Cours familier de Littérature - Volume 10

Part 8

Chapter 83,923 wordsPublic domain

La peste décimait Florence; les vivants ne suffisaient plus à ensevelir les morts; les cantiques funèbres qui accompagnent les cortéges aux _campo santo_ se taisaient, faute de voix pour gémir; les tombereaux précédés d'une clochette pour annoncer leur passage aux survivants s'arrêtaient le matin de porte en porte, pour emporter comme des balayeuses, sans honneurs, tout ce que ce souffle de la mort avait fait tomber de tous les étages pendant la nuit; on ne se fiait pas même pour une heure à l'amitié ou à l'amour; on n'était pas sûr de retrouver en rentrant ceux qu'on laissait, encore jeunes et sains, à la maison en gage à la contagion invisible; le moindre adieu était un éternel adieu, le lendemain n'existait plus, l'avenir était mort avec tant de morts.

IV

Cependant la jeunesse et l'amour florissaient et jouissaient jusque parmi ces tombes. Boccace raconte comment quelques jeunes hommes et quelques jeunes femmes, se rencontrant un matin sous les cloîtres lugubres de _Santa Maria del Fiore_, se groupèrent comme un essaim de colombes sous un coup de vent, s'entretinrent, se concertèrent, se convièrent à quitter ensemble la ville infestée, et à se réunir, en dépit de la mort, dans une de ces délicieuses _villas_ qui blanchissent au milieu des pins, des oliviers, des cyprès et des cascades de marbre sur les collines de Florence. On sait la vie qu'ils y menèrent, et quels charmants contes pour rire et pour aimer naquirent de leurs loisirs d'été à l'ombre des arbres, au gazouillement des eaux et aux roucoulements des colombes. Je n'ai jamais pu lire ce ravissant exorde en récit du _Décaméron_ de Boccace, sans y voir une fidèle image des bienfaits de la mémoire. Elle nous sépare des temps où nous vivons et nous reporte aux temps où nous voudrions revivre. Je veux me donner aujourd'hui cette délectation de coeur et d'esprit, en me rappelant minutieusement les lieux et les jours où je connus pour la première fois ce poëte ami, Victor de Laprade, auteur digne d'être nommé à côté de Boccace et de Pétrarque, digne d'avoir vécu à Florence dans le temps des néo-platoniciens d'Italie, avec lesquels il a tant de ressemblance.

V

Permettez-moi d'imiter ici Boccace, et de décrire à plaisir le site où je rencontrai ce poëte. C'était dans l'été de l'année 1844, une de ces années pleines et triples de ma vie, où les hivers étaient remplis par la politique et la tribune, les printemps par la poésie et l'agriculture, les automnes par des voyages, beaux coups d'aile vers l'Orient, vers les Pyrénées, vers les Alpes, vers les îles de Naples, vers l'Adriatique et vers Venise. Mon imagination revenait s'abattre, aux approches de l'hiver, sur les tourelles natales et sur les prairies argentées de leur premier givre, à Saint-Point.

VI

Nous étions dans cette vallée de Saint-Point en nombreuse famille, prêts à partir pour _Ischia_ et pour Venise; nous jouissions de ces journées splendides qui précèdent un prochain départ. Quel que soit le plaisir qu'on se promette d'un grand voyage, il y a toujours dans le paysage qu'on va quitter une voix prudente et un peu triste qui semble vous dire par chaque rayon de soleil, par chaque ombre d'arbre, par chaque rayon du soir qui se couche: «Pourquoi me quitter? Est-ce que je ne brille pas bien dans ce ciel bleu? Est-ce que je ne répands pas bien mon ombre sur tes pas? Est-ce que je ne fleuris pas bien à ma place sous ta fenêtre? Est-ce que je n'embaume pas bien l'air que tu respires en ouvrant tes volets au lever du jour? Est-ce que je ne fais pas bien chanter mes gouttes d'eau dans mon bassin de mousse, pour attirer le rossignol nocturne, qui vient boire ce ses mélodies dans ma source, sous les pervenches du jardin?»

Le coeur se serre à ces justes et tendres reproches du paysage et de la maison qu'on va quitter, à ses plus beaux jours d'été, et l'on se dit avec une certaine hésitation intérieure: Trouverai-je mieux ailleurs? Et suis-je bien sage en effet d'aller chercher si loin ce que j'ai sous mes pas, et ce que j'ai avec ce bien inestimable que je n'aurai pas ailleurs: la douce habitude, l'ombre du toit paternel sur ma tête, les tendres souvenirs de l'enfance et de la famille autour de moi?

VII

Donc, c'était un de ces jours qui précèdent un départ volontaire, et où l'on savoure avec un certain remords intérieur, semblable à un reproche de la belle nature dans votre âme, les charmes d'un splendide paysage et d'un cher horizon. La vallée de Saint-Point était plus recueillie dans son ombre, plus caressante à l'oeil qu'à l'ordinaire. Son aspect faisait monter les larmes de nos yeux en la regardant. Cette oasis d'été enfouie derrière les montagnes qui encadrent le bassin de la Saône, du Charolais jusqu'aux Alpes, mérite en été un coup de crayon d'un paysagiste.

Cette vallée se glisse, tantôt élargie par des golfes de prairies au confluent des ravines, tantôt rétrécie par des caps de roches teintées de violet sous leurs bruyères, entre deux chaînes de hautes montagnes. Au milieu de la vallée, un monticule, détaché des deux chaînes latérales, se renfle pour porter le château et l'église. Le clocher, en flèche aiguë de granit bruni et moussu par les siècles, porte sa date de 1300 dans ses ogives. Les grosses tours décapitées du château, crénelées seulement de nids d'hirondelles, s'élèvent lourdement sous leurs tuiles plates aux deux extrémités d'un massif de murs surbaissés, percés de rares ouvertures à croisillons, inégales d'étages.

Une galerie extérieure en pierres de taille, bordée d'une balustrade à trèfles, unit les grosses tours entre elles et sert de communication aux appartements. Les lierres, les sureaux, les figuiers, les lilas, croissent en fouillis au pied de cette galerie, en cachent aux yeux les arcades, et débordent comme une écume de végétation sur les parapets. Les paons familiers, perchés dès l'aurore sur ces parapets pour attendre le réveil des habitants du château, jettent par intervalles leurs cris rauques et sauvages pour demander les miettes de pain qu'on leur jette du haut des fenêtres; les hennissements des poulains dans le pré, les gloussements des poules dans les basses-cours, les joyeux aboiements des chiens enchaînés dans leurs niches aux deux côtés du seuil, leur répondent. Le grincement des roues des charrues, qui fendent la glèbe fumante des champs au penchant des collines; les mugissements des troupeaux sortant des étables; le sifflet des bergers enfants, qui gazouille à l'orée des bois; la clochette qui tinte au cou des chèvres sur les rochers; les branles sonores de la cloche, qui appellent les femmes du hameau à l'église; le roulis des sabots de bois des paysannes sur la roche vive des sentiers qui descendent des deux flancs de montagnes vers le cimetière; la fumée du feu du matin, qui s'élève çà et là à travers les châtaigniers, comme autant de drapeaux bleuâtres arborés par les toits disséminés des chaumières; les ombres et les éclats du jour, qui se combattent, se déplient et se replient alternativement, au gré des légers brouillards de rosée, depuis le faîte des sapins noyés dans l'aurore jusqu'au creux des prairies noyé dans la brume blanche du matin: voilà les bruits et les aspects qui tintent à l'oreille ou qui éclaboussent les yeux des hôtes, au réveil du château. On voit successivement s'ouvrir une fenêtre, puis une autre, comme pour entendre ces bruits et pour respirer cet air matinal embaumé par la nuit; on aperçoit, entre les rideaux blancs des fenêtres flottant au souffle des bois, quelques charmantes têtes de jeunes filles, ou de beaux enfants qui regardent les pigeons fuyards ou les hirondelles voleter autour des corniches, dans les rayons transparents du jour.

VIII

À l'exception d'un vieux portique de colonnettes accouplées en faisceaux, qui déborde le seuil de la galerie extérieure portée par des arcades massives, et d'une tourelle à flèche aiguë qui fend le ciel à un angle occidental du vieux château, rien n'y rappelle à l'oeil une construction de luxe: c'est l'aspect d'une large ferme creusée pour des usages rustiques dans le bloc épais d'un manoir abandonné. La paille et le foin débordent çà et là des lucarnes pleines de fourrages; les portes des étables, des fenils, des basses-cours, s'ouvrent sur le gazon autour du puits; à côté de la porte des maîtres, les chars de récoltes se chargent et se déchargent sous les fenêtres des chambres hautes; des sacs d'orge, de blé, de pommes de terre, se tassent sur les marches en spirale du large escalier aux dalles usées par les souliers ferrés des laboureurs; les vaches paissent sous les groupes de vieux arbres écorcés dans les vergers; on voit les jardiniers, les bergers, les jeunes vachères, tirer les seaux du puits, emporter les arrosoirs, accoupler leurs boeufs, traire leurs vaches dans la cour qui sert de pelouse à l'habitation; on y est en pleine rusticité, comme en pleine nature.

Le seul charme de ce séjour, c'est son site: de quelque côté qu'on porte ses regards, aux quatre horizons de ce monticule, on s'égare, depuis le fond de la vallée jusqu'au ciel, sur des flancs de montagnes à pentes ardues, entrecoupés de forêts, de clairières, de genêts dorés, de ravines creuses, de hameaux suspendus aux pentes, de châtaigniers, d'eaux écumantes, d'écluses, de moulins, de vignes jaunes, de prés verts, de maïs cuivrés, de blé noir, d'épis ondoyants, de huttes basses de bûcherons et de chevriers, à peine discernables du rocher au dernier sommet des montagnes, habitations qui ne se révèlent que par leur fumée. Les inflexions de la ligne des monts sur le bleu du ciel, les plis et les contre-plis du sol, les profondeurs des ravines, les saillies des caps, les lits des torrents; les plateaux arides, où la terre éboulée laisse percer le sable rouge; les maisonnettes ensevelies sous les feuilles de leurs vergers séculaires; les arbres penchés avec leurs grands bras en avant sur les abîmes, comme pour se parer contre leur chute: tous ces horizons variés, dont chaque nuage ou chaque rayon qui traverse le firmament diversifie l'aspect et la couleur, et semble faire onduler le paysage comme une peinture mobile, ne laissent pas un regard indifférent ou uniforme dans les yeux. Tout semble se mouvoir au mouvement de la pensée elle-même; c'est une terre en action, quoiqu'en repos; on y assiste à une création quotidienne; toutes les heures du jour et de la nuit y donnent en passant un coup de pinceau, une teinte, un caractère, une physionomie. Dieu a dessiné: son soleil colore.

IX

À un millier de pas du château, on va ordinairement, après le repas du matin, chercher l'ombre d'un grand bois. Cette ombre tiède descend jusqu'à une vaste prairie en pente, où paissent les juments, les poulains et les vaches des étables. Un chemin rude, pavé de cailloux roulants, bordé d'épines, d'orties, de ronces, encaissé entre deux buissons, conduit à ce bois. En se confondant par petits bouquets avec les prairies à mi-côte, il forme une espèce de golfe herbeux, où la pente naturelle amène et recueille ses eaux. Une source intarissable y tombe, avec un suintement sonore et mélancolique, dans un bassin bordé de frênes et de coudriers.

On s'y arrête un moment pour respirer la fraîcheur humide du bassin, et pour contempler les belles images renversées des frênes qui se peignent dans son miroir noirâtre, et pour voir les beaux insectes ailés appelés dans le pays _demoiselles des lacs_, patiner dans les rayons tremblotants de soleil sur la surface, semblable à l'acier, bleue et liquide, de l'étang.

Mais l'extrême fraîcheur de ces feuilles, éternellement trempées dans le froid et dans l'eau de cette grotte d'ombre, empêche de s'y arrêter longtemps; un petit sentier humide conduit en quelques pas à une halte, aussi ombragée, mais moins ténébreuse.

C'est un bouquet de chênes de haute futaie, épargnés jusqu'à ce jour par la hache des anciens propriétaires du domaine. Les arbres, clair-semés sur un gazon grisâtre perpétuellement tondu par les moutons, penchent leurs troncs maigres dans des attitudes diverses, comme des mâts de barques de pêcheurs battus des vents sur une mer houleuse. Ce bois comptait alors trois cents pieds de chênes de cent ou de deux cents ans. J'espérais les respecter toujours et les réserver à d'autres générations pour la grâce du paysage: hélas! la nécessité cruelle en a abattu sous la cognée le plus grand nombre; ils sont tombés en gémissant, moins que mon coeur, de leur chute anticipée; un beau nuage d'ombre a été balayé avec eux de ce mamelon aux flancs de la vallée. En 1848, j'en avais conservé soixante des plus beaux, comme une réserve de paix et d'obscurité pour les jours d'été; cette année, j'ai été contraint de sacrifier le reste à la nécessité, plus exigeante encore. Je n'en ai conservé que treize, en mémoire des treize poiriers de Laërte dans Homère. Parmi ces treize chênes, se trouve celui qu'on appelle dans le pays l'arbre de Jocelyn, parce que c'est sous ses feuilles et assis sur ses racines que j'ai écrit ce poëme, au murmure du vent d'automne dans ses rameaux. Le chêne tombera encore, et le poëte aussi. La France est inexorable: «Tu t'es mis en servitude pour ton pays, répond-elle à ceux qui lui palpent en vain le coeur; tant mieux pour moi, tant pis pour toi! Paye ta rançon avec la sève de tes arbres et avec le sang de tes veines. Que nous importe qu'il y ait une tuile sur ta tête, une ombre sur ton front, un seuil sous tes pieds? Nous n'avons besoin ni de civisme, ni de harangues, ni de poëmes; va où va la feuille morte de tes anciens chênes, à tous les vents, chauds ou froids, que m'importe? Dieu ne m'a pas chargé de tes loisirs!»

Et c'est vrai. Je n'ai rien à y redire.

X

Mais alors ces beaux arbres existaient encore; et, quand le soleil de midi repliait l'ombre perpendiculaire sur leur racine, c'est là que nous nous abritions du soleil pendant les heures brillantes de la journée. On y portait ses livres, ses journaux, ses crayons, ses causeries; les enfants jouaient à distance sur la pelouse, rapportant de temps en temps à leurs jeunes mères les beaux insectes à cuirasse de bronze et de turquoise sur leur brin d'herbe, ou les nids vides tombés des branches avec leur duvet encore tout chaud du coeur de la mère et de la poitrine des petits envolés. Les chiens dormaient, leurs têtes sous nos pieds, leurs yeux dans nos yeux. C'étaient les plus douces heures muettes de la journée d'été.

Les chênes, membres vivants de ce salon en plein ciel, semblaient se prêter, par les diverses torsions de leurs racines et de leurs branches, à toutes les attitudes des hôtes des bois. Ils nous connaissaient; chacun d'eux portait le nom d'un des habitants familiers du château. La famille, en effet, s'étend bien plus loin que le seuil, pour qui sait comprendre les animaux, les arbres, les plantes, avec lesquels on cohabite depuis son enfance. Jamais je ne pardonnerai à mon pays de m'avoir forcé, par sa dureté de coeur, à vendre, en pleurant sur sa crinière, mon dernier cheval de selle, nourri, élevé, dressé par ma main, pour payer de quelques pièces d'or, or à mes yeux sacrilége, une dette que j'aurais préféré payer de quelques onces de mon sang! Pays de Shylocks, qui laisse vendre la chair de l'homme, que les malédictions de ceux qui aiment la nature animée retombent à jamais sur toi! Quand je vois ce cher et fier animal passer par hasard sous son possesseur inconnu dans l'avenue des Champs-Élysées, je détourne la tête, je pâlis; et, si l'on me dit: Qu'avez-vous? je réponds: «Ce que j'ai? Je viens de voir passer une portion de mon coeur détachée de ma poitrine. Maudite soit la France, qui s'arrêterait tout entière pour arracher une épine du pied nu d'un passant, mais qui ne se détournerait pas de son sentier pour arracher une épine morale du coeur d'un homme sensible, puni d'avoir trop aimé!»

Et toi aussi, tu seras punie; je le pressens, l'heure approche: mais tu seras punie pour avoir resserré ton coeur, comme je le suis pour avoir trop élargi le mien.

XI

Mais alors il ne s'agissait pas de ces misères. Tout était serein dans mon horizon, comme dans le ciel d'été de cette belle vallée; je ne prévoyais pas que j'en serais bientôt déraciné par un coup de vent comme ces chênes paternels, et que les vils insectes de l'envie, de la malignité et de la haine, se réjouiraient en rampant sur mes débris, comme ces fourmis, en suçant la séve sur les troncs dépouillés d'écorce de ces rois de la forêt!

XII

Ce jour-là, nous reposions, paisiblement adossés aux arbres, la tête à l'ombre, les pieds au soleil, les cheveux au vent, dans les poses des jeunes poëtes et des jeunes femmes de Boccace, épars à l'abri des pins parasols et des cyprès de Florence dans les tableaux du _Décaméron_.

Par un heureux hasard, qui groupe de temps en temps les hommes comme les chênes, deux grands et charmants artistes dans des arts divers étaient en ce moment en visite ou plutôt en _villégiature_ avec nous, sous ce même toit, sous ces mêmes chênes qui avaient abrité ensemble autrefois le génie adolescent de Victor Hugo et l'esprit péripatéticien et _discinctus_ de Charles Nodier.

L'un de ces artistes était le jeune Allemand Listz, ce Beethoven du piano, pour qui la plume du premier Beethoven était trop lente, et qui jetait à plein doigté ses symphonies irréfléchies et surnaturelles au vent, comme un ciel des nuits sereines d'été jette ses éclairs d'électricité sans les avoir recueillis dans la moindre nuée.

La brise seule aurait pu écrire ses improvisations vagabondes, échevelées comme la belle tête blonde de l'Hoffmann de la musique. Mais ce télégraphe électrique de l'oreille qui fixera un jour ces fugitivités de l'inspiration des Listz ou des Paganini, n'était pas encore inventé; ces notes ne se fixaient qu'à l'état d'impression dans nos âmes, quand l'artiste improvisait pendant des heures sur le piano du salon, aux clartés de la lune, les fenêtres ouvertes, les rideaux flottants, les bougies éteintes, et que les bouffées des haleines nocturnes des prés emportaient ces mélodies aériennes aux échos étonnés des bois et des eaux.

Dans les cabanes émerveillées de la plus haute montagne, les jeunes garçons et les jeunes filles ouvraient les volets de leur chambre, se penchaient en dehors, oubliaient de dormir, et croyaient que toute la vallée s'était transformée en un orgue d'église, où les anges jouaient des airs du paradis pendant le sommeil des vivants.

XIII

L'autre de ces artistes était le sensible et infortuné Decaine, peintre digne de Rubens par ses aspirations à renouveler l'école de ce grand maître, son compatriote et son modèle. Hélas! ces aspirations l'ont tué avant l'âge; il est mort de la mort de Léopold Robert, _de la mort de ceux qui ont trop aspiré_. Decaine était las de mesurer l'infranchissable distance qui sépare la main de l'artiste de la réalisation de sa pensée; il était dégoûté d'un monde qui a pour les artistes des engouements ou des aversions, et point de jugement juste et impartial. Saisi d'une fièvre chaude, il a frappé avec colère la terre du pied; il s'est précipité dans l'éternité par dégoût du temps. Qu'il lui jette la première pierre, celui qui n'a jamais désespéré de ce triste monde, et qui n'a jamais replié son manteau pour partir avant l'heure, en emportant ailleurs son oeuvre méconnue ici, et en disant à ses contemporains: «Je vous méprise, adieu; voilà mon oeuvre, jugez-moi!»

Cette humeur du talent méconnu, cette impatience de la justice, quand elles vont jusqu'à la mort, sont un crime sans doute; mais, dans le délire, où est le crime? Il n'est plus dans l'homme, il est dans la maladie. Son désespoir ne fut qu'un accès de souffrance: ce n'est pas lui, c'est la fièvre qui fut coupable. Il était bon, spirituel, lettré, tendre jusqu'au dévouement pour ceux qu'il aimait, courageux contre l'iniquité, laborieux comme la charité filiale qui gagne le pain d'autrui avec plus d'assiduité que son propre pain. Que le Dieu du pardon le rémunère! Si l'artiste ami regarde de là-haut ceux qui souffrent de leur génie, avec la compassion d'un homme qui a tant souffert du sien, qu'il jette un de ses regards sur cette demeure muette de Saint-Point, vide aujourd'hui de ceux qu'il aima tant, et qui ne cesseront de l'aimer eux-mêmes qu'en cessant de se souvenir. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

XIV

Un chien aboya tout à coup, et deux autres chiens, couchés à nos pieds, se levèrent en sursaut, et traversèrent à grands bonds le ravin sous le bois pour aller voir quel nouveau venu du château faisait aboyer leur chef de meute. Leurs voix firent résonner la voûte des chênes et frémir les feuilles sur nos fronts. Deux têtes d'hommes vêtus de noir apparurent derrière un rideau bas de noisetiers de l'autre côté du ravin. Ces visiteurs ne connaissaient pas les lieux; ils prirent, sur la piste des chiens, le sentier des chèvres qui descend dans le fond du pré, et qui remonte vers le bois où nous étions assis. Chacun de nous se releva un peu sur son coude, pour voir le nouvel hôte qu'un hôte déjà reconnu de nous amenait avec lui sous ces lambris de feuilles.

XV

Ce nouvel hôte montait d'un pas timide et hésitant vers notre groupe de famille.

Je me levai de ma racine pour aller au-devant de lui. Son compagnon me le nomma: c'était M. de Laprade.

Sa seule physionomie me l'aurait nommé; il était jeune, grand, élancé, la tête chargée de modestie, un peu inclinée en avant, le regard bleu et nuancé de blanches visions comme une eau de golfe traversée par beaucoup de voiles, le front plein, les traits mâles, quoique avec une expression générale mélancolique, le teint pâli par la lampe, la physionomie pieuse, si l'on peut se servir de cette expression, c'est-à-dire la physionomie d'un jeune solitaire qui écoute des voix célestes entendues de lui seul, et dont la pensée, consumée du feu doux de l'encensoir, monte habituellement en haut plus qu'elle ne se répand sur les choses visibles d'ici-bas.

Ce visage inspirait tant de sécurité et tant de paix par sa franchise et par son recueillement qu'on se sentait en amitié dès la première parole. Cette voix lente, grave, timbrée d'émotion, résonnait comme le puits où le passant jette une pierre du chemin pour mesurer par la lenteur de l'écho la profondeur de l'abîme. Son accent remontait ainsi du fond de sa poitrine; il faisait involontairement penser: «Ce jeune homme a un grand abîme en lui; le creux de son âme ne peut être comblé par les pierres du chemin: il y faudra jeter l'infini, Dieu, l'amour, la poésie, ces trois choses sans mesure!»

XVI

Après les quelques mots d'accueil rapidement échangés, tout fut dit entre nous; on ne pouvait être longtemps banal avec ce jeune homme. Nous nous serrâmes les deux mains, qui ne se desserrèrent jamais plus. Laprade, désormais fils et frère de la maison, s'assit avec nous; et la conversation familière continua, tant que le soleil nous fit rechercher l'ombre, comme si un convive seulement de plus était venu serrer les rangs autour de la table.

Laprade connaissait Listz: ces deux génies se convenaient par le goût du surnaturel. Car Listz est un musicien métaphysique, semblable à ses compatriotes Mozart et Beethoven: il chante plus de symphonies du ciel que de mélodies de la terre; il n'a point de rapport avec Rossini. Rossini chante des sensations et des ivresses; il a plus de verve que de sensibilité: c'est le Boccace de la musique. Laprade est en poésie ce que Beethoven et Listz sont en musique: ce sont des esprits aériens. Rossini est plus homme: ils sont plus anges.

XVII

Longue fut la journée par les heures, brève par les entretiens à coeur ouvert qui nous l'abrégèrent.