Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 7

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Il avait de plus, dans plusieurs harangues immortelles, soufflé dans Rome le feu de la colère publique contre Antoine. Ces harangues, appelées les _Philippiques_, par allusion aux harangues de Démosthène contre Philippe de Macédoine, furent l'arrêt de mort de Cicéron.

Quand Antoine, Lépide et Octave se furent réconciliés en se livrant mutuellement les têtes de leurs ennemis personnels comme gage de paix, Antoine demanda la tête de Cicéron; elle fut disputée, mais enfin accordée.

Cicéron apprit son arrêt sans y croire. Il aimait Octave: Octave commencerait-il par un parricide? Cicéron n'était-il pas son second père? Il espérait, contre toute espérance, en lui, mais craignait tout d'Antoine, et surtout de Fulvie, la nouvelle épouse de ce débauché. Les hommes pardonnent; les femmes se vengent, parce qu'elles ont moins de force contre leur passion.

Dans cette perplexité, Cicéron avait le temps de fuir, et peut-être était-ce la pensée d'Octave. L'hésitation, cette faiblesse des grands esprits parce qu'ils pèsent plus d'idées contre plus d'idées que les autres, fut la cause de sa mort, comme elle avait été le fléau de sa vie. Il perdit les jours et les heures à débattre, avec lui-même et avec ses amis, lequel était préférable, à son âge, de tendre stoïquement le cou aux égorgeurs et de mourir en laissant crier son sang contre la tyrannie sur la terre libre de sa patrie, ou d'aller mendier en Asie le pain et la vie de l'exil parmi les ennemis des Romains. Son âme parut se décider et se repentir tour à tour de l'un ou de l'autre parti. Ses pas errèrent, comme ses pensées, du rivage de la mer à ses maisons de campagne, et de ses maisons de campagne au bord de la mer.

Enfin il voulut retarder le moment de la résolution suprême en s'éloignant de Tusculum, trop voisin de Rome. Il quitta ce séjour avec son frère Quintus Cicéron, et avec son neveu, qui le chérissait comme un père. Il se retira dans sa maison plus reculée d'Astura, séjour de deuil où il avait, comme on l'a vu, nourri la mélancolie de la mort de sa fille Tullia: l'âpreté du lieu et la profondeur des bois semblaient l'abriter de la scélératesse des hommes.

Cette maison était sur le bord de la mer de Naples. Il y passa quelques jours à écouter de loin le bruit des pas de l'armée des triumvirs qui s'approchaient de Rome; il semblait résolu à y attendre la mort sans se donner la peine ni de la fuir plus loin ni de la braver de plus près. Cependant son frère, son neveu, ses affranchis, ses esclaves, espèce de seconde famille que la reconnaissance, les lois et les moeurs attachaient jusqu'au trépas aux anciens, lui représentèrent qu'un homme tel que Cicéron n'était jamais vieux tant que son génie pouvait conseiller, illustrer ou réveiller sa patrie; que Caton, en mourant, avait éteint prématurément lui-même une des dernières espérances de la république par une impatience ou par une lassitude de vertu; que, s'il était résolu à mourir, il ne fallait pas du moins que sa mort fût inutile à la cause des bons citoyens, qui était celle des dieux; que, Brutus et Cassius vivant encore, et rassemblant en Afrique des légions fidèles à la mémoire de Pompée et à la république, prêtes à combattre les armées vénales des triumvirs, il devait aller rejoindre ces derniers des Romains, raviver par sa présence et par sa voix une cause qui n'était pas encore désespérée tant qu'il lui restait Cicéron et Brutus; ou, s'il fallait périr, périr du moins avec la justice, la vertu et la liberté.

XXXI

Ces conseils prévalurent un moment dans son âme. Il quitta sa retraite d'Astura avec son frère et le cortége de ses esclaves et de ses familiers, pour se rapprocher de la mer et pour y monter sur une galère qu'on lui avait préparée. Mais la précipitation avec laquelle il avait quitté Rome et Tusculum aux premières rumeurs de sa proscription ne lui avaient pas permis d'emporter l'or ou l'argent nécessaire pour une longue expatriation. À peine était-il sur la route, qu'il réfléchit à l'indigence à laquelle il allait être exposé avec sa famille et ses amis pendant son exil, et fit arrêter sa litière (fort brancard fermé par des rideaux et porté par des esclaves, qui servait de voiture aux riches Romains), et il fit approcher celle de son frère Quintus, qui marchait derrière lui.

Les deux litières étaient posées côte à côte sur le chemin, et les porteurs éloignés; les deux frères s'entretinrent un moment sans témoin par les portières. Il fut convenu que Quintus, comme le moins illustre et le plus oublié des deux, retournerait seul à Antium, leur pays natal; qu'il en rapporterait l'argent nécessaire à leur fuite, et qu'il rejoindrait en toute hâte Cicéron dans sa maison de la côte de Gaëte, où il allait l'attendre pour s'embarquer. Puis les deux proscrits, comme s'ils avaient eu le pressentiment de leur éternelle séparation, se récrièrent sur l'extrémité de leur malheur, qui ne leur permettait pas même de le supporter ensemble, pleurèrent de tendresse sur le chemin à la vue de leurs esclaves, et, se serrant dans les bras l'un de l'autre, se séparèrent et se rapprochèrent plusieurs fois, comme dans un dernier adieu.

XXXII

Quintus retourna vers Astura pour regagner, par les sentiers des montagnes, sa maison d'Antium avec son fils. Cicéron poursuivit sa route vers le bord de la mer, et s'embarqua sur une galère.

Il possédait, dans une anse du rivage de Gaëte, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui son tombeau s'élever comme un écueil de la gloire auprès des écueils de la mer, une maison de campagne embellie de tous les luxes et ornée de tous les délices d'une résidence d'été pour les grands citoyens de Rome. Elle s'élevait sur un promontoire d'où le regard embrassait une vaste étendue de mer, tantôt limpide et silencieuse, tantôt écumeuse et murmurante, enceinte par le demi-cercle d'un golfe peuplé de villes maritimes, de temples, de villas romaines, de navires, de barques et de voiles qui en variaient les bords et les flots. Les vents étésiens, qui soufflent du nord pendant la canicule, en rafraîchissant la température; des jardins en terrasses descendaient d'étages en étages de la maison aérée à la plage humide; des cavernes naturelles, achevées par l'art, pavées de mosaïques, entrecoupées de bassins où l'eau de la mer, en pénétrant par des canaux invisibles, renouvelait la fraîcheur, y servaient de bains. Un temple domestique, vraisemblablement celui qu'il avait consacré à sa fille Tullia, laissait éclater au-dessus ses colonnes et ses chapiteaux de marbre de Paros, à demi voilés par les orangers, les lauriers, les figuiers, les pins, les myrtes et les pampres des hautes vignes qui tapissent éternellement cette côte, où nous avons si souvent rêvé.

C'est là que Cicéron descendit de sa galère pour y attendre l'heure du départ et le retour de son frère Quintus. Les triumvirs étaient encore à plusieurs journées d'étape de Rome; la Campanie était libre de troupes, et tout annonçait que les sicaires d'Antoine n'y marcheraient pas aussi vite que sa vengeance.

XXXIII

Mais sa vengeance le devançait. À peine Quintus et son fils étaient-ils arrivés secrètement dans leur villa paternelle d'Antium, pour y vendre leurs biens et pour en rapporter le prix à Cicéron, que la vengeance domestique révéla leur présence aux émissaires des triumvirs, et qu'ils furent égorgés, le père et le fils, pour le crime de leur nom.

À cette nouvelle, les affranchis et les esclaves de Cicéron le conjurent avec plus d'instance de fuir. Il monte sur sa galère, et navigue jusqu'au promontoire de Circé, cap avancé du golfe de Gaëte, pour faire voile vers l'Afrique. Il s'y fit descendre à terre, malgré les instances des pilotes et la faveur des vents. Il ne pouvait s'arracher à cette dernière plage de l'Italie, ni désespérer tout à fait du coeur et de la reconnaissance d'Octave. Il reprit à pied et en silence, le long de la plage, le chemin qui ramenait vers Rome: sa galère le suivait à quelque distance sur les flots. Après avoir marché ainsi quelques milles, abîmé dans ses perplexités, la nuit commençant à tomber, il fit signe à ses rameurs d'approcher de la plage, et se confia de nouveau aux flots.

Il avoua à ses affranchis que, lassé d'incertitude et de fuite, il avait résolu un moment de rentrer à Rome, et d'aller s'ouvrir lui-même les veines sur le seuil d'Octave, afin de se venger du moins, en mourant, d'une ingratitude écrite en caractères de sang sur le nom de ce parricide, et d'attacher à ses pas, avec la mémoire de son crime, une _furie_ qui ne le laissât reposer jamais!...

La crainte des tortures qu'on lui ferait subir, s'il était arrêté avant d'avoir accompli son suicide, l'avait retenu et ramené à bord. Il navigua quelque temps indécis en vue du rivage; puis, rappelé encore par on ne sait quelles pensées, il ordonna à ses rameurs de le ramener à sa maison de campagne de Gaëte, qu'il avait quittée le matin. Ses serviteurs lui obéirent en gémissant et en pleurant sur son trépas. La galère se rapprocha de la plage où s'élevait le temple.

XXXIV

Les présages, langue divinatoire perdue aujourd'hui, qui annonçait, interprétait, solennisait tous les grands actes tragiques des citoyens ou des empires, avertirent et consternèrent, en abordant, les serviteurs de Cicéron. Au moment où la galère cherchait à franchir les dernières lames pour jeter l'ancre au pied du promontoire, une nuée de corbeaux, oiseaux fatidiques qui perchaient sur les corniches du temple, s'élevèrent du toit avec de grands cris, et, voltigeant au-devant de la galère, parurent vouloir repousser ses voiles et ses vergues vers la grande mer, comme pour lui signaler un danger sur le bord.

Cicéron, soit que sa philosophie s'élevât au-dessus de ces superstitions populaires, soit qu'il acceptât l'augure sans chercher à l'écarter, n'en monta pas moins les rampes qui conduisaient à sa maison. Il y entra, et, s'étant jeté tout habillé sur un lit pour se reposer de ses angoisses ou pour se recueillir dans ses pensées, il ramena sur son front le pan de sa toge, afin de ne pas voir la dernière lueur du jour.

Mais les corbeaux, qui l'avaient repoussé de la plage, l'avaient suivi vers sa maison. Soit que ces oiseaux familiers eussent de la joie de revoir leur maître, soit qu'en s'élevant très-haut dans les airs ils eussent aperçu, avant les serviteurs, les armes inusitées des nombreux soldats d'Antoine répandus dans les campagnes, et se glissant comme des assassins vers les jardins de Cicéron, ils s'agitaient comme par un instinct caché. L'un d'eux, pénétrant par la fenêtre ouverte à la brise de mer, se percha jusque sur le lit de Cicéron, et, tirant avec son bec le pan de son manteau ramené sur sa tête, il lui découvrit le visage et sembla le presser de sortir d'une maison qui le repoussait.

À ce signe de l'instinct des oiseaux, les serviteurs de Cicéron s'émurent, s'attendrirent, versant des larmes et se reprochant à eux-mêmes d'avoir, pour le salut de leur maître, moins de prudence et moins de zèle que les brutes: «Quoi! se dirent-ils entre eux, attendrons-nous, les bras croisés, d'être les spectateurs de la mort de ce grand homme, pendant que les bêtes elles-mêmes veillent sur lui et semblent s'indigner des crimes qu'on prépare?» Animés par ces reproches mutuels, les esclaves de Cicéron se jettent à ses pieds, lui font une douce violence, le forcent à remonter dans sa litière, et le portent, par des sentiers détournés et ombragés, des jardins vers le rivage, où la galère l'attendait à l'ancre.

À peine avaient-ils fait quelques pas qu'une troupe de soldats commandés par Hérennius et Popilius, deux de ces chefs de bandes qui prêtent leur épée à tous les crimes, et qui n'ont d'autre cause que celle qui les solde, arrivèrent sans bruit aux murs des jardins, du côté de la terre, et, trouvant les portes fermées, les firent enfoncer et se précipitèrent vers la maison.

L'un de ces chefs, Popilius, avait été défendu et sauvé autrefois par le grand orateur dans une accusation de parricide. Pressé d'effacer la mémoire de l'ingratitude dans le sang du bienfaiteur, il somma les serviteurs et les affranchis restés dans la maison de lui dénoncer la retraite de leur maître. Tous répondaient qu'ils ne l'avaient pas vu, et lui donnaient ainsi le temps de fuir, quand un lâche adolescent, disciple chéri de Cicéron, fils d'un affranchi de son frère, cultivé par lui comme un fils dans la science et dans les lettres, et nommé Philologus, indiqua du geste aux soldats l'allée du jardin par laquelle son patron et son second père descendait vers la mer. À ce signe mortel, Hérennius, Popilius et leur troupe s'élancent au galop sur les traces de la litière, et font résonner de leurs cris, du cliquetis de leurs armes et des pas de leurs chevaux, le chemin creux du jardin qui mène au rivage.

À ce bruit tumultueux qui s'approche, qui tranche toutes ses irrésolutions, et qui repose enfin son âme dans la certitude de la mort, Cicéron veut au moins la recevoir, et non la fuir: il ordonne à ses esclaves de s'arrêter et de déposer la litière sur le sable. On lui obéit; il attend sans pâlir ses assassins; il appuie son coude sur son genou, soutient son menton dans sa main, comme c'était son habitude de corps quand il méditait en repos dans le sénat ou dans sa bibliothèque, et, regardant d'un oeil intrépide Hérennius et Popilius, il leur évite la peine de l'arracher de sa litière, et leur tend la gorge comme un homme qui, en allant au-devant du coup, va au-devant de l'immortalité.

Hérennius lui tranche la tête, et la porte lui-même à Antoine pour qu'aucun autre, en le devançant, ne lui dérobe la première joie du triumvir, le prix du crime auquel il a dévoué son épée.

XXXV

Antoine, qui venait d'entrer à Rome, présidait l'assemblée du peuple pour les élections des nouveaux magistrats au moment où Hérennius fendait la foule pour lui offrir la tête du sauveur du peuple. «C'en est assez!» s'écria Antoine en apercevant le visage livide de celui qui l'avait fait si souvent pâlir lui-même; «voilà les proscriptions finies!» témoignant ainsi, par ce mot, que la mort de Cicéron lui valait à elle seule une multitude de victimes, et délivrait son ambition de la dernière vertu de Rome.

Il ordonna de clouer la tête sanglante de Cicéron, entre ses deux mains coupées, sur la tribune aux harangues, suppliciant ainsi la plus haute éloquence qui fut jamais par les deux organes de la parole humaine, le geste et la voix.

Mais Fulvie, femme d'Antoine, ne se contenta pas de cette vengeance; elle se fit apporter la tête de l'orateur, la reçut dans ses mains, la plaça sur ses genoux, la souffleta, lui arracha la langue des lèvres, la perça d'une longue épingle d'or qui retenait les cheveux des dames romaines, et prolongea, comme les Furies, dont elle était l'image, le supplice au delà de la mort: honte éternelle de son sexe et du peuple romain!

Cicéron mort, les triumvirs s'entre-disputèrent la république: Octave prévalut. La tyrannie, qui n'avait été jusque-là qu'une éclipse de la liberté, devint une institution; elle dispensa le peuple de toute vertu; elle fit aux Romains, selon le hasard des vices ou des vertus de leurs maîtres, tantôt des temps de servitude prospère, tantôt des règnes de dégradation morale et de sang, qui sont l'ignominie de l'histoire et le supplice en masse du genre humain.

Voilà la vie de Cicéron, orateur et homme d'État: maintenant voyons ses oeuvres.

LAMARTINE.

LXIIIe ENTRETIEN.

CICÉRON

DEUXIÈME PARTIE.

I

On vient de voir, dans le précédent entretien, que toute la vie de Cicéron ne fut qu'un admirable équilibre entre la pensée et l'action: homme d'État pendant les convulsions politiques de sa patrie, il devenait homme de lettres pendant les loisirs que l'impopularité ou l'exil lui faisaient à la campagne ou hors de l'Italie. Cet équilibre dans les deux exercices alternatifs des grandes facultés de l'homme est la condition de son développement le plus complet sur la terre. La pensée, nourrie par l'étude, prépare à l'action politique; l'action politique donne un corps à la pensée, exerce le caractère, enseigne par l'expérience les choses humaines et construit en nous le suprême résultat d'une longue vie, la philosophie (ce que les anciens appelaient la sagesse).

Je sais bien que l'envie et la médiocrité, qui veulent tout rabaisser à leur niveau, contestent dans ce siècle la possibilité de cet équilibre entre les facultés de l'homme d'action et les facultés de l'homme de pensée. Mais l'histoire de tous les siècles et de tous les pays proteste contre cet axiome; Moïse, David en Judée, Confucius en Chine, Mahomet en Arabie, Solon et Démosthène en Grèce, Scipion, Cicéron et César à Rome, Dante et Machiavel à Florence, vingt hommes d'État historiques, à la fois grands orateurs, grands écrivains, grands courages, attestent la compatibilité puissante de l'action et de la pensée.

C'est plutôt le contraire qui est vrai: scinder l'homme en deux, c'est le diminuer de moitié, c'est vouloir des têtes sans bras ou des bras sans tête. Si l'on aperçoit une insuffisance dans quelques grands hommes d'action, c'est que la pensée, à un certain degré, leur manque. Si l'on sent la faiblesse dans quelques grands hommes de lettres, c'est que l'action n'a pas retrempé leur âme dans la réalité des choses. Laissons donc l'envie et la médiocrité se consoler de leur impuissance en mutilant les puissantes natures: elles seront toujours écrasées toutes les fois qu'il naîtra un vrai grand homme, et qu'il naîtra une vraie postérité pour le juger.

II

Jamais cet équilibre entre les deux facultés, penser et agir, ne fut plus caractérisé que dans Cicéron. On sait que Rome formait par ses institutions des hommes tout entiers, précisément parce qu'elle les employait tout entiers, au forum, au sénat, dans les magistratures, dans les pontificats, dans les proconsulats, dans les lettres, à la guerre. Cicéron fut un Romain complet.

III

On s'étonne, en réfléchissant à ses accablantes occupations d'homme public, comme défenseur ou accusateur devant les tribunaux, comme orateur politique devant le peuple ou au sénat, comme consul dans des temps d'orages civils, comme proconsul en Asie, comme général d'armée, comme administrateur de provinces, comme candidat aux magistratures, comme aspirant au triomphe, comme conseil de Pompée, comme ami de Brutus, comme ennemi de Clodius ou d'Antoine, comme tuteur et victime d'Octave; on s'étonne, disons-nous, qu'il soit resté tant de loisirs à cet esprit universel pour toutes les parties de la littérature depuis la rhétorique et la poésie jusqu'à la philosophie et la religion. On s'étonne bien plus quand on contemple le degré de perfection auquel il a porté tous ces ouvrages. Trente-quatre volumes ont à peine suffi à les contenir. Nous n'avons pas tout. Voltaire seul, dans les temps modernes, a autant écrit; mais Voltaire, maître, pendant une longue vie, de ses heureux loisirs, n'était ni orateur dans les causes privées, ni orateur dans les causes publiques, ni proconsul, ni général d'armée, ni consul, ni lieutenant de Pompée, ni négociateur avec César, ni accusateur de Catilina, ni sauveur de la patrie, ni proscrit, ni victime des triumvirs.

Sa liberté et sa retraite, tantôt à Potsdam chez un roi lettré, tantôt à Cirey chez une amie, tantôt à Ferney chez lui-même, doublaient sa vie.

IV

Celle de Cicéron était répandue dans tout l'univers romain et décimée par tout le monde, en sorte que ce n'est pas seulement le génie qu'il faut admirer dans Cicéron, c'est la volonté. Il ne perdit pas une heure dans toute sa vie, pas même l'heure de sa mort; il écrivait encore on ne sait quoi sur ses tablettes dans sa litière, au moment où, arrêté par les sicaires d'Antoine, il leur tendit sa tête pour mourir.

C'est l'amour de la campagne qui multipliait en lui le goût et le temps des études. Cet amour était très-habituel aux grands Romains, nourris par la louve, et fils de Cincinnatus, le grand laboureur. Le sol de la Sabine, celui de Rom, celui de la Campanie (Naples), étaient couverts de leurs maisons des champs. Scipion, Pompée, Lucullus, Sylla, César, Cicéron, Brutus, Caton et plus tard Horace possédaient partout des _villas_ où ils se retiraient du bruit de Rome. Cicéron, aussitôt qu'il avait un jour d'inaction, allait s'enfermer à Tusculum, au milieu de ses livres, accompagné de ses secrétaires et quelquefois d'un ou deux amis. Là il préparait ou revoyait ses harangues, enlevant avec la plume les imperfections de la parole; il dictait les règles des différents genres d'éloquence, il composait ses deux poëmes épiques, il commentait la philosophie grecque de Platon, il la dépouillait de ses rêveries sophistiques, il la fortifiait par cette sévérité logique et expérimentale, caractère de la haute et sévère raison des Romains. Enfin il s'élevait de raisonnements en raisonnements jusqu'au ciel, et il y découvrait, autant que la faible intelligence humaine le permet, la vraie nature de la Divinité, unique, infinie et parfaite à travers le nuage des idolâtries de son temps. Puis il se délassait de ces théologies philosophiques par des traités familiers sur la vieillesse, lui pour qui la vieillesse n'était que la récolte d'automne de sa vie. Parcourons ses oeuvres.

V

La première des oeuvres littéraires de Cicéron, c'est le recueil de ses discours. Mais ces discours sont trop nombreux pour que nous les parcourions même rapidement dans ce coup d'oeil sur cet écrivain monumental. Nous le ferons quand, dans nos entretiens de l'année prochaine, nous vous parlerons de l'éloquence sous toutes ses formes. L'éloquence est la littérature directe et parlée: la plus passionnée, la plus impressive, mais la plus fugitive de toutes les littératures. Elle ne survit pas à la circonstance ou à la passion qui la fait naître, à l'orateur qui la profère, au peuple qui l'écoute, ou plutôt elle n'y survit qu'à condition que l'orateur soit en même temps un écrivain accompli, tel que Démosthène, Eschine, Cicéron, Bossuet, Chatam, Shéridan, Mirabeau, Vergniaud, hommes qui, en parlant au jour, gravent pour l'éternité.

VI

L'éloquence romaine, née des institutions libres, aristocratiques et populaires de Rome, avait fleuri avant Cicéron. Elle connaissait, elle pratiquait ces règles innées du discours, le commencement, le milieu, la fin, l'exorde, l'exposition, le raisonnement, le pathétique, la péroraison; elle savait que l'ordre dans les idées et dans les faits, la clarté et la force dans le langage, la chaleur dans les sentiments, l'agrément même dans la diction, sont les conditions sans lesquelles l'orateur ne peut ni commander l'attention, ni communiquer la conviction aux assemblées publiques. L'expérience déjà longue du forum, du sénat, des tribunaux, du peuple, avait instruit les Romains des convenances et des moyens de l'art oratoire. Tout citoyen romain était orateur dans la mesure de son esprit et de son talent; la grande loi, la loi suprême, la loi de la place publique, c'était la parole. Elle fut longtemps aussi presque la seule littérature. Les Caton l'employaient à modérer le peuple; les Gracques, formés par leur mère Cornélie, à le soulever; Hortensius, à le charmer; Catilina, à renverser la société romaine; César, à corrompre la multitude afin de l'asservir par ses vices à son ambition naissante. Cicéron, à l'âge de vingt-quatre ans, homme nouveau comme disaient les Romains, c'est-à-dire sans illustration héréditaire sur son nom, avait à lutter contre ces modèles ou contre ces émules. La nature et l'étude l'avaient façonné pour ces luttes; l'habitude de plaider des questions judiciaires devant les tribunaux inférieurs l'avait exercé.

Après avoir parlé devant les juges, il ne craignait plus de parler devant le peuple, puis devant le sénat. Il s'éleva aux causes politiques, les seules qui rendent historique le nom d'un orateur.