Cours familier de Littérature - Volume 11
Part 12
Écartez vos soldats, et demandez à l'illustre république de Gênes si elle reconnaît la légitimité des traités de 1815 qui ont enclavé ses montagnes, ses palais, ses ports, ses vaisseaux dans la monarchie alpestre de la Savoie. Écartez vos soldats, et demandez à la république aristocratique et orientale de Venise si elle reconnaît la légitimité des vallées de Maurienne sur les flots libres de l'Adriatique. Écartez vos soldats, et demandez à Milan s'il reconnaîtra l'aristocratie de Turin: voilà la liberté qui tue trois États libres! C'est la péninsule tout entière qui s'appelle Italie, ce n'est pas la maison de Savoie, éternelle alliée de la maison d'Autriche. Dieu veuille que nous ne préparions pas ainsi à la maison d'Autriche une alliée plus dangereuse un jour contre nous! La clef de nos Alpes ne doit pas être dans les mains d'une monarchie militaire capable de les ouvrir ou de les fermer à son gré sur la France. Restreindre le Piémont, protéger _toutes les nationalités_ italiennes, fédéraliser l'Italie par un lien qui ne serait dans la main de personne; voilà quel aurait dû être le résultat de cette guerre, puisqu'on voulait cette guerre, dont l'heure légitime, c'est-à-dire l'heure inévitable, n'avait pas sonné d'elle-même à l'heure des événements.
Cependant le canon gronde, les hommes jonchent les champs de bataille, le sang demandé par le Piémont lui est prodigué avec largesse, l'Allemagne s'aigrit, la confédération germanique se concerte et se compte, la Prusse hésite entre sa nature prussienne et sa nature allemande, l'Angleterre se concerte entre deux pensées contraires, la Russie regarde et se réjouit en secret de l'affaiblissement des puissances qui la limitent à l'Occident et à l'Orient. La France, comme à l'ordinaire, n'entend plus rien que le bronze, quand ce bronze sonne de la gloire. Que sortira-t-il de cette mêlée où la maison de Savoie a jeté le monde? Dieu seul le sait, Dieu seul est prescient, Dieu seul tire le bien du mal et la justice de l'injustice; puisse-t-il en sortir un jour, non l'ambition du Piémont, mais l'indépendance et l'équilibre de l'Italie par une confédération, et non par un monopole!
III
Revenons aux _Tusculanes_. Cicéron les écrivait au coeur de cette Italie en armes pour des ambitions qui se disputaient la liberté mourante de Rome; il faisait abstraction des temps pour s'absorber dans les idées éternelles. Faisons comme lui, et suivons-le jusqu'à son dernier trait de plume et à son dernier soupir, dans ses méditations. Un homme quelquefois a plus d'instinct qu'un monde. Lequel est le plus grand après la mort, de César ou de Cicéron qui pense seul à Tusculum, ou de la république qui tombe dépiécée entre les mains de trois ambitieux? Pour moi, c'est Cicéron.
IV
Dans ses secondes _Tusculanes_, il traite de la douleur; il se demande si c'est un mal de souffrir. Avant de répondre, il ne se dissimule pas combien il lui sera plus difficile de convaincre aussi victorieusement ses lecteurs que ses auditeurs quand il parlait au public.
«L'éloquence, dit-il, est un art populaire. J'écrasais mes contradicteurs par une profusion d'idées et d'images. Que n'ai-je donc pas à craindre aujourd'hui que je m'engage dans un autre genre d'écrire, où le peuple, sur lequel je comptais pour le succès de mes discours, ne peut m'être bon à rien? car il ne faut à la philosophie qu'un petit nombre de juges, et c'est à dessein qu'elle fuit la multitude.»
Son argumentation sur les moyens de vaincre la douleur et de la mépriser, si on la compare au devoir, est un modèle accompli de raisonnements philosophiques; le style semble s'éclaircir dans Cicéron à mesure que la pensée devient plus profonde et plus métaphysique. Il n'y a point de ténèbres dans cette atmosphère de raison et de lucidité. Comme un flambeau dans la nuit, dès qu'il entre dans une obscurité, elle devient lumineuse; Platon est bien loin d'avoir cette netteté de jour dans le style.
Nos philosophes modernes, soit religieux, soit rationnels, n'ont pas au même degré cette clarté; ceux qui s'appuient sur des dogmes ne raisonnent pas, ils imposent leur philosophie; ceux qui s'appuient sur le raisonnement sont froids, secs et argumentateurs. Il manque aux uns la dialectique, aux autres le style du philosophe de Tusculum.
V
Sa troisième _Tusculane_ disserte sur les maladies de l'âme, plus nombreuses, dit Cicéron, et plus irrémédiables que celles du corps, parce que le corps vicié peut être guéri par les soins de l'homme, mais que l'âme malade ne peut pas juger elle-même de son infirmité. Il attribue ces maladies de l'âme à la mauvaise éducation qui nous nourrit de préjugés et de superstitions avec le lait de nos nourrices; il les attribue aux fausses idées du grand nombre (le vulgaire), imbu lui-même d'idées fausses sur la gloire et sur le bonheur, et qui nous fait vivre ainsi dans une atmosphère de mensonge, d'erreur et de corruption. Jamais les défauts de l'éducation première n'ont été plus vigoureusement signalés que dans ces pages. Celles de J.-J. Rousseau dans l_'Émile_, sont à une distance énorme du bon sens et de la logique de Cicéron. On sent que Rousseau déclame en rhéteur et que le Romain écrit en législateur philosophe. La pratique des hommes et des affaires donnait au consul un sens des réalités qui manquait totalement au Platon de Genève.
VI
Vient ensuite une _Tusculane_ sur les combats que le sage doit livrer à ses passions. Il définit la passion un _mouvement violent du coeur en disproportion avec la raison_. Définirions-nous mieux aujourd'hui cette sensibilité qui n'est _passion_ que par son excès?
Cicéron définit ensuite avec la même justesse toutes les passions qui affligent l'homme, et il distingue la passion, qui n'est qu'un mouvement instantané, du vice, qui est une habitude d'infirmité ou de dépravation de l'âme.
«Mais ce qui fait, dit-il, la différence entre les infirmités de l'âme et celles du corps, c'est qu'il peut nous survenir des maladies corporelles sans qu'il y ait de notre faute, et que nous sommes toujours coupables de nos maladies de l'âme. Le corps, composé de matières, n'est pas libre; l'âme est coupable parce qu'elle est libre.»
Quel traité de Fénelon ou de Nicole traite de morale en termes plus chrétiens?
«Il y a d'ailleurs une grande différence entre les âmes grossières et celles qui ne le sont pas. Celles-ci, semblables à l'airain de Corinthe qui a de la peine à se rouiller, ne deviennent que difficilement malades et se rétablissent fort vite. Il n'en est pas de même des âmes grossières, et, de plus, celles qui sont d'un caractère excellent ne tombent pas en toute sorte de maladie; rien de ce qui est férocité, cruauté, ne les attaquera; il faut, pour trouver prise sur elles, que ce soit de ces passions qui paraissent tenir à l'humanité, telles que la tristesse, la crainte, la pitié. Une autre réflexion encore, c'est qu'il est moins aisé de guérir radicalement une passion que d'extirper ces vices de premier ordre qui combattent de front la vertu. Il faut plus de temps pour l'un que pour l'autre. On peut s'être défait de ses vices et conserver ses passions.»
VII
La belle définition de la vertu, santé de l'âme, n'est pas moins éternelle!... Une qualité permanente de l'âme, qui est la raison elle-même en action!... Son portrait du sage ou du vertueux n'est pas moins admirable de définition et de style.
«Ainsi supérieure et à la tristesse et à toute autre passion, ainsi heureuse de les avoir toutes domptées, un reste de passion suffirait toujours, non-seulement pour priver l'âme de son repos, mais pour la rendre vraiment malade. Je ne vois donc rien que de mou et d'énervé dans le sentiment des péripatéticiens, qui regardent les passions comme nécessaires, pourvu, disent-ils, qu'on leur prescrive des bornes au delà desquelles ils ne les approuvent point. Mais prescrit-on des bornes au vice? ou direz-vous que de ne pas obéir à la raison, ce ne soit pas quelque chose de vicieux?
«Or la raison ne vous dit-elle pas assez que tous ces objets qui existent dans votre âme, ou de fougueux désirs, ou de vains transports de joie, ne sont pas de vrais biens, et que ceux qui vous consternent ou qui vous épouvantent ne sont pas de vrais maux; mais que les divers excès ou de tristesse ou de joie sont également l'effet des préjugés qui vous aveuglent, préjugés dont le temps a bien la force à lui seul d'arrêter l'impression: car, quoi qu'il arrive, nul changement réel dans l'objet; cependant, à mesure que le temps l'éloigne, l'impression s'affaiblit dans les personnes les moins sensées, et par conséquent, à l'égard du sage, cette impression ne doit pas même commencer.»
VIII
Sa théorie des passions n'est pas moins sévère; son rigorisme n'admet pas même la sainte colère qui possède en apparence l'orateur indigné dans ses accès d'éloquence. Il veut que le sang-froid soit conservé jusque dans l'imprécation contre le crime ou le vice.
«Quant à l'orateur, il ne lui sied nullement de se mettre en colère; il lui sied quelquefois de le feindre. Pensez-vous que je sois en courroux toutes les fois qu'il m'arrive de hausser le ton et de m'échauffer? Pensez-vous que, l'affaire étant jugée et absolument finie, quand il m'arrive de mettre mon discours par écrit, je sois en courroux, la plume à la main? Accius, qu'était-il en composant ses tragédies? Que croyez-vous qu'était Ésope, dans les endroits où il déclame avec le plus de feu?
«Un orateur, qui sera vraiment orateur, aura encore plus de véhémence qu'un comédien, mais sans passion et toujours de sang-froid. Les passions même les plus estimables, telles que celles des grands hommes vertueux, ne doivent rien prendre sur la tranquillité de l'esprit. À l'égard de la tristesse, qui est la chose du monde la plus détestable, comment les philosophes en font-ils l'éloge!»
IX
Un ardent enthousiasme pour la philosophie (ou la sagesse humaine), mère de toute vertu, ouvre la cinquième _Tusculane_. Cette apostrophe rappelle les pages les plus lyriques des philosophes modernes; Rousseau y a puisé certainement ses mouvements d'âme qui chantent au lieu de parler.
«Pour nous guérir de cette erreur et de tant d'autres, recourons à la philosophie. Entraîné autrefois dans son sein par mon inclination, mais ayant depuis abandonné son port tranquille, je m'y suis enfin venu réfugier après avoir essuyé la plus horrible tempête. Philosophie, seule capable de nous guider! ô toi qui enseignes la vertu et qui domptes le vice, que ferions-nous et que deviendrait le genre humain sans ton secours? C'est toi qui as enfanté les villes pour faire vivre en société les hommes auparavant dispersés! c'est toi qui les as unis, premièrement par la proximité du domicile, ensuite par les liens du mariage, et enfin par la conformité du langage et de l'écriture! Tu as inventé les lois, formé les moeurs, établi une police. Tu seras notre asile; c'est à ton aide que nous recourons; et, si dans d'autres temps nous nous sommes contentés de suivre en partie tes leçons, nous nous y livrons aujourd'hui tout entiers et sans réserve. Un seul jour passé suivant tes préceptes est préférable à l'immortalité de quiconque s'en écarte. Quelle autre puissance implorerions-nous plutôt que la tienne, qui nous a procuré la tranquillité de la vie et qui nous a rassurés sur la crainte de la mort?
«On est bien éloigné, cependant, de rendre à la philosophie l'hommage qui lui est dû; presque tous les hommes la négligent; plusieurs l'attaquent même. Attaquer celle à qui l'on doit la vie, quelqu'un ose-t-il donc se souiller de ce parricide! Porte-t-on l'ingratitude au point d'outrager un maître qu'on devrait au moins respecter, quand même on n'aurait pas trop été capable de comprendre ses leçons!
«J'attribue cette erreur à ce que les ignorants ne peuvent, au travers des ténèbres qui les aveuglent, pénétrer dans l'antiquité la plus reculée, pour y voir que les premiers fondateurs des sociétés humaines ont été des _philosophes_. Quant au nom, il est moderne; mais, pour la chose elle-même, nous voyons qu'elle est très ancienne.
«Car qui peut nier que la sagesse n'ait été connue anciennement, et déjà nommée de ce beau nom par où l'on entend la connaissance des choses, soit divines, soit humaines, de leur origine, de leur nature?»
Le principe que l'exercice de la vertu est la seule chose qui puisse s'appeler bonheur sur la terre est développé avec le même élan de conviction dans toute cette oeuvre.
«La vertu, dit-il, c'est la perfection ou le degré de perfection assigné à chaque créature par la nature. Quoi qu'il en soit, l'homme toujours modéré, toujours égal, toujours en paix avec lui-même, jusqu'au point de ne se laisser jamais ni accabler par le chagrin, ni abattre par la crainte, ni enflammer par de vains désirs, ni amollir par une folle joie, c'est là cet homme sage, cet homme heureux que je cherche. Rien sur la terre, ni d'assez formidable pour l'intimider, ni d'assez estimable pour lui enfler le coeur.
«Que verrait-il dans tout ce qui fait le partage des humains, qu'y verrait-il de grand, lorsqu'il se met l'éternité devant les yeux, et qu'il conçoit l'immensité de l'univers? À quoi se bornent les objets qui sont à notre portée! À quoi se bornent nos jours! Et d'ailleurs un homme sage fait continuellement autour de lui une garde si exacte qu'il ne lui peut rien arriver d'imprévu, rien d'inopiné, rien qui lui paraisse nouveau. Partout il jette des regards si perçants qu'il découvre toujours une retraite assurée où il puisse, quelque injure que lui fasse la fortune, se tranquilliser.»
«Toutes ses productions sont parfaites en leur genre, non-seulement celles qui sont animées, mais même celles qui sont faites pour tenir à la terre par leurs racines. Ainsi les arbres, les vignes et jusqu'aux plus petites plantes, ou conservent une perpétuelle verdure, ou, après s'être dépouillées de leurs feuilles pendant l'hiver, s'en revêtent tout de nouveau au printemps; il n'y en a aucune qui, par un mouvement intérieur et par la force des semences qu'elle renferme, ne produise des fleurs ou des fruits; de sorte qu'à moins de quelque obstacle, elles parviennent toutes au degré de perfection qui leur est propre.
«Les animaux, étant doués de sentiment, manifestent encore mieux la puissance de la nature. Car elle a placé dans les eaux ceux qui sont propres à nager; dans les airs, ceux qui sont disposés à voler; et, parmi les terrestres, elle a fait ramper les uns, marcher les autres; elle a voulu que ceux-ci vécussent seuls, et ceux-là en troupeaux; elle a rendu les uns féroces, les autres doux; il y en a qui vivent cachés sous terre. Chaque animal, fidèle à son instinct, sans pouvoir changer sa façon de vivre, suit inviolablement la loi de la nature.
«Et, comme toute espèce a quelque propriété qui la distingue essentiellement, aussi l'homme en a-t-il une, mais bien plus excellente; si c'est parler convenablement, que de parler ainsi de notre âme, qui est d'un ordre tout à fait supérieur, et qui, étant un écoulement de la divinité, ne peut être comparée, l'oserons-nous dire, qu'avec Dieu même. Cette âme donc, lorsqu'on la cultive et qu'on la guérit des illusions capables de l'aveugler, parvient à ce haut degré d'intelligence qui est la raison parfaite, à laquelle nous donnons le nom de vertu. Or, si le bonheur de chaque espèce consiste dans la sorte de perfection qui lui est propre, le bonheur de l'homme consiste dans la vertu, puisque la vertu est sa perfection.»
X
Les _Entretiens sur la nature des dieux_ suivirent les _Tusculanes_. L'orateur philosophe sentait grandir sa pensée, son talent et son courage, en abordant le plus grand objet de la pensée, la DIVINITÉ.
Il commence par s'excuser d'oser écrire sur une matière aussi auguste:
«Pour moi, dit-il, qui viens de publier en peu de temps plusieurs de mes livres, je n'ignore pas qu'on en a parlé beaucoup, mais différemment.
«Quelques-uns ont admiré d'où me venait cette ardeur toute nouvelle pour la philosophie. D'autres eussent voulu savoir ce que je crois précisément sur chaque matière.
«D'autres enfin ont été surpris que tout à coup, me déclarant pour les intérêts d'une école abandonnée depuis longtemps, j'aie fait choix d'une secte qui, au lieu de nous éclairer, semble nous plonger dans les ténèbres. Mais ce goût pour la philosophie ne m'est pas si nouveau qu'on se l'imagine. Tout jeune que j'étais, je la cultivais beaucoup, et même, quand il y paraissait le moins, je m'en occupais plus que jamais.
«On peut s'en convaincre par cette quantité de maximes philosophiques dont mes harangues sont remplies; par mes intimes liaisons avec les plus savants hommes, qui m'ont toujours fait l'honneur de se rassembler chez moi; par les grands maîtres qui m'ont formé, les illustres Diodotus, Philon, Antiochus, Posidonius. Et, puisque ces sortes d'études ont pour but de nous rendre sages, il me paraît que je ne les ai point démenties par ma conduite, soit dans mes fonctions publiques, soit dans mes propres affaires.
«Si l'on demande pourquoi donc j'ai pensé si tard à écrire dans ce genre-ci, ma réponse est simple. Réduit à l'inaction depuis que l'état de la république exige qu'elle soit gouvernée par une seule tête, j'ai cru qu'il serait utile de mettre nos citoyens au fait de la philosophie, et que d'ailleurs il y allait de notre gloire, que de si belles et de si grandes matières fussent aussi traitées en notre langue. Je me sais d'autant meilleur gré d'y avoir travaillé que déjà mon exemple a eu la force d'inspirer à beaucoup d'autres l'envie d'apprendre et même d'écrire.»
Trois philosophes de sectes différentes prennent part à l'entretien, développant chacun son système théologique. C'est le traité de métaphysique le plus ardu et en même temps le plus lucide de l'antiquité. Les opinions absurdes des écoles païennes sur la multiplicité des dieux y sont dissipées par les éclats de rire philosophique. L'_unité_, l'_infinité_ et l'incorporéité de Dieu y sont démontrées comme la Providence elle-même; cette divinité en action y devient évidente.
Il rejette avec mépris les fables olympiennes et toutes les formes des dieux du vulgaire; il rejette avec plus de mépris encore l'athéisme, cécité morale.
Les pages qu'il consacre à énumérer les preuves d'ordre, de plan, d'intelligence, de surveillance dans la nature sont les plus éloquentes de toute son éloquence. Fénelon n'en approche pas, quoiqu'il en enrichisse son style; c'est le poëme entier de la création, une symphonie d'Haydn en prose latine, un hymne d'Orphée dans la bouche d'un orateur. On voudrait citer, mais il faudrait tout citer; on s'arrête ébloui de tant de magnificence, et l'on craint de choisir là où rien n'est à préférer.
Mais après les miracles du monde matériel, écoutez-le décrire ceux de l'intelligence humaine:
«Quand je viens ensuite à considérer l'âme même, l'esprit de l'homme, sa raison, sa prudence, son discernement, je trouve qu'il faut n'avoir point ces facultés, pour ne pas comprendre que ce sont les ouvrages d'une Providence divine.
«Eh! que n'ai-je votre éloquence, Cotta! De quelle manière vous traiteriez un si beau sujet! Vous feriez voir l'étendue de notre intelligence; comment nous savons réunir nos idées et lier celles qui suivent avec celles qui précèdent, établir des principes, tirer des conséquences, définir tout, le réduire à une exacte précision, et nous assurer par là si nous sommes parvenus à une science véritable, qui est le comble de la perfection, même dans un Dieu.
«Quelle prérogative, quoique vos académiciens la dépriment, et même la refusent à l'homme, de connaître parfaitement les objets extérieurs par la perception des sens, jointe à l'application de l'esprit! On voit, par ce moyen, quels sont les rapports d'une chose avec l'autre, et là-dessus on invente les arts nécessaires, soit pour la vie, soit pour l'agrément. Que l'éloquence est belle! qu'elle est divine, cette maîtresse de l'univers, ainsi que vous l'appelez parmi vous! Elle nous fait apprendre ce que nous ignorons, et nous rend capables d'enseigner ce que nous savons. Par elle nous consolons les affligés; par elle nous relevons le courage abattu; par elle nous humilions l'audace; par elle nous réprimons les passions, les emportements. C'est elle qui nous a imposé des lois, qui a formé les liens de la société civile, qui a fait quitter aux hommes leur vie sauvage et farouche.
«Aussi ne croirait-on pas, à moins que d'y prendre bien garde, tout ce qu'il en a coûté à la nature pour nous donner la parole. Car il y a premièrement, depuis les poumons jusqu'au fond de la bouche, une artère par où se transmet la voix dont le principe est dans notre esprit. Après, dans la bouche se trouve la langue, limitée par les dents. Elle fléchit, elle règle la voix, qui ne lui vient que confusément proférée. En la poussant, cette voix, contre les dents et contre d'autres parties de la bouche, elle articule, elle rend les sons distincts. Ce qui fait que les stoïciens comparent la langue à l'archet, les dents aux cordes et les narines au corps de l'instrument.
«Mais nos mains, de quelle commodité ne sont-elles pas, et de quelle utilité dans les arts! Les doigts s'allongent ou se plient sans la moindre difficulté, tant leurs jointures sont flexibles. Avec leur secours les mains usent du pinceau et du ciseau; elles jouent de la lyre, de la flûte; voilà pour l'agréable. Pour le nécessaire, elles cultivent les champs, bâtissent des maisons, font des étoffes, des habits, travaillent en cuivre, en fer.
«L'esprit invente, les sens examinent, la main exécute. Tellement que, si nous sommes logés, si nous sommes vêtus et à couvert, si nous avons des villes, des murs, des habitations, des temples, c'est aux mains que nous le devons. Par notre travail, c'est-à-dire par nos mains, nous savons multiplier et varier nos aliments. Car beaucoup de fruits, ou qui se consomment d'abord, ou qui se doivent garder, ne viendraient point sans culture. D'ailleurs, pour manger des animaux terrestres, des aquatiques et des volatiles, nous en avons partie à prendre, partie à nourrir.
«Pour nos voitures nous domptons les quadrupèdes, dont la force et la vitesse suppléent à notre faiblesse et à notre lenteur; nous faisons porter des charges aux uns, le joug à d'autres. Nous faisons servir à nos usages la sagacité de l'éléphant et l'odorat du chien.
«Le fer, sans quoi l'on ne peut cultiver les champs, nous allons le prendre dans les entrailles de la terre. Les veines de cuivre, d'argent et d'or, quoique très-cachées, nous les trouvons et nous les employons à nos besoins ou à des ornements. Nous avons des arbres, ou qui ont été plantés à dessein, ou qui sont venus d'eux-mêmes; et nous les coupons, tant pour faire du feu, nous chauffer et cuire nos viandes, que pour bâtir et nous mettre à l'abri du chaud et du froid. C'est aussi de quoi construire des vaisseaux, qui de toutes parts nous apportent toutes les commodités de la vie.
«Nous sommes les seuls animaux qui entendons la navigation, et qui, par là, nous soumettons ce que la nature a fait de plus violent, la mer et les vents. Ainsi nous tirons de la mer une infinité de choses utiles. Pour celles que la terre produit, nous en sommes absolument les maîtres.
«Nous jouissons des plaines, des montagnes; les rivières, les lacs, sont à nous; c'est nous qui semons les blés, qui plantons les arbres; nous fertilisons les terres en les arrosant par des canaux; nous arrêtons les fleuves, nous les redressons, nous les détournons. En un mot, nos mains tâchent de faire dans la nature, pour ainsi dire, une autre nature.
«Mais quoi! l'esprit humain n'a-t-il pas pénétré même dans le ciel?