Cours familier de Littérature - Volume 11
Part 4
Ainsi aurait parlé M. de Talleyrand, ainsi parlent la raison et la paix du monde. Que Dieu leur suscite de tels organes dans les futurs congrès!
Les _États-Unis italiens_, voilà le mot de la situation, voilà la politique de la France, voilà la gloire et la liberté de l'Italie. Le reste est une intrigue anglaise; ceci est un principe italien.
LAMARTINE.
LXIIe ENTRETIEN.
CICÉRON
I
Cicéron est le plus grand _homme littéraire_ qui ait jamais existé parmi les hommes de toutes les races humaines et de tous les siècles, si nous en exceptons peut-être _Confucius_. Les uns ont été plus poëtes, les autres aussi éloquents, quelques-uns aussi politiques, ceux-ci aussi philosophes, ceux-là aussi écrivains; mais nul, sans en excepter Voltaire, n'a été, dans tous les exercices de la pensée, de la parole ou de la plume, aussi vaste, aussi divers, aussi élevé, aussi universel, aussi complet que Cicéron. C'est le nom culminant de toute littérature antique; il résume en lui deux mondes, le monde grec et le monde romain. Celui qui connaîtrait bien les oeuvres de Cicéron connaîtrait à peu près tout ce que les hommes ont pensé, dit et écrit de plus juste et de plus parfait sur ce globe, avant l'Évangile.
Nous allons essayer de vous faire apprécier ce grand esprit; si nous y réussissons, vous pourrez dire que vous avez vécu avec la meilleure compagnie de tous les siècles, avec la plus haute personnification de l'homme de lettres.
Quelques lignes d'abord sur sa vie, que nous avons écrite dans un autre ouvrage. Grâce à cette étude approfondie de sa vie et grâce à sa correspondance, nous le connaissons comme s'il eût été un de nos collègues dans les affaires publiques ou un de nos amis dans la vie privée.
II
Aucun homme, disions-nous dans cette histoire, ne réunit autant de facultés diverses et puissantes que Cicéron. Poëte, philosophe, citoyen, magistrat, consul, administrateur de provinces, modérateur de la république, idole et victime du peuple, théologien, jurisconsulte, orateur suprême, honnête homme surtout, il eut de plus le rare bonheur d'employer tous ces dons divers, tantôt à l'amélioration, au délassement et aux délices de son âme dans la solitude, tantôt au perfectionnement des arts de la parole par l'étude, tantôt au maniement du peuple, tantôt aux affaires publiques de sa patrie, qui étaient alors les affaires de l'univers, et d'appliquer ainsi ses dons, ses talents, son courage et ses vertus au bien de son pays, de l'humanité, et au culte de la Divinité, à mesure qu'il perfectionnait ces dons pour lui-même!
III
On ne peut lui reprocher que deux fautes: la vaine gloire dans la contemplation de lui-même, et des faiblesses réelles ou plutôt des indécisions regrettables, à la fin de sa vie, envers les tyrans de sa patrie. Mais ces deux fautes, si on étudie bien son histoire, ne sont pas les fautes de son caractère: elles sont surtout les fautes de son temps.
La vaine gloire était la vertu des grands hommes à ces époques où une religion, plus magnanime et plus épurée des vanités humaines, n'avait pas encore enseigné aux hommes l'abnégation, la modestie, l'humilité, qui déplacent pour nous la gloire de la terre, et qui la reportent dans la satisfaction muette de la conscience ou dans la seule approbation de Dieu.
Et, quant aux compositions avec les événements et avec les tyrannies qu'on reproche de loin à Cicéron, il faut se reporter à l'état de la république romaine, à la corruption des moeurs, à la lâcheté du peuple, à l'énervation des caractères de son temps, pour être juste envers ce grand homme. À aucune époque de sa carrière civile il n'a montré devant son devoir une hésitation. S'il faiblit devant César, il ne faiblit pas devant la mort; mais, pour appuyer le levier de cette force d'âme qu'on lui demande, et pour soutenir seul la république contre César, il lui fallait un point d'appui dans la république: il n'y en avait plus. Ce n'était pas le levier qui manqua à Cicéron, ce fut le point d'appui. On peut plaindre le temps, mais non accuser le citoyen.
IV
Aucune forme de gouvernement, autant que la république romaine, ne fut propre à former ces hommes complets, tels que nous venons de les définir dans le plus grand orateur de Rome. On n'avait pas inventé alors ces divisions de facultés et ces spécialités de professions qui décomposent un homme entier en fractions d'homme, et qui le rapetissent en le décomposant. On ne disait pas: Celui-ci est un citoyen civil, celui-là est un citoyen militaire, celui-ci est poëte, celui-ci est orateur, celui-là est un avocat, celui-là est un consul, on était tout cela à la fois, si la nature et la vocation vous avaient donné toutes ces aptitudes. On ne mutilait pas arbitrairement la nature, au grand détriment de la grandeur de la patrie et de l'espèce humaine. On n'imposait pas à Dieu un maximum de facultés qu'il lui était défendu de dépasser quand il créait une intelligence plus universelle ou une âme plus grande que les autres. César plaidait, faisait des vers, écrivait l'_Anti-Caton_, conquérait les Gaules. Cicéron écrivait des poëmes, faisait des traités de rhétorique, défendait les causes au barreau, haranguait les citoyens à la tribune, discutait le gouvernement au sénat, percevait les tributs en Sicile, commandait les armées en Syrie, philosophait avec les hommes d'étude, et tenait école de littérature à Tusculum. Ce n'était pas la profession, c'était le génie qui faisait l'homme, et l'homme alors était d'autant plus homme qu'il était plus universel: de là la grandeur de ces hommes multiples de l'antiquité. Quand, mieux inspirés, nous voudrons grandir comme elle, nous effacerons ces barrières jalouses et arbitraires que notre civilisation moderne place entre les facultés de la nature et les services qu'un même citoyen peut rendre sous diverses formes à sa patrie.
Nous ne défendrons plus à un philosophe d'être un politique, à un magistrat d'être un héros, à un orateur d'être un soldat, à un poëte d'être un sage ou un citoyen. Nous ferons des hommes, et non plus des rouages humains. Le monde moderne en sera plus fort et plus beau, et plus conforme au plan de Dieu, qui n'a pas fait de l'homme un fragment, mais un ensemble.
V
Cicéron, tel que nous le trouvons dans les portraits et dans les lettres de ses contemporains ou de lui-même, était de haute taille, telle qu'elle est nécessaire à un orateur qui parle devant le peuple, et qui a besoin de dominer de la tête ceux qu'il doit dominer de l'esprit. Ses traits étaient sévères, nobles, purs, élégants, éclairés par l'intelligence intérieure qui les avait, pour ainsi dire, façonnés à son image; le front, élevé, et poli comme une table de marbre destinée à recevoir et à effacer les mille impressions qui le traversaient; le nez, aquilin, très-resserré entre les yeux; le regard, à la fois recueilli en lui-même, ferme et assuré sans provocation quand il s'ouvrait et se répandait sur la foule; la bouche, fine, bien fendue des lèvres, sonore, passant aisément de la mélancolie des grandes préoccupations à la grâce détendue du sourire; les joues, creuses, pâles, amaigries par les contentions de l'étude et par les fatigues de la tribune aux harangues. Son attitude avait le calme du philosophe, plutôt que l'agitation du tribun. Ce n'était pas une passion, c'était une pensée, qui se posait et qui se dessinait en lui sous les yeux du peuple. On voyait qu'il aspirait à illuminer, non à égarer la foule. Toute l'autorité de la vertu publique, toute la majesté du peuple romain, se levaient avec lui quand il se levait pour prendre la parole.
Un nombreux et grave cortége de rhéteurs grecs, d'affranchis, de clients, de citoyens romains sauvés par ses talents, l'accompagnait quand il traversait la place pour monter aux _rostres_. Il tenait à la main un rouleau de papier et un stylet de plomb pour noter ses exordes, ses démonstrations, ses péroraisons, parties préparées ou inspirées de ses discours. Son costume, soigneusement conforme à la coupe antique, n'avait rien de la négligence du cynique ou de la mollesse de l'épicurien. Il ne blessait pas les yeux par la recherche, et ne les offensait pas par la sordidité. Il était vêtu, non paré, de sa robe à plis perpendiculaires, serrée au corps. Il ne voulait pas que les couleurs, en attirant les yeux, donnassent des distractions aux oreilles. Son aspect maladif, surtout dans sa jeunesse, intéressait à cette langueur du corps dompté par l'esprit. On y lisait ses insomnies et ses méditations. Excepté sa voix grave et façonnée par l'exercice, toute son apparence extérieure était celle d'une pure intelligence qui n'aurait emprunté de la matière que la forme strictement nécessaire pour se rendre visible à l'humanité.
Mais le peuple romain, comme le peuple grec, accoutumé, par la fréquentation du _forum_, à juger ses orateurs en artiste, appréciait dans César, dans Hortensius, cette exténuation du corps qui attestait l'étude, la passion, les veilles, la consomption de l'âme. La maigreur et la pâleur de Cicéron étaient une partie de son prestige et de sa majesté.
VI
Il était né dans une petite ville municipale des environs de Rome, nommée Arpinum, patrie de Marius. Sa mère, Helvia, femme supérieure par le courage et la vertu, comme toutes les mères où se moulent les grands hommes, l'enfanta sans douleurs. Un génie apparut à sa nourrice, dit la rumeur antique, et lui prédit qu'elle allaitait, dans cet enfant, le salut de Rome, ce qui signifie que la physionomie et le regard de cet enfant répandaient dans le coeur de sa mère et de sa nourrice on ne sait quel pressentiment de grandeur et de vertu innées.
Helvia était d'un sang illustre; sa famille paternelle cultivait obscurément ses domaines modiques dans les environs d'Arpinum, sans rechercher les charges publiques et sans venir à Rome, contente d'une fortune modique et d'une considération locale dans sa province. Malgré la nouveauté de son nom, que Cicéron fit le premier éclater dans Rome, cette famille remontait, dit-on, par filiation, jusqu'aux anciens rois déchus du Latium. Le grand-père et les oncles de Cicéron s'étaient distingués déjà par l'aptitude aux affaires et par quelques symptômes inattendus d'éloquence dans des députations envoyées par leur ville à Rome pour y soutenir de graves intérêts. Il est rare que le génie soit isolé dans une famille; il y montre presque toujours des germes avant d'y faire éclore un fruit consommé. En remontant de quelques générations dans une race, on reconnaît à des symptômes précurseurs le grand homme que la nature semble y préparer par degrés. Ce fut ainsi dans la famille poétique du Tasse, dont le père était déjà un poëte de seconde inspiration; ainsi, dans la famille de Mirabeau, dont le père, et surtout les oncles, étaient des orateurs naturels et sauvages, plus frustes, mais peut-être plus natifs que le neveu; ainsi de Cicéron et de beaucoup d'autres. La nature élabore longtemps ses chefs-d'oeuvre dans les minéraux comme dans les végétaux. Dieu semble agir de même à l'égard de l'homme, cet être successif qui retrace et contient peut-être dans une seule âme les vertus des âmes de cent générations.
VII
Ces aptitudes et ces goûts oratoires et littéraires de la famille de Cicéron, et la tendresse qui se change en ambition pour son fils dans le coeur d'une noble mère, firent élever dans les lettres grecques et romaines l'enfant, qui promettait de bonne heure tant de gloire à sa maison.
La littérature grecque était alors pour les jeunes Romains ce que la littérature latine a été depuis pour nous: la tradition de l'esprit humain, le modèle de la langue, le grand ancêtre de nos idées.
La rapide et universelle intelligence de l'enfant fit une explosion plutôt que des progrès aux premières leçons qu'il reçut, en sortant du berceau, sous les yeux de sa mère. Sa vocation aux choses intellectuelles fut si prompte, si merveilleuse et si unanimement reconnue autour de lui dans les écoles d'Arpinum, qu'il goûta la gloire, dont il devait épuiser l'ivresse, presque en goûtant la vie.
Les petits enfants, ses compagnons d'école, le proclamèrent d'eux-mêmes _roi des écoliers_; ils racontaient à leurs parents, en rentrant des leçons, les prodiges de compréhension et de mémoire du fils d'Helvia, et ils lui faisaient d'eux-mêmes cortége jusqu'à la porte de sa maison, comme au patron de leur enfance. Quand la supériorité est démesurée parmi les enfants, elle ne suscite plus l'envie; on la subit et on l'acclame comme un phénomène; et, comme les phénomènes sont isolés et ne se renouvellent pas, ils n'humilient pas la jalousie parmi les hommes, ils l'étonnent. Tel était le sentiment qu'inspirait le jeune Cicéron aux enfants d'Arpinum. Que n'en inspira-t-il un aussi noble et aussi honorable plus tard à Clodius, à Octave et à Antoine!
VIII
La poésie, cette fleur de l'âme, l'enivra la première. Elle est le songe du matin des grandes vies; elle contient en ombres toutes les réalités futures de l'existence; elle remue les fantômes de toutes choses avant de remuer les choses elles-mêmes; elle est le prélude des pensées et le pressentiment de l'action. Les riches natures, comme César, Cicéron, Brutus, Solon, Platon, commencent par l'imagination et la poésie: c'est le luxe des séves surabondantes dans les héros, les hommes d'État, les orateurs, les philosophes. Malheur à qui n'a pas été poëte une fois dans sa vie!
IX
Cicéron le fut de bonne heure, longtemps et toujours. Il ne fut si souverain orateur que parce qu'il fut poëte. La poésie est l'arsenal de l'orateur. Ouvrez Démosthène, Cicéron, Chatam, Mirabeau, Vergniaud: partout où ces orateurs sont sublimes, ils sont poëtes; ce qu'on retient à jamais de leur éloquence, ce sont des images et des passions dignes d'être chantées et perpétuées par des vers.
En sortant de l'adolescence, Cicéron publia plusieurs poëmes qui le placèrent, disent les histoires, parmi les poëtes renommés de son temps. Plutarque affirme que sa poésie égala son éloquence.
Il étudiait en même temps la philosophie sous les maîtres grecs de cette science, qui les contient toutes. Il suivait surtout les leçons de Philon, sectateur de Platon. Il ouvrait ainsi son âme par tous les pores à la science, à la sagesse, à l'inspiration, à l'éloquence. Recueillant tout ce qui avait été pensé, chanté ou dit de plus beau avant lui sur la terre, pour se former à lui-même dans son âme un trésor intarissable de vérités, d'exemples, d'images, d'élocution, de beauté morale et civique, il se proposait d'accroître et d'épuiser ensuite ce trésor pendant sa vie, pour la gloire de sa patrie et pour sa propre gloire, immortalité terrestre dont les hommes d'alors faisaient un des buts et un des prix de la vertu.
Il suivait assidûment aussi, à la même époque, les séances des tribunaux et les séances du _forum_, ce tribunal des délibérations politiques devant le peuple écoutant, regardant agir les grands maîtres de la tribune de son temps, Scévola, Hortensius, Cotta, Crassus, et surtout Antoine, dont il a depuis immortalisé lui-même l'éloquence dans ses traités sur cet art. Il s'honorait d'être leur disciple, et il s'étudiait, en rentrant chez lui, à reproduire de mémoire sous sa plume les traits de leurs harangues qui avaient ému la multitude ou charmé son esprit. Ignoré encore lui-même comme orateur, sa renommée comme poëte s'étendait à Rome par la publication d'un poëme épique sur les guerres et sur les destinées de Marius, son grand compatriote.
X
Rome était alors à une de ces crises tragiques et suprêmes qui agitent les empires ou les républiques, au moment où leurs institutions les ont élevés au sommet de vertu, de gloire et de liberté auquel la Providence permet à un peuple de parvenir. Arrivées à ce point culminant de leur existence et de leur principe, les nations commencent à chanceler sur elles-mêmes avant de se précipiter dans la décadence, comme par un vertige de la prospérité ou par une loi de notre imparfaite nature. C'est le moment où les peuples enfantent les plus grands hommes et les plus scélérats, comme pour préparer des acteurs plus sublimes et plus atroces à ces drames tragiques qu'ils donnent à l'histoire. Cicéron apparaissait dans la vie précisément à ce moment de l'achèvement et de la décomposition de la république romaine; en sorte que son histoire, mêlée à celle de sa patrie depuis sa naissance jusqu'à son supplice, est à la fois celle des hommes les plus mémorables ou les plus exécrables de l'univers, celle des plus grandes vertus et des plus grands crimes, des plus éclatants triomphes et des plus sinistres catastrophes de Rome.
La liberté, la servitude de l'univers, se conquièrent, se perdent, se jouent pendant un demi-siècle en lui, autour de lui ou avec lui. L'âme d'un seul homme est le foyer du monde, et sa parole est l'écho de l'univers.
XI
Le principe de la république romaine était l'annexion d'abord de l'Italie, puis de l'Europe, puis enfin du monde alors connu, à la domination des Romains. Grandir était leur loi; on ne grandit en territoire que par la guerre, la guerre était donc la fatalité de ce peuple. D'abord défensive dans ses commencements, la guerre romaine était devenue offensive, puis universelle. La guerre donne la gloire; la gloire donne la popularité; la popularité donne aux ambitieux la puissance politique. Le triomphe à Rome était devenu une institution: il donnait pour ainsi dire un corps à la renommée, et faisait, des triomphateurs, des candidats à la tyrannie.
XII
Pour entretenir cette concurrence de triomphes et cette guerre universelle et perpétuelle, de grandes armées, presque permanentes aussi, étaient devenues nécessaires.
De grandes armées permanentes sont l'institution la plus fatale à la liberté et au pouvoir tout moral des lois.
Celles qui restaient rassemblées en légions dans les provinces conquises ou en Italie commençaient à élever leurs généraux au-dessus du sénat et du peuple, et à former pour ou contre ces généraux de grandes factions militaires, armées bien autrement dangereuses que les factions civiles.
Celles qui étaient licenciées, après qu'on leur avait partagé des terres, formaient, dans l'Italie même et dans les campagnes de Rome, des noyaux de mécontents prêts à recourir aux armes, leur seul métier, et à donner des bandes ou des légions aux séditions politiques, aux tribuns démagogues ou aux généraux ambitieux.
Le sénat et le peuple étaient donc tout prêts à être dominés et subjugués dans Rome même par la guerre et par la gloire qu'ils avaient destinées à subjuguer le monde.
Les Romains avaient envoyé des tyrans au monde, et le monde vaincu leur renvoyait des tyrans domestiques. Déjà l'épée se jouait des lois; déjà, sous un respect apparent pour l'autorité nominale du sénat, les généraux et les triomphateurs marchandaient entre eux les charges, les consulats. Les gouverneurs de provinces troquaient leurs légions ou se prêtaient leurs armées, pour se les rendre après le temps voulu par les lois. Rome n'était plus qu'une grande anarchie dominatrice du monde au dehors, mais où les citoyens avaient cédé la réalité de la souveraineté aux légions, où la constitution ne conservait plus que ses formes, où les généraux étaient des tribuns, et où les factions étaient des camps.
Tel était l'état de la république romaine quand le jeune Cicéron revêtit la robe virile pour prendre son rôle de citoyen, d'orateur, de magistrat sur la scène du temps.
XIII
Marius, plébéien d'Arpinum, après s'être illustré dans les camps et avoir sauvé l'Italie de la première invasion des barbares du Nord, avait pris parti à Rome pour le peuple contre les patriciens et contre le sénat. Démagogue armé et féroce, il avait prêté ses légions à la démocratie pour immoler l'aristocratie. Ses proscriptions et ses assassinats avaient décimé Rome et inondé de sang l'Italie.
Sylla, patricien de Rome, d'abord lieutenant, puis rival de Marius, lui avait à son tour enlevé sa gloire et ses légions, les avait ramenées contre sa patrie, avait proscrit les proscripteurs, égorgé les égorgeurs, assassiné en masse le peuple, asservi le sénat en le rétablissant, élevé les esclaves au rang de citoyens romains, partagé les terres des proscrits entre ses cent vingt mille légionnaires, puis abdiqué sous le prestige de la terreur qu'il avait inspirée au peuple, et remis en jeu les ressorts de l'antique constitution, faussés, subjugués, ensanglantés par lui.
Une guerre qu'on appelait la _guerre sociale_, guerre des auxiliaires de la république contre Rome elle-même, avait compliqué encore, par l'insurrection de l'Italie, cette mêlée d'événements, de passions, de proscriptions, de sang et de crimes. Sylla en triompha. Les bons citoyens de Rome s'enrôlèrent pour défendre la patrie, même sous la dictature d'un tyran.
Cicéron suivit dans le camp de Sylla son modèle et son maître, l'orateur Hortensius. Il en revint, avec les légions victorieuses de Sylla, pour assister avec horreur à l'éclipse de toute liberté, aux dictatures, aux proscriptions, aux égorgements de Rome.
Son extrême jeunesse et sa vie studieuse à Arpinum le dérobèrent, non au malheur, mais au danger du temps. Il reparut à Rome après le rétablissement violent, mais régulier, des choses et du sénat par Sylla.
Il se prépara à la tribune politique et aux charges de la république par l'exercice du barreau, noviciat des jeunes Romains qui aspiraient ainsi à l'estime et à la reconnaissance du peuple avant de briguer ses suffrages pour les magistratures. Il publia en même temps des livres sur la langue, sur la rhétorique, sur l'art oratoire, qui décelaient la profondeur et l'universalité de ses études.
Ses premiers plaidoyers pour ses clients étonnèrent les orateurs les plus consommés de Rome. Sa parole éclata comme un prodige de perfection, inconnue jusqu'à ce jeune homme, dans la discussion des causes privées. Invention des arguments, enchaînement des faits, conclusion des témoignages, élévation des pensées, puissance des raisonnements, harmonie des paroles, nouveauté et splendeur des images, conviction de l'esprit, pathétique du coeur, grâce et insinuation des exordes, force et foudre des péroraisons, beauté de la diction, majesté de la personne, dignité du geste, tout porta, en peu d'années, le jeune orateur au sommet de l'art et de la renommée.
Ses discours, préparés dans le silence de ses veilles, notés, écrits à loisir, effacés, écrits de nouveau, corrigés encore, comparés studieusement par lui aux modèles de l'éloquence grecque, appris fragments par fragments, tantôt aux bains, tantôt dans ses jardins, tantôt dans ses promenades autour de Rome, récités devant ses amis, soumis à la critique de ses émules ou de ses maîtres, prononcés en public sur le ton donné par des diapasons apostés dans la foule, enrichis de ces inspirations soudaines qui ajoutent la merveille de l'imprévu et le feu de l'improvisation à la sûreté et à la solidité de la parole réfléchie, étaient des événements dans Rome. Ces discours existent, revus et publiés par l'orateur lui-même; ils sont encore des événements pour la postérité. Nous n'en parlerons pas en ce moment: ils forment des volumes; ils sont restés monuments de l'esprit humain.
XIV