Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 3

Chapter 33,712 wordsPublic domain

Devons-nous au Piémont son irruption soudaine et non motivée, à main armée, dans cette Toscane des Médicis et des Léopold, toujours notre fidèle alliée, même sous notre première république, par la communauté des principes de 89 et des législations libérales de Léopold, Léopold, le premier des réformateurs couronnés et des philosophes sur le trône?

Devons-nous au Piémont l'invasion inopinée, par cent mille Piémontais, dans ces États du pape avec lesquels le Piémont n'était pas en guerre, et pendant que nos propres troupes, par leur présence à Rome, semblaient devoir garantir au moins l'inviolabilité de fait des territoires? Le drapeau français fut-il jamais affronté avec une telle irrévérence, je ne dirai pas par des ennemis, mais par des alliés intimes à qui nous venions de rendre des services aussi éclatants que Magenta et Solferino?

Devions-nous au Piémont les débarquements scandaleux d'une armée piémontaise en Sicile pendant que ses ambassadeurs assuraient le roi de Naples de son respect pour ses États, et que les ambassadeurs de Naples portaient à Turin une constitution fraternelle en gage de paix et d'alliance?

Devions-nous enfin au Piémont l'entrée de quatre-vingt mille hommes dans Naples même, pour y recevoir des mains d'un autre Jean sans Terre un royaume de neuf millions d'hommes stupéfaits par l'héroïque débarquement d'un intrépide soldat, mais nullement conquis dans une guerre légitime par la maison de Savoie?

Devions-nous au roi de Piémont le droit impuni d'aller, à la tête d'une armée royale, poursuivre, assiéger, bombarder dans son dernier asile, à Gaëte, un jeune roi à qui sa jeunesse, innocente du despotisme de son père, n'avait pas même permis de commettre des fautes qui motivent l'animadversion d'un ennemi ou le jugement d'un peuple? Ce droit des boulets et des bombes sur la tête des rois, des femmes, des enfants, des jeunes princesses d'une maison royale avec laquelle on n'est pas en guerre, est-il devenu le droit des rois contre les rois de la même famille? Est-ce là la fraternité des trônes pour un prince qui veut universaliser la monarchie?

Non, nous ne devons rien de tout cela au roi de Piémont, lors même que, pour légitimer ces énormités monarchiques, il se servirait du beau prétexte de la liberté à porter aux peuples.

La liberté que les peuples se font à eux-mêmes est légitime et sacrée; la liberté que les peuples reçoivent de l'invasion étrangère, à la pointe des baïonnettes du roi de Piémont ou avec les bombes de Gaëte, n'est qu'une ignominieuse servitude.

Tous les peuples de l'Italie ont le droit moderne et incontestable de se donner la liberté chez eux, de détruire ou de constituer le gouvernement national qui leur convient; mais nul n'a droit de leur imposer, sous le nom de _liberté_ et le canon sur la gorge, la monarchie de la maison de Savoie.

Garibaldi, lui, avait le droit, à ses risques et périls, de l'insurrection; car sa tête répondait de son audace, et il ne répondait à aucun allié, à aucun droit public, à aucun principe diplomatique, de ses exploits tout individuels. Il portait un défi personnel aux rois et aux peuples, au-dessus desquels il se plaçait; il était le grand _hors la loi_, _ex lege_, du droit des nations.

Mais le roi de Piémont était un roi, roi par le droit public respecté en lui, et qui devait être respecté par lui chez les autres; roi allié de la France, roi défendu dans deux batailles par la France, roi responsable devant la France, roi dont la France était en quelque sorte elle-même responsable, depuis qu'elle lui avait prêté sa force pour défendre son royaume et pour l'agrandir contre ces mêmes envahissements qu'il pratique aujourd'hui chez les autres.

La France a donc parfaitement le droit et, je dis plus, le devoir de ne pas avouer l'ambition d'un roi qui est roi par la grâce du sang français versé pour lui dans la Lombardie, et de ne pas reconnaître une unité monarchique piémontaise de toute l'Italie, qui serait un péril national créé contre la sécurité de la nation française.

C'est le cas, ou jamais, de conférer avec l'Europe ou de déchirer pour toujours le droit public, cette charte des peuples, des États, des trônes, de jouer le monde au jeu des insurrections royales, et de ne plus mettre dans les balances que des ambitions et des boulets, au lieu de droit public!

XX

La France ne fera certainement pas la partie si belle à ses dangereux alliés de Turin, et à ses adversaires naturels de Londres.

Que fera-t-elle, si elle est bien inspirée par l'évidence des dangers futurs que l'unité monarchique de la maison de Savoie, et la nouvelle situation que cette unité monarchique piémontaise donne contre nous en permanence à l'Angleterre, nous prépare?

Elle se dira, dans sa sagesse, ceci:

Le mouvement libéral, national, né de lui-même, de son sol et de sa pensée en Italie, est beau de souvenir et d'espérance.

L'aspiration d'une grande race éclairée, courageuse, à rentrer en possession d'elle-même, est un droit; c'est la légitimité de l'âme des nations.

Nous devons, dans la limite du droit public, respecter, honorer, au besoin favoriser ce droit, s'il était nié ou attaqué dans son exercice par des puissances étrangères à l'Italie.

XXI

Ainsi, que le Piémont, tenu si longtemps dans l'asservissement de l'Autriche ou de l'Église par la maison de Savoie jusqu'en 1848, reçoive ou se donne des institutions représentatives ou républicaines si le pays le veut, et que l'Autriche l'en punisse par une invasion des principes rétrogrades représentés par ses baïonnettes, nous devons voler au secours de l'indépendance du Piémont.

Que la Toscane, pays le plus mûr pour la liberté, parce qu'il a été mûri par les institutions de Léopold Ier, s'affranchisse d'une dynastie qu'elle aime, mais qu'elle suspecte, et se donne les lois de son ancienne république, nous devons regarder avec respect cette résolution spontanée de Florence, et empêcher qu'une intervention autrichienne ne vienne contester ce mouvement de vie dans une terre toujours vivante.

XXII

Que les États du souverain pontife modifient leur gouvernement par leur libre et propre volonté; que les Romains se donnent un gouvernement politique romain, au lieu d'un gouvernement étranger; que Rome veuille être une patrie, au lieu d'être un concile; que la souveraineté traditionnelle du pontife se combine avec la souveraineté civile de la nation romaine par des institutions représentatives et par des administrations laïques, ou même que Rome concilie, comme le voulaient _Pétrarque_, _Rienzi_, _Dante_, les souvenirs de sa république avec le séjour d'un pontife roi d'un empire spirituel, qu'avons-nous à nous immiscer dans les transactions du peuple et des princes? Laissons la puissance à l'un, la liberté à l'autre, la transaction éventuelle entre les deux. L'inviolabilité des régimes intérieurs des peuples chez eux est le droit commun: le droit des peuples, le droit des républiques, le droit des théocraties, je dirai plus, le droit du destin. Ne mettons pas la main entre la Providence et son oeuvre. L'oeuvre que vous voudrez faire sera précaire; l'oeuvre qu'elle accomplira elle-même par la main des peuples et par la main de son premier ministre, le temps, sera durable. Qui a donné au Piémont le droit de juger ou de préjuger de la volonté des Toscans, des Romains, des Napolitains, des Siciliens, et de préjuger de la volonté vraie de ces peuples à son profit? Le jugement des intéressés exprimé par des armées et rédigé par des conquêtes est suspect à tout le monde.

XXIII

Ainsi encore, qu'un jeune roi de Naples, à peine échappé à la tutelle ombrageuse de son père, élevé, dans la solitude royale de Caserte, à cultiver un jardin royal pour toute instruction politique, monte, encore enfant, sur le trône et s'y tienne à tâtons pendant un orage; qu'ensuite il jette une constitution hasardée à ses peuples pour apaiser l'insurrection de Sicile, comme on jette un à un ses vêtements royaux derrière soi pour retarder la poursuite de la révolution pendant qu'elle les ramasse;

Qu'il décompose lui-même son armée par les conseils de ministres incapables ou perfides;

Que ses oncles même abandonnent ce malheureux neveu pour aller se joindre à ses ennemis;

Qu'il sorte de sa capitale pour en écarter les bombes et les obus des Piémontais; qu'il reprenne courage dans l'honneur et dans le désespoir; qu'il s'abrite avec ses derniers défenseurs, avec sa mère, ses frères, ses jeunes soeurs, dans une ville de guerre pour tomber au moins avec la majesté, le courage du soldat, sur le dernier morceau de rocher de sa patrie; et que le Piémont, étranger à cette question entre les Napolitains et leur jeune roi, avec lequel le patriotisme et la liberté les réconciliaient, entre, sans querelles, sans déclaration de guerre, avec ses armées dans le royaume, et vienne, auxiliaire de l'expulsion, écraser de ses boulets les casemates de Gaëte devenues le dernier palais d'un dernier Bourbon: quel droit peut alléguer contre son parent innocent le roi de Piémont, pour s'emparer du trône démoli par ses canons? et quel titre à la monarchie de Naples, que cette violation impitoyable des droits du peuple, des droits du trône, des droits même de la nature et de la parenté! Et quelle diplomatie, excepté la diplomatie anglaise, peut contraindre la France à ratifier de telles audaces contre le droit des peuples?--Aussi voyez comme l'orgueil national humilié de ces neuf millions d'hommes de Naples et de Sicile commence à protester par son soulèvement de coeur contre une annexion aux Piémontais, qui ne fut qu'une surprise de la liberté, mais qui leur paraîtrait bientôt une surprise de l'ambition!

Quel spectacle, en effet, que ce peuple qui veut bien se donner à son libérateur, comme Garibaldi, mais qui ne veut pas se laisser prendre par un envahisseur couronné! Quel spectacle que cette capitale, ce royaume, ces millions d'hommes de coeur, regardant disposer d'eux comme d'un troupeau, entre leur tribun Garibaldi, qui les soulève, et le roi de Piémont, leur maître, qui les annexe! Et quelle durée des trocs pareils de population, contre tout droit et contre toute nature, peuvent-ils faire augurer au monde politique pour une unité monarchique de l'Italie, dont chaque membre proteste contre la tête, et ne présente pour tête que des gueules de canon?

XXIV

Mais, si cette unité piémontaise de l'Italie, conception désespérée d'une péninsule justement impatiente de nationalité qui ressuscite, ne présente à l'Italie monarchisée qu'une perspective de déchirement intestin sous la pression d'un roi militaire, et ne présente, au premier grand trouble européen, que la perspective d'un reflux redoutable de l'Allemagne en Italie; quelle perspective cette unité de la monarchie de Turin, à Naples, à Palerme, à Rome, à Florence, à Milan, présente-t-elle à la diplomatie pacifique de la France dans un prochain avenir?

Examinons, et récapitulons:

Nous avons vu que l'alliance autrichienne était la seule alliance d'équilibre et de paix pour la France, d'ici à très-longtemps.

Or la monarchie unitaire de l'Italie, sur la tête d'un roi de Piémont, rend à jamais impossible l'alliance entre la France et l'Autriche.

Pourquoi? parce qu'une Italie monarchique unitaire, sur la tête d'un roi soldat et sous le joug d'un peuple militaire comme les Piémontais, tendra éternellement par sa nature à inquiéter l'Autriche, non-seulement en Tyrol, mais jusqu'en Allemagne. Ne les voyez-vous pas, dès aujourd'hui, former des légions hongroises et proclamer hautement le plan d'insurger la Hongrie et de démembrer l'Autriche?

Or la seule menace d'insurger la Hongrie précipite de nouveau l'Autriche dans les bras de la Russie. Je l'ai toujours dit aux publicistes français et italiens, complices à leur insu de cette pensée antifrançaise et antiitalienne: «Prenez-y garde! la première insurrection fomentée par vous en Hongrie refait la sainte alliance.

«La Russie et l'Autriche oublieront ce jour-là tous leurs ressentiments, pour écraser de leurs armées combinées les mouvements de la Hongrie, qui pourraient remuer aussi la Pologne.--Avais-je tort? Demandez-le au congrès de Varsovie: tout son mystère est percé à jour par qui sait lire à travers les murailles.»

La monarchie unitaire piémontaise en Italie, à la tête de cinq cent mille hommes, et l'Autriche toujours menacée, seraient donc sans cesse l'arme au bras, l'une pour insurger, l'autre pour se défendre et reconquérir.

XXV

Qu'en résultera-t-il pour nous, France?

Serons-nous alliés à tout prix de la monarchie unitaire du Piémont en Italie?

Serons-nous alliés de l'Autriche?

Si nous sommes alliés de l'Autriche, nous agirons contre notre nature et contre nos intérêts en aidant l'Autriche à reprendre une situation prépondérante en Italie.

Si nous sommes alliés de l'unité monarchique piémontaise en Italie, nous serons quatre puissances militaires réunies en une seule agression contre l'Autriche: la France, l'Angleterre, la Prusse et l'Italie.

Qu'arrivera-t-il?

Nous anéantirons inévitablement l'Autriche sous cette quadruple alliance contre elle. Or, l'Autriche anéantie stupidement par nous, qu'aurons-nous fait? Deux choses, que la France doit redouter plus que toute chose au monde.

Premièrement, nous aurons fait cette monstruosité antifrançaise, l'UNITÉ DE L'ALLEMAGNE sous la main anglaise de la Prusse, c'est-à-dire l'unité de cinquante millions d'Allemands liés à l'Angleterre contre trente-six millions de Français seuls dans le monde.

Secondement, nous aurons renversé, en détruisant l'Autriche, notre seul boulevard contre la Russie. La Russie aura la route libre sur nous et sur l'Italie. Le monde sera, quand la Russie voudra, moscovite. Il n'y aura plus que deux puissances, l'Angleterre et la Russie; ou bien la France, sans alliance, sera obligée de descendre à la subalternité des puissances secondaires; ou bien encore la France, comme après Azincourt, sera obligée de se reconquérir elle-même par une énergie qui est en elle, mais qui ne se retrouvera sur terre et sur mer que dans son sang.

Voilà ce que nous aura coûté la monarchie unitaire du Piémont en Italie! Je défie le logicien diplomate le plus intrépide d'arriver pour la France à un autre résultat d'une monarchie unitaire italienne suscitée par l'Angleterre et réalisée dans la maison de Savoie.

XXVI

Quelle doit donc être, dans une crise si délicate, si compliquée et si destructive de l'équilibre européen, la conduite diplomatique de la France?

Cette conduite nous est tracée par les considérations très-irréfutables que nous venons de dérouler devant vous.

Ces considérations, je les récapitule en finissant:

L'alliance russe est prématurée de plusieurs siècles pour la France. Cette alliance livrerait l'Orient à la Russie sans fortifier la France en Occident; elle motiverait au contraire contre la France l'inimitié à mort de l'Angleterre.

L'alliance prussienne est une duperie, puisque la Prusse est, par sa situation géographique, la pointe de l'épée russe sur le coeur de la France; puisque, par son ambition et par ses affinités traditionnelles, la Prusse est un cabinet annexe de l'Angleterre; puisque, par sa rivalité germanique avec l'Autriche, la Prusse est le noyau de l'unité allemande, unité que nous devons craindre comme la mort.

L'alliance anglaise est impossible, puisque l'Angleterre, par sa nature, ne peut pas abdiquer la prépondérance sur les mers, et que la France, par sa nature, ne doit pas abdiquer sa prépondérance sur le continent.

Deux rivalités légitimes et organiques s'opposent ainsi à la sincérité d'une alliance anglo-française.

Ces deux grands peuples peuvent être pacifiés, jamais alliés, tant que la France voudra avoir une escadre sur les mers, tant que l'Angleterre voudra avoir la main dans un cabinet du continent. La paix, oui; l'alliance, non! Ces deux individualités ne sont pas condamnées à se faire la guerre, mais elles sont destinées à se faire toujours contre-poids.

XXVII

L'alliance autrichienne, depuis que la maison d'Autriche a abdiqué les pensées gigantesques de Charles-Quint, de monarchie universelle en Europe, et même d'empire unitaire en Allemagne et dans les Pays-Bas, l'alliance autrichienne est la seule qui réponde à la fois à tous les intérêts légitimes de l'Autriche et à tous les intérêts de sérieuse et de légitime grandeur de la France.

La France seule empêche la Prusse de conspirer l'unité allemande par l'anéantissement de l'Autriche;

La France soutient l'Autriche contre le poids accablant de la Russie;

La France prévient, de concert avec l'Autriche, le démembrement européen de l'empire ottoman et l'annexion de cet empire à la Russie, toujours convoitante.

Tous ces intérêts sont communs aux deux cabinets de Paris et de Vienne.

De son côté, l'Autriche, en arc-boutant l'Allemagne méridionale contre la Prusse, empêche l'accomplissement fatal de l'unité allemande, qui serait la fin de tout équilibre sur le Rhin, en Belgique, en Hollande et sur le Danube ottoman. L'Autriche est le _nec plus ultra_, la colonne d'Hercule de l'Occident contre la Russie; et la ruine de ce boulevard découvrirait la France.

L'Autriche, enfin, couvre l'empire ottoman en Europe contre la Russie. Ces deux puissances, l'Autriche et la France, sont donc nécessaires l'une à l'autre.

Le seul obstacle de l'alliance entre la France et l'Autriche, c'était l'Italie. Cet obstacle est à moitié renversé depuis la campagne de France en Italie, et depuis le refoulement des prétentions autrichiennes au pied des Alpes et sur l'extrême rive de l'Adriatique.

Rien de plus négociable aujourd'hui qu'une constitution géographique de la Vénétie qui donne à la fois satisfaction à l'indépendance fédérative de l'Italie, et satisfaction à la dignité nationale et à la sécurité militaire de cette frontière de l'Allemagne du midi.

Si la France met à ce prix une alliance permanente avec le cabinet de Vienne, l'Autriche donnera la main à la seule main qui peut la sauver d'immenses hasards.

L'article unique de ce traité d'alliance indissoluble est celui-ci:

La France sanctionne, en cas de guerre défensive contre la Prusse, toutes les conquêtes de l'Autriche sur la Prusse en Allemagne. L'Autriche sanctionne, en cas de guerre défensive avec la Prusse, toutes les conquêtes de la France sur la Prusse sur la rive gauche du Rhin.

XXVIII

Ce seul article tiendra l'Europe en repos pendant un siècle; car ce sera la coalition éventuelle de six cent mille soldats de l'Autriche avec six cent mille soldats de la France. Ni l'Angleterre, à cause de la Belgique; ni la Prusse, à cause des limites du Rhin; ni la Russie, à cause du Danube, ne porteront défi à ces douze cent mille hommes, soldats de la paix.

Quel avenir pour l'Autriche et la France qu'une alliance qui les rend maîtresses de l'équilibre du monde, ou maîtresses de leur agrandissement pour venger cet équilibre! Croyez-moi, voilà l'alliance du destin de l'Europe; sachez la voir, sachez la saisir, et, au besoin, sachez la venger!

L'unité monarchique de l'Italie, sous la maison de Savoie, est une menace perpétuelle à l'Autriche, si la France préfère l'alliance de guerre de Turin à l'alliance de paix avec l'Autriche.

La France doit-elle autre chose à l'Italie que la liberté et l'indépendance?

Doit-elle un trône de trente millions d'hommes à la maison de Savoie?

Lui doit-elle à tout prix des conquêtes italiennes faites contre son avis, contre ses intérêts français, contre le droit des nations, contre la liberté même des États italiens, qui préféreraient à la monarchie piémontaise un gouvernement propre?

Non, la France ne doit rien de tout cela au roi de Piémont. Le roi de Piémont abuse évidemment de l'héroïsme; brave comme s'il n'était que soldat, et encouragé à tout oser par l'Angleterre, à qui tout convient de ce qui peut nous nuire, le roi de Piémont, comme le grand Condé, qui jetait son chapeau au milieu de la mêlée, a jeté sa couronne de Sardaigne par-dessus les Apennins à Florence, à Rome, à Naples, à Palerme, pour que les soldats lui rapportent celle d'Italie! Mais est-ce à la France à la lui rapporter?

Non, la couronne unitaire d'Italie n'est ni un intérêt italien, ni un intérêt français: c'est un intérêt anglais et une folie sarde.

L'intérêt italien, c'est une confédération italienne, une république d'États avec une diète nationale. Une telle fédération est le droit de l'Italie indépendante, constituée; la confédération garantit l'Italie contre tous, et ne menace personne. La France et l'Autriche elle-même sont intéressées à reconnaître cette fédération pacificatrice, qui garantit l'inviolabilité de l'Italie contre tout le monde, et qui leur défend à elles-mêmes d'attenter à l'Italie libre, mais qui ne leur défend plus de former l'alliance de l'équilibre et de la paix.

Le seul obstacle à l'alliance franco-autrichienne, c'était l'Italie; depuis Magenta, cet obstacle n'existe plus. L'Italie est libre, si le Piémont cesse d'en affecter la domination. Une négociation forte et prudente entre Paris et Vienne neutralisera facilement la Vénétie, rendue à elle-même, et non annexée au Piémont. Assez combattu! négocions. Mais négocions pour une Italie libre, et non pour une Italie sarde ou anglaise. C'est assez conseiller: il faut vouloir.

XXIX

Nous sommes les diplomates de l'équilibre et de la paix; nous n'en rougissons pas devant les fanatiques du détrônement universel, transformés tout à coup en fanatiques du trône unique. Nous croyons que la forme fédérative, cette république de nations, est la seule forme qui assurera dignement la durée de l'indépendance italienne, et la seule aussi qui ne livre pas à l'Angleterre une position continentale neuve et menaçante contre nous au midi de l'Europe. Nous croyons qu'une fois la monarchie militaire et unitaire du Piémont écartée, le système fédéral n'éprouvera aucune opposition sérieuse de l'Europe, excepté de la part de l'Angleterre. Nous croyons que la question de la Vénétie se dénouera plus aisément par la négociation qu'elle ne se tranchera par la guerre. Nous croyons qu'une fois cette question de la Vénétie partagée ou résolue, comme le fut la question belge et hollandaise en 1830, l'alliance de la France et de l'Autriche sera l'alliance de la paix et de la grandeur des deux peuples.

Nous le croyons avec tant de foi que, malgré notre amour de la paix, si le Piémont et l'Angleterre s'obstinaient, le Piémont par ambition, l'Angleterre par ressentiment de nos victoires et par prévision de nos embarras, à ruiner le système d'une Italie fédérale, à élever avec les débris de tant d'États un trône, italien de nom, anglais de base, antifrançais d'intention, sur toute la péninsule; et si le Piémont et l'Angleterre mettaient l'élévation de ce trône au prix de la paix ou de la guerre avec le Piémont et avec l'Angleterre, nous dirions franchement: La GUERRE! Car, si la monarchie unitaire de l'Italie doit être anglaise, nous sommes Français avant d'être Italiens, et nous dirons: Plutôt point de trône qu'un trône anglais en Italie!...

La fédération italienne ou le trône piémontais unique en Italie, ce n'est qu'une opinion; mais le salut de la France est un devoir. Qu'est-ce qu'une opinion devant la patrie? Soyons prodigues de notre sang, mais ne soyons pas dupes de nos victoires; donnons sa place à l'Italie, mais gardons la nôtre en Europe. Le système fédératif, républicain ici, monarchique là, fait de la péninsule régénérée les ÉTATS-UNIS ITALIENS. Cela ne vaut-il pas le trône improvisé et précaire de la maison de Savoie?

Les ÉTATS-UNIS ITALIENS seront défendus par tout le monde, même par l'Autriche. Le trône unique de la maison de Savoie sera continuellement contesté par l'Italie, éternellement menacé par tout le monde; ce ne sera qu'une dictature imposée aux peuples d'Italie par des baïonnettes, au lieu d'une liberté fédérale laissant à chaque nationalité italienne son caractère, sa noblesse et sa dignité.

L'un est la paix de l'Europe; l'autre est la guerre à perpétuité. Choisissez!

XXX