pouvons apercevoir de si bas ni prévoir ces causes) gouverne l'univers. L'esprit débute par la sensation, mais on ne reconnaît pas aux sens la faculté de juger. La vérité, la raison ou l'intelligence est l'unique juge des choses;... il adopte ces seules maximes éminemment spiritualistes. Qu'adoptons-nous de plus et de mieux aujourd'hui? La _raison_, la _providence_ ou la _divinité active_ dans les choses universelles sont-elles autrement définies par nos philosophes?
Après avoir raconté toute l'histoire des écoles, des sectes, des philosophies grecque et romaine, il combat énergiquement le scepticisme ou la philosophie du doute, et il le combat par le plus beau des arguments: la conscience et la vertu.
«L'idée seule de la vertu, dit-il, nous prouve que l'on peut comprendre et certifier certaines choses. Je demande pourquoi l'homme de bien, qui s'est résolu à souffrir tous les tourments plutôt que de trahir son devoir ou sa conscience, s'est imposé de si dures lois à lui-même lorsqu'il n'avait pour s'immoler ainsi ni motif ni raison. Une sagesse qui ne connaîtrait pas pourquoi elle est sage, est-ce une sagesse, oui ou non? Et d'abord, comment mériterait-elle de s'appeler sagesse? Comment ensuite oserait-elle prendre résolûment et poursuivre énergiquement un parti, s'il n'y a point de règles certaines qui la dirigent? Et si elle ne sait pas ce que c'est que le souverain bien (la vertu), comment serait-elle la vertu? Si l'homme donc ne peut connaître intuitivement ses devoirs, quel motif aura-t-il d'agir et quel attrait pourra-t-il sentir ou vers le mal ou vers le bien? Eh quoi! si je prouve ainsi aux sceptiques que leur doctrine anéantit la raison et la nature humaine, persisteront-ils dans leur doctrine?...»
XIX
La suite de cette argumentation de la raison contre le scepticisme est d'une force et d'une évidence qu'aucune philosophie et qu'aucune logique moderne n'ont surpassées.
Les vérités nécessaires sont contemporaines de tous les temps, parce qu'elles sont nécessaires à tous les hommes.
La philosophie raisonnée de Cicéron est égale à celle de Platon, mais Platon rêvait après avoir raisonné. Cicéron ne rêve jamais: il pense. Il écrit le code de la raison humaine; Platon n'en écrit que le poëme.