Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 14

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«Platon veut que la plus parfaite égalité préside à la distribution des terres et à l'établissement des demeures; il circonscrit dans les plus étroites limites sa république, plus désirable que possible; il nous présente enfin un modèle qui jamais n'existera, mais où nous lisons avec clarté les principes du gouvernement des États. Pour moi, si mes forces ne me trahissent pas, je veux appliquer les mêmes principes, non plus aux vains fantômes d'une cité imaginaire, mais à la plus puissante république du monde, et faire toucher en quelque façon du doigt les causes du bien et du mal dans l'ordre politique.

«Après que les rois eurent gouverné Rome pendant deux cent quarante années, et un peu plus, en comptant les interrègnes, le peuple, qui bannit Tarquin, témoigna pour la royauté autant d'aversion qu'il avait montré d'attachement à ce gouvernement monarchique, à l'époque de la mort ou plutôt de la disparition de Romulus. Alors il n'avait pu se passer de roi; maintenant, après l'expulsion de Tarquin, le nom même de roi lui était odieux.»

Il combat ensuite, avec une vigueur qu'il puise dans la conscience autant que dans la raison, la doctrine de Machiavel, vieille comme le monde, qu'on doit gouverner les hommes par l'habileté et l'injustice, pourvu que l'habileté et l'injustice produisent la force. Cette argumentation de Cicéron, du juste contre l'utile, mériterait d'être gravée en lettres d'or sur les tables de marbre de tous les conseils des rois ou des peuples.

Son aversion, trop justifiée dans sa personne, contre le gouvernement populaire éclate à toutes les pages. «Il n'est pas d'État à qui je refuse plus péremptoirement le beau nom de république (chose publique) qu'à celui où la multitude est souverainement maîtresse.»

XVI

Les deuxième, troisième, quatrième et cinquième livres, déchirés par les vers, ne nous présentent que des lambeaux; mais chacun de ces lambeaux éclate de quelque vérité lumineuse ou de quelque expression vive qui fait reconnaître le génie d'un sage et d'un politique. Seulement ces pensées n'ont pas le clinquant de Montesquieu ou l'étrangeté de J.-J. Rousseau; c'est du bon sens sur des choses sublimes.

Le livre sixième est heureusement mieux conservé; c'est là qu'on lit, après un entretien sur l'âme et sur ses destinées suprêmes, le songe de Scipion, excursion dans les régions éternelles. Lisez-le tout entier: c'est Cicéron dieu après Cicéron homme; la pensée humaine ne monte pas plus haut.

C'est Scipion qui parle, et qui, après avoir professé la politique de la vertu, chante les récompenses que le ciel réserve aux vrais politiques: lisez toujours. Saint Augustin, qui a commenté le livre de la _République_ de Cicéron, n'est pas plus spiritualiste; le ciel théologique de Fénelon ne s'ouvre pas plus avant aux pas des bienfaiteurs des peuples; la foi des deux grands évêques n'est pas plus ferme ni plus tendre dans l'immortalité de l'âme.

XVII

«Lorsque j'arrivai pour la première fois en Afrique, où j'étais, comme vous le savez, tribun des soldats dans la quatrième légion, sous le consul M. Manilius, je n'eus rien de plus empressé que de me rendre près du roi Masinissa, lié à notre famille par une étroite et bien légitime amitié.

«Dès qu'il me vit, le vieux roi vint m'embrasser en pleurant, puis il leva les yeux au ciel et s'écria: Je te rends grâce, soleil, roi de la nature, et vous tous, dieux immortels, de ce qu'il me soit donné, avant de quitter cette vie, de voir dans mon royaume et à mon foyer P. Cornélius Scipion, dont le nom seul ranime mes vieux ans! Jamais, je vous en atteste, le souvenir de l'excellent ami, de l'invincible héros qui a illustré le nom des Scipions, ne quitte un instant mon esprit...

«Je m'informai ensuite de son royaume, il me parla de notre république, et la journée entière s'écoula dans un entretien sans cesse renaissant...

«Après un repas d'une magnificence royale, nous conversâmes encore jusque fort avant dans la nuit; le vieux roi ne parlait que de Scipion l'Africain, dont il rappelait toutes les actions et même les paroles. Nous nous retirâmes enfin pour prendre du repos. Accablé par la fatigue de la route et par la longueur de cette veille, je tombai bientôt dans un sommeil plus profond que de coutume; tout à coup une apparition s'offrit à mon esprit, tout plein encore de l'objet de nos entretiens; c'est la vertu de nos pensées et de nos discours d'amener pendant le sommeil des illusions semblables à celles dont parle Ennius.

«Il vit Homère, en songe sans doute, parce qu'il était sans cesse occupé de ce grand poëte. Quoi qu'il en soit, l'Africain m'apparut sous les traits que je connaissais, moins pour l'avoir vu lui-même que pour avoir contemplé ses images.

«Je le reconnus aussitôt, et je fus saisi d'un frémissement subit; mais lui: Rassure-toi, Scipion, me dit-il; bannis la crainte, et grave ce que je vais te dire dans ta mémoire. Vois-tu cette ville qui, forcée par mes armes de se soumettre au peuple romain, renouvelle nos anciennes guerres et ne peut souffrir le repos? (Et il me montrait Carthage d'un lieu élevé, tout brillant d'étoiles et resplendissant de clarté.) Tu viens aujourd'hui l'assiéger, presque confondu dans les rangs des soldats; dans deux ans, élevé à la dignité de consul, tu la détruiras jusqu'aux derniers fondements, et tu mériteras pour ta valeur ce titre d'Africain que tu as reçu de nous par héritage. Après avoir renversé Carthage, tu seras appelé aux honneurs du triomphe. Créé censeur, tu visiteras, comme ambassadeur du peuple romain, l'Égypte, la Syrie, l'Asie et la Grèce; tu seras nommé, pendant ton absence, consul pour la seconde fois; tu mettras fin à une guerre des plus importantes, tu ruineras Numance. Mais, après avoir monté en triomphateur au Capitole, tu trouveras la république tout agitée par les menées de mon petit-fils.

«Alors, Scipion, ta prudence, ton génie, ta grande âme, devront éclairer et soutenir ta patrie. Mais je vois dans les temps une double route s'ouvrir, et le destin hésiter.

«Lorsque, depuis ta naissance, huit fois sept révolutions de soleil se seront accomplies, et que ces deux nombres, tous deux parfaits, mais chacun pour des raisons différentes, auront, par leur cours et leur rencontre naturelle, complété pour toi une somme fatale de jours, la république tout entière se tournera vers toi, et invoquera le nom de Scipion. C'est sur toi que se porteront les regards du sénat, des gens de bien, des alliés, des Latins. Sur toi seul reposera le salut de l'État; enfin, dictateur, tu régénéreras la république... si tu peux échapper aux mains impies de tes proches.

«À ces mots, Lélius s'écria; un douloureux gémissement s'éleva de tous côtés: mais Scipion, avec un doux sourire: Je vous en prie, dit-il, ne me réveillez pas, ne troublez pas ma vision, écoutez le reste.

«Mais, continua mon père, pour que tu sentes redoubler ton ardeur à défendre l'État, sache que ceux qui ont sauvé, secouru, agrandi leur patrie, ont dans le ciel un lieu préparé d'avance, où ils jouiront d'une félicité sans terme: car le Dieu suprême qui gouverne l'immense univers ne trouve rien sur la terre qui soit plus agréable à ses yeux que ces réunions d'hommes assemblés sous la garantie des lois, et que l'on nomme des cités. C'est du ciel que descendent ceux qui conduisent et qui conservent les nations, c'est au ciel qu'ils retournent.....

«Ce discours de l'Africain avait jeté la terreur en mon âme. J'eus cependant la force de lui demander s'il vivait encore, lui et Paul Émile, mon père, et tous ceux que nous regardons comme n'étant plus. La véritable vie, me dit-il, commence pour ceux qui s'échappent des liens du corps où ils étaient captifs; mais ce que vous appelez la vie est réellement la mort. Regarde! voici ton père qui vient vers toi!... Je vis mon père, et je fondis en larmes; mais lui, m'embrassant, me défendit de pleurer...

«Dès que je pus retenir mes sanglots, je dis: Ô mon père, modèle de vertus et de sainteté, puisque la vie est en vous, comme me l'apprend l'Africain, pourquoi resterais-je plus longtemps sur la terre? Pourquoi ne pas me hâter de venir dans votre société céleste?

«Non, pas ainsi, mon fils, me répondit-il: tant que Dieu, dont tout ce que tu vois est le temple, ne t'aura pas délivré de ta prison corporelle, tu ne peux avoir accès dans ces demeures. La destination des hommes est de garder ce globe, que tu vois situé au milieu du temple universel de Dieu, dont une parcelle s'appelle la Terre...

«Ils ont reçu une âme!... C'est pourquoi, mon fils, toi et tous les hommes religieux, vous devez retenir votre âme dans les liens du corps; aucun de vous, sans le commandement de celui qui vous l'a donnée, ne peut sortir de cette vie mortelle. En la fuyant, vous paraîtriez abandonner le poste où Dieu vous a placés.

«Mais plutôt, Scipion, comme ton aïeul qui nous écoute, comme moi qui t'ai donné le jour, pense à vivre avec justice et piété; pense au culte que tu dois à tes parents et à tes proches, que tu dois surtout à la patrie. Une telle vie est la route qui te conduira au ciel et dans l'assemblée de ceux qui ont vécu, et qui, maintenant délivrés du corps, habitent le lieu que tu vois . . . . . . . . . . . . . .

«Mon père me montrait ce cercle qui brille par son éclatante blancheur au milieu de tous les feux célestes, et que vous appelez, d'une expression empruntée aux Grecs, la Voie lactée. Du haut de cet orbe lumineux je contemplais l'univers, et je le vis tout plein de magnificence et de merveilles. Des étoiles que l'on n'aperçoit point d'ici-bas parurent à mes regards, et la grandeur des corps célestes se dévoila à mes yeux. Elle dépasse tout ce que l'homme a pu jamais soupçonner. De tous les corps, le plus petit, qui est situé aux derniers confins du ciel, et le plus près de la terre, brillait d'une lumière empruntée. Les globes étoilés l'emportaient de beaucoup sur la terre en grandeur. La terre elle-même me parut si petite que notre empire, qui n'en touche qu'un point, me fit honte! Comme je la regardais attentivement: Eh bien! mon fils, me dit-il, ton esprit sera-t-il donc toujours attaché à la terre? Ne vois-tu pas dans quelle demeure supérieure et sainte tu es appelé? . . . . . . . . . . . . . .

«Je contemplais toutes ces merveilles, perdu dans mon admiration. Lorsque je pus me recueillir: Quelle est donc, demandai-je à mon père, quelle est cette harmonie si puissante et si douce au milieu de laquelle il me semble que nous soyons plongés?

«Je vois, dit l'Africain: tu contemples encore la demeure et le séjour des hommes. Mais, si la terre te semble petite, comme elle l'est en effet, relève tes yeux vers ces régions célestes, méprise toutes les choses humaines. Quelle renommée, quelle gloire digne de tes voeux, prétends-tu acquérir parmi les hommes? Tu vois quels imperceptibles espaces ils occupent sur le globe terrestre, et quelles vastes solitudes séparent ces quelques taches que forment les points habités. Les hommes, dispersés sur la terre, sont tellement isolés les uns des autres qu'entre les divers peuples il n'est point de communication possible. Tu les vois semés sur toutes les parties de cette sphère, perdus aux distances les plus lointaines, sur les plans les plus opposés. Quelle gloire espérer de ceux pour qui l'on n'est pas?

«Quand même les races futures répéteraient à l'envi les louanges de chacun de nous; quand même notre nom se transmettrait dans tout son éclat de génération en génération, les déluges et les embrasements qui doivent changer la face de la terre, à des époques immuablement déterminées, enlèveraient toujours à notre gloire d'être, je ne dis pas éternelle, mais durable. Et que t'importe d'ailleurs d'être célébré dans les siècles à venir, lorsque tu ne l'as pas été dans les temps écoulés, et par des hommes tout aussi nombreux et incomparablement meilleurs? . . . . . . . . . . . . . .

«C'est pourquoi, si tu renonces à venir dans ce séjour où se trouvent tous les biens des grandes âmes, poursuis cette ombre qu'on appelle la gloire humaine et qui peut à peine durer quelques jours. Mais, si tu veux porter tes regards en haut, et les fixer sur ton séjour naturel et ton éternelle patrie, ne donne aucun empire sur toi aux discours du vulgaire.

«Élève tes voeux au-dessus des récompenses humaines; que la vertu seule te montre le chemin de la véritable gloire, et t'y attire pour elle-même. C'est aux autres à savoir ce qu'ils devront dire de toi. Ils en parleront sans doute: mais la plus belle renommée est tenue captive dans ces bornes étroites où votre monde est réduit; elle n'a pas le don de l'immortalité, elle périt avec les hommes et s'éteint dans l'oubli de la postérité!

«Lorsqu'il eut ainsi parlé: Ô Scipion, lui dis-je, s'il est vrai que les services rendus à la patrie nous ouvrent les portes du ciel, votre fils, qui, depuis son enfance, a marché sur vos traces et sur celles de Paul-Émile, et n'a peut-être pas manqué à ce difficile héritage de gloire, veut aujourd'hui redoubler d'efforts à la vue de ce prix inappréciable...

«Courage! me dit-il, et souviens-toi que, si ton corps doit périr, toi, tu n'es pas mortel. Cette forme sensible, ce n'est point toi; ce qui fait l'homme, c'est l'âme, et non cette figure que l'on peut montrer du doigt.

«Sache donc que tu es divin; car c'est être divin que de sentir en soi la vie, de penser, de se souvenir, de prévoir, de gouverner, de régir et de mouvoir le corps qui nous est attaché, comme le Dieu véritable gouverne ses mondes. Semblable à ce Dieu éternel qui meut l'univers en partie corruptible, l'âme immortelle meut le corps périssable. Exerce-la, cette âme, aux fonctions les plus excellentes. Il n'en est pas de plus élevées que de veiller au salut de la patrie. L'âme, accoutumée à ce noble exercice, s'envole plus facilement vers sa demeure céleste; elle y est portée d'autant plus rapidement qu'elle se sera habituée, dans la prison du corps, à prendre son élan, à contempler les objets sublimes, à s'affranchir de ses liens terrestres. Mais, lorsque la mort vient à frapper les hommes vendus aux plaisirs, qui se sont faits les esclaves infâmes de leurs passions, et, poussés aveuglément par elles, ont violé toutes les lois divines et humaines, leurs âmes, dégagées du corps, errent misérablement autour de la terre, et ne reviennent dans ce séjour qu'après une expiation de plusieurs siècles.

«À ces mots, il disparut, et je m'éveillai...»

XVIII

Tel est ce livre de politique divine autant qu'humaine. Cela est écrit, comme cela est pensé, _divinement_. On dirait que la lumière d'une belle âme y découle sans ombre sur le plus _bel esprit_ de tous les temps.

Cicéron, après ce traité de haute politique, voulut écrire sur la législation, qui dérive de la politique; il écrivit le _Livre des Lois_; il devait bientôt écrire le _Livre des Devoirs_, afin que la civilisation tout entière eût pour ainsi dire son catéchisme dans ses oeuvres, comme elle l'avait dans son âme et dans sa vie. La législation, selon lui, n'était que la nature morale de l'homme bien interrogée, bien écoutée, bien rédigée selon les circonstances spéciales et les vrais intérêts du peuple romain.

Nous ne vous analyserons pas ce livre: ce commentaire des lois romaines appartient plus à la jurisprudence qu'à la littérature. Admirez seulement avec quel art d'écrivain Cicéron embellit l'aridité de son sujet par les charmants péristyles du premier et du second discours sur les _Lois_:

ATTICUS.

«Voici sans doute le bois, et voici le chêne d'Arpinum. Je les reconnais tels que je les ai lus souvent dans le _Marius_. Si le chêne vit encore, ce ne peut être que celui-ci, car il est bien vieux.

QUINTUS.

«S'il vit encore, mon cher Atticus? il vivra toujours; car c'est le génie qui l'a planté, et jamais plant aussi durable n'a pu être semé par le travail du cultivateur que par les vers du poëte.

ATTICUS.

«Comment cela, Quintus? et qu'est-ce donc que plantent les poëtes? Vous m'avez l'air, en louant votre frère, de vous donner votre voix.

QUINTUS.

«Soit; mais, tant que les lettres parleront notre langue, on ne manquera pas de trouver ici un chêne qui s'appelle le _chêne de Marius_, et ce chêne, comme l'a dit Scévola du _Marius_ même de mon frère,

Vieillira des siècles sans nombre.

«Est-ce que par hasard votre Athènes aurait pu conserver dans la citadelle un éternel olivier? Ou montrerait-on encore aujourd'hui à Délos ce même palmier que l'Ulysse d'Homère y vit si grand et si flexible, et bien d'autres choses qui, en bien des lieux, vivent plus longtemps dans la tradition qu'elles n'ont pu subsister dans la nature? Ainsi que ce chêne chargé de glands d'où s'envola jadis

L'orgueilleux messager du monarque des cieux,

soit celui-ci, j'y consens; mais, croyez-moi, quand les saisons et l'âge l'auront détruit, il y aura encore dans ce lieu le _chêne de Marius_.»

Puis son interlocuteur l'engage à écrire l'histoire, genre, dit-il, éminemment oratoire et qui manque encore à Rome.

IX

Voyez maintenant le début du deuxième livre. Cela ressemble aux paysages du Poussin, où l'on voit des philosophes, en tuniques blanches, se promener autour des tombeaux dans les sites qui encadrent les temples de feuillages, d'ombres, de mer ou de ruisseaux.

Cicéron était paysagiste comme Claude Lorrain.

ATTICUS.

«Mais, comme nous nous sommes assez promenés, et que d'ailleurs vous allez commencer quelque chose de nouveau, voulez-vous que nous changions de place, et que dans l'île qui est sur le Tibrène, car c'est, je pense, le nom de cette autre rivière, nous allions nous asseoir pour nous occuper du reste de la discussion?

MARCUS.

«Volontiers: c'est un lieu où je me plais, quand je veux méditer, lire ou écrire quelque chose.

ATTICUS.

«Moi, qui viens ici pour la première fois, je ne puis m'en rassasier: j'y prends en mépris ces magnifiques maisons de campagne, et leurs pavés de marbre, et leurs riches lambris. Qui ne rirait pas de ces filets d'eau qu'ils appellent des Nils et des Euripes, en voyant ce que je vois? Tout à l'heure, dissertant sur le droit et la loi, vous rapportiez tout à la nature: eh bien! jusque dans les choses qui sont faites pour le repos et le divertissement de l'esprit, la nature domine encore. Je m'étonnais auparavant (car dans ces lieux je ne m'imaginais que rochers et montagnes, trompé par vos discours et par vos vers), je m'étonnais que ce séjour vous plût si fort. Mais à présent je m'étonne que, lorsque vous vous éloignez de Rome, vous puissiez être ailleurs de préférence.

MARCUS.

«C'est lorsque j'ai la liberté de m'absenter plusieurs jours, surtout dans cette saison de l'année, que je viens chercher l'air pur et les charmes de ce lieu: il est vrai que je le puis rarement. Mais j'ai encore une autre raison de m'y plaire, et qui ne vous touche point comme moi: c'est qu'à proprement parler, c'est ici ma vraie patrie, et celle de mon frère Quintus. C'est ici que nous sommes nés d'une très-ancienne famille; ici sont nos sacrifices, nos parents, de nombreux monuments de nos aïeux. Que vous dirai-je?

«Vous voyez cette maison, et ce qu'elle est aujourd'hui: elle a été agrandie ainsi par les soins de notre père. Il était d'une santé faible, et c'est là qu'il a passé dans l'étude des lettres presque toute sa vie. Enfin sachez que c'est en ce même lieu, mais du vivant de mon aïeul, du temps que, selon les anciennes moeurs, la maison était petite comme celle de Curius dans le pays des Sabins; oui, c'est en ce lieu que je suis né. Aussi je ne sais quel charme s'y trouve, qui touche mon coeur et mes sens, et me rend peut-être ce séjour encore plus agréable. Eh! ne nous dit-on pas que le plus sage des hommes, pour revoir son Ithaque, refusa l'immortalité?»

Qu'on s'étonne et qu'on se scandalise après cela de ce que les écrivains modernes mêlent le souvenir de leur pays aux plus graves matières de leurs écrits! Le sentiment gâte-t-il jamais rien en littérature? Qui n'a pas son Tusculum, son Arpinum, son château de La Brede, ses Charmettes, son Milly[1], son Saint-Point, nid de ses tendresses ou de ses pensées?

[Note 1: Hélas! je ne les ai plus, mais ils ont mon coeur.

_26 avril 1861._]

XX

Le livre _des Devoirs_, oeuvre de morale, par Cicéron, vint après les livres sur la république, la politique, la législation. C'était le citoyen, l'homme social après la société. On s'accorde donc dans tous les siècles à regarder ce livre _des Devoirs_ comme le traité de morale le plus éloquent qui fut jamais écrit. L'espace nous manque pour le commenter en entier devant vous; il fut composé au bruit des tempêtes de Rome, pendant que César tombait et qu'Antoine agitait à Rome le manteau sanglant du dictateur, pour faire tomber la dictature et pour la saisir à l'aide de la popularité attendrie des soldats et du peuple; et cependant quel calme dans l'âme et dans le style de Cicéron! s'il avait les pressentiments de sa mort, il avait surtout ceux de son immortalité. Voyez avec quel juste et noble sentiment de lui-même il recommande à son fils de lire ses livres de philosophie, et spécialement celui-ci:

«Voici un an, mon cher fils, que vous suivez les leçons de Cratippe, et que vous êtes à Athènes; les enseignements de la sagesse, les ressources philosophiques, ne doivent pas vous manquer au milieu d'une telle ville et avec un si grand maître; et, quand je pense à la science de l'un et aux exemples de l'autre, je vous trouve à bonne école. Cependant, comme j'ai toujours, à mon grand profit, réuni les lettres grecques aux lettres latines, non-seulement en philosophie, mais dans l'exercice de l'art oratoire, je crois que vous ferez bien de suivre la même méthode, pour en venir à posséder les deux langues avec une égale perfection.

«J'ai rendu, dans cet esprit, d'assez grands services à mes compatriotes, comme ils veulent bien le reconnaître. Grâce à mes travaux, ceux qui sont étrangers aux lettres grecques, même ceux à qui elles étaient familières, pensent avoir fait beaucoup de profit et dans l'art de la parole et dans la sagesse.

«Restez donc le disciple du premier philosophe de ce siècle, restez-le aussi longtemps que vous le voudrez, et vous devez le vouloir tant que vous ne vous repentirez pas du temps que vous lui consacrerez. Mais cependant lisez mes écrits, que vous ne trouverez pas trop en désaccord avec la doctrine des péripatéticiens, puisque je suis le disciple fidèle de Socrate et de Platon en même temps; lisez-les, jugez du fond des choses avec la plus parfaite indépendance, je n'y mets point d'obstacle; mais soyez certain que le style vous fera mieux connaître toutes les richesses de notre langue latine.

«Ce n'est point par vanité que je parle; je cède bien facilement la palme de la philosophie à beaucoup d'autres plus habiles que moi: mais, en ce qui touche les qualités de l'orateur, la clarté, la propriété, l'élégance du discours, comme j'en ai fait l'étude de toute ma vie, si je n'en réclame pas le privilége, il me semble que j'use d'un droit bien légitimement acquis. Je vous exhorte donc, mon fils, à lire avec grand soin, non-seulement mes discours, mais encore mes livres de philosophie, dont le nombre égale presque aujourd'hui celui de mes harangues.»

Il sourit encore à cette immortalité à la fin de son livre, _Consolation sur la vieillesse_, adressé à Atticus, qui vieillissait comme lui dans toute sa vigueur d'esprit. Lisez les dernières lignes attendries de ce livre, adressé à l'ombre de son fils, mort avant lui.

Le père et le sage n'y sont-ils pas au niveau de l'écrivain? n'y respire-t-on pas la résignation chrétienne, bonheur des malheureux?