Cours familier de Littérature - Volume 11
Part 21
Le peuple, plus il est peuple, c'est-à-dire plus il est gouverné par les instincts de la nature, tient à ce droit d'aînesse avec plus de ténacité que l'aristocratie elle-même. Le peuple trompe presque constamment la loi française de l'égalité des partages, en privilégiant les aînés de ses enfants sur les puînés, ou les fils sur les filles. Le père de famille veut ainsi conserver, malgré la loi, la souveraineté naturelle en l'exerçant encore après lui; il veut perpétuer, autant qu'il est en lui, sa famille et son nom, en laissant dans les mains d'un chef de maison la maison, le domaine, la richesse relative de la royauté domestique, qui constate la suprématie de la famille dans la contrée, au lieu de distribuer entre un grand nombre des parcelles de fortune que la moindre catastrophe dissipe en poussière en tant de mains. Un second, un troisième partage finissent par réduire au prolétariat ou à l'indigence la famille. Le peuple aime ainsi à concentrer la fortune de la famille dans une seule branche, plus solide, plus durable, qui sert à relever celles qui fléchissent, à donner asile et secours aux autres enfants quand les vicissitudes de la vie viennent à les réduire à la misère et à la honte. On a beau faire, la famille est aristocratique parce qu'elle aspire, par sa nature, à durer, et que rien ne dure que ce qui est héréditaire. Cet instinct du père de famille, dans la démocratie même, prévaut sur les abstractions philosophiques qui ne voient que l'individu. L'abstraction dit à l'individu: L'égalité du partage est ton droit; la nature dit au père de famille: La conservation de la famille est ton devoir; efforce-toi de la perpétuer et de la fortifier, en constituant frauduleusement, s'il le faut, une part d'hérédité conservatrice dans l'aîné de tes fils.
XXIII
Mais à considérer la chose, même philosophiquement, cette égalité des partages change d'aspect, selon qu'on se place à l'un de ces trois points de vue très-différents:
L'individu,
La famille,
L'État.
La révolution française, trop irritée contre les excès de la loi d'aînesse, ne s'est placée qu'au premier point de vue: l'individu.
De ce point de vue de l'individu abstrait et isolé que l'on a appelé les droits de l'homme, elle a dit, et elle a dû dire: Les partages seront égaux, car l'homme est égal à l'homme, et tous les enfants ont le même droit à l'héritage du père. Vérité ou sophisme, il n'y avait rien à répondre au premier aperçu à cet axiome, du moment qu'on admettait pour convenu cet autre axiome très contestable: L'homme est égal à l'homme devant le champ; l'enfant plus avancé en âge et en force est égal à l'enfant nouveau venu, dénué d'années, de force, d'éducation, d'expérience de la vie; l'enfant du sexe faible et subordonné par son sexe même est égal à l'enfant du sexe fort, viril et capable de défendre l'héritage de tous dans le sien; l'enfant inintelligent est égal à l'enfant doué des facultés de l'esprit et du coeur, privilégié par ces dons de la nature; l'enfant vicieux, ingrat, rebelle, oisif, déréglé, est égal au fils tendre, respectueux, obéissant, actif, premier sujet du père, premier serviteur de la maison, etc., etc. Or autant d'axiomes pareils, autant de mensonges.
La révolution française, dans sa législation abstraite, a donc professé en fait autant de mensonges que de principes, en supposant l'égalité des titres de capacité, d'intelligence, de vertu filiale, c'est-à-dire de droits égaux entre les enfants. L'égalité de parts dans l'héritage des biens du père est donc un sophisme devant la nature; aussi l'instinct dans toutes les nations a-t-il protesté contre l'utopie de J.-J. Rousseau et de ses disciples. La révolution française, elle-même, n'a pas tardé à revenir sur ses pas dans la voie de la nature et de la vérité; elle a modifié sa loi d'hérédité en concédant aux pères, dans leur testament, le droit de privilégier dans une certaine proportion les premiers nés ou les privilégiés de leur coeur parmi leurs enfants.
XXIV
Si l'on considère au contraire les lois relatives au partage de l'héritage du point de vue de la famille, au lieu de le considérer du point de l'individu, la question change de face, et la concentration de la plus grande partie des biens dans la main des premiers nés, ainsi que la permanence d'une partie des biens dans la même famille sous le nom de _majorat_, qui n'est qu'un second droit d'aînesse, deviennent le droit commun dans tous les pays où la monarchie se perpétue et s'affermit elle-même par des institutions plus ou moins aristocratiques. Les familles deviennent de petites dynasties qu'on ne peut déposséder du domaine patrimonial; le désordre même du fils aîné ne peut ruiner la génération qui est après lui, puisque la terre principale, l'_État_, comme dit l'Angleterre ou l'Allemagne, n'est jamais saisissable; le possesseur viager est dépossédé du revenu, le possesseur perpétuel (la famille) reste investi à jamais du capital; une génération recouvre ce qu'une génération a momentanément perdu. La famille est éternelle comme l'État.
Sans doute ce règlement de l'héritage, inaliénable dans quelques-uns de ses domaines, a de graves inconvénients, tant pour les enfants puînés, qui n'héritent que d'une faible légitime, que pour les créanciers de l'aîné, qui ne peuvent forcer le possesseur viager à aliéner son inaliénable domaine dynastique; mais que d'avantages pour l'État, pour la famille, pour l'agriculture, pour les moeurs, pour la politique, dans cette inaliénabilité d'une partie du patrimoine de la famille! Une famille ruinée par les fautes ou par les malheurs d'une seule génération est une famille perdue pour l'État; en perdant sa fortune stable dans une contrée, elle perd ses influences, ses patronages, ses clientèles, ses exemples, son autorité morale et politique dans le pays. Ces liens de respect, de traditions, de déférence, établis entre les riches et les pauvres d'une contrée rurale, se brisent; la reconnaissance, la considération, l'affection séculaire, qui forment le ciment moral de la société, se pulvérisent et s'évanouissent sans cesse; tout devient en peu d'années poussière, dans une contrée aussi dénuée d'antiquité, de fixité. Les opinions flottent comme les moeurs; la rotation sans limite de la fortune et des familles empêche toute autorité morale de s'établir; la roue de la fortune, en tournant si vite, précipite tout dans un égoïsme funeste à l'ensemble; le peuple même n'a plus ni protection, ni centre, ni représentants puissants dans le pays, pour défendre ses droits, ses instincts, ses libertés. En démocratisant trop la terre, elle ruine les moeurs; en nivelant sans cesse les biens, elle abaisse les âmes.
Toutes les tyrannies aiment à diminuer les éminences locales, parce que rien ne résiste là où rien n'a de prestige local ou d'autorité traditionnelle sur les populations. La liberté baisse à mesure que l'égalité des héritages s'élève dans la législation des familles. La famille en effet est une puissance, l'individu n'est qu'un néant; l'État le foule aux pieds sans l'apercevoir; la dynastie de la famille détruite par l'égalité et par la mobilité des héritages, la dynastie royale devient facilement tyrannique; la conquête même devient plus facile dans un pays où l'esprit de la famille a été anéanti par la dissémination sans bornes de l'égalité des biens. Voyez la Chine, le plus admirable chef-d'oeuvre de démocratie qui soit sur la terre; le partage égal des biens entre les enfants y a multiplié démesurément l'espèce et affaibli démesurément l'État; des poignées de Tartares, où la famille est organisée en clans, en hordes, en tribus, en féodalités dynastiques, y renversent et y possèdent des empires de trois cents millions d'hommes isolés. La démocratie chinoise a pulvérisé l'esprit de nationalité; en tuant la famille elle a tué l'énergie morale de la défense. Les Tartares vivent du droit d'aristocratie, les Chinois meurent d'égalité.
XXV
Quant à l'égalité civile en elle-même, il y a deux choses qu'on appelle de ce nom et qu'il faut bien distinguer, si l'on veut distinguer en même temps ce qu'il y a de vrai, de sacré, de divin dans l'instinct de l'homme sociable, de ce qu'il y a de paradoxal, de faux, d'injuste dans les utopies philosophiques de Platon, de Fénelon, de J.-J. Rousseau et des législateurs prolétaires de ce temps-ci, qui prennent le niveau de leur salaire pour la justice de Dieu dans la constitution de leurs chimères.
La justice est une révélation divine qui n'a été inventée par aucun sage, aucun philosophe, aucun législateur, mais que tout homme, sauvage ou civilisé, a apportée dans sa conscience humaine ou dans son instinct organique et naturel en venant au monde, comme il y a apporté un sens invisible, le sens de la société. Le sens de la sociabilité, c'est le vrai nom de la justice. Sans ce sens divin de la justice, aucune société n'aurait pu exister une heure.
L'équité est un sens composé de deux poids égaux que Dieu a mis, pour ainsi dire, dans chaque main de l'homme; poids au moyen desquels l'homme pèse forcément en lui-même si tel de ces poids est égal à l'autre, et si l'équilibre moral est établi ou rompu entre les choses. En d'autres termes, toute justice est pondération; si la pondération n'est pas exacte, la conscience souffre, bon gré, mal gré, dans l'homme, l'arithmétique divine est violée, le résultat est faux; l'homme le sent, Dieu le venge, le coupable lui-même le reconnaît: voilà la justice.
XXVI
La justice produit naturellement l'instinct de l'égalité entre les hommes devant Dieu et devant la société morale; c'est-à-dire que la conscience dit à l'homme: L'homme, ton semblable, a les mêmes droits moraux que toi devant le même père, qui est Dieu, et devant la même mère, qui est la société génératrice et conservatrice de l'humanité tout entière. Dieu lui doit la même part de sa providence, puisqu'il l'a créé avec la même part de son amour; la société lui doit la même part de sa justice, puisqu'elle lui impose, proportionnellement à son intelligence et à ses forces, la même part de ses charges, de ses sacrifices, de ses lois dans l'ordre moral.
De là l'égalité de protection des lois humaines comme des lois divines entre tous les hommes qui ont invocation à faire à la providence par l'appel à Dieu, ou à la société sociale par l'appel à la force de la légalité de l'État.
C'est ce qu'on a appelé avec parfaite raison l'égalité devant Dieu et devant la loi. Point de privilége contre la révélation divine manifestée par l'instinct universel: la conscience. Quand bien même l'homme voudrait en créer, de ces priviléges contre Dieu, il ne le pourrait pas: c'est plus fort que lui, ce serait vengé par lui, il trouverait l'insurrection en lui, sa conscience, à _lui_, se révolterait contre _lui_: c'est fatal. Qu'est-ce donc que le remords?
La législation, en cela, est conforme à l'instinct. La révolution française a proclamé cette justice dans la proclamation de cette égalité abstraite et divine _devant la loi_; ce qui veut dire et ce qui dit: «Il n'y a pas deux Dieux, il n'y a pas deux instincts, il n'y a pas deux consciences, il n'y a pas deux humanités; Dieu, l'instinct, l'équité, la loi morale, l'humanité, voient des égaux dans tous les hommes venant en ce monde!»
XXVII
Ainsi, dans le domaine spiritualiste, l'égalité est la justice; donc l'homme et l'homme sont égaux en droit spirituel et moral, et la société doit leur conférer cette égalité, ce droit à l'équité appartenant par égale divinité de titre à la nature, que dis-je? à l'humanité tout entière.
Voilà la révolution française, voilà la sublime démocratie divine entendue comme elle peut être seulement entendue par les esprits politiques à qui la démagogie, l'esprit de radicalisme, la manie des sophisme ou la rage suicide du nivellement impossible, qui ne serait que l'extrême injustice, n'ont pas faussé le bon sens.
Mais la société politique doit-elle l'égalité des conditions et des biens à tous les hommes venant dans ce monde, rois ou sujets, nobles ou peuple, riches ou pauvres, avec l'avantage ou le désavantage de ce qu'on appelle le _fait accompli_? Doit-elle planer comme une Némésis de l'égalité, la faux de Tarquin à la main, pour faucher sans cesse ce qui dépasse le niveau uniforme du champ social? Doit-elle à chaque individu qui naît à chaque seconde du temps, sur la terre, pour y demander de droit divin une place égale à celle de tout autre homme, lui doit-elle, à ce nouveau venu, de lui faire violemment cette place en déplaçant ceux qui s'en sont fait une avant lui et supérieure à la sienne? Serait-ce une justice? Serait-ce une société que cette répartition incessante et violente des rangs, des biens, des fortunes, enlevant toute sécurité au présent, tout avenir à la possession, tout mobile au travail, toute solidité à l'établissement des familles, des nations, même des individus? Ne serait-ce pas plutôt la souveraine injustice constituée que cette égalité forcée qui récompenserait le travail acquis par l'éternelle spoliation de l'égalité des biens?
Et, de plus, les partisans irréfléchis de cette utopie de l'égalité des biens n'ont-ils pas assez d'intelligence pour comprendre que leur égalité serait la destruction du plan divin sur la terre; que Dieu a voulu l'activité humaine dans son plan; que le désir d'acquérir est le seul moteur moral de cette activité; que l'inégalité des biens est le but, le prix, le salaire de cette activité, et que la suppression de cette inégalité supprimant en même temps tout travail, l'égalité des socialistes produirait immédiatement la cessation de tout mouvement dans les hommes et dans les choses?
Où serait le mobile de l'activité, si la loi sociale était assez insensée pour dire à l'homme laborieux et économe, et à l'homme oisif et parasite de la terre: Travaillez ou reposez-vous, produisez ou consommez, votre sort sera le même, et vous serez égaux devant la misère, et je vous condamne à être également misérables pour vous empêcher d'être réciproquement envieux!
Le monde s'arrêterait le jour où une loi si immobile serait proclamée par les utopistes de J.-J. Rousseau. Cette politique ne pouvait naître que sous la plume d'un prolétaire affamé, trouvant plus commode de blasphémer le travail, la propriété, l'inégalité des biens, que de se fatiguer pour arriver à son tour à la propriété, à l'aisance, à la fondation d'une famille.
De tels hommes sont les Attilas de la Providence, car la propriété et l'inégalité des biens sont les deux providences de la société: l'une procréant la famille, source de l'humanité; l'autre produisant le travail, récompense de l'activité humaine!--Il n'y aurait plus d'injustice sans doute dans ces systèmes; oui, parce qu'il n'y aurait plus de justice. Il n'y aurait plus de misère; oui, parce qu'il n'y aurait plus de pain; la famine serait la loi commune.
Voilà la législation de ces philosophes de la faim: l'univers pétrifié, l'homme affamé, le principe de tout mouvement arrêté, le grand ressort de la machine humaine brisé. L'homme content de mourir de faim, pourvu qu'aucun de ses semblables n'ait de superflu; constitution de la jalousie, vice détestable, au lieu de la constitution de la fraternité, heureuse de la félicité d'autrui, vertu des vertus!...
Je m'arrête; nous reprendrons l'Entretien sur la législation de J.-J. Rousseau dans quelques jours. La métaphysique amaigrit l'esprit et lasse le lecteur; il faut se reposer souvent dans cette route.
ATLAS DUFOUR[2]
[Note 2: Nous apprenons, en envoyant ces feuilles à l'impression, que M. Dufour, l'auteur de ces magnifiques cartes, épuisé avant l'âge par ce travail surhumain de tant d'années, vient de laisser tomber de sa main le compas, seul instrument du salut de sa pauvre famille, et que son seul moyen d'exister aujourd'hui est une part du prix de cet atlas qui lui coûte son infirmité précoce. Nous espérons que cette infortune de l'éminent géographe plaidera mieux que nous en faveur d'un ouvrage rendu plus intéressant encore par le travail incomparable de l'illustre graveur Dyonnet.]
PUBLIÉ PAR ARMAND LE CHEVALIER.
Nous n'avons jamais jusqu'ici admis une annonce intéressée dans les pages de ce Cours, qui n'est pas un journal commercial, mais une oeuvre périodique, destinée à former des volumes de bibliothèque; nous contrevenons aujourd'hui, pour la première fois, à cette habitude, et nous déclarons sincèrement à nos lecteurs que, bien loin de céder en cela à la complaisance envers l'auteur et le possesseur de ce magnifique atlas, fondement et illustration de toute grande bibliothèque, c'est nous-même qui avons prié M. Le Chevalier, dans l'intérêt de la science et des lettres, de permettre la mention de ce monument exceptionnel dans notre recueil.
Nous l'avons fait dans une double intention.--Premièrement, pour répandre par notre publicité de famille l'ouvrage géographique le plus nécessaire à toutes les études élémentaires ou transcendantes des savants ou des ignorants en cette matière.--Secondement, pour servir et pour honorer le nom ami de M. Le Chevalier, qui n'a cherché pendant toute sa vie d'autre illustration que l'estime, et d'autre récompense que l'utilité, l'utilité souvent ingrate, mais qui finit toujours par être appréciée à la mesure de ses services.
Les services que rend la géographie à la civilisation de l'esprit sont immenses. Sans géographie l'histoire n'existe pas, la politique est aveugle, la guerre ne sait ni attaquer ni défendre, la paix ignore sur quels fleuves, sur quelles mers, sur quelles montagnes il faut construire ses forteresses ou asseoir ses limites; la navigation ne peut se servir de ses boussoles, le commerce s'égare sur les océans, inhabile à découvrir quelles sont les productions ou les consommations qu'il doit emprunter ou porter aux climats divers dont il ne connaît ni la route, ni les richesses, ni les besoins, ni les langues, ni les moeurs, ni les philosophies, ni les religions. Les littératures, au lieu de se contrôler et de se fondre par le contact et par la comparaison, restent dans l'isolement réciproque, qui perpétue les préjugés, les antipathies, l'ignorance mutuelle. L'humanité tout entière, qui tend à l'unité pour que chacune de ses découvertes profite à l'ensemble, manque de ce grand instrument de perfectionnement et de communication qui unifie et grandit l'homme,--on peut même dire qui grandit la terre elle-même, car, sans la passion géographique qui illumina Colomb de ses pressentiments, où serait l'Amérique? Et sans les géographes, successeurs et émules de Colomb, où serait l'Australie, germe d'un cinquième monde?
Mais c'est la politique surtout qui doit vivre, les yeux sur un tel atlas.
La politique est de plus en plus la passion de ce siècle; elle doit être aujourd'hui, par nécessité, la science de tout le monde. Les événements, qui ne remuaient jadis que de petits territoires contigus à la France, remuent en ce moment le globe tout entier; comment juger avec connaissance de cause ces événements, sans en connaître la scène et les acteurs?
Nous avons une armée en Chine, nous avons une expédition en Cochinchine; nous portons une escadre d'observation sur les côtes septentrionales des États-Unis d'Amérique, nous avons une colonie militaire en Afrique, nous avons une armée en Syrie, nous en avons une au coeur de l'Italie, à Rome; nous avons une expédition française à Taïti, route égarée où ne passe aucune voile et qui ne mène à aucun but français sur l'immensité de ces mers futures; nous avons un établissement armé dans un coin des Indes orientales, triste et impuissant mémento d'un empire qui n'est plus qu'un comptoir.
Eh bien! qu'est-ce que la Chine? où est-elle? Qu'est-ce que cette prodigieuse population de quatre cents millions d'hommes, vivant en monarchie et en démocratie combinées sous le gouvernement de la capacité, tant de siècles avant qu'Alexandre essayât de fonder son empire de découvertes et d'aventure en Asie, tant de siècles avant que l'empire romain s'avançât jusqu'en Thrace ou en Perse?
Quels sont nos droits, quels sont nos intérêts et notre politique dans la coopération sans titre et sans but que nous apportons à la destruction de cette antique, vénérable et civilisatrice unité humaine du plus vaste et du plus inoffensif empire que la terre ait jamais porté? Pourquoi prêtons-nous une main complaisante, et peut-être meurtrière, à l'Angleterre, qui va chercher des consommateurs d'opium de plus dans ces régions, vendre la mort, en vendant des vices, et se préparer des sujets de plus dans l'extrême Orient?
La géographie seule vous répondra et rectifiera d'un coup d'oeil sur l'atlas, aussi bien que d'un retour de conscience, la puérile manie d'aller brûler et dévaster un palais impérial merveilleux, musée du monde antérieur à Pékin!
Que penseriez-vous d'un peuple civilisé qui jetterait ses manuscrits aux flammes, et ses médailles à la fournaise, pour prouver sa civilisation?
Qu'est-ce que la Cochinchine? qu'est-ce que le Japon, et quelle vaine manie d'expédition, sans possessions et sans intérêt, vous pousse à aller bouleverser à coup de boulets français ces fourmilières pacifiques et industrieuses, à la voix de quelques propagandistes agitateurs du monde, qui veulent imposer des moeurs européennes à des peuples qui vivent de dogmes asiatiques?
Qu'est-ce que la Syrie, où des rixes endémiques entre des fragments de populations aussi concassées que les cailloux d'une mosaïque, ne peuvent vous appeler à leur aide sans que leurs voisins à leur tour n'appellent aussi à leurs secours d'autres nations protectrices de l'Occident, pour que la domination donnée aux uns ne devienne pas à l'instant la servitude des autres, pour que les victimes d'aujourd'hui deviennent les massacreurs de demain?
Ouvrez l'atlas, comptez ces deux cent cinquante mille Maronites, peuple innocent, religieux, cultivateur, guerrier; groupés autour de leurs moines laboureurs, sous la protection ottomane, dans leurs milliers de couvents, de villages, de cavernes, autour de leurs cénobites, le croissant y a toujours respecté la croix, malgré les calomnies insignes et intéressées de quelques agitateurs européens, qui prêchent la guerre à ces chrétiens de la paix.
Comptez quarante mille Druses, véritables Helvétiens du Liban, peuple fier, industrieux, sédentaire, vivant immémorialement en fraternité avec les Maronites dans le même village, et en parfaite harmonie, malgré leur culte différent, toutes les fois que des médiations étrangères ne leur mettent pas les armes à la main pour défendre leur part de nationalité dans les mêmes montagnes.
Comptez les Grecs de la côte, les juifs de Samarie, ceux de Jérusalem, les Mutualis, amis ou ennemis de tous leurs voisins; les Ansériés, tribu nomade, se glissant entre les groupes plus enracinés dans ces rochers, les Bédouins du désert, insaisissables par leur éternelle mobilité, les Arméniens, ces Génevois de l'Orient, tisseurs de tapis, brodeurs de soie, changeurs d'espèces monnayées, banque vivante de tout l'Orient, peuple qui s'enrichit d'industrie honnête, parce que l'industrie est travail, et que le travail règle et conserve les moeurs; peuple plus épris d'ordre que de liberté, qui ne trouble jamais l'État par ses turbulences, comme les Grecs de Stamboul, qui n'intrigue point avec l'Europe et qui ne demande à l'empire ottoman que la liberté de son christianisme et la sécurité de son commerce.
Comptez enfin les Arabes de Damas, reste du peuple des kalifes, race active, chevaleresque, fanatique, séditieuse d'habitude, torride de sang, toujours prête à prendre la torche, le poignard ou le fusil, et dont la capitale est en frémissement continuel contre les garnisons turques, qui ne la contiennent qu'en lui sacrifiant tous les dix ans la tête de leur pacha.