Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 9

Chapter 93,820 wordsPublic domain

Je connaissais, par des fragments recueillis déjà dans des recueils ou dans la mémoire des amis communs, beaucoup des vers de Laprade. Ces vers, pensés dans le ciel et écrits sur la terre, m'avaient transporté en idée au cap Sunium. C'est là que Platon méditait à haute voix, en prose, sur la nature, sur l'immortalité, sur le Dieu unique, incarné en esprit et en vérité, dont les divinités sensuelles et successives de l'Inde, de l'Égypte, de la Grèce, n'étaient que les symboles adorés par les sens, ces trompeurs de la raison humaine.

Les vers de Laprade m'avaient semblé avoir la transparence sereine, profonde, étoilée, des songes de Platon. Ils m'avaient rappelé aussi Phidias, le sculpteur en marbre de Paros de la frise du Parthénon; ces vers, solides et splendides comme le bloc taillé et poli par le ciseau de Phidias, avaient à mes yeux la forme et l'éclat des marbres du Pentélique, et un peu aussi de l'immobilité et de la majesté de ces marbres. La muse de Laprade était la plus divine des statues, mais une statue; le poëte était le grand statuaire de notre siècle, un Canova en vers, taillant la pensée en strophes, un sculpteur d'idées. C'était un assez beau partage dans un siècle où tant de poëtes avaient voulu chercher la perfection dans l'_art_, au lieu de la chercher dans son élément éternel, le BEAU! Il s'est bien animé depuis.

XVIII

Nous causâmes longtemps, avec l'abandon d'une amitié préexistante dans nos deux natures, de ces qualités admirables et de ces défauts inhérents à la poésie philosophique. Laprade rougissait des enthousiasmes: il ne s'offensait pas des réserves. Je cherchais à lui faire comprendre cette vérité, difficile à admettre pour un poëte penseur comme lui: c'est que le rôle de poëte penseur était un rôle ingrat, que la poésie était faite pour exprimer des sentiments et non des idées, et que, le coeur étant le foyer de toute chaleur dans l'homme, de même que l'esprit était le foyer de toute lumière, le poëte de sentiment incendiait le monde, tandis que le poëte penseur ne pouvait que l'illuminer et l'éblouir.

«Que voulez-vous! me disait-il, c'est ma nature. Je ne cherche ni à incendier ni à éblouir: je cherche à adorer, à travers la nature et la foi (car je suis chrétien par le lait de ma mère), je cherche à adorer l'Auteur infini de cette nature; ma poésie n'est que ma prière, mon enthousiasme n'est que mon encens.

--Je l'ai compris dès vos premiers vers, lui dis-je: vous n'êtes pas un poëte comme nous; vous êtes plus que poëte, vous êtes un prêtre de la parole chantée. Vous n'avez pas assez d'humain en vous pour la foule, vous serez mieux compris des anges que des hommes, vous sacrifierez sur les hauts lieux. La piété qui vous caractérise est le plus sublime des sentiments; mais c'est un sentiment abstrait, c'est la confidence de l'âme à son Dieu. Qu'importe que la généralité des hommes soit distraite, pourvu que votre Dieu vous écoute? C'est sa gloire que vous voulez, ce n'est pas la vôtre; mais il y aura toujours assez d'âmes mystiques autour du sanctuaire où vous chantez vos mélancolies et vos adorations pour les entendre à travers les murs, et pour les retenir dans leur mémoire comme des brises de l'âme, exhalant solitairement à l'oreille de Dieu les mélodies sans paroles de la création. Et puis le coeur s'amollit avec l'âge, vous aimerez un père, une mère, une amante, une femme, des enfants. Ces amours moins vagues et moins éthérés, quoique aussi purs, vous feront découvrir dans votre coeur des fibres plus émues et plus consonnantes au coeur humain; vous descendrez des généralités idéales aux personnalités passionnées de la vie humaine, et, après avoir été un poëte d'autel, vous deviendrez un poëte de foyer. La piété vous isolait: l'amour et la douleur vous populariseront. Voyez Hugo! on lui reprochait, dans sa jeunesse, de n'avoir que des cordes de métal à son instrument lyrique: il a aimé, il a mûri, il a été amant, époux et père comme nous; il n'arrachait que des applaudissements, il arrache maintenant des larmes; l'émotion de son coeur, jusqu'alors trop impassible, a passé dans ses vers; l'artiste s'est fait homme, et l'homme a grandi l'artiste. Ainsi en sera-t-il plus tard de vous!»

XIX

Listz, attentif à cette conversation entre deux poëtes, poëte lui-même autant et plus que nous, donnait son assentiment à ces paroles. Les jeunes femmes et les jeunes filles, assises en silence autour du groupe de chênes voisins, ne goûtaient pas ces froides dissertations; elles exprimaient, par des gestes d'impatience et par des chuchotements dont je comprenais le sens, le vif désir d'entendre, de la bouche de ce jeune et pâle poëte, quelques-uns de ces vers qu'elles ne connaissaient encore que par mon admiration:

«Vous voyez? dis-je à Laprade, on brûle du désir de vous entendre sous ces mêmes chênes; ils ont inspiré tant de vers que leurs échos, s'ils pouvaient parler, parleraient en strophes et murmureraient en rhythmes.

--Eh bien, je n'ai rien à refuser, dit-il en rougissant, à un si charmant auditoire; moi aussi, j'aime les chênes et je les ai célébrés dans un saint enthousiasme pour leurs ombres inspiratrices. Les chênes de ce bouquet d'arbres de Saint-Point ne s'étonneront pas d'entendre les bénédictions d'un étranger sur leur tête et sur leurs racines.»

Comme pour lui répondre, les arbres frémirent par hasard d'un coup de vent du midi qui passait sur leurs feuilles. Les beaux cheveux du poëte s'agitèrent comme deux ailes d'inspiration sur son front. On eût dit d'un Ossian jeune, avant que l'âge eût blanchi sa barbe et aveuglé ses yeux inspirés. La voix du barde divin résonnait grave comme un souffle d'hiver à travers les troncs caverneux d'une forêt de Calédonie.

Laprade récita d'abord froidement, puis en s'animant peu à peu aux sons de sa propre voix, l'élégie sylvestre sur la mort d'un chêne:

Quand l'homme te frappa de sa lâche cognée, Ô roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme, au premier coup, retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles; J'entendis des sanglots et des bruits menaçants; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

L'onde triste hésita dans l'urne des fontaines; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel; Et, quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel:

Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri; Du plus pur de sa séve elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri.

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce, Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures, Oh! tu lui payais bien ton tribut filial! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

La terre s'enivrait de ta large harmonie; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois: Quand elle veut gémir d'une plainte infinie, Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc; Cet être harmonieux sera fumée et cendre, Et la terre et le vent se le partageront!

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers?

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté!

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles; Poëte vêtu d'ombre et dans la paix rêvant, Je vis avec lenteur, triste et calme, et, comme elles, Je porte haut ma tête et chante au moindre vent.

Il faudrait citer quatre cents vers exquis, si je citais ici les trois ou quatre élégies viriles et pensives que le poëte amant des forêts nous récita sur la mort et la renaissance de ces jalons de l'éternité sur la terre qu'on nomme les cèdres ou les chênes. Laprade professe, dans ces vers comme dans mille autres, la doctrine antique et évidente que le Créateur a doué d'une âme tous les êtres. Partout où Laprade voit la vie, il voit l'âme; partout où il voit l'action, il voit la pensée. Cette doctrine, qui ne contredit aucune de ses doctrines chrétiennes, et qui agrandit le Créateur en agrandissant son oeuvre, est une vérité vieille comme le monde, et qui ressemble à une audace, tant le monde moderne semble l'avoir oubliée. Cette parenté de l'homme par l'âme, commune avec tous les êtres animés de la nature, est une charité poétique qui caractérise ses poëmes et qui donne à ses descriptions la double vie du temps et de l'éternité. Elle lui donne ainsi le droit d'aimer tout ce qui respire, tout ce qui se meut dans le firmament ou sur la terre. Élargir l'amour en élargissant la sphère de la nature, c'est sa religion, c'est la nôtre; ce sera la religion du ciel, où l'on verra tout du point de vue divin:

Plus il fait jour, mieux on voit Dieu!

XX

C'est ce sentiment qui inspira à Laprade ce poëme grec et symbolique de _Psyché_. Il voulut bien en réciter les premiers vers, dignes de Théocrite ou d'André Chénier:

Le matin, rougissant dans sa fraîcheur première, Change les pleurs de l'aube en gouttes de lumière; Et la forêt joyeuse, au bruit des flots chanteurs, Exhale, à son réveil, ses humides senteurs. La terre est vierge encor, mais déjà dévoilée, Et sourit au soleil sous la brume envolée.

Entre les fleurs, Psyché, dormant au bord de l'eau, S'anime, ouvre les yeux à ce monde nouveau; Et, baigné des vapeurs d'un sommeil qui s'achève, Son regard luit pourtant comme après un doux rêve. La terre avec amour porte la blonde enfant; Des rameaux par la brise agités doucement Le murmure et l'odeur s'épanchent sur sa couche; Le jour pose, en naissant, un rayon sur sa bouche. D'une main supportant son corps demi-penché, Rejetant de son front ses longs cheveux, Psyché Écarte l'herbe haute et les fleurs autour d'elle, Respire, et sent la vie, et voit la terre belle; Et, blanche, se dressant dans sa robe aux longs plis, Hors du gazon touffu monte comme un grand lis.

XXI

Ce poëme, publié en entier depuis, est, selon nous, le chef-d'oeuvre de la poésie métaphysique en France et en Angleterre; son seul défaut est d'être métaphysique, c'est-à-dire condamné à n'être jamais populaire. Mais on en extraira à foison des pages aussi achevées de pensée et de style que des pages de Virgile dans ses _Églogues_. Ces pages de _Psyché_ seront comme ces statues de marbre de Paros enlevées à un monument païen écroulé pour décorer à jamais les musées ou les temples du christianisme. Ces chefs-d'oeuvre sont divins, mais ils sont abstraits; ils ne peuvent servir à peupler le temple, ils le décorent: ce sont les bas-reliefs de l'âme. Ce poëme, fait pour le petit nombre, place Laprade au premier rang des philosophes en vers. Si Psyché eût été de chair au lieu d'être de marbre, elle aurait fait palpiter le coeur humain; elle ne fait qu'illustrer le génie du poëte.

XXII

Laprade feuilleta encore à haute voix sa mémoire; il nous récita quelques fragments de ses poëmes évangéliques, qui s'épanchaient déjà goutte à goutte de son coeur trop plein. Ces poëmes ont paru en entier depuis.

Klopstock avait eu la même inspiration en Allemagne, il y a soixante ans. La _Messiade_ est le poëme épique du christianisme surnaturel et miraculeux. Les poëmes évangéliques de Laprade sont le poëme bucolique du christianisme, ou, pour mieux dire, c'est l'Évangile lui-même traduit en poésie. Selon nous, l'idée était fausse; l'Évangile, qui est une réforme sévère et rationnelle de la Bible, n'est pas poétique pour le vulgaire.

C'est un enseignement, et non une fable. La morale a tout à y recueillir, l'imagination n'a rien à y colorier; les passions humaines, cette âme de l'épopée, en sont exclues; les prédications d'un homme né dans la cabane d'un artisan et suivi de village en village par douze pauvres pêcheurs de Galilée ne sont un poëme que pour les philosophes qui étudient à loisir la semence et la germination des vérités divines. Les paraboles mêmes, ces apologues évangéliques qui ne font rejaillir la vérité que sous la forme ingénieuse de l'allusion, sont froides comme les images répercutées dans le miroir lumineux mais impassible de la pure intelligence. La charité est la seule passion qui palpite dans l'Évangile; mais c'est une passion divine, collective, métaphysique, abstraite, qui généralise et qui n'individualise pas le sentiment. L'individualité seule produit l'intérêt dans un poëme: une doctrine ne personnifie qu'une vérité.

XXIII

Ce fut donc, selon nous, une idée fausse chez M. de Laprade que de consacrer son talent à une traduction poétique de l'Évangile. Veut-on lire ces récits dans leur candeur, on les lira dans les évangélistes. Veut-on les lire dans leur morale, on les lira dans l'_Imitation de Jésus-Christ_, par Gerson; l'_Imitation_, le plus sublime commentaire qui ait jamais été écrit sur un texte humain ou sur un texte divin depuis que le monde est monde. Le vrai poëme de l'âme évangélique, c'est l'_Imitation_.

Et cependant, en se trompant de sujet, M. de Laprade ne se trompe pas de talent. Il fut, dans ses poëmes sacrés, égal aux difficultés de son entreprise, mais le christianisme ne comportait pas un Ovide. Il y a dans ce volume des poëmes évangéliques des pages raciniennes qui semblent détachées d'_Esther_ ou d'_Athalie_. Nous retînmes des pages entières, qui résonnent dans notre mémoire comme les marbres de Memphis sous le rayon du soleil d'Égypte. Lisez seulement ces vers, pleins des mêmes parfums dont Madeleine brisait le vase aux pieds de son Sauveur:

Dans l'urne aux blancs contours que de fleurs ont pleuré Pour l'emplir jusqu'au bord d'un encens épuré! Oh! que tout soit pour lui: donnez, ô Madeleine, Versez, sur ses pieds nus, votre âme toute pleine; Versez le fond du vase et les parfums cachés, Les regrets, les espoirs, tout, jusqu'à vos péchés! Versez les chastes jours et les nuits profanées, Et l'asphodèle vierge et les roses fanées; Versez votre douleur, versez votre beauté. Tout en vous est parfum, et tout sera compté! Brisez aux pieds du Christ ce coeur doux et fragile. Ce que la loi rejette est pris par l'Évangile, Des épis oubliés sa moisson s'enrichit; À lui tout ce qui pleure et tout ce qui fléchit; À lui la pénitente obscure et méprisée; À lui le nid sans mère, et la branche brisée; À lui tout ce qui vit sans filer ni semer; À lui le lis des champs qui ne sait qu'embaumer, L'oiseau qui vole au ciel, insoucieux, et chante; À lui la beauté frêle, et l'enfance touchante, Et ces hommes rêveurs qui sont toujours enfants. Tous ceux sur qui le fort met ses pieds triomphants; Les faibles sont les siens, sa force les relève; Il porte dans ses mains la grâce et non le glaive.

Une eau mystérieuse a baigné vos genoux! Le ciel même, ô Seigneur! a-t-il rien de plus doux? À ces flots onctueux, fumant d'un double arôme, L'homme a fourni les pleurs et la terre le baume: Tous les deux vous offrant leurs présents les meilleurs, La nature, ses fleurs, et l'âme, ses douleurs; Puis versant tous les deux sur vos traces sereines Ce que vous avez mis de plus pur dans leurs veines!

XXIV

En relisant ces poëmes, nous rencontrons à chaque parabole ou à chaque récit des pages de cette perfection de langue et de cette onction d'âme. Si quelqu'un pouvait faire une épopée évangélique par la foi et par le talent, c'était M. de Laprade; mais nul ne peut faire qu'une doctrine soit une poésie, ou qu'une morale soit un drame.

XXV

La vraie poésie de Laprade, c'est la poésie de ce temps, c'est la nature. Il y reviendra, il y revient déjà dans le dernier volume qu'il vient de publier, les _Idylles héroïques_. On sent partout dans ces idylles ce retour à la nature, seule inspiratrice infaillible des vrais poëtes, les poëtes de sentiment. Les montagnes du Forez, cette Auvergne du Midi, berceau de son enfance, les scènes de la vie agricole, vrai cadre de toute poésie, les fenaisons, les moissons, les vendanges, les semailles, les mille impressions douces, fortes, tendres, tristes, rêveuses, qui montent au coeur de l'homme agreste dont le goût n'est pas encore blasé par la vie artificielle des cités, tous ces évangiles des saisons qui chantent Dieu par ses oeuvres dans le firmament comme dans l'hysope, sont les textes de ces délicieuses compositions. C'est la terre réfléchie dans une âme pure et transparente comme l'onde du Lignon cher à d'Urfé, du Lignon qui dort sous l'ombre des rochers de son cher Forez après avoir écumé en grondant du haut de ses montagnes.

Cher pays de Forez, je te dois une offrande! Terre où, dans mon berceau, les chênes m'ont parlé, Ta sève et ton murmure en ma veine ont coulé; Il faut qu'un cri d'amour aujourd'hui te les rende.

C'est toi qui la première, au sentier du désert, Fis marcher pas à pas mon enfance inquiète, Qui m'as nourri d'un miel dans les bois découvert, Et, dans l'eau du torrent, m'as baptisé poëte.

C'est ton doigt maternel qui dirigea mes yeux Sur l'alphabet sacré des couleurs et des formes, Et, dans l'accent divers des sapins ou des ormes, M'apprit à pénétrer des mots mystérieux.

Par toi, dans l'ombre sainte, enfant des vieux Druides, J'ai connu des grands bois le sublime frisson; Poursuivant l'infini des horizons fluides, Par toi, des hauts sommets je fus le nourrisson.

Mon aile s'est ouverte au vent que tu déchaînes; Enivré de ton souffle, à l'odeur des prés verts, J'ai senti circuler, de mon sang à mes vers, L'esprit qui fait mugir les taureaux et les chênes.

Près d'une eau qui frémit sur son lit de gravier, Sous l'aune où le geai siffle, où se rit la linotte, De l'hymne universel m'enseignant chaque note, Tu conduisis mes doigts sur ton vaste clavier.

J'appris des laboureurs et des batteurs de grain Ce rhythme indéfini qui dans l'écho s'achève; Que de soirs, j'ai trouvé, dans ce vague refrain, Enfant, un doux sommeil, jeune homme, un plus doux rêve!

Le foyer et le champ, les récits de l'aïeul, Tout ce qui pour le coeur compose la patrie, Tous ces trésors que j'aime avec idolâtrie, Cher pays de Forez, je les tiens de toi seul.

Tous mes fruits ont germé sur tes douces collines; Ma sève ne sort pas d'une immonde cité; Si je fleuris au sol où je fus transplanté, C'est que je garde encor ta terre à mes racines.

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XXVI

Mais, à la fin du volume, l'idylle se transforme en épopée, et le Pétrarque moderne devient, dans deux ou trois belles ébauches héroïques, le Dante du Forez. Plus heureux que le Dante toscan, on sent le bonheur intime à travers ses rugissements de poëte indigné; car Laprade n'a connu ni les odieuses vengeances des partis politiques, ni l'exil, ni le veuvage du coeur; heureux fils, heureux amant, heureux père! S'il a une Béatrix dans le ciel, il en a une sur la terre! Que Dieu lui conserve tous ces bonheurs: il les mérite par son caractère, de la même trempe que son génie; car, au milieu de cette cohue de talents sceptiques, railleurs, ironiques, oiseaux siffleurs qui profanent depuis dix ans la poésie par des indécences ou des persiflages, et qui font descendre comme Heine le feu du ciel pour allumer leur cigare, Laprade, lui, conserve son honnêteté à la haute littérature. Ils sont les poëtes de la fantaisie: il est le poëte de l'honnêteté. Ce caractère de l'honnête dans le beau n'est pas seulement un signe de vertu dans l'homme, il est un gage d'immortalité dans le poëte; car on peut corrompre son siècle, mais la postérité est incorruptible, et, si le vice peut donner quelquefois l'engouement, il ne donne jamais la gloire. La gloire est honnête, quoi qu'on en dise. Un scandale éclatant, ce n'est pas la gloire: c'est un éternel mépris. Les poésies de Laprade seront recueillies dans les familles honnêtes des champs, sur ces tablettes de la chambre à coucher auxquelles on laisse atteindre sans crainte les mains des enfants de la maison, et qui portent les livres de piété qu'on feuillette le dimanche en allant au temple. Ces poésies sont des _Heures_ de l'âme poétique; ces vers sentent l'encens.

XXVII

Mais, pendant que je lisais ces _Heures_ précieuses de Laprade, une nouvelle note éclatait très-inattendue sur son mélodieux instrument: c'était la note politique.

Nous avons, comme un autre, les passions nobles et collectives du temps où nous vivons; nous aimons avec une sainte ardeur la liberté régulière, le patriotisme honnête renfermé dans les bornes du droit public, la grandeur irréprochable de notre pays, pourvu que cette grandeur de la patrie ne soit pas l'abaissement des autres nations, qui ont le même droit que nous de vivre grandes sur le sol et sous les lois que le temps a légitimées pour tous les peuples. Nous détestons les servitudes militaires, qui font prévaloir par la conquête la force sur le droit; la gloire corruptrice, qui fait adorer au bas peuple des victoires au lieu de vertus, nous dégoûte: ces grands homicides d'armées qu'on appelle des _batailles_ ne nous paraissent que d'illustres crimes, quand ces batailles ne sont que des jeux de l'ambition. Nous gémissons sur ces éblouissements stupides des peuples qui déifient ceux qui jouent le mieux avec le sang, et qui semblent mesurer leur adoration au mal qu'on leur a fait. Mais, malgré cela, nous n'aimons pas la poésie politique: c'est aux grands philosophes et aux grands orateurs d'exprimer ces vérités dans leurs livres ou dans leurs harangues; la poésie n'y doit pas toucher, ou elle ne doit y toucher que bien rarement.

Elle ne doit pas se mêler de politique en vers, pour plusieurs raisons: d'abord, parce que la poésie ne parle pas aux masses, excepté dans quelques chants de Tyrtée, aussi fugitifs que la bataille; ensuite parce que, la poésie étant la langue de l'immortalité, et la prose étant la langue du temps, ces deux langues ne doivent pas se confondre. La poésie est absolue, et ne doit chanter que les choses absolues comme elle; la politique est relative, passagère, locale, nationale, circonstantielle. C'est à la prose de parler de ce qui passe; c'est à la poésie de parler de ce qui est éternel. Le vers se rabaisse en descendant du ciel ou du coeur aux misères fugitives du moment.

XXVIII