Cours familier de Littérature - Volume 11
Part 8
Profondément versé dans les poëtes, dans les philosophes et dans les orateurs grecs, il s'était, de bonne heure, proposé de donner à la parole dans le discours toute la solidité, toute la durée, toute l'élégance classiques, toute la grâce, tout l'atticisme de la parole écrite: on croyait lire en écoutant. Sa mémoire, puissance qu'on multiplie en la chargeant, le servait avec fidélité, mais aussi avec cette liberté qu'elle doit laisser à l'improvisation, tout en rappelant l'orateur à son but et à son texte; sa diction, sans être théâtrale, était modulée. La prose oratoire avait à Rome un peu du rhythme de la poésie; l'orateur était pour le peuple romain un musicien de la pensée ou de la passion. Ces orateurs avaient rendu l'oreille du peuple exigeante comme un auditoire d'artistes; des instruments donnaient le diapason à la voix de l'orateur.
Rien, dans nos assemblées ou dans nos tribunes modernes, ne peut donner l'idée de ces conditions de l'éloquence antique. C'était un cirque dont les orateurs étaient les lutteurs devant un peuple délicat. Il fallait charmer ou mourir. Le son de voix, l'attitude, les gestes, étaient l'objet d'une étude dont Tacite, Cassius, Brutus, Quintilien et Cicéron donnent les règles dans leurs traités.
VII
Ces règles, il les pratiqua le premier avec une supériorité de nature et d'étude qui le laissa promptement sans rival à Rome. Ses premiers discours contre le proconsul Verrès, spoliateur et assassin de la Sicile, sont un modèle d'éloquence accusatrice. Il n'y a rien de comparable à ces discours contre Verrès, que les deux immortels discours de Burke et de Shéridan contre lord Hastings et contre les spoliateurs de l'Inde dans le parlement britannique; peut être aussi, en France, l'accusation et la contre-accusation mutuelle de Robespierre et de Vergniaud se vouant l'un l'autre à la mort dans les séances de la Convention qui précédèrent la mort des Girondins. Mais, si ces derniers discours étaient aussi envenimés, ils n'étaient pas aussi oratoires: l'homme y était animé à la vengeance, l'artiste en discours n'y était pas aussi complet. Il faut lire les sept discours successifs de Cicéron dans l'accusation contre Verrès, pour se faire une idée de toute l'_invention_, de toute la _disposition_, de tout le _pathétique_, de toutes les fécondités d'arguments d'un accusateur qui veut faire partager son indignation contre le crime, sa pitié pour les victimes, sa colère, sa fureur même, contre l'accusé.
Cependant c'était là encore le début de Cicéron dans les causes politiques. Il y a un peu trop d'apprêt, un peu trop de déclamation juvénile, on y sent trop l'avocat, pas assez le citoyen. Mais, comme perfection d'éloquence écrite, rien n'est égal dans aucune langue.
Dans ses discours contre Catilina on sent autant l'orateur, mais on sent mieux le consul, l'homme d'État, le vengeur, le sauveur, le père de la patrie. Sa situation était très-embarrassée et donne une apparence d'inconséquence à ce discours aux yeux de ceux qui ne connaissent pas parfaitement la circonstance. Si Cicéron consul, se dit-on, jugeait en conscience Catilina si criminel et si dangereux pour Rome, pourquoi donc ne l'arrêtait-il pas, et pourquoi se bornait-il à l'invectiver et à le conjurer, à force d'imprécations, de sortir de Rome?
Le secret de cette inconséquence et de cette faiblesse apparente, c'est que Cicéron parlait devant César et devant les amis de César; il savait, sans pouvoir le prouver, que César et les amis de César, dans le sénat, étaient secrètement complices de Catilina, mais il n'avait point de preuves contre eux. De plus, ils étaient si populaires parmi la multitude, qu'il était obligé de les ménager en frappant de sa parole leur complice à visage découvert. Il fallait donc déverser sur Catilina seul tout l'odieux de la conspiration et le contraindre à fuir de peur d'avoir à le juger. Voilà tout le mystère de ces discours qui ont fait accuser Cicéron de pusillanimité par les rhétoriciens qui ne savaient pas assez l'histoire. Mais lisez maintenant cette immortelle apostrophe, et vous comprendrez sous les paroles ce que les paroles cachaient, comme le poignard d'Aristogiton, sous les derniers replis du coeur du consul!
«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de temps encore ta fureur osera-t-elle nous insulter? Quel est le terme où s'arrêtera cette audace effrénée? Quoi donc! ni la garde qui veille la nuit au mont Palatin, ni celles qui sont disposées par toute la ville, ni tout le peuple en alarme, ni le concours de tous les bons citoyens, ni le choix de ce lieu fortifié où j'ai convoqué le sénat, ni même l'indignation que tu lis sur le visage de tout ce qui t'environne ici, tout ce que tu vois enfin ne t'a pas averti que tes complots sont découverts, qu'ils sont exposés au grand jour, qu'ils sont enchaînés de toute part? Penses-tu que quelqu'un de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée, dans quelle maison tu as rassemblé tes conjurés, quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô moeurs! le sénat en est instruit, le consul le voit, et Catilina vit encore! Il vit! que dis-je? il vient dans le sénat! il s'assied dans le conseil de la république! il marque de l'oeil ceux d'entre nous qu'il a désignés pour ses victimes! et nous, sénateurs, nous croyons avoir assez fait si nous évitons le glaive dont il veut nous égorger! Il y a longtemps, Catilina, que les ordres du consul auraient dû te faire conduire à la mort... Si je le faisais dans ce même moment, tout ce que j'aurais à craindre, c'est que cette justice ne parût trop tardive, et non pas trop sévère. Mais j'ai d'autres raisons pour t'épargner encore. Tu ne périras que lorsqu'il n'y aura pas un seul citoyen, si méchant qu'il puisse être, si abandonné, si semblable à toi, qui ne convienne que ta mort est légitime. Jusque-là tu vivras: mais tu vivras comme tu vis aujourd'hui, tellement assiégé (grâce à mes soins) de surveillants et de gardes, tellement entouré de barrières, que tu ne puisses faire un seul mouvement, un seul effort contre la république. Des yeux toujours attentifs, des oreilles toujours ouvertes, me répondront de toutes tes démarches, sans que tu puisses t'en apercevoir. Et que peux-tu espérer encore, quand la nuit ne peut plus couvrir tes assemblées criminelles, quand le bruit de ta conjuration se fait entendre à travers les murs où tu crois te renfermer? Tout ce que tu fais est connu de moi, comme de toi-même. Veux-tu que je t'en donne la preuve? Te souvient-il que j'ai dit dans le sénat qu'avant le 6 des calendes de novembre, Mallius, le ministre de tes forfaits, aurait pris les armes et levé l'étendard de la rébellion? Eh bien! me suis-je trompé, non-seulement sur le fait, tout horrible, tout incroyable qu'il est, mais sur le jour? J'ai annoncé en plein sénat quel jour tu avais marqué pour le meurtre des sénateurs: te souviens-tu que ce jour-là même, où plusieurs de nos principaux citoyens sortirent de Rome, bien moins pour se dérober à tes coups que pour réunir contre toi les forces de la république, te souviens-tu que ce jour-là je sus prendre de telles précautions, qu'il ne te fut pas possible de rien tenter contre nous, quoique tu eusses dit publiquement que, malgré le départ de quelques-uns de tes ennemis, il te restait encore assez de victimes? Et le jour même des calendes de novembre, où tu te flattais de te rendre maître de Préneste, ne t'es-tu pas aperçu que j'avais pris mes mesures pour que cette colonie fût en état de défense? Tu ne peux faire un pas, tu n'as pas une pensée dont je n'aie sur-le-champ la connaissance. Enfin rappelle-toi cette dernière nuit, et tu vas voir que j'ai encore plus de vigilance pour le salut de la république que tu n'en as pour sa perte. J'affirme que cette nuit tu t'es rendu, avec un cortége d'armuriers, dans la maison de Lecca; est-ce parler clairement? qu'un grand nombre de ces malheureux que tu associes à tes crimes s'y sont rendus en même temps. Ose le nier: tu te tais! Parle; je puis te convaincre. Je vois ici, dans cette assemblée, plusieurs de ceux qui étaient avec toi. Dieux immortels! où sommes-nous? dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Dans quel état est la république! Ici, ici même, parmi nous, pères conscrits, dans ce conseil, le plus auguste et le plus saint de l'univers, sont assis ceux qui méditent la ruine de Rome et de l'empire; et moi, consul, je les vois et je leur demande leur avis, et, ceux qu'il faudrait faire traîner au supplice, ma voix ne les a pas même encore attaqués! Oui, cette nuit, Catilina, c'est dans la maison de Lecca que tu as distribué les postes de l'Italie, que tu as nommé ceux des tiens que tu amènerais avec toi, ceux que tu laisserais dans ces murs, que tu as désigné les quartiers de la ville où il faudrait mettre le feu. Tu as fixé le moment de ton départ; tu as dit que la seule chose qui pût t'arrêter, c'est que je vivais encore. Deux chevaliers romains ont offert de te délivrer de moi, et ont promis de m'égorger dans mon lit avant le jour. Le conseil de tes brigands n'était pas séparé que j'étais informé de tout. Je me suis mis en défense; j'ai fait refuser l'entrée de ma maison à ceux qui se sont présentés chez moi, comme pour me rendre visite; et c'étaient ceux que j'avais nommés d'avance à plusieurs de nos plus respectables citoyens, et l'heure était celle que j'avais marquée.
«Ainsi donc, Catilina, poursuis ta résolution: sors enfin de Rome; les portes sont ouvertes, pars. Il y a trop longtemps que l'armée de Mallius t'attend pour général. Emmène avec toi tous les scélérats qui te ressemblent; purge cette ville de la contagion que tu y répands; délivre-la des craintes que ta présence y fait naître; qu'il y ait des murs entre nous et toi. Tu ne peux rester plus longtemps; je ne le souffrirai pas, je ne le supporterai pas, je ne le permettrai pas. Hésites-tu à faire par mon ordre ce que tu faisais de toi-même? Consul, j'ordonne à notre ennemi de sortir de Rome. Et qui pourrait encore t'y arrêter? Comment peux-tu supporter le séjour d'une ville où il n'y a pas un seul habitant, excepté tes complices, pour qui tu ne sois un objet d'horreur et d'effroi? Quelle est l'infamie domestique dont ta vie n'ait pas été chargée? quel est l'attentat dont tes mains n'aient pas été souillées? enfin quelle est la vie que tu mènes? car je veux bien te parler un moment, non pas avec l'indignation que tu mérites, mais avec la pitié que tu mérites si peu. Tu viens de paraître dans cette assemblée: eh bien! dans ce grand nombre de sénateurs, parmi lesquels tu as des parents, des amis, des proches, quel est celui de qui tu aies obtenu un salut, un regard? Si tu es le premier qui aies essuyé un semblable affront, attends-tu que des voix s'élèvent contre toi, quand le silence seul, quand cet arrêt, le plus accablant de tous, t'a déjà condamné, lorsqu'à ton arrivée les siéges sont restés vides autour de toi, lorsque les consulaires, au moment où tu t'es assis, ont aussitôt quitté la place qui pouvait les rapprocher de toi? Avec quel front, avec quelle contenance penses-tu supporter tant d'humiliations? Si mes esclaves me redoutaient comme tes concitoyens te redoutent, s'ils me voyaient du même oeil dont tout le monde te voit ici, j'abandonnerais ma propre maison; et tu balances à abandonner ta patrie, à fuir dans quelque désert, à cacher dans quelque solitude éloignée cette vie coupable réservée aux supplices! Je t'entends me répondre que tu es prêt à partir, si le sénat prononce l'arrêt de ton exil. Non, je ne le proposerai pas au sénat; mais je vais te mettre à portée de connaître ses dispositions à ton égard de manière que tu n'en puisses douter. Catilina, sors de Rome, et, puisque tu attends le mot d'exil, exile-toi de ta patrie. Eh quoi! Catilina, remarques-tu ce silence? et t'en faut-il davantage? Si j'en disais autant à Sextius, à Marcellus, tout consul que je suis, je ne serais pas en sûreté au sénat. Mais c'est à toi que je m'adresse, c'est à toi que j'ordonne l'exil; et, quand le sénat me laisse parler ainsi, il m'approuve; quand il se tait, il prononce: son silence est un décret.
«J'en dis autant des chevaliers romains, de ce corps honorable qui entoure le sénat en si grand nombre, dont tu as pu, en entrant, reconnaître les sentiments et entendre la voix, et dont j'ai peine à retenir la main prête à se porter sur toi. Je te suis garant qu'ils te suivront jusqu'aux portes de cette ville, que depuis si longtemps tu brûles de détruire... Pars donc: tu as tant dit que tu attendais un ordre d'exil qui pût me rendre odieux. Sois content; je l'ai donné; achève, en t'y rendant, d'exciter contre moi cette inimitié dont tu te promets tant d'avantages. Mais, si tu veux me fournir un nouveau sujet de gloire, sors avec le cortége de brigands qui t'est dévoué; sors avec la lie des citoyens; va dans le camp de Mallius; déclare à l'État une guerre impie; va te jeter dans ce repaire où t'appelle depuis longtemps ta fureur insensée. Là, combien tu seras satisfait! quels plaisirs dignes de toi tu vas goûter! à quelle horrible joie tu vas te livrer lorsque, en regardant autour de toi, tu ne pourras plus ni voir ni entendre un seul homme de bien!.... Et vous, pères conscrits, écoutez avec attention, et gravez dans votre mémoire la réponse que je crois devoir faire à des plaintes qui semblent, je l'avoue, avoir quelque justice. Je crois entendre la Patrie, cette Patrie qui m'est plus chère que ma vie, je crois l'entendre me dire: Cicéron, que fais-tu? Quoi! celui que tu reconnais pour mon ennemi, celui qui va porter la guerre dans mon sein, qu'on attend dans un camp de rebelles, l'auteur du crime, le chef de la conjuration, le corrupteur des citoyens, tu le laisses sortir de Rome! tu l'envoies prendre les armes contre la république! tu ne le fais pas charger de fers, traîner à la mort! tu ne le livres pas au plus affreux supplice! Qui t'arrête? Est-ce la discipline de nos ancêtres? Mais souvent des particuliers même ont puni de mort des citoyens séditieux. Sont-ce les lois qui ont borné le châtiment des citoyens coupables? Mais ceux qui se sont déclarés contre la république n'ont jamais joui des droits de citoyen. Crains-tu les reproches de la génération suivante? Mais le peuple romain qui t'a conduit de si bonne heure par tous les degrés d'élévation jusqu'à la première de ses dignités, sans nulle recommandation de tes ancêtres, sans te connaître autrement que par toi-même, le peuple romain obtient donc de toi bien peu de reconnaissance, s'il est quelque considération, quelque crainte qui te fasse oublier le salut de tes concitoyens!
«À cette voix sainte de la République, à ces plaintes qu'elle peut m'adresser, pères conscrits, voici quelle est ma réponse. Si j'avais cru que le meilleur parti à prendre fût de faire périr Catilina, je ne l'aurais pas laissé vivre un moment. En effet, si les plus grands hommes de la république se sont honorés par la mort de Flaccus, de Saturnius, des deux Gracques, je ne devrais pas craindre que la postérité me condamnât pour avoir fait mourir ce brigand, cent fois plus coupable, et meurtrier de ses concitoyens; ou, s'il était possible qu'une action si juste excitât contre moi la haine, il est dans mes principes de regarder comme des titres de gloire les ennemis qu'on se fait par la vertu.
«Mais il est dans cet ordre même, il est des hommes qui ne voient pas tous nos dangers et tous nos maux, ou qui ne veulent pas les voir. Ce sont eux qui ont fortifié la conjuration en refusant d'y croire.
«Entraînés par leur autorité, beaucoup de citoyens aveuglés ou méchants, si j'avais sévi contre Catilina, m'auraient accusé de cruauté et de tyrannie. Aujourd'hui, s'il se rend, comme il l'a résolu, dans le camp de Mallius, il n'y aura personne d'assez insensé pour nier qu'il ait conspiré contre la patrie. Sa mort aurait réprimé les complots qui nous menacent, et ne les aurait pas entièrement étouffés. Mais, s'il emmène avec lui tout cet exécrable ramas d'assassins et d'incendiaires, alors, non-seulement nous aurons détruit cette peste qui s'est accrue et nourrie au milieu de nous, mais même nous aurons anéanti jusqu'aux semences de la corruption.
«Ce n'est pas d'aujourd'hui, pères conscrits, que nous sommes environnés de piéges et d'embûches; mais il semble que tout cet orage de fureur et de crimes ne se soit grossi depuis longtemps que pour éclater sous mon consulat.
«Si parmi tant d'ennemis nous ne frappions que Catilina seul, sa mort nous laisserait respirer, il est vrai; mais le péril subsisterait, et le venin serait renfermé dans le sein de la république. Ainsi donc, je le répète, que les méchants se séparent des bons; que nos ennemis se rassemblent en une seule retraite, qu'ils cessent d'assiéger le consul dans sa maison, les magistrats sur leur tribunal, les pères de Rome dans le sénat, d'amasser des flambeaux pour embraser nos demeures; enfin qu'on puisse voir écrits sur le front de chaque citoyen ses sentiments pour la république.
«Je vous réponds, pères conscrits, qu'il y aura dans vos consuls assez de vigilance, dans cet ordre assez d'autorité, dans celui des chevaliers assez de courage, parmi tous les bons citoyens assez d'accord et d'union, pour qu'au départ de Catilina tout ce que vous pouvez craindre de lui et de ses complices soit à la fois découvert, étouffé et puni.
«Va donc, avec ce présage de notre salut et de ta perte, avec tous les satellites que tes abominables complots ont réunis avec toi, va, dis-je, Catilina, donner le signal d'une guerre sacrilége. Et toi, Jupiter Stator, dont le temple a été élevé par Romulus, sous les mêmes auspices que Rome même! toi, nommé dans tous les temps le soutien de l'empire romain! tu préserveras de la rage de ce brigand tes autels, ces murs et la vie de tous nos citoyens; et tous ces ennemis de Rome, ces déprédateurs de l'Italie, ces scélérats liés entre eux par les mêmes forfaits, seront aussi, vivants et morts, réunis à jamais par les supplices.»
VIII
Nous ne donnerons aujourd'hui que cet éclair de l'éloquence parlée de Cicéron. Les innombrables citations que nous pourrions en faire vous montreraient dans tous les genres de discours ce feu, ce débordement, cet ordre, cette majesté, cette véhémence, cette haute convenance dominant la passion elle-même, cette habileté instinctive qui dit tout ce qu'il faut dire et qui fait penser ce qui ne peut être dit, enfin cette vigueur de l'honnête homme qui prête le nerf de la conscience aux formes les plus académiques de l'art. Mais ce n'est pas le moment. Ce que nous voulons surtout vous faire admirer aujourd'hui, c'est l'homme, c'est l'esprit transcendant, c'est le lettré, c'est l'écrivain, c'est le philosophe. Il est assez connu comme orateur accompli; il ne l'est pas assez comme intelligence suprême et universelle.
IX
Les premiers et les derniers loisirs que laissèrent à Cicéron les proscriptions ou les éclipses de la liberté dans sa patrie, il les consacra, comme nous l'avons dit en commençant, à donner aux jeunes Romains les préceptes de l'art oratoire, dont il leur avait donné déjà tant d'exemples. Voyez comment, dans ses dialogues sur l'_Orateur_, il apprécie dignement le grand art qu'il se propose d'enseigner:
«J'avance, dit-il, que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, par le talent de la parole, fixer l'attention des hommes rassemblés, charmer les esprits, gouverner les volontés, les pousser ou les retenir à son gré. Ce talent a toujours fleuri, a toujours dominé chez les peuples libres, et surtout dans les États paisibles. Qu'y a-t-il de plus admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous! Quoi de plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli, orné, rempli de pensées sages et nobles! Quel magnifique pouvoir que celui qui soumet à la voix d'un seul homme les mouvements de tout un peuple, la religion des juges et la dignité du sénat! Qu'y a-t-il de plus généreux, de plus loyal, que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur liberté, leur patrie! Enfin quel précieux avantage que d'avoir toujours à la main des armes qui peuvent servir à votre défense ou à celle des autres, à défier les méchants ou à repousser leurs attaques!»
De temps en temps Cicéron interrompt ses dialogues et ses citations sur l'éloquence par des retours sur le sort des grands orateurs de son temps, sur lui-même et sur le sort de sa patrie, retours qui sont eux-mêmes des chefs-d'oeuvre de sentiment, de raison, de patriotisme. Tel est ce morceau sur l'orateur Crassus, son modèle et son maître, dont il raconte la mort en descendant de la tribune, mort sur le champ de triomphe, semblable à celle du plus grand des orateurs modernes, lord Chatam, le père de Pitt:
«C'est alors que Crassus, poussé à bout, dit-on, par le consul qui l'accusait, parla ainsi, comme un dieu: «Penses-tu que je te traiterai en consul, quand tu ne me traites pas en consulaire? Penses-tu, quand tu as déjà regardé l'autorité du sénat comme une dépouille, quand tu l'as foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'effrayer par de semblables menaces? Si tu veux m'imposer silence, ce n'est pas mes biens qu'il faut m'ôter: il faut m'arracher cette langue que tu crains, étouffer cette voix qui n'a jamais parlé que pour la liberté; et, quand il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie.»
«Crassus parla longtemps, avec chaleur, avec force, avec violence. On rédigea sur son avis le décret du sénat, conçu dans les termes les plus forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain, jamais la sagesse ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus assista même à la rédaction du décret.
«Mais ce fut pour cet homme divin le chant du cygne, ce furent les derniers accents de sa voix; et nous, comme si nous eussions dû l'entendre toujours, nous venions au sénat, après sa mort, pour regarder encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi, dans l'assemblée même, d'une douleur de côté, suivie d'une sueur abondante et d'un frisson violent; il rentra chez lui avec la fièvre, et au bout de sept jours il n'était plus. Ô trompeuses espérances des hommes! ô fragilité de la condition humaine! ô vanité de nos projets et de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière!
«Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum, il était distingué par les services qu'il rendait aux particuliers et par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et les honneurs attachés aux grandes places; et l'année qui suivit son consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du premier crédit dans le gouvernement de l'État, la mort lui ravit tout à coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir!
«Ce fut sans doute une perte amère pour sa famille, pour la patrie, pour tous les gens de bien; mais tel a été après lui le sort de la république, qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie, mais lui ont accordé la mort.
«Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il n'a point vu le deuil de sa fille, l'exil de son gendre, la fuite désastreuse de Marius, le carnage qui suivit son retour; enfin il n'a point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république qui l'avait fait le premier de ses citoyens, lorsque elle-même était la première des républiques.