Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 11

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«C'est là ce que j'éprouve moi-même en ce moment: le souvenir de Platon me vient assaillir l'esprit; c'est ici qu'il s'entretenait avec ses disciples, et ses petits jardins, que vous voyez si près de nous, me rendent sa mémoire tellement présente qu'ils me le remettent presque devant les yeux. Ces lieux ont vu Speusippe, ils ont vu Xénocrate et Polémon, son disciple, dont voici la place favorite. Je n'aperçois même jamais le palais du sénat (j'entends la cour Hastilie, non pas ce palais, nouveau monument bien plus vaste et qui paraît plus petit à mes yeux), que je ne songe à Scipion, à Caton, à Lélius, et surtout à mon aïeul. Enfin les lieux ont si bien la vertu de nous faire ressouvenir de tout, que ce n'est pas sans raison qu'on a fondé sur eux l'art de la mémoire.--Rien n'est plus vrai, Pison, lui dit mon frère Quintus. Moi-même, en venant ici, les yeux fixés sur Colone, le séjour de Sophocle, je croyais voir devant moi ce grand poëte, à qui j'ai voué une si profonde admiration, vous le savez, et qui fait mes délices; l'image même d'Oedipe, qu'il représente venant ici et demandant dans ces vers qui arrachent des larmes en quels lieux il se trouve, m'a tout ému; ce n'est qu'une image vaine, et cependant elle m'a remué.--Et moi, dit Pomponius, à qui vous faites la guerre de m'être rendu à Épicure, dont nous venons de passer les jardins, je vois s'écouler dans ces jardins bien des heures en compagnie de Phèdre, que j'aime plus qu'homme au monde. Il est vrai que, averti par l'ancien proverbe, je pense toujours aux vivants; mais, quand je voudrais oublier Épicure, comment le pourrais-je, lui dont nos amis ont le portrait, non-seulement reproduit à grands traits par la peinture, mais encore gravé sur leurs coupes et sur leurs bagues?

«Notre ami Pomponius, lui dis-je alors, veut s'égayer, et il est peut-être dans son droit, car il s'est établi de telle sorte à Athènes que déjà on peut le prendre pour un Athénien, et que je ne serais pas surpris qu'un jour il ne portât le surnom d'Atticus. Mais je suis de votre avis, Pison; rien ne fait penser plus vivement et plus attentivement aux grands personnages que les lieux fréquentés par eux.

«Vous savez que j'allai une fois à Métaponte avec vous, et que je ne mis le pied chez mon hôte qu'après avoir vu le lieu où Pythagore rendit le dernier soupir, et le siége où il s'asseyait d'ordinaire. Tout présentement encore, quoique l'on trouve partout à Athènes les traces des grands hommes qu'elle a portés, je me suis senti ému en voyant cet hémicycle où Charmadas enseignait naguère. Il me semble que je le vois (car ses traits me sont bien connus); il me semble même que sa chaire, demeurée pour ainsi dire veuve d'un si grand génie, regrette à toute heure de ne plus l'entendre. Alors Pison:--Puisque tout le monde, dit-il, a été frappé de quelque souvenir, je voudrais bien savoir ce qui a fait impression sur notre jeune Lucius? Serait-ce le lieu où Démosthène et Eschine se livraient leurs grands combats? Chacun, en effet, est guidé par ses études de prédilection. Lui, en rougissant:--Ne m'interrogez pas là-dessus, dit-il, moi qui suis même descendu sur la plage de Phalère, où l'on dit que Démosthène déclamait au bruit des flots, pour s'habituer à vaincre par sa voix le frémissement de la place publique. Je viens même de me détourner un peu sur la droite pour voir le tombeau de Périclès: mais, dans cette ville-ci, les souvenirs sont inépuisables; il semble, à chaque pas que l'on y fait, que du sol jaillisse l'histoire.--Les recherches, lui dit Pison, quand on les fait dans la vue d'imiter un jour les grands personnages, sont d'un excellent esprit; mais, quand elles n'ont pour but que de nous mettre sur les traces du passé, elles témoignent seulement d'un esprit curieux. Aussi nous vous exhortons tous, et je vois que déjà vous vous y portez de vous-même, à marcher sur les pas des grands hommes dont vous prenez plaisir à reconnaître les vestiges.--Vous savez, dis-je alors à Pison, qu'il a déjà prévenu vos conseils; mais je vous suis obligé des encouragements que vous lui donnez.--Il faut donc, reprit-il avec son extrême bienveillance, que nous tâchions tous de contribuer aux progrès de notre jeune ami; il faut avant tout qu'il tourne ses études vers la philosophie, tant pour vous imiter, vous qu'il aime, que pour être en état de mieux réussir dans l'éloquence. Mais vous, Lucius, continua-t-il, est-il besoin de vous y exhorter, et ne vous y sentez-vous pas tout naturellement enclin? Au moins, il me semble que vous écoutez avec beaucoup d'intérêt les leçons d'Antiochus.--J'ai grand plaisir à les suivre, répondit Lucius avec une honnête timidité; mais vous avez parlé de Charmadas: je me sens entraîné de ce côté-là. Antiochus me le rappelle, et c'est la seule école que je fréquente.»

Viennent ensuite des définitions admirables de l'âme, de ses facultés, de ses vertus, _filles_, dit-il, de notre _liberté morale_ telles que la prudence, la tempérance, la force, la justice, la modération, l'abnégation, le sacrifice de soi-même aux autres, tout ce dont se compose aujourd'hui encore le code de l'homme parfait.

Et l'on voit, dit Érasme dans sa préface des _Tusculanes_, que la vie de Cicéron était conforme à ce code sublime de la vertu antique. Érasme s'indigne comme nous que des ignorants appellent un vain étalage de style la sagesse substantielle de ces leçons. Le plus éloquent des hommes en est en même temps le plus sage.

Mais passons aux _Tusculanes_ elles-mêmes. Quelle lucidité! quelle souplesse! quelle facilité! quelle profondeur! quelle logique! quelle force! quelle grâce et en même temps quel enjouement dans ces leçons, s'écrie le philosophe du moyen âge, en étudiant le philosophe romain. Goûter Cicéron, s'écrie à son tour l'esprit le plus antique de l'antiquité, Quintilien, c'est prouver qu'on avance dans la philosophie comme dans l'éloquence.

XXXI

Les _Tusculanes_ prennent leur nom de la maison de campagne de Cicéron où ces _Méditations_ en prose furent composées par lui. Ces _Méditations_ étaient à la fois des loisirs, des perfectionnements de son âme, des consolations. La politique l'avait odieusement rejeté dans la vie inactive. Rome, en proie aux démagogues, à la soldatesque, à la tyrannie, à la gloire de mauvais aloi, n'était plus digne de lui; la pensée de Cicéron quittait ce monde vulgaire et pervers pour les régions sublimes et éternelles de la pensée.

«Quand j'ai vu enfin, dit-il en commençant les _Tusculanes_, qu'il n'y avait presque plus rien à faire pour moi, ni au forum, ni au sénat, je me suis remis à une sorte d'étude dont le goût m'était toujours resté, mais que d'autres soucis avaient toujours interrompu ou ajourné: j'entends par cette étude la philosophie, qui renferme toutes les connaissances utiles à l'homme pour bien vivre.....

«Les Grecs, dit-il, ont excellé plus que nous dans la poésie et dans les arts; nous les égalons seulement dans l'art oratoire né de la constitution même de Rome; hors de là nous leur sommes jusqu'ici inférieurs. Après avoir tenté moi-même de porter l'art oratoire à un point encore plus élevé que nos prédécesseurs romains, je m'efforce avec plus de zèle encore de mettre dans son jour cette philosophie, d'où j'ai tiré tout ce que je puis avoir développé d'éloquence.

«Aristote, ce rare génie qui savait tout, jaloux de la gloire de l'orateur Isocrate, entreprit, à son exemple, d'enseigner l'art de la parole, et voulut allier la philosophie à l'éloquence. Je veux de même, sans oublier mon ancien caractère d'orateur, m'attacher aux matières de philosophie: je les trouve infiniment plus grandes, plus abondantes, plus fécondes que celles de la tribune; mon opinion a toujours été que ces questions élevées, pour ne rien dire de leur intérêt et de leur beauté, doivent être traitées avec étendue et avec toutes les perfections de style qui dépendent du langage. J'ai essayé si je pourrais y réussir, et j'ai même poussé si loin la chose que j'ai tenu des entretiens philosophiques à la manière des Grecs. Tout récemment, mon cher Brutus, après que vous fûtes parti de Tusculum, j'éprouvai mes forces devant un grand nombre d'amis. C'est ainsi que ces exercices oratoires d'autrefois, où j'avais pour but de me préparer au forum, et dont j'ai continué l'usage plus que personne, sont aujourd'hui remplacés par un exercice de vieillard. Je faisais donc proposer par ces amis le sujet sur lequel on voulait m'entendre, je discourais sur cette matière, assis ou debout, et, comme nous avons eu ces sortes d'entretiens pendant cinq jours, je les ai rédigés à loisir en autant de livres.»

XXXII

Voilà l'origine des cinq _Méditations_ ou _Tusculanes_ que nous allons, à notre tour, parcourir avec vous. Elles sont en grande partie écrites sous la forme du dialogue, qui présente les deux faces ou les mille faces du sujet au même instant et au même regard. La première roule sur la mort, ce grand mystère de l'esprit, ce grand achoppement à toute félicité humaine.

Rien n'est plus hardi et plus net que la pensée de Cicéron, hautement exprimée, sur les mystères de la religion de son temps. Les Romains étaient très-tolérants sur ces matières, pourvu qu'on respectât les cérémonies du culte légal en tant que loi de l'État. On pouvait penser et professer tout ce qu'on voulait comme foi individuelle ou comme philosophie théologique générale. Le pontife, dans Cicéron ou dans César, ne nuisait point au philosophe; l'un suivait des rites traditionnels et populaires, l'autre professait des doctrines souverainement libres et dédaigneuses des crédulités du vulgaire. Chacun avait ainsi sa part d'erreur ou de vérité qu'il se faisait à soi-même: au peuple la fable, aux sages la vérité.

Écoutez Cicéron, à la première page de la première _Tusculane_, sur le ciel et sur l'enfer des théologies populaires de son temps:

«Si vous craignez la mort, demande-t-il à son interlocuteur, n'est-ce pas parce que l'idée de l'enfer vous épouvante? Un Cerbère à trois têtes, les flots bruyants du Cocyte, le passage de l'Achéron, un Tantale mourant de soif et qui a de l'eau jusqu'au menton sans qu'il y puisse tremper ses lèvres; ce rocher contre lequel Sisyphe, épuisé, hors d'haleine, perd, à rouler toujours, ses efforts et sa peine; des juges inexorables, Minos et Rhadamanthe, devant lesquels, au milieu d'un nombre infini d'auditeurs, vous serez obligé de plaider vous-même votre cause, sans qu'il vous soit permis d'en charger ou Crassus ou Antoine, ou, puisque ces juges sont grecs, Démosthène: voilà l'objet de votre peur, et sur ce fondement vous croyez la mort un mal éternel.

L'AUDITEUR.

«Pensez-vous que j'extravague jusqu'à donner là dedans?

CICÉRON.

«Vous n'y ajoutez pas foi?

L'AUDITEUR.

«Pas le moins du monde.

CICÉRON.

«Vous avez, à la vérité, grand tort de l'avouer.

L'AUDITEUR.

«Pourquoi, je vous prie?

CICÉRON.

«Parce que, si j'avais eu à vous réfuter sur ce point, j'allais m'ouvrir une belle carrière.

L'AUDITEUR.

«Qui ne serait éloquent sur un tel sujet?

CICÉRON.

«Tout est plein, cependant, de traités philosophiques où l'on se propose de le prouver.

L'AUDITEUR.

«Peine perdue; car se trouve-t-il des hommes assez sots pour en avoir peur?

CICÉRON.

«Mais, s'il n'y a point de misérables dans les enfers, personne n'y est donc?

L'AUDITEUR.

«Je n'y crois personne.»

On voit qu'il y avait deux hommes dans les hommes supérieurs de Rome, le citoyen et le philosophe. Le philosophe se moquait de la religion officielle du citoyen. Cicéron était convaincu, comme César et comme Sénèque, que la superstition était incorrigible dans le peuple, et qu'il fallait se contenter de penser à part du vulgaire, sans lui contester ses dieux, ses élysées et ses enfers, peuplés de ses fables, de ses traditions et de ses rêves.

XXXIII

Mais l'existence d'une divinité une et suprême, l'immatérialité de l'âme et son immortalité sont confessées plus loin comme des vérités rationnelles avec une force de logique et avec une multiplicité d'arguments qui n'ont jamais été surpassées. Lisez ces lignes du premier livre des _Tusculanes_:

«Thémistocle pouvait couler ses jours dans le repos, Epaminondas le pouvait, et, sans chercher des exemples dans l'antiquité ou parmi les étrangers, moi-même, je le pouvais. Mais nous avons au dedans de nous je ne sais quel pressentiment des siècles futurs, et c'est dans les esprits les plus sublimes, c'est dans les âmes les plus élevées, que ce sentiment est le plus vif et qu'il éclate davantage. Ôtez ce pressentiment, serait-on assez fou pour vouloir passer sa vie dans les travaux et dans les dangers? Je parle des grands coeurs. Et que cherchent aussi les poëtes, qu'à éterniser leur mémoire? Témoin celui qui dit:

«Ici sur Ennius, Romains, jetez les yeux; Par lui furent chantés vos célèbres aïeux.

«Tout ce qu'Ennius demande pour avoir chanté la gloire des pères, c'est que les enfants fassent vivre la sienne.

«Qu'on ne me rende point de funèbres hommages, dit-il encore. Mais à quoi bon parler des poëtes? Il n'est pas jusqu'aux artisans qui n'aspirent à l'immortalité. Phidias, n'ayant pas la liberté d'écrire son nom sur le bouclier de Minerve, y grava son portrait. Et nos philosophes, dans les livres mêmes qu'ils composent sur le mépris de la gloire, n'y mettent-ils pas leur nom? Puisque donc le consentement de tous les hommes est la voix de la nature, et que tous les hommes, en quelque lieu que ce soit, conviennent qu'après notre mort il y a quelque chose qui nous intéresse, nous devons nous rendre à cette opinion, et d'autant plus qu'entre les hommes ceux qui ont le plus d'esprit, le plus de vertu, et qui, par conséquent, savent le mieux où tend la nature, sont précisément ceux qui se donnent le plus de mouvement pour mériter l'estime de la postérité . . . . . . . . . . . . . .

«C'est ce dernier sentiment que j'ai suivi dans ma _Consolation_, où je m'explique en ces termes: On ne peut absolument trouver sur la terre l'origine des âmes, car il n'y a rien dans les âmes qui soit mixte et composé, rien qui paraisse venir de la terre, de l'eau, de l'air ou du feu.

«Tous ces éléments n'ont rien qui fasse la mémoire, l'intelligence, la réflexion, qui puisse rappeler le passé, prévoir l'avenir, embrasser le présent. Jamais on ne trouvera d'où l'homme reçoit ces divines qualités, à moins que de remonter à Dieu. Et, par conséquent, l'âme est d'une nature singulière qui n'a rien de commun avec les éléments que nous connaissons. Quelle que soit donc la nature d'un être qui a sentiment, intelligence, volonté, principe de vie, cet être-là est céleste, il est divin, et dès lors immortel. Dieu lui-même ne se présente à nous que sous cette idée d'un esprit pur, sans mélange, dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de lui-même un mouvement éternel . . . . . . . . . . . . . .

«Car, enfin, que faisons-nous en nous éloignant des voluptés sensuelles, de tout emploi public, de toute sorte d'embarras, et même du soin de nos affaires domestiques, qui ont pour objet l'entretien de notre corps? Que faisons-nous, dis-je, autre chose que rappeler notre esprit à lui-même et que l'éloigner de son corps tout autant que cela se peut? Or détacher l'esprit du corps, n'est-ce pas apprendre à mourir? Pensons-y donc sérieusement, croyez-moi, séparons-nous ainsi de nos corps, accoutumons-nous à mourir. Par ce moyen la vie d'ici-bas tiendra déjà d'une vie céleste, et nous en serons mieux disposés à prendre notre essor quand nos chaînes se briseront. Mais les âmes qui auront toujours été sous le joug des sens auront peine à s'élever de dessus la terre, lors même qu'elles seront hors de leurs entraves. Il en sera d'elles comme de ces prisonniers qui ont été plusieurs années dans les fers: ce n'est pas sans peine qu'ils marchent. Pour nous, arrivés un jour à notre terme, nous vivrons enfin, car notre vie d'à présent, c'est une mort, et, si j'en voulais déplorer la misère, il ne me serait que trop aisé.

L'AUDITEUR.

«Vous l'avez déploré assez dans votre _Consolation_. Je ne lis point cet ouvrage que je n'aie envie de me voir à la fin de mes jours, et cette envie, par tout ce que je viens d'entendre, augmente fort.

CICÉRON.

«Vos jours finiront, et, de force ou de gré, finiront bien vite, car le temps vole. Or, non-seulement la mort n'est point un mal, comme d'abord vous le pensiez; mais peut-être n'y a-t-il que des maux pour l'homme, à la mort près, qui est son unique bien, puisqu'elle doit ou nous rendre dieux nous-mêmes, ou nous faire vivre avec les dieux . . . . . . . . .

«Pour nous, au cas que nous recevions du ciel quelque avertissement d'une mort prochaine, obéissons avec joie, avec reconnaissance, bien convaincus que l'on nous tire de prison, et que l'on nous ôte nos chaînes, afin qu'il nous arrive ou de retourner dans le séjour éternel, notre véritable patrie, ou d'être à jamais quittes de tout sentiment et de tout mal. Que si le ciel nous laisse notre dernière heure inconnue, tenons-nous dans une telle disposition d'esprit que ce jour, si terrible pour les autres, nous paraisse heureux. Rien de ce qui a été déterminé ou par les dieux immortels, ou par notre commune mère, la nature, ne doit être compté pour un mal. Car enfin ce n'est pas le hasard, ce n'est pas une cause aveugle qui nous a créés: mais nous devons l'être certainement à quelque puissance, qui veille sur le genre humain. Elle ne s'est pas donné le soin de nous produire et de nous conserver la vie, pour nous précipiter, après nous avoir fait éprouver toutes les misères de ce monde, dans une mort suivie d'un mal éternel. Regardons plutôt la mort comme un asile, comme un port qui nous attend. Plût à Dieu que nous y fussions menés à pleines voiles! Mais les vents auront beau nous retarder, il faudra nécessairement que nous arrivions, quoique un peu tard. Or ce qui est pour tous une nécessité, serait-il pour moi seul un mal? Vous me demandiez une péroraison, en voilà une.»

XXXIV

On voit qu'il avait raison d'écrire ces belles lignes par lesquelles il se consolait de ne plus être que philosophe:

«Dans la nécessité où je suis de renoncer aux affaires publiques, je n'ai pas d'autre moyen de me rendre utile que d'écrire pour éclairer et consoler les Romains; je me flatte qu'on me saura gré de ce qu'après avoir vu tomber le gouvernement de ma patrie au pouvoir d'un seul, je ne me suis ni dérobé lâchement au public, ni livré sans réserve à ceux qui possèdent l'autorité. Mes écrits ont remplacé mes harangues au sénat et au peuple, et j'ai substitué les méditations de la philosophie aux délibérations de la politique sur les destinées de la patrie.»

On voit par les lignes suivantes combien la philosophie, la religion raisonnée et le patriotisme en vue des devoirs imposés à l'homme par la Divinité, étaient pour Cicéron une même et sainte chose.

«Quelques-uns affectent de croire, écrit-il, que la Divinité ne s'intéresse pas à l'homme, et ne se mêle pas de nos actes et de nos destins. Sur ce principe, que deviendraient la piété, la _sainteté_, la religion? Ce sont là de véritables devoirs obligatoires qu'il faut savoir exactement accomplir... Il en est de la piété comme de toutes les autres vertus; elles ne consistent pas dans de vains dehors: sans elles point de _sainteté_ (mot qui signifie moralité de nos actes); sans elles point de culte, et dès lors que devient l'univers? Quel désordre et quelle anarchie dans l'espèce humaine! Quant à moi, ajoute-t-il, je doute si éteindre la piété envers la divinité, ce ne serait pas anéantir du même coup la bonne foi, la conscience, la société humaine tout entière, et la vertu qui supporte à elle seule le monde, je veux dire l'instinct de la justice!...»

XXXV

Mais l'espace me manque ici pour vous entr'ouvrir seulement le trésor de ces loisirs philosophiques de Cicéron. Nous allons, dans un dernier entretien sur ce grand homme, vous initier plus avant dans cette sagesse antique, résumée par la plus brillante parole de l'antiquité.

C'est ainsi qu'il se reposait de la vie et qu'il se préparait à la mort dans ce dialogue sur la mort. Quelques amis, fidèles à sa mauvaise fortune, lui prêtaient encore l'oreille et le coeur; ses livres, recueillis avec amour en Grèce pendant ses voyages ou ses exils, lui ouvraient leurs pages consolatrices; les arbres qu'il avait plantés dans sa jeunesse à Tusculum ou à Astur, ses maisons des champs, ne lui avaient pas été ravis, du moins avant sa mort, par l'ingratitude de sa patrie et par la nécessité de ses créanciers. Les rigoles qu'il avait dérobées à l'_Anio præceps_ pour en irriguer ses jardins, qui murmuraient encore sous ses platanes et remplissaient ses portiques champêtres de leur rumeur et de leur fraîcheur; le temple sépulcral qu'il avait élevé à sa fille chérie pour diviniser ses regrets brillait encore à l'horizon de la Sabine comme un appel aux pensées graves et comme une promesse des éternelles réunions; il remplissait sa vie et il célébrait la mort sans savoir encore de quelle mort il devait périr, mais sûr du moins que ce ne serait pas d'une mort honteuse.

Tel était Cicéron au moment où il écrivait cette première _Tusculane_. Nous allons suivre sa plume jusqu'à la dernière ligne de cette grande vie; elle ne fut qu'un grand travail pour l'immortalité.--Il ne se trompa pas.

LAMARTINE.

LXIVe ENTRETIEN.

CICÉRON

TROISIÈME PARTIE.

I

Les savants disent que l'atmosphère dont la terre est entourée a deux régions distinctes selon la distance à laquelle cette atmosphère se déroule autour de notre globe, et qu'ainsi, pendant que la partie de cet air ambiant qui touche à la terre est agitée, troublée, souvent bouleversée par les vents, les nuées, les orages, l'autre partie, la partie la plus haute de l'éther, ne sent pas ces convulsions aériennes, mais demeure calme et impassible dans une éternelle sérénité.

C'est ainsi que l'esprit des philosophes ou des politiques, tels que Cicéron, échappe, en s'élevant dans les régions sereines et immuables de la pensée, aux préoccupations personnelles qui les agitent au milieu du sénat, du peuple, de la guerre civile, sur le sort de leur patrie ou sur leur propre sort, et que ces esprits sublimes se réfugient dans la philosophie et dans la religion pour ne plus entendre ou pour mépriser de si haut les bruits et les oscillations du monde.

C'est ainsi que ce grand homme, séparé des rumeurs de Rome par les montagnes de la Sabine et par le rideau de ses arbres, écrivait ses _Tusculanes_, que nous vous analysions dans notre dernier entretien.

C'est ainsi que les grands esprits, en ce moment, se séparent volontairement des préoccupations publiques et privées qui les assiégent, pour monter avec Cicéron dans les régions des pensées permanentes.

II

Une guerre inattendue a éveillé en sursaut l'Europe; une petite cour, qui a le courage de son ambition, a demandé le sang de la France au nom d'une cause plus sympathique que la convoitise d'une maison de Savoie.

Le principe de la liberté va servir à doubler un trône au pied des Alpes; l'avenir dira si le sang français aura été versé pour des alliés reconnaissants ou pour des voisins suspects. L'Italie tout entière indépendante est une belle aspiration de l'Europe; l'Italie annexée par force à des Sardes, à des Niçards, à des Piémontais, à des Allobroges, ne serait qu'un changement de servitude; un roi proclamé sous le canon d'un conquérant n'est pas un roi, mais un maître; les véritables souverainetés nationales sortent du sol et non du canon; un cri de victoire n'est pas une élection de la liberté, c'est l'élection de la force.