Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 13

Chapter 133,745 wordsPublic domain

«De tous les animaux il n'y a que l'homme qui ait observé le cours des astres, leur lever, leur coucher; qui ait déterminé l'espace du jour, du mois, de l'année; qui ait prévu les éclipses du soleil et celles de la lune; qui les ait prédites à jamais, marquant leur grandeur, leur durée, leur temps précis. Et c'est dans ces réflexions que l'esprit humain a puisé la connaissance des dieux, connaissance qui produit la piété, la justice, toutes les vertus, d'où résulte une heureuse vie, semblable à celle des dieux, puisque dès lors nous les égalons, à l'immortalité près, dont nous n'avons nul besoin pour bien vivre.

«Par tout ce que je viens d'exposer, je crois avoir suffisamment prouvé la supériorité de l'homme sur le reste des animaux. Concluons que, ni la conformation de son corps, ni les qualités de son esprit, ne peuvent être l'effet du hasard. Pour finir, car il est temps, je n'ai plus qu'à montrer que tout ce qui nous est utile dans ce monde-ci a été fait exprès pour nous.»

XI

Dans son livre sur la _Nature des dieux_, il gardait encore quelques ménagements avec la théologie populaire et avec la religion de l'État; mais son livre sur la _Divination_, c'est-à-dire sur les mystères du culte romain, fut son véritable testament philosophique. Il n'y garde aucune mesure avec les erreurs officielles; il est déjà hors de la vie publique, il est âgé, il voit s'approcher pour lui la liberté de la mort à côté de la servitude de son pays; il veut laisser sa profession de foi à la terre avant de la quitter; il se retire seul dans sa petite maison de _Pouzzoles_, entre les bois et les flots de Naples, et il écrit ce livre de la _Divination_.

Montesquieu l'admire, comme une histoire complète des superstitions païennes et des rites religieux du temps.

Voltaire en profite pour montrer la supériorité théologique de l'Inde et de la Chine, à la même époque, sur les superstitions de Rome et de la Grèce.

«Il y a des cas, dit-il, où il ne faut pas juger d'une nation par les usages et par les superstitions populaires. Je suppose que César, après avoir conquis l'Égypte, voulant faire fleurir le commerce dans l'empire romain, eût envoyé une ambassade à la Chine par le port d'Arsinoé, par la mer Rouge, et par l'océan Indien. L'empereur Yventi, premier du nom, régnait alors; les annales de Chine nous le représentent comme un prince très-sage et très-savant. Après avoir reçu les ambassadeurs de César avec toute la politesse chinoise, il s'informe secrètement par ses interprètes des usages, des sciences et de la religion de ce peuple romain, aussi célèbre dans l'Occident que le peuple chinois l'est dans l'Orient. Il apprend d'abord que les pontifes de ce peuple ont réglé leurs années d'une manière si absurde que le soleil est déjà entré dans les signes célestes du printemps lorsque les Romains célèbrent les premières fêtes de l'hiver.

Il apprend que cette nation entretient à grands frais un collége de prêtres, qui savent au juste le temps où il faut s'embarquer, et où l'on doit donner bataille, par l'inspection d'un foie de boeuf, ou par la manière dont les poulets mangent l'orge.

Cette science sacrée fut apportée autrefois aux Romains par un petit dieu nommé Tagès, qui sortit de la terre en Toscane.

Ces peuples adorent un Dieu suprême et unique, qu'ils appellent toujours Dieu très-bon et très grand. Cependant ils ont bâti un temple à une courtisane nommée Flora, et les bonnes femmes de Rome ont presque toutes chez elles de petits dieux pénates, hauts de quatre ou cinq pouces... L'empereur Yventi se met à rire: les tribunaux de Nankin pensent d'abord avec lui que les ambassadeurs romains sont des fous ou des imposteurs qui ont pris le titre d'envoyés de la république romaine; mais, comme l'empereur est aussi juste que poli, il a des conversations particulières avec les ambassadeurs.

Il apprend que les pontifes romains ont été très-ignorants, mais que César réforme actuellement le calendrier.

On lui avoue que le collége des augures a été établi dans les premiers temps de la barbarie; qu'on a laissé subsister cette institution ridicule, devenue chère à un peuple longtemps grossier; que tous les honnêtes gens se moquent des augures; que César ne les a jamais consultés; qu'au rapport d'un très-grand homme nommé Caton, jamais augure n'a pu parler à son camarade sans rire; et qu'enfin Cicéron, le plus grand orateur et le meilleur philosophe de Rome, vient de faire contre les augures un petit ouvrage, intitulé _de la Divination_, dans lequel il livre à un ridicule éternel tous les aruspices, toutes les prédictions et tous les sortiléges dont la terre est infatuée. L'empereur de la Chine a la curiosité de lire ce livre de Cicéron; les interprètes le traduisent; il admire le livre et la république romaine.»

XII

Le début du second livre de cet ouvrage a la candeur d'une confidence et la majesté de la conscience. Lisez-le; on aime toujours l'homme privé dans l'homme public:

«Toutes les fois que j'ai songé aux meilleurs moyens d'être utile à ma patrie et de servir ainsi sans interruption les intérêts de la république, pensées qui me préoccupent souvent et longuement, rien ne m'a paru plus propre à ce dessein que d'ouvrir à mes concitoyens, comme je crois l'avoir déjà fait par plusieurs traités, la route aux nobles études.

«Ainsi, dans celui que j'ai intitulé _Hortensius_, je les ai exhortés de tout mon pouvoir à se livrer à l'étude de la philosophie.

«Dans mes quatre livres _Académiques_, je leur ai montré quelle sorte de philosophie me semblait la moins arrogante, la plus positive et la plus propre à former le goût.

«Enfin, la connaissance des vrais biens et des vrais maux étant le fondement de toute la philosophie, j'ai épuisé ce sujet important dans cinq livres consacrés à faciliter l'intelligence de tout ce qu'on a dit pour et contre chaque système.

«Dans cinq autres livres de dissertations, les _Tusculanes_, j'ai recherché quelles étaient, pour l'homme, les principales conditions du bonheur: le premier traite du mépris de la mort; le second, du courage à supporter la douleur; le troisième, des moyens d'adoucir les peines; le quatrième, des autres passions de l'âme; et le cinquième enfin développe cette maxime, qui jette un si vif éclat sur l'ensemble de la philosophie, que la vertu seule suffit au bonheur. Ces travaux terminés, j'ai écrit sur la _Nature des dieux_ trois livres, comprenant tout ce qui se rattache à cette question; et, pour remplir ma tâche dans toute son étendue, j'ai commencé à traiter de la divination. Quand j'aurai joint à ces deux livres, selon mon dessein, un traité du Destin, n'aurai-je pas épuisé la matière?

«À ces ouvrages ajoutons six livres de la _République_, écrits à l'époque à laquelle je tenais les rênes du gouvernement de l'État; question immense, intimement liée à la philosophie et largement traitée par Platon, Aristote, Théophraste et toute la famille des péripatéticiens. Que dirai-je de ma _Consolation_, qui, après avoir remédié à mes propres maux, soulagera davantage encore, j'espère, ceux des autres? Parmi ces divers écrits, j'ai publié dernièrement le traité de la _Vieillesse_, dédié à Atticus, mon ami; et, comme c'est principalement à la philosophie que l'homme doit sa vertu et son courage, mon éloge de Caton doit aussi prendre place dans cette collection.

«Enfin, Aristote et Théophraste, hommes supérieurs par leur pénétration et leur fécondité, ayant joint les préceptes de l'éloquence à ceux de la philosophie, je dois rappeler ici, à leur exemple, mes écrits sur l'art oratoire, c'est-à-dire les trois _Dialogues_, le _Brutus_ et l'_Orateur_.

«Tels ont été jusqu'ici mes travaux. Plein d'une noble ardeur, j'ai voulu les compléter, et, à moins que quelque grand obstacle ne s'y oppose, éclaircir en latin et rendre ainsi accessibles toutes les questions de la philosophie.

«Eh! quelle autre fonction pourrions-nous exercer, et plus élevée, et plus utile à la république, que celle qui consiste à instruire et à former la jeunesse, à une époque surtout où les moeurs de cette jeunesse se sont tellement relâchées qu'il est de notre devoir à tous de la contenir et de la guider?

«Ce n'est pas que j'espère, ce qui n'est même pas à demander, que tous les jeunes gens se livrent à cette étude. Puissent quelques-uns s'y appliquer, et cet exemple sera toujours un grand bien pour la république! Pour moi, je recueille déjà le fruit de mes travaux, puisque je vois des hommes d'un âge avancé, et en bien plus grand nombre que je ne l'espérais, prendre plaisir à lire mes ouvrages; et c'est ainsi que leur empressement à les étudier redouble de jour en jour mon zèle à les composer.

«Pouvoir se passer des Grecs dans l'étude de la philosophie sera sans doute glorieux pour les Romains: eh bien! le but sera atteint si mes projets s'exécutent. Au reste, le désir d'expliquer la philosophie, je l'ai conçu au milieu des malheurs et des guerres civiles de ma patrie, alors que je ne pouvais ni la défendre, selon ma coutume, ni demeurer oisif, ni trouver une occupation plus convenable et plus digne de moi.

«Mes concitoyens m'excuseront donc, ou plutôt me sauront quelque gré si, lorsque la république a été à la merci d'un seul, je ne me suis ni caché, ni enfui, ni découragé, ni conduit en homme vainement irrité contre le pouvoir ou les circonstances; si enfin je ne me suis montré ni flatteur ni adulateur de la fortune d'un autre, jusqu'au point d'avoir honte de la mienne. Platon et la philosophie m'avaient depuis longtemps enseigné que les États sont sujets à certaines révolutions naturelles qui donnent le pouvoir tantôt aux grands, tantôt au peuple, et parfois à un seul.

«Quand ma patrie fut tombée dans ce dernier état, dépouillé de mes anciennes fonctions, je repris ces études, qui, tout en calmant mes douleurs, m'offraient de plus le seul moyen qui me restât d'être encore utile à mes concitoyens.

«Car enfin j'opinais, je haranguais encore dans mes livres, et l'étude de la philosophie me semblait une nouvelle charge qui remplaçait pour moi le gouvernement de la république. Maintenant qu'on a recommencé à me consulter sur les affaires de l'État, tout mon temps, toutes mes pensées, tous mes soins, appartiennent à la république, et la philosophie n'a droit qu'aux instants que n'exigera pas l'accomplissement de mes devoirs envers mon pays. Mais abandonnons ce sujet, que nous traiterons ailleurs, et reprenons notre discussion.

«Lorsque mon frère Quintus eut disserté sur la divination, comme on l'a vu dans le livre précédent, estimant que nous nous étions assez promenés, nous allâmes nous asseoir dans la bibliothèque de mon lycée.

«Quintus, lui dis-je alors, vous avez très-bien et en bon stoïcien défendu l'opinion des stoïciens; et ce qui me plaît surtout, c'est que vous vous êtes appuyé sur des faits éclatants et mémorables, tirés de notre propre histoire.

«Je dois maintenant répondre à ce que vous avez dit. Je le ferai, mais sans rien affirmer, cherchant la vérité, doutant souvent et me méfiant de moi-même; car, si je présentais quelque chose comme certain, je ferais le devin, moi qui nie la divination.

«Au reste, je m'adresse tout d'abord la question que se faisait à lui-même Carnéade: Sur quoi s'exerce la divination? Est-ce sur les choses sensibles? Mais, celles-là, nous les voyons, entendons, goûtons, sentons, touchons. Y a-t-il donc dans ces sensations quelque chose de surnaturel, quelque effet de la prévision ou de l'inspiration de l'âme? Quel devin, s'il était privé de la vue comme Tirésias, pourrait discerner le blanc du noir, ou, s'il était sourd, distinguer les différences des voix et des sons?

«La divination ne s'applique donc à aucun des objets de nos sens; je dis de plus qu'elle est tout aussi inutile dans ce qui est du ressort de l'art. Nous n'avons pas coutume d'appeler près des malades des devins, mais des médecins; et ceux qui veulent apprendre à jouer de la lyre ou de la flûte ne s'adressent pas aux aruspices, mais aux musiciens.

«Il en est de même des lettres et des sciences.»

Nous n'analyserons pas pour vous ce grand ouvrage d'incrédulité philosophique; les superstitions tombées, qu'importent les réfutations? Mais Cicéron, à la dernière page, distingue, en législateur et en sage, ce qui touche à la piété de ce qui touche à la superstition; cette page mérite d'être conservée.

C'est à la même époque qu'il écrivit le livre intitulé _du Destin_. Ce livre n'est qu'un débris, il n'en reste que quelques belles pages; on voit seulement que c'était un développement de son livre sur la divinité, et qu'il y portait, comme le poëte _Lucrèce_, mais d'une main plus religieuse que Lucrèce, des coups terribles aux superstitions païennes de son pays.

Il voulait évidemment, avant de mourir, rendre témoignage à la vraie philosophie, l'unité et l'immatérialité de Dieu. On voit que ce problème éternel de la toute-puissance de la providence divine et de la liberté morale de l'homme agitait, dès cette époque, l'esprit humain, comme il l'agite encore de nos jours. Rien de nouveau, même dans les disputes des philosophes.

Sa maison de campagne de _Pouzzoles_ est encore le lieu de la scène:

«J'étais à Pouzzoles en même temps que Hirtius, consul désigné, l'un de mes meilleurs amis, et qui cultivait alors, avec beaucoup d'ardeur, l'art qui remplit ma vie. Nous étions le plus souvent ensemble, occupés surtout à rechercher par quels moyens on pourrait ramener dans l'État la paix et la concorde. César était mort, et de tous côtés il nous semblait voir les semences de dissensions nouvelles; nous pensions qu'on devait se hâter de les étouffer, et ces graves soucis occupaient à eux seuls presque tous nos entretiens. Nous n'eûmes point d'autre pensée en plus de vingt rencontres; mais un jour nous trouvâmes plus de liberté, et nous fûmes moins empêchés par les visiteurs que d'ordinaire. Les premiers moments de notre entrevue furent donnés à nos préoccupations habituelles, et à cet échange en quelque façon obligé de nos pensées sur la paix et le repos public.» . . . . . . . . . . . . . .

XIII

C'est là enfin qu'il écrivit son chef-d'oeuvre, le livre de la _République_. Par république il entendait, non-seulement la chose publique, mais la politique tout entière, c'est-à-dire l'étude de cet admirable et divin mécanisme moral par lequel les hommes s'organisent en société, se maintiennent en ordre, grandissent en prospérité, se perpétuent en durée, en influence et en gloire.

On conçoit que, de tous les hommes qui écrivirent jamais sur de pareilles matières, Cicéron fut à la fois le plus compétent, le plus éloquent et le plus moral.

Compétent, parce qu'il avait manié la plus grande politique de l'univers pendant les temps les plus orageux de Rome, et qu'il avait vu tomber la république malgré ses efforts sous les factions populaires, puis la liberté sous la soldatesque, puis César sous le poignard d'une impuissante réaction d'honnêtes gens;

Éloquent, parce qu'il était Cicéron;

Moral, parce qu'il était le plus honnête des Romains.

Aussi ce livre de la _République_ passait-il à Rome et en Grèce pour l'apogée du génie, de la philosophie et de la politique de Rome.

C'est ainsi qu'en parlent tous les écrivains du temps. Platon n'avait été qu'un rêveur radical fondant les lois politiques sur des chimères au lieu de les fonder sur des instincts; il prêchait un _communisme_ destructeur de tout individualisme, de toute propriété, de tout travail rémunéré par lui-même, de toute hérédité, de toute famille, et par conséquent de toute société permanente. Il instituait jusqu'à la communauté des femmes, et jusqu'au meurtre légal et obligatoire des enfants; sacriléges contre le coeur humain, dérisions contre la nature, débauches de sophismes, que nous avons vus se renouveler de nos jours par des platoniciens de socialisme à rebours de la nature.

Cicéron ne fut pas dans ce beau livre le Platon, mais le Montesquieu romain; autant au-dessus de Montesquieu que le génie est au-dessus du talent, et que l'éloquence est au-dessus de la sagacité.

Malheureusement ce livre incomparable fut perdu dans le déménagement du monde et dans les cendres de Rome.

À l'époque de l'invasion de l'Italie par les barbares, les manuscrits qui contenaient la richesse intellectuelle de tant de siècles tombèrent dans le mépris de conquérants qui ne savaient ni parler ni lire; et, quand le christianisme vint prendre la place des superstitions et des philosophies antiques, les moines qui recueillirent ces manuscrits se servirent de ces pages pour écrire des ouvrages chrétiens. C'est ce qu'on appelle des _palimpsestes_, ou manuscrits sur lesquels une seconde écriture recouvre et efface à demi le premier texte.

Tout récemment un érudit italien, le cardinal Maï, fureteur obstiné et pieux du Vatican, a retrouvé une faible partie du chef-d'oeuvre cicéronien de la _République_. M. Villemain, digne d'une telle oeuvre, a traduit et publié en France ces fragments.

La philosophie, l'éloquence, la politique du grand Romain, méritaient un tel interprète. Espérons que d'autres hasards feront exhumer de ces cendres d'autres débris de Cicéron et de Tacite.

XIV

Autant qu'on en peut juger par les lambeaux de cet ouvrage sur la _République_, il était à la fois historique, didactique, philosophique, c'est-à-dire que Cicéron appuyait ses théories sur la nature, sur l'expérience, sur l'histoire de Rome. C'était le commentaire sur la république, l'esprit des lois et l'esprit des faits romains.

Nous ne sommes pas plus avancés aujourd'hui en politique que ne l'était Cicéron. Il énumère les trois formes principales de gouvernement des peuples: la monarchie pure, l'aristocratie souveraine, la démocratie ou la souveraineté du peuple; il admet les mérites spéciaux de chacune de ces formes de gouvernement; il trouve la monarchie plus stable, l'aristocratie plus intelligente, la démocratie plus juste; mais il trouve la monarchie plus tyrannique, l'aristocratie plus égoïste, la démocratie plus versatile, plus passionnée et plus ingrate. La meilleure forme de gouvernement lui semble en définitive celle qui, en combinant ces trois modes, a les avantages de tous sans avoir les inconvénients de chacun.

Romain, Cicéron voit dans la constitution romaine la réunion de ces trois forces sociales; les consuls y représentent la monarchie, le sénat y représente l'aristocratie, et les pouvoirs éligibles y représentent le peuple. N'est-ce pas précisément ce que la république représentative offre aux publicistes modernes de plus rationnel et de plus parfait? Seulement les modernes instituent des rois héréditaires au lieu de consuls temporaires, pour éviter le danger des transitions dans le pouvoir monarchique. Mais l'aristocratie patricienne de Rome était si enracinée et si puissante qu'elle ne redoutait pas ces éclipses du pouvoir monarchique dans le changement de ses consuls; et les tribuns du peuple; à leur tour, garantissaient suffisamment les plébéiens des empiétements de l'aristocratie.

Voilà, en ce qui concerne Rome, la politique de Cicéron.

Mais, en ce qui concerne la politique générale, sa théorie est une philosophie pratique tout entière, bien supérieure à celle de Machiavel, de Montesquieu, de Mirabeau, de l'Assemblée constituante elle-même. C'est la théorie de la justice et de la morale absolue appliquée au gouvernement des sociétés politiques. On croit lire Fénelon, moins les utopies chimériques du Télémaque. Fénelon dérivait de Platon, rêveur comme lui; Cicéron dérive d'Aristote, expérimental comme le maître d'Alexandre.

Cette odieuse maxime de nos jours: _La petite vertu tue la grande_, maxime qui permet de violer la morale, comme on viole la liberté dans les temps de tyrannie, n'était point à l'usage de Cicéron. Sa maxime est la maxime contraire: «La morale est la même pour la vie publique que pour la vie privée, seulement la morale politique est plus grande; mais il n'y a pas deux morales, une pour l'homme, une pour le citoyen, parce qu'il n'y a pas deux consciences.» De là découle pour le citoyen, selon Cicéron, le devoir d'un patriotisme à tout prix, dont il fut lui-même le plus bel exemple.

«Lorsqu'au sortir de mon consulat, je pus déclarer avec serment, devant Rome assemblée, que j'avais sauvé la république, alors que le peuple entier répéta mon serment, j'éprouvais assez de bonheur pour être dédommagé à la fois de toutes les injustices et de toutes les infortunes. Cependant j'ai trouvé dans mes malheurs mêmes plus d'honneur que de peine, moins d'amertume que de gloire; et les regrets des gens de bien ont plus réjoui mon coeur que la joie des méchants ne l'avait attristé. Mais, je le répète, si ma disgrâce avait eu un dénouement moins heureux, de quoi pourrais-je me plaindre?

«J'avais tout prévu, et je n'attendais pas moins pour prix de mes services. Quelle avait été ma conduite? La vie privée m'offrait plus de charmes qu'à tout autre: car je cultivais depuis mon enfance les études libérales, si variées, si délicieuses pour l'esprit. Qu'une grande calamité vînt à nous frapper tous, du moins ne m'eût-elle pas plus particulièrement atteint; le sort commun eût été mon partage: eh bien! je n'avais pas hésité à affronter les plus terribles tempêtes, et, si je l'ose dire, la foudre elle-même, pour sauver mes concitoyens, et à dévouer ma tête pour le repos et la liberté de mon pays. Car notre patrie ne nous a point donné les trésors de la vie et de l'éducation pour ne point en attendre un jour les fruits, pour servir sans retour nos propres intérêts, protéger notre repos et abriter nos paisibles jouissances; mais pour avoir un titre sacré sur toutes les meilleures facultés de notre âme, de notre esprit, de notre raison, les employer à la servir elle-même, et ne nous en abandonner l'usage qu'après en avoir tiré tout le parti que ses besoins réclament.

«Ceux qui veulent jouir sans peine d'un repos inaltérable recourent à des excuses qui ne méritent pas d'être écoutées. Le plus souvent, disent-ils, les affaires publiques sont envahies par des hommes indignes, à la société desquels il serait honteux de se trouver mêlé, avec qui il serait triste et dangereux de lutter, surtout quand les passions populaires sont en jeu. C'est donc une folie que de vouloir gouverner les hommes, puisqu'on ne peut dompter les emportements aveugles et terribles de la multitude; c'est se dégrader que de descendre dans l'arène avec des adversaires sortis de la fange, qui n'ont pour toutes armes que les injures et tout cet arsenal d'outrages qu'un sage ne doit pas supporter: comme si les hommes de bien, ceux qui ont un beau caractère et un grand coeur, pouvaient jamais ambitionner le pouvoir dans un but plus légitime que de secouer le joug des méchants, et ne point souffrir qu'ils mettent en pièces la république, qu'un jour les honnêtes gens voudraient enfin, mais vainement, relever de ses ruines!»

Lisez ensuite cette belle définition du peuple: «Un peuple n'est pas toute agrégation d'hommes rassemblés par hasard, mais un peuple est une société formée sous la garantie des lois pour l'utilité réciproque de tous les citoyens.»

La doctrine du prétendu _Contrat social_ de J.-J. Rousseau, qui attribue la formation de la société à une délibération, y est réfutée vingt siècles d'avance par Cicéron, qui attribue la société à l'instinct social, révélation de la nature humaine.

XV

Dans l'esquisse de la fondation progressive des institutions romaines, qu'il met dans la bouche de Scipion, Cicéron combat en homme vraiment politique les chimères antisociales de Platon sur l'égalité absolue des biens.

Lisez encore: