Cours familier de Littérature - Volume 11

Part 10

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«L'intelligence, poursuit-il, étant faite pour donner à l'homme la connaissance, elle aime la connaissance pour elle-même d'abord, car rien n'est plus délicieux pour l'esprit que la lumière, et elle l'aime ensuite pour ses conséquences pratiques; c'est pourquoi l'intelligence exerce ses sens, invente les arts comme des sens nouveaux qu'elle donne à l'homme et donne assez d'évidence et de force à la philosophie pour produire enfin la vertu, cette chose excellente qui met l'ordre dans la vie!»

Il y a deux mille ans bientôt que le plus grand des orateurs et le plus honnête des hommes politiques de Rome écrivait ces lignes. Quelles lignes philosophiques plus belles ont donc été écrites depuis ces deux mille ans par nos orateurs, nos hommes d'État, nos philosophes? Oh! que ce serait une belle et utile chose qu'un cours d'antiquité! et que de philosophies, qu'il croit d'hier, l'homme retrouverait à l'origine des hommes! Mais on aime mieux jeter le voile de l'ignorance sur les sagesses de Cicéron, de Confucius, et parler de progrès pour se nier son néant.

XX

Le style est, dans toute cette longue argumentation, à la hauteur des idées ou des sentiments. On y sent le poëte comme l'orateur. Virgile n'a pas de plus fortes images que ce livre à propos des sceptiques, qui nient la lumière de l'esprit suffisante pour déterminer le bien ou le mal, le vice ou la vertu.

«Les Cimmériens (peuples voisins du pôle) à qui la vue du soleil est dérobée ou par un dieu, ou par quelque phénomène de la nature, ou plutôt par la position de la terre qu'ils habitent, ont cependant des feux à la lueur desquels ils peuvent se conduire; mais ces philosophes du doute, dont vous vous déclarez les sectateurs, après nous avoir enveloppés de si épaisses ténèbres, ne nous laissent pas même une dernière étincelle pour éclairer nos regards et nos pas!...» Quelle figure et quelle langue, éclatant vivement dans l'image comme la chaleur dans la clarté!

«Ah! comment, dit-il ensuite, ne pas aspirer à connaître le vrai, moi qui me réjouis de trouver seulement quelquefois le vraisemblable? Je suis un grand faiseur aussi de conjectures; je ne prétends pas ne jamais me tromper, ne jamais me laisser égarer par mes préjugés (car je ne me donne pas pour un sage), et je dirige, pour m'égarer le moins possible dans mes suppositions, mes pensées non du côté de la petite Ourse, ce guide nocturne des Phéniciens au milieu des flots, comme dit Aratus, constellation qui dirige d'autant mieux, selon lui, que dans sa course restreinte elle décrit un orbe plus borné, mais vers la grande Ourse et l'éclatante région du nord, c'est-à-dire vers l'espace plus étendu et où l'esprit est plus au large dans la région des choses probables, ce qui fait que j'erre souvent à l'aventure de mon esprit,» etc.

Ne croirait-on pas lire Montaigne? Mais combien Cicéron croyant ne se relève-t-il pas aussitôt au-dessus du sceptique!

Vient ensuite une longue et magnifique discussion où toutes les philosophies disputent entre elles en termes admirables prêtés par Cicéron à la controverse.

Après cette confusion d'idées, de dogmes, de conjectures, «il ne reste, dit Cicéron, que deux combattants debout: le plaisir, ou l'égoïsme, et la vertu. Si vous suivez la doctrine du plaisir ou de l'égoïsme, bien des choses périssent, et d'abord ces beaux rapports qui nous unissent à nos semblables, l'amour des hommes, l'amitié, la justice et les autres vertus; car, sans le désintéressement, ce ne sont plus que des chimères; lorsque nous sommes portés à remplir nos devoirs par l'attrait du plaisir et par l'appât des récompenses, ce n'est pas la vertu, c'est le faux semblant et comme un plagiat de la vertu.»

Cependant Cicéron, esprit tolérant parce qu'il est vaste, laisse une grande latitude à la controverse; il expose plus qu'il n'impose. Le livre, que nous ne possédons que par débris, comme les marbres de Phidias au Parthénon, finit familièrement, ainsi qu'il a commencé, par une gracieuse détente des esprits et par un retour sur les douceurs de pareils entretiens:

«Mais le matelot nous appelle (le batelier qui avait attaché son bateau au môle de Baïa, près du cap Misène, et qui voyait l'ombre descendre sur la mer), le matelot nous appelle, Lucullus! Le zéphyr lui-même semble nous murmurer qu'il est temps de rentrer dans nos barques. Je crois d'ailleurs en avoir dit assez; je termine donc ici mon discours. Mais si, dans la suite, nous renouons ces entretiens, nous nous occuperons de ces divergences entre les philosophes qui soutiennent des doctrines si opposées sur les biens ou sur les maux réels: voilà les sujets qui méritent de nous occuper plutôt que les vanités et les erreurs de la vie, etc.

«Je suis loin de regretter, dit alors Lucullus, les heures employées à ces entretiens; quand nous nous trouverons réunis, surtout dans nos jardins de _Tusculum_, nous pourrons souvent débattre ensemble ces belles questions, etc.»

Et ils s'embarquent à la fin du jour dans un silence plein de pensées.

XXI

Voilà ce qui nous reste de ce livre des _Académiques_. Ce mélange de la vie publique et de la vie méditative, cette alternative de l'éloquence et de la philosophie dans la vie du même homme d'État, qui allait mourir sous le glaive des sicaires d'Antoine après avoir combattu les sicaires de Clodius, ne se retrouve dans aucun de nos grands hommes de tribune moderne au même degré. Chatam et William Pitt n'élevaient pas leur âme à ces hauteurs sereines de la pensée; Mirabeau et Vergniaud perdaient la moitié de leur force en descendant des tribunes; ils n'écrivaient pas du même style sur les lois et sur la Divinité. Bossuet lui-même n'était pas homme public à la mesure de Cicéron; plus libre que l'orateur romain comme orateur, il n'avait à lutter ni contre les tumultes du sénat, ni contre les démagogues, ni contre la tyrannie de César, ni contre les assassins d'Antoine; il n'avait qu'à servir un roi, à ménager en pontife habile le prince et sa conscience, à mourir sur les escaliers de Versailles en sollicitant pour un indigne neveu la continuation des faveurs d'Église conquises par son propre génie de théologien et d'écrivain. Si l'orateur est égal ou supérieur dans Bossuet, l'homme est plus universel et plus intrépide dans Cicéron. Ajoutons que, pour son temps, Cicéron est personnellement plus philosophe: car Bossuet répète la philosophie sacrée du christianisme, et sa force n'est que sa foi.

XXII

Mais voici un autre fruit des loisirs de Cicéron, supérieur aux _Académiques_: ce sont les quatre livres sur les _vrais biens_ et les _vrais maux_, adressés à Brutus, son ami, aussi lettré que lui-même.

Il commence par s'excuser, dans un préambule, d'importer dans la langue de Rome les philosophies originaires de la Grèce. Il se justifie victorieusement de cette tentative par des exemples d'autres écrivains romains: «Quant à moi, dit-il, qui, au milieu des soucis, des travaux, des orages, des discussions publiques, crois n'avoir jamais déserté le poste que le peuple romain m'avait confié, je crois devoir aussi, dans la mesure de mes forces, éclairer l'âme de mes concitoyens par mes travaux, mes études, mes veilles d'écrivain.

«Ceux qui me blâment d'écrire sur la philosophie devraient être plus justes, ils devraient se rappeler que j'ai déjà beaucoup écrit sur d'autres sujets, et autant qu'aucun autre Romain ait jamais fait; et qu'y a-t-il donc au-dessus de l'intérêt de ces grandes questions, et dont l'homme ait à retirer plus de véritable utilité? Si ma vie se prolonge, je ne renonce pas à traiter d'autres matières encore; mais quiconque voudra s'appliquer à étudier mes ouvrages de philosophie reconnaîtra qu'il n'y a point de lecture dont on puisse recueillir plus de fruit.»

Il part de là pour faire contre Épicure la plus magnifique théorie de la vertu et des différentes théories du bien qui ait été écrite en aucune langue humaine. Ce n'est pas, comme dans Platon, l'imagination, c'est la raison divinement parlée, qui divinise par sa plume la morale. Cependant il rend bientôt à Épicure son véritable caractère, en prouvant que la vertu (et par exemple l'amitié) est la véritable volupté. Dans cette page sur l'amitié, on sent l'homme qui a fait ses délices d'aimer et d'être aimé. C'est la vertu instinctive du caractère. Celui de Cicéron ne comportait pas la haine; il s'indignait, il ne haïssait pas.

XXIII

Au début de son second livre sur le bien et le mal, Cicéron dit à ses amis: «Ne me regardez pas ainsi en silence, comme on regarde un homme qui va professer. Le vrai mode de traiter les sujets philosophiques, c'est l'échange mutuel des pensées, des objections et des réponses, c'est la conversation: causons.»

XXIV

Après avoir élagué toutes les subtilités scolastiques d'Épicure ou des autres prétendus sages, il préconise avec une admirable force de langage et de conscience les deux pivots de la vertu, l'HONNÊTE et la RAISON. Écoutez en passant ces définitions du bon sens:

«L'_honnête_ est ce que l'on est forcé d'estimer par soi-même, abstraction faite de toute espèce d'intérêt personnel, etc.» (Quelle preuve de Dieu par la conscience!)

«La _raison_ est cette intelligence si prompte et si vaste à la fois, cette sagacité de l'esprit qui pénètre les causes, discerne l'enchaînement de ces causes avec leurs conséquences, rapproche les ressemblances, découvre les semblables au milieu des diversités, conjoint l'avenir avec le présent, et embrasse ainsi d'un coup d'oeil le cours entier d'une existence bien enchaînée.

«Par la raison, l'homme recherche la société des hommes; par elle il s'élève, de l'affection pour ses parents et pour ceux que la nature a rapprochés de son coeur, jusqu'à l'affection pour ses concitoyens, compris dans son amour, et enfin jusqu'à répandre sa tendresse sur l'humanité tout entière.» (_Caritas generi humani_, Évangile inné des sages de tous les siècles.)

«Car l'homme, ajoute-t-il, doit se souvenir qu'il n'est pas seulement pour lui seul, mais pour les siens, pour sa patrie, et que c'est de la moindre partie de lui-même qu'il lui est permis de s'occuper; et, comme la nature nous a doués d'un invincible attrait pour la vérité, inspirés que nous sommes par ce noble instinct, nous aimons forcément tout ce qui est vrai et réel, comme la bonne foi, la fidélité, la candeur, la constance, et nous haïssons tout ce qui est faux et trompeur, comme la fraude, le parjure, la méchanceté, l'injustice.

«Enfin la raison a je ne sais quelle supériorité majestueuse qui lui donne le droit de commander et qui lui fait mépriser de haut les événements humains, toujours élevée qu'elle est au-dessus de nos faiblesses et de nos erreurs. À ces trois vertus s'en joint une quatrième, qui a la même beauté et qui conspire avec elles pour la grandeur de l'homme: c'est l'amour de l'ordre.

«La beauté essentielle de l'ordre avait d'abord frappé l'esprit dans l'univers visible, et c'est de là que nous l'avons transporté dans nos actions et dans nos paroles, _monde moral dont l'ordre est l'ornement_; puis vient la _modération_, ou la mesure qui nous fait éviter en tout l'excès ou la témérité, qui nous détourne d'offenser nos semblables par nos actions ou par nos discours, et de rien faire, en un mot, a qui soit indigne de la nature humaine.

XXV

«Voilà, mon cher Torquatus, la définition exacte de ce qu'on entend par l'HONNÊTE; c'est ce qui a fait dire proverbialement de l'homme de bien: _On peut frayer avec lui dans les ténèbres._»

Que pensez-vous, lecteurs, de ces définitions de l'honnête, de la raison, de la vertu, datées de vingt siècles et écrites de la main d'un des plus sublimes écrivains de tous les siècles? Avez-vous une plus haute philosophie morale, une plus saine raison, une plus solide vertu, un plus beau style? Votre crépuscule n'est-il pas là?

Saluez l'antiquité: elle sait tout, même ce que vous croyez avoir appris hier. Si ces lignes étaient trouvées par vous anonymes dans un volume de vos bibliothèques de Paris ou de Londres, ne les attribueriez-vous pas en conscience à Bacon, à Fénelon, à vos plus pures philosophies, à vos plus éloquentes plumes? Elles sont du consul, de l'orateur, du lutteur romain contre Catilina, du sauveur de la patrie, du maître de Brutus, de l'ami de Pompée, de l'amnistié de César, de la victime d'Antoine, se reposant au soir d'un jour agité, à quelques jours de sa mort, résigné à l'ombre de son jardin de Tusculum, au murmure de l'Anio, qui murmure encore tout près des ruines de sa maison de campagne.

XXVI

Et ce passage, sur l'immatérialité et sur l'immortalité de l'âme, qu'en direz-vous après l'avoir lu:

«L'origine de notre âme ne saurait se trouver dans rien de ce qui est matériel, car la matière ne saurait produire la pensée, la connaissance, la mémoire, qui n'ont rien de commun avec elle. Il n'y a rien dans l'eau, dans l'air, dans le feu, dans ce que les éléments offrent de plus subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport quelconque avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du passé, du présent et de l'avenir. Cette faculté ne peut donc venir que de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce qui pense en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc nécessairement incorruptible et éternel; nous ne pouvons pas même concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons celle de notre âme, c'est-à-dire comme quelque chose d'absolument séparé et indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui meut tout.

«Vous me direz: Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout? et comment est-elle faite? Je vous réponds: Et où est votre âme? et comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus. Mais, si je n'ai pas pour la comprendre tous les moyens que je voudrais bien avoir, est-ce une raison pour me priver de ce que j'ai? L'oeil voit et ne voit pas: ainsi notre âme, qui voit tant de choses, ne voit pas ce qu'elle est elle-même; mais pourtant elle a la conscience de sa pensée et de son action. Mais où habite-t-elle et qu'est-elle? C'est ce qu'il ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du monde et le mouvement réglé des corps célestes, n'en concluez-vous pas qu'il y a une intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, comme le croit Platon, soit qu'il existe de toute éternité et que cette intelligence en soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote? Vous reconnaissez un Dieu à ses oeuvres et à la beauté du monde, quoique vous ne sachiez pas où est Dieu ni ce qu'il est: reconnaissez de même votre âme à son action continuelle et à la beauté de son oeuvre, qui est la vertu.»

XXVII

Et celui-ci, sur la divisibilité des sens et de l'âme, autrement appelée la mort:

«Que faisons-nous quand nous séparons notre âme des objets terrestres, des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la méditation? Que faisons-nous autre chose qu'apprendre à mourir, puisque la mort n'est que la séparation de l'âme et du corps? Appliquons-nous donc à cette étude, si vous m'en croyez; mettons-nous à part de notre corps et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre sera semblable à la vie du ciel; et, quand nous serons au moment de rompre nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre âme vers les cieux.»

Tout l'ascétisme chrétien qui allait éclore en Orient n'était-il pas là par pressentiment?

Et celui-là, sur le noble désintéressement de la vertu, que les disciples d'Épicure appellent si faussement un habile égoïsme, et que Cicéron appelait, lui, de son vrai nom, un sacrifice de soi-même? Lisez:

«Appliquez, dit-il, ces mêmes principes à la modération, à la tempérance, qui est la sage mesure des passions et qui les soumet à la raison. Sera-ce garder suffisamment la pudeur que de prendre sans témoins des plaisirs honteux? N'y a-t-il pas des actions d'elles-même infâmes, lors même que leur auteur échapperait à la flétrissure publique? Que font les hommes de coeur? N'est-ce qu'après avoir calculé leur intérêt qu'ils entrent dans le combat et qu'ils versent à flots leur sang pour la patrie? N'y sont-ils pas excités plutôt par une vertueuse impulsion de dévouement et par leur généreux courage? Et si ce grand Torquatus avait pu nous entendre, lequel de nous deux, je vous le demande, eût-il écouté plus volontiers, ou de moi, qui affirme qu'il n'a rien fait en songeant à lui, mais par amour de la république, ou de vous, qui soutenez qu'il n'a rien fait que pour lui seul? Le bien pour le bien, voilà la vraie maxime!»

XXVIII

Le début de son second livre, où il combat les stoïciens contre Caton, après avoir, dans le premier, combattu Épicure, est une mise en scène d'une digne, grave et douce familiarité.

Lisez ceci; c'est une scène biblique de philosophie parlée entre ces deux patriarches de la pensée humaine, Cicéron et Caton:

«J'étais à Tusculum, et, désirant me servir de quelques livres du jeune Lucullus, je vins chez lui pour les prendre dans sa bibliothèque, comme j'en avais l'usage.

«J'y trouvai Caton, que je ne m'attendais pas à rencontrer; il était assis et tout entouré de livres stoïciens.

«Vous savez qu'il avait une avidité insatiable de lecture, jusque-là que, dans le sénat même, et pendant que les sénateurs s'assemblaient, il se mettait à lire, sans se soucier des vaines rumeurs qu'il exciterait dans le public, et sans dérober pourtant un seul des instants qu'il devait aux intérêts de l'État. Aussi, jouissant d'un loisir aussi complet, et se trouvant dans une aussi riche bibliothèque, il semblait, si l'on peut se servir d'une comparaison aussi peu noble, vouloir dévorer les livres. Nous étant donc ainsi rencontrés tous deux sans y songer, il se leva aussitôt. Nous échangeâmes ensuite les premières questions que l'on se fait d'ordinaire lorsqu'on se revoit.--Qui vous amène ici? me dit-il. Vous venez, sans doute, de votre campagne? Si j'avais pensé que vous y fussiez, j'aurais été certainement vous y rendre visite.--Hier, lui dis-je, dès que les jeux furent commencés, je quittai la ville et j'arrivai le soir chez moi. Ce qui m'a amené ici, c'est que j'y suis venu chercher quelques livres. Voilà bien des trésors assemblés, Caton, et il faudra que notre jeune Lucullus les connaisse parfaitement un jour; car j'aimerais mieux qu'il prît plaisir à ces livres qu'à toutes les autres beautés de ce séjour, et j'ai son éducation fort à coeur, quoiqu'elle vous appartienne plus qu'à personne, et que ce soit à vous de le rendre digne de son père, de notre Cépion et de vous-même, qui le touchez de si près. Mais ce n'est pas sans sujet que je m'intéresse à ce qui le regarde: j'y suis obligé par le souvenir de son aïeul Cépion, que j'ai toujours tenu en grande estime, comme vous le savez, et qui, selon moi, serait maintenant un des premiers hommes de la république s'il vivait, et j'ai continuellement devant les yeux Lucullus, ce modèle accompli, à qui les liens de l'amitié et une communauté parfaite de sentiments et de vues m'unissent si tendrement.--Vous faites bien, me dit Caton, de conserver chèrement la mémoire de deux hommes qui vous ont recommandé leurs enfants par leurs testaments, et je suis charmé de voir que vous aimez le jeune Lucullus. Quant au soin de son éducation, qui me regarde tout particulièrement, dites-vous, je m'en charge avec plaisir, mais il faut que vous le partagiez avec moi. Ce que je puis ajouter, c'est qu'il me paraît déjà donner beaucoup de marques d'une belle âme et d'un noble esprit; mais vous voyez combien son âge est tendre.--Je le vois bien, lui dis-je, et c'est aussi dans cet âge qu'il faut l'initier à ces études et ouvrir son âme à ces sentiments qui le prépareront aux grandes choses qui l'attendent.--C'est à quoi il faut que nous travaillions ensemble, et de quoi nous nous entretiendrons plus d'une fois. Cependant asseyons-nous, s'il vous plaît. C'est ce que nous fîmes aussitôt.

«Mais vous, continua-t-il, qui avez tant de livres chez vous, quels sont donc ceux que vous venez chercher ici?--J'y venais prendre, lui dis-je, quelques commentateurs d'Aristote pour les lire pendant que j'en ai le loisir, ce que vous savez qui ne nous arrive guère ni à l'un ni à l'autre.--Que j'aurais bien mieux aimé, dit-il, que votre goût eût incliné pour les stoïciens! Certes, s'il appartenait à quelqu'un au monde d'estimer qu'il n'y a de bien que dans la vertu, c'était à vous.»

XXIX

Cicéron démontre ensuite, avec une évidence véritablement révélatrice, que l'honnête, ou le souverain bien, est un instinct de notre nature intellectuelle aussi irréfutable que le bien-être physique est un instinct de nos sens matériels; de là, dit-il, ces législations, aussi divines qu'humaines, qui établissent les rapports des hommes entre eux sur les bases d'une équité sociale, qui est la conscience publique du genre humain. Cependant il blâme dans le livre suivant l'excès des stoïciens, qui les porte à sacrifier entièrement le corps à l'âme. Cet excès, dit-il, n'est pas conforme à la nature complexe d'un être formé d'âme et de corps, et qui a été doué d'un instinct de conservation. La sagesse est dans l'harmonie qu'il faut maintenir entre nos deux natures: régler la nature, ce n'est pas la contredire.

XXX

Nous ne pouvons renoncer à vous reproduire ici le commencement du cinquième livre, réminiscence délicieuse du temps et des lieux où Cicéron, voyageur à Athènes, repassait avec ses amis sur les traces de l'antiquité:

«Comme j'étais à Athènes, et qu'un jour, suivant ma coutume, j'avais entendu Antiochus dans le gymnase de Ptolémée, en compagnie de Pison, de mon frère Quintus, de Pomponius et de L. Cicéron, mon cousin germain, que j'aime comme s'il eût été mon frère, nous fîmes dessein de nous aller promener ensemble l'après-midi à l'Académie, parce que, dans ce temps-là, il ne s'y trouvait d'ordinaire presque personne. Nous nous rendîmes donc tous chez Pison au temps marqué; et de là, en nous entretenant de choses diverses, nous fîmes les six stades de la porte Dipyle à l'Académie. Quand nous fûmes arrivés dans un si beau lieu, et qui n'est pas célèbre sans cause, nous y trouvâmes toute la solitude que nous voulions. Alors Pison:--Est-ce par un dessein de la nature, nous dit-il, ou par une erreur de notre imagination, que, lorsque nous voyons les lieux où l'histoire nous apprend que de grands hommes ont passé une partie de leur vie, nous nous sentons plus émus que quand nous écoutons le récit de leurs actions ou que nous lisons leurs écrits?