Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 5

Chapter 53,545 wordsPublic domain

Ces discours furent la base de la renommée et de la vie publique du jeune Cicéron. Mais il fut consumé par sa propre flamme: son corps fragile ne put supporter ces excès d'études, de parole publique, de clientèle et de gloire dont il était submergé. Sa maigreur, sa pâleur, ses évanouissements fréquents, l'insomnie, la voix brisée par l'effort pour répondre à l'avidité et aux applaudissements de la foule, son exténuation précoce, qui, pour une gloire du barreau et des lettres trop tôt cueillie, menaçait une vie avide d'une plus haute et plus longue gloire, peut-être aussi les conseils que lui donnèrent ses amis d'échapper à l'attention de Sylla, qu'une si puissante renommée pouvait offusquer dans un jeune favori du peuple, et que Cicéron avait légèrement blessé en défendant un de ses proscrits que personne n'avait osé défendre; toutes ces causes, et plus encore la passion d'étudier la Grèce en Grèce même, décidèrent Cicéron à quitter Rome et le barreau, et à visiter Athènes.

XV

Il s'y livra presque exclusivement, sous les philosophes grecs les plus renommés, à l'étude de la philosophie. Sous le charme de ces études, qui dépaysent l'âme des choses terrestres pour l'élever aux choses immatérielles, il avait pour un temps renoncé à Rome, à l'ambition et à la gloire. Lié avec Atticus, riche Romain, voluptueux d'esprit, qui n'estimait les choses que par le plaisir qu'elles donnent, Cicéron se proposait de recueillir son modique patrimoine en Grèce, et de s'établir à Athènes pour y passer obscurément sa vie dans l'étude du beau, dans la recherche du vrai, dans la jouissance de l'art. Mais sa santé se rétablissait; les maîtres des écoles d'éloquence les plus célèbres d'Athènes, de Rhodes, de l'Ionie, accouraient pour l'entendre discourir dans les académies de l'Attique, et, pénétrés d'admiration pour ce jeune barbare, ils confessaient avec larmes que Rome les avait vaincus par les armes, et qu'un Romain les dépassait par l'éloquence. Il leur donnait des leçons de pensée, et ils lui en donnaient de diction, d'harmonie, d'intonation, de geste.

La nouvelle de la mort de Sylla, qui arriva en ce moment à Athènes, et qui présageait de nouvelles destinées à la liberté de Rome, enleva Cicéron à lui-même. Il se sentit appelé par des événements inconnus, et il partit pour Rome, en passant par l'Asie, pour visiter toutes les grandes écoles de littérature et d'éloquence, et pour s'assurer aussi si ces temples fameux, d'où le paganisme avait envoyé ses superstitions et ses fables à Rome, ne contenaient pas le mot caché sur la Divinité, objet suprême de ses études. Il consulta les oracles. Celui du temple de Delphes lui dit la grande vérité des hommes de bien destinés à prendre part aux événements de leur pays dans les temps de révolution.

«Par quel moyen, lui demanda Cicéron, atteindrai-je la plus grande gloire et la plus honnête?--En suivant toujours tes propres inspirations, et non l'opinion de la multitude,» lui répondit l'oracle.

Cet oracle le frappa; et c'est en y conformant sa vie qu'il mérita, en effet, sa réputation d'homme de bien, sa gloire et sa mort.

XVI

Rentré à Rome, Cicéron y vécut quelques années dans l'ombre, ne s'attachant à aucune des factions qui divisaient la république, ne faisant cortége à aucun des chefs de parti dont la faveur poussait les jeunes gens aux candidatures, et ne sollicitant rien du peuple.

On le méprisait, disent les historiens, pour ce mépris qu'il faisait des hommes et des richesses, et pour cette estime qu'il gardait aux choses immatérielles. On l'appelait poëte, lettré, homme _grécisé_, philosophe spéculatif, noyé dans la contemplation des choses inutiles. Le vulgaire méprise dans tous les siècles tout ce qui n'est pas vulgaire comme lui.

Cicéron ne s'émut pas de ces railleries, et continua à se perfectionner en silence par le seul amour du beau et du bien.

Il vivait alors familièrement avec le plus grand acteur de la scène romaine, Roscius. Ils étudiaient ensemble: l'acteur, à imiter les intonations, les attitudes et les gestes que la nature inspirait d'elle-même à Cicéron; l'orateur, à imiter l'action que l'art enseignait à Roscius; et, de cette lutte entre la nature qui imite et l'art qui achève, résultait, pour l'acteur et pour l'orateur, la perfection, qui consiste, pour l'acteur, à ne rien feindre au théâtre qui ne jaillisse de la nature, et, pour l'orateur, à ne rien professer à la tribune qui ne soit avoué par l'art et conforme à la suprême convenance des choses, qu'on nomme le beau.

XVII

Cependant le père, la mère, les oncles de Cicéron et ses amis le conjuraient de faire violence à son goût pour la retraite, et de ne pas priver la république, dans des temps difficiles, des dons que les dieux, l'étude, les lettres, les voyages, avaient accumulés en lui. «La vertu et l'éloquence ne lui avaient été données, lui disaient-ils, que comme deux armes divines pour la grande lutte qui se balançait entre les hommes de bien et les scélérats, entre la république et la tyrannie, entre l'anarchie des démagogues et la liberté des bons citoyens.»

Cicéron céda à leurs instances, et sollicita la _questure_ la même année où les deux plus grands orateurs du temps, ses maîtres et ses modèles Hortensius et Cotta, sollicitèrent le _consulat_, première magistrature de Rome, qui durait un an.

Le peuple, lassé des hommes de guerre qui avaient assez longtemps ensanglanté Rome, voulut relever la liberté et la tribune en les nommant tous les trois.

La _questure_ était une magistrature qui donnait entrée dans le sénat. Les questeurs étaient chargés de percevoir les tributs et d'approvisionner Rome.

Le sort, qui distribuait les provinces entre les questeurs, donna la Sicile à Cicéron.

Tout en prévenant, par ses mesures, la disette qui menaçait le peuple romain, il ménagea la Sicile, et s'y fit adorer; il la parcourut tout entière, moins en proconsul qu'en philosophe et en historien curieux de rechercher dans ses ruines les vestiges de sa grandeur antique. Il y découvrit le tombeau d'Archimède, un des plus grands génies que la mécanique ait jamais donnés aux hommes, et il fit restaurer à ses frais le monument de cet homme presque divin.

Plein du bruit que son nom, son éloquence et sa magistrature heureuse faisaient en Italie, Cicéron s'étonna, en revenant à Rome, de trouver ce nom et ce bruit étouffés par le tumulte tous les jours nouveau d'une immense capitale absorbée dans ses propres rumeurs, dans ses passions, dans ses intérêts, dans ses jeux, et divisée entre ses tribuns, ses agitateurs et ses orateurs. Il comprit que, pour influer sur ce peuple mobile et sensuel, il ne fallait pas disparaître un seul jour de ses yeux. Il épousa Térentia, femme d'illustre extraction et de fortune modique. Il acheta une maison plus rapprochée du centre des affaires que sa maison paternelle, située dans un quartier d'oisifs. Il ouvrit cette maison à toute heure à la foule des clients ou des plaideurs qui assiégeaient à Rome le seuil des hommes publics. Il apprit de mémoire le nom et les antécédents de tous les citoyens romains, afin de les flatter par ce qui flatte le plus les hommes, l'attention qu'on leur marque le plus dans la foule, et de les saluer tous par leur nom quand ils l'abordaient dans la place publique. Il n'eut plus besoin ainsi d'un affranchi, qu'on appelait le _nomenclateur_, et qui suivait toujours les candidats aux charges, ou les magistrats, pour leur souffler, à voix basse, le nom des citoyens.

Parvenu à l'âge de quarante et un ans, possesseur par ses héritages personnels et par la dot de Térentia, sa femme, d'une fortune qui ne fut jamais splendide (car il ne plaida jamais que gratuitement, pour la justice ou pour la gloire, jugeant que la parole était de trop haut prix pour être vendue); lié d'amitié avec les plus grands, les plus lettrés et les plus vertueux citoyens de la république, Hortensius, Caton, Brutus, Atticus, Pompée; père d'un fils dans lequel il espérait revivre, d'une fille qu'il adorait comme la divinité de son amour; n'employant son superflu qu'à l'acquisition de livres rares, que son ami, le riche et savant Atticus, lui envoyait d'Athènes; distribuant son temps, entre les affaires publiques de Rome et ses loisirs d'été dans ses maisons de campagne à Arpinum, dans les montagnes de ses pères; à Cumes, sur le bord de la mer de Naples; à Tusculum, au pied des collines d'Albe, séjour caché et délicieux; mesurant ses heures dans ces retraites comme un avare mesure son or; donnant les unes à l'éloquence, les autres à la poésie, celles-ci à la philosophie, celles-là à l'entretien avec ses amis ou à ses correspondances, quelques-unes à la promenade sous les arbres qu'il avait plantés et parmi les statues qu'il avait recueillies, d'autres au repas, peu au sommeil; n'en perdant aucune pour le travail, le plaisir d'esprit, la santé; se couchant avec le soleil, se levant avant l'aurore pour recueillir sa pensée avant le bruit du jour dans toute sa force, sa santé se rétablissait, son corps reprenait l'apparence de la vigueur, sa voix ces accents mâles et cette vibration nerveuse que Démosthène faisait lutter avec le bruit des vagues de la mer, et plus nécessaires aux hommes qui doivent lutter avec les tumultes des multitudes. Il était sage, honoré, aimé, heureux, pas encore envié.

La destinée semblait lui donner tout à la fois, au commencement de sa vie, cette dose de bonheur et de calme qu'elle mesure à chacun dans sa carrière, comme pour lui faire mieux savourer, par la comparaison et par le regret, les années de trouble, d'action, de tumulte, d'angoisse et de mort dans lesquelles il allait bientôt entrer.

XVIII

De charge en charge, par la protection de Pompée, chef de l'aristocratie conservatrice de Rome, Cicéron fut élevé à la charge suprême de la république, le consulat. De graves circonstances l'attendaient: elles furent l'occasion de sa plus vive éloquence d'homme d'État.

Indépendamment des grandes factions militaires dont nous avons parlé, factions représentées dans Marius, dans Sylla, dans Pompée, et bientôt après dans César; indépendamment aussi des factions permanentes des patriciens et des plébéiens qui déchiraient la république depuis quelques années, il y avait à Rome une faction de l'anarchie, de la démagogie et du crime, qui couvait sous toutes les autres, et qui n'attendait, pour les renverser et les submerger toutes dans leur propre sang, que l'occasion d'un trouble civil ou d'une faiblesse du gouvernement. Les éléments de cette faction impie, qui bouillonne toujours dans la lie des sociétés vieillies et malades, étaient d'abord la populace, écume du peuple, qui s'imprègne et qui se corrompt de tous les vices du temps, et qui flotte, à la surface des grandes villes, au vent de toutes les séditions.

C'étaient ensuite les affranchis, les prolétaires et les esclaves, rejetés par des lois jalouses en dehors des droits des citoyens, et toujours prêts à briser le cadre des lois qui ne s'élargissaient pas pour leur faire leur juste place.

C'étaient, après, cette multitude de soldats licenciés de Sylla, de Marius, de Pompée lui-même, à qui on avait distribué des terres dans certaines parties de l'Italie, mais qui, bientôt lassés de leur médiocrité et de leur oisiveté dans ces colonies militaires, ou ayant épuisé promptement dans la prodigalité des nouveaux enrichis leur fortune, demandaient à s'en faire une autre en prêtant leurs armes aux séditions de la patrie.

Enfin c'était un petit nombre de jeunes gens des premières maisons de Rome, tels que Clodius, César, Catilina, Crassus, Céthégus, qui, ayant gardé le crédit en perdant les vertus de leur ancêtres, corrompus de moeurs, pervertis de débauche, ruinés de prodigalités, signalés de scandales, indifférents d'opinions, avides de fortune, trahissant leur sang, leur caste, leurs traditions, la gloire de leur nom, se faisaient les flatteurs, les instigateurs, les tribuns, les complices masqués ou démasqués de la populace, et cherchaient leur richesse perdue et leur grandeur future dans l'abîme de leur patrie!

XIX

Voilà quels étaient à Rome, au moment où Cicéron atteignait au pouvoir, les ferments et les fauteurs de bouleversements.

Le chef momentanément reconnu de toutes ces factions liguées pour la ruine de la république, si toutefois l'anarchie peut avoir un chef, était Catilina.

Catilina, homme d'un sang illustre, d'une trempe virile, d'une audace effrontée, audace que le peuple prend souvent pour la grandeur d'âme, d'une renommée militaire, seule qualité qu'on ne peut lui contester, d'une de ces éloquences dépravées qui savent faire bouillonner les vices dans les parties honteuses du coeur humain; soupçonné, sinon convaincu, du meurtre d'un frère, d'assassinats sur la voie Appienne, d'empoisonnements secrets, de débauches presque aussi infâmes que des crimes; mais assez insolent de sa naissance, assez fort de sa popularité, assez prêt à la vengeance, et enfin assez prémuni de liaisons secrètes avec César, Clodius, Crassus et d'autres sénateurs, sénateur lui-même, pour qu'un certain crédit couvrît sa douteuse renommée, pour que nul n'osât lui reprocher tout haut les forfaits dont beaucoup l'accusaient tout bas.

Catilina était encore préteur: il avait élevé son ambition jusqu'au consulat.

À peine eut-il été précipité de son espérance par le triomphe du grand orateur, qu'il médita de renverser ce qu'il n'avait pu conquérir, d'égorger le consul, de proscrire une partie du sénat, d'appeler les soldats licenciés, les prolétaires, les esclaves, à l'assassinat de Rome, et de faire naître dans cette conflagration de toutes choses une occasion de revanche, et une dictature de crimes pour lui et pour ses complices.

Si César lui-même n'était pas un complice, il était au moins un confident muet et peut-être impatient du succès de la conspiration.

XX

À l'immense rumeur d'une si vaste conspiration, dont les têtes seules étaient cachées, mais dont les membres révélaient partout l'existence, Cicéron rassemble le sénat, et somme Catilina d'avouer ou de désavouer son crime. «Mon crime? répond insolemment le factieux; est-ce donc un crime de vouloir donner une tête à la puissance décapitée de la multitude, quand le sénat, qui est la tête du gouvernement, n'a plus de corps et ne peut rien pour la patrie?»

À ces mots, Catilina sort, et le sénat, épouvanté de tant d'audace, donne la dictature temporaire à Cicéron pour sauver Rome.

Catilina ne s'endort pas après une si franche déclaration de guerre à sa patrie; il envoie à Manlius, un de ses complices, qui commandait un corps de vétérans en Toscane, le signal de soulever ses soldats et de marcher sur Rome. Chaque quartier de la ville est donné par lui à un des conjurés, qui doit à heure fixe en rassembler le peuple et diriger les mouvements. Les armes, les torches, sont prêtes; les édifices, les victimes, comptés: Cicéron est la première de ces victimes. C'est dans le sang de son premier citoyen que les scélérats doivent éteindre les lois antiques de Rome.

Une femme illustre, maîtresse d'un des jeunes patriciens associés au complot, court dans la nuit avertir Cicéron de fermer le lendemain sa maison aux sicaires. Ils se présentent en effet en armes au point du jour à la porte du consul, dont ils avaient promis la tête; ils trouvent cette porte gardée par une poignée de bons citoyens. Cicéron vivant, la ville a un centre, les lois une main, la patrie une voix, le sénat un guide. L'exécution du complot est ajournée.

Cicéron n'ajourne pas la vigilance; il convoque le sénat, à la première heure du jour, dans le temple fortifié de Jupiter Stator, ou conservateur de Rome.

Catilina ose s'y présenter, convaincu que l'absence de preuves contre lui attestera son innocence, ou que l'audace intimidera le consul.

À son entrée dans le sénat, tous les sénateurs s'écartent de Catilina, comme pour se préserver de la contagion ou même du soupçon du crime. L'horreur, avant la loi, fait le vide autour du conspirateur.

Cicéron, indigné, mais non intimidé, se lève et adresse à l'ennemi public la terrible et éloquente apostrophe qui a laissé sur le nom de Catilina la même trace que le feu du ciel laisse sur un monument foudroyé. La pensée s'y précipite sans haleine en paroles courtes, comme si l'impatience et l'indignation essoufflaient le génie. En voici quelques mots qui feront juger l'orateur et le criminel:

XXI

«Jusques à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience? Combien de temps ta rage éludera-t-elle nos lois? À quel terme s'arrêtera ton audace? Quoi! ni la garde qui veille la nuit sur le mont Palatin, ni les forces répandues dans toute la ville, ni la consternation du peuple, ni ce concours de tous les bons citoyens, ni le lieu fortifié choisi pour cette assemblée, ni les regards indignés de tous les sénateurs, rien n'a pu t'ébranler? Tu ne vois pas que tes projets sont découverts? Ta conjuration est ici environnée de témoins, enchaînée de toutes parts! Penses-tu qu'aucun de nous ignore ce que tu as fait la nuit dernière et celle qui l'a précédée? dans quelle maison tu t'es rendu? quels complices tu as réunis? quelles résolutions tu as prises? Ô temps! ô moeurs! Tous ces complots, le sénat les connaît, le consul les voit, et Catilina vit encore! Il vit, que dis-je? il vient au sénat; il est admis au conseil de la république; il choisit parmi nous et marque de l'oeil ceux qu'il veut immoler. Et nous, hommes pleins de courage, nous croyons faire assez pour la patrie si nous évitons sa fureur et ses poignards! Depuis longtemps, Catilina, le consul aurait dû t'envoyer à la mort, et faire tomber ta tête sous le glaive dont tu veux nous frapper. Le premier des Gracques essayait contre l'ordre établi des innovations dangereuses; un illustre citoyen, le grand pontife P. Scipion, qui cependant n'était pas magistrat, l'en punit par la mort. Et lorsque Catilina s'apprête à faire de l'univers un théâtre de carnage et d'incendie, les consuls ne l'en puniraient pas!

«Je ne rappellerai point que Servilius Ahala, pour sauver la république des changements que méditait Spurius Mélius, le tua de sa propre main: de tels exemples sont trop anciens. Il n'est plus, non, il n'est plus ce temps où de grands hommes mettaient leur gloire à frapper avec plus de rigueur un citoyen pernicieux que l'ennemi le plus acharné. Aujourd'hui un sénatus-consulte nous arme contre toi, Catilina, d'un pouvoir terrible. Ni la sagesse des consuls, ni l'autorité de cet ordre, ne manquent à la république; nous seuls, je le dis ouvertement, nous seuls, consuls sans vertu, nous manquons à nos devoirs..... ......Rappelle à ta mémoire l'avant-dernière nuit, et tu comprendras que je veille encore avec plus d'activité pour le salut de la république que toi pour sa perte. Je te dis que l'avant-dernière nuit tu te rendis (je te parlerai sans déguisement) dans la maison du sénateur Léca. Là se réunirent en grand nombre les complices de tes criminelles fureurs. Oses-tu le nier? Tu gardes le silence! Je t'en convaincrai, si tu le nies; car je vois ici dans le sénat des hommes qui étaient avec toi. Dieux immortels! Où sommes-nous? Dans quelle ville, ô ciel! vivons-nous? Quel gouvernement est le nôtre? Ici, Pères conscrits, ici même, parmi les membres de cette assemblée, dans ce conseil auguste où se pèsent les destinées de l'univers, des traîtres conspirent ma perte, la vôtre, celle de Rome, celle du monde entier. Et ces traîtres, le consul les voit et prend leur avis sur les grands intérêts de l'État; quand leur sang devrait déjà couler, il ne les blesse pas même d'une parole offensante. Oui, Catilina, tu as été chez Léca l'avant-dernière nuit; tu as partagé l'Italie entre tes complices; tu as marqué les lieux où ils devaient se rendre; tu as choisi ceux que tu laisserais à Rome, ceux que tu emmènerais avec toi; tu as désigné l'endroit de la ville où chacun allumerait l'incendie; tu as déclaré que le moment de ton départ était arrivé; que, si tu retardais de quelques instants, c'était parce que je vivais encore. Alors il s'est trouvé deux chevaliers romains qui, pour te délivrer de cette inquiétude, t'ont promis de venir chez moi cette nuit-là même, un peu avant le jour, et de m'égorger dans mon lit. À peine étiez-vous séparés, que j'ai tout su. Je me suis entouré d'une garde plus nombreuse et plus forte. J'ai fermé ma maison à ceux qui, sous prétexte de me rendre leurs devoirs, venaient de ta part pour m'arracher la vie. Je les ai nommés d'avance à plusieurs de nos premiers citoyens, et j'avais annoncé l'heure où ils se présenteraient................

«Peux-tu, Catilina, jouir en paix de la lumière qui nous éclaire, de l'air que nous respirons, lorsque tu sais qu'il n'est personne ici qui ignore que, la veille des calendes de janvier, le dernier jour du consulat de Lépidus et de Tullus, tu te trouvas sur la place des Comices, armé d'un poignard? que tu avais aposté une troupe d'assassins pour tuer les consuls et les principaux citoyens? que ce ne fut ni le repentir ni la crainte, mais la fortune du peuple romain, qui arrêta ton bras et suspendit ta fureur? Je n'insiste point sur ces premiers crimes; ils sont connus de tout le monde, et bien d'autres les ont suivis. Combien de fois, et depuis mon élection, et depuis que je suis consul, n'as-tu pas attenté à ma vie! Combien de fois n'ai-je pas eu besoin de toutes les ruses de la défense pour parer des coups que ton adresse semblait rendre inévitables! Il n'est pas un de tes desseins, de tes succès, pas une de tes intrigues dont je ne sois instruit à point nommé. Et cependant rien ne peut lasser ta volonté, décourager tes efforts. Combien de fois ce poignard, dont tu nous menaces, a-t-il été arraché de tes mains! Combien de fois un hasard imprévu l'en a-t-il fait tomber! Et cependant il faut que ta main le relève aussitôt. Dis-nous donc sur quel affreux autel tu l'as consacré, et quel voeu sacrilége t'oblige à le plonger dans le sein du consul!