Cours familier de Littérature - Volume 10
Part 7
Cependant ce défaut est encore la gloire de l'Arioste; car, s'il fatigue le lecteur, il ne se fatigue jamais lui-même. Il a chanté pendant vingt ans le _Roland furieux_, et, si l'homme était éternel, on voit qu'il chanterait avec la même verve pendant l'éternité.
Le dernier soir de notre lecture en commun dans la gondole fut aussi le dernier soir de notre séjour à Venise. Le chanoine n'écoutait plus: il lisait pieusement son bréviaire à l'avant de la barque. Le professeur, toujours enthousiaste de son poëte favori, s'efforçait en vain depuis quelques jours de rappeler notre attention par ses inflexions de voix étudiées sur les délicatesses de style des derniers chants. Thérésina, les yeux couverts par les tresses dénouées de ses fins cheveux blonds, dormait au branle de la gondole sur le bras de marbre de sa mère. Léna tantôt souriait par complaisance pour le professeur, tantôt paraissait rêveuse suivre de l'oeil sur la mer les fantômes du poëte ou d'autres fantômes de son propre coeur. Quant à moi, je ne riais déjà plus des facétieuses fantaisies de l'Arioste; l'ombre de la prochaine séparation pesait évidemment sur l'esprit de tous.
Notre bonheur, bonheur vague, indéterminé, indécis comme l'horizon du soir sur l'Adriatique, allait finir avec le volume. Était-ce la mère, était-ce la fille dont j'allais regretter le plus douloureusement la présence et promener le plus loin l'image? Je ne le savais pas, je ne cherchais pas à le savoir; mais c'était l'ensemble de cette situation, c'était ce groupe aimable, naïf, accompli, dont chaque figure était nécessaire à l'autre, et dont on ne pouvait en détacher une sans que le charme fût anéanti.
La souriante Léna semblait préoccupée des mêmes pensées que moi, sans se rendre compte davantage de la nature de ses impressions. Cette longue lecture de l'Arioste et les milliers d'imaginations tendres et chimériques que cette lecture fait flotter dans l'esprit paraissaient avoir pris un corps et une âme dans sa pensée, mais quel corps et quelle âme? nous n'osions pas le lui demander, et elle-même ne se le disait peut-être pas encore. Quoi qu'il en fût, ce livre, commencé dans la gaieté, se terminait dans la mélancolie; l'imagination, à dix-neuf ans et à vingt-sept ans, est une puissance qu'il ne faut pas solliciter trop vivement, même par des badinages; les feux follets de l'Arioste ont pu allumer quelquefois des volcans du coeur.
«Eh bien! que pensez-vous de tout cela? me dit Léna à la fin de la soirée, en s'efforçant de provoquer un sourire de mes lèvres par un demi-sourire de son beau visage.--Moi, dis-je, je n'y pense déjà plus; mais je penserai éternellement à la scène et à la société où j'ai écouté ces badinages d'un grand poëte! Un grand poëte cependant est-il fait pour badiner toujours? Demandez-le à Thérésina; est-ce que vingt fois, pendant la lecture, au moment où les touchantes aventures de Ginevra, d'Angélique, de Médor, d'Isabelle, suspendaient sa respiration et faisaient nager ses yeux dans une rosée de larmes, elle n'a pas frappé du pied avec impatience le pavé de la grotte ou le plancher de la gondole en maudissant le poëte? Pourquoi? parce qu'il se remettait à badiner au milieu d'une scène pathétique, et qu'il se plaisait à changer les larmes en rire. Or, quand le visage passe ainsi sans cesse du rire aux larmes et des larmes au rire, qu'arrive-t-il? C'est que le visage grimace au lieu d'être attendri, c'est qu'il y a une perpétuelle convulsion sur les traits comme dans le coeur, par suite de l'impression contradictoire et du changement brusque de température que le poëte donne ainsi à l'âme en soufflant le chaud et le froid.--Ah! c'est bien cela, s'écria la charmante enfant, en applaudissant à ma critique; il me semblait à chaque instant que le poëte, en se moquant de lui et de moi, me jetait de l'eau tiède et de l'eau glacée dans le coeur! Voilà pourquoi, malgré tout le plaisir que j'ai éprouvé en écoutant les belles histoires de Ginevra et d'Isabelle, je ne l'aime pas, votre poëte; il a trop l'air de se moquer de moi.
--Vous le voyez, dis-je à la comtesse, voilà la critique de la nature; c'est aussi la mienne, c'est aussi la vôtre, j'en suis sûr.»
Elle fit un signe d'assentiment. «Mais ce n'est pas la mienne, dit avec une certaine supériorité de ton le professeur: ce que vous appelez un défaut, vous autres jeunes coeurs et jeunes esprits, c'est précisément la qualité exquise et véritablement philosophique de l'Arioste. Il sait jouer avec la vie; il effleure la nature, il ne l'épuise pas; il sait que le coeur humain est un instrument à deux cordes dont l'une est tristesse, l'autre gaieté, et, en touchant ces deux cordes tour à tour, il produit une harmonie tempérée et douce qui est précisément l'équilibre vrai de cette vie, mêlée de gémissements et d'éclats de rire. Quand vous aurez pris plus d'années, vous lui rendrez plus de justice, et, tout en reconnaissant en lui le plus amusant des poëtes, vous y reconnaîtrez le plus agréable des philosophes. Son épopée est l'épopée du bon sens.--Cela peut bien être, répondis-je au professeur; mais alors, pour le juger, il faut attendre que nous ayons soixante ans.
--Précisément, reprit-il: ce n'est pas le poëte de l'adolescence ni de la jeunesse, c'est le poëte du soir de la vie. Quand on est à votre âge, on ne se moque ni de ses passions ni de son imagination: on en est le jouet ou la victime. Mais quand il n'y a plus, comme à notre âge, ni volcan dans le coeur, ni larmes dans les yeux, pour avoir trop brûlé et trop pleuré peut-être, oh! alors l'Arioste est le véritable poëte de la vieillesse!
--Oui, mais pourquoi cela encore? dit Léna. Parce que la vieillesse devient indifférente et que l'Arioste est le poëte de l'indifférence. Eh bien! selon moi, c'est justement sa condamnation que vous venez de prononcer au lieu de son éloge; car qu'est-ce que l'indifférence, si ce n'est le désenchantement de tout et de soi-même? Croyez-vous que ce soit là un bel état de l'âme?
--C'est de l'égoïsme aussi, maman, dit avec une précoce justesse de sens la petite Thérésina.--Oui, mon enfant, dit la mère; c'est de l'égoïsme d'esprit. Conserver son sang-froid comme l'Arioste, entre le rire et les larmes, entre l'enthousiasme et la moquerie, c'est prouver qu'on ne s'intéresse assez ni aux amours, ni aux héroïsmes, ni aux infortunes, ni aux déceptions du coeur humain; c'est prendre la vie gaiement. Mais est-ce que la vie est une bouffonnerie de la nature? Cette prétendue philosophie n'est donc pas vraie, puisqu'elle est le contre-pied de la nature.
--Ah! je vous arrête, répondit le professeur; est-ce que vous prenez l'Arioste pour un bouffon? Passe pour Cervantes, dans sa spirituelle bouffonnerie de _Don Quichotte_; mais l'Arioste, ah! vous lui faites injure! Où avez-vous vu l'ombre d'une bouffonnerie dans ces quarante-six chants, excepté peut-être dans la folie de Roland et dans son bon sens rapporté de la lune? Mais partout ailleurs c'est une fine et délicate plaisanterie, qui s'allie partout à la grâce et souvent à la plus exquise sensibilité!
--Eh bien! dis-je à mon tour, remercions le professeur de nous avoir tantôt attendris, tantôt amusés, tantôt assoupis pendant ces longs jours d'été au doux murmure de ces stances. Nous avons joui; attendons pour juger que nous ayons l'âge où l'on dit que l'amour et l'enthousiasme, ces deux huiles parfumées de la lampe de la vie, soient taris ou évaporés dans nos âmes.
--Vous attendrez longtemps, dit Léna en rougissant, car il y a encore bien de la lueur sous vos paupières.
--Eh bien! oui, alors, poursuivis-je sans lui répondre, de peur de rougir à mon tour, quand ce qui est flamme en nous sera cendre, quand la vie nous aura dit tout ce qu'elle a à nous dire; quand les hommes, les choses, les passions ne seront plus pour nous, comme pour l'aimable et pieux chanoine, qu'un spectacle auquel nous continuerons d'assister sans en attendre d'autre dénouement que dans le ciel; quand nous serons retirés dans quelque solitude champêtre, les pieds sur nos chenets et ne songeant plus qu'à _faire l'heure, far l'ora_, comme vous dites en Italie: alors ayons l'Arioste sur notre cheminée, et lisons-en de temps en temps quelques pages pour poétiser nos souvenirs et pour dépoétiser notre expérience, j'y consens. Je ne dis pas que je ne me donnerai pas quelquefois ce passe-temps moi-même, ne fût-ce, ajoutai-je en regardant Léna, Thérésina, le chanoine et le professeur, que pour me rappeler en hiver ces belles soirées d'été auxquelles j'ai eu le bonheur d'être admis dans cette gondole ou sur les riantes collines euganéennes.»
Les visages s'attristèrent, car cette réflexion faisait allusion à un prochain départ. Le professeur ferma le livre.
XVI
Ce fut peu de jours après notre retour à la villa de la comtesse Léna que je pris définitivement congé de ce lieu de délices, pour reprendre mon voyage vers Rome. Je partis en pleine nuit, une nuit d'été en Italie, accompagné par un vieux paysan de la ferme; il portait ma valise et il devait me servir de guide jusqu'à la mer, pour aller m'embarquer sur une felouque d'Ancône qui faisait le cabotage sur le littoral des États romains. Une lune aussi resplendissante que celle où Astolphe était allé chercher la raison de Roland, illuminait de jour la ville et les collines. Hélas! je laissais dans ce beau lieu une partie de la mienne, mais je ne désirais pas qu'on me la rendît jamais.
Quand je fus à moitié chemin de la descente qui menait de la grotte en rocailles au groupe de pins d'Italie sous lesquels nous avions lu pour la première fois _Ginevra_, je me retournai pour jeter un long et dernier regard à ce délicieux édifice où je laissais je ne sais quoi de moi-même; je ne sais pas bien, en effet, si c'était mon imagination ou mon coeur.
La lune ruisselait du ciel à travers une chaude brume transparente comme une écume de l'air sur les toits, sur les balustrades, sur les pilastres, sur les cariatides de marbre de la façade; le vent emportait à chaque bouffée les fleurs embaumées des orangers en caisse qui encadraient d'une sombre verdure les parterres au bas du perron; les jets d'eau chantaient comme des oiseaux sans sommeil; leurs légères colonnes d'eau, transpercées par les rayons nocturnes, s'inclinaient et se redressaient sous la brise comme des tiges de girandoles chargées de grappes de cristaux; les blanches statues des terrasses ressemblaient aux fantômes pétrifiés d'une population de marbre; la grotte, vide désormais, ouvrait au-dessus de moi son antre sombre, d'où suintait la petite rigole qui avait tant mêlé son gazouillement monotone aux stances du poëte; tout nageait dans un éther fluide et vague qui grandissait les objets et qui les faisait pyramider vers le firmament, comme s'ils avaient flotté entre ciel et terre; enfin, pour comble d'illusion, un rideau blanc, agité par le vent à la fenêtre ouverte de Thérésina et de sa mère, jouait à longs plis sur le mur et ressemblait à la figure de Ginevra apparaissant à son amant sur le fatal balcon du palais de son père.
Tout cet édifice, tous ces jardins, toutes ces eaux, tous ces murmures, rappelaient tellement les demeures enchantées où l'Arioste avait égaré nos imaginations depuis un mois de merveille en merveille, d'amour en amour, qu'en vérité je ne savais pas bien si j'étais dans le songe ou dans la réalité. «Adieu! m'écriai-je tout bas, belle halte de ma jeunesse, où j'ai fait plus de rêves impossibles qu'il n'y a de stances dans le poëte de Ferrare, d'étoiles dans cette voie lactée, de fleurs sur les orangers de la terrasse, de gouttes jaillissantes dans le bassin des trois jets d'eau! Puisse cet adieu n'être pas éternel! Puisse cette séparation ressembler à celles de l'Arioste, où, après mille traverses héroïques, un enchanteur, un ermite ou un bon génie, sous la figure d'une Léna ou d'une Thérésina, ramène le héros au lieu et aux félicités qu'il regrette! Ah! si nous étions encore au temps des miracles de l'imagination chantés par l'Arioste, je trouverais au pied de la colline un cheval tout sellé, une amazone, un nain, une tour, une beauté captive, une aventure qui ferait à la fois le miracle, la gloire, le bonheur de ma vie!.. et je reviendrais d'où je viens!»
Je regardai machinalement autour de moi: je ne vis que le vieux paysan boiteux qui portait ma maigre valise, et la felouque chargée de sacs de maïs et de ballots de soie qui balançait son unique mât sur les lames de la plage en attendant le vent de terre.
XVII
C'est ainsi que je lus pour la première fois l'Arioste. Depuis ce séjour dans la villa de la belle veuve de Venise, je le relis presque tous les ans en automne; mais j'avoue que ce qui me charme le plus dans ces aventures, ce sont moins les légers fantômes d'Angélique, d'Isabelle, de Ginevra, que les fantômes aussi charmants, hélas! et plus réels, de la comtesse Léna et de sa fille.
Et c'est ainsi qu'il faut lire les poëtes, à deux, pour qu'un écho du coeur se répercute sur un autre coeur, et pour qu'une impression soit en même temps un souvenir.
LAMARTINE.
RECTIFICATION
AU DERNIER ENTRETIEN SUR MACHIAVEL.
Nous avons commis une erreur, faute d'avoir ici le _Moniteur_ sous les yeux, en attribuant au gouvernement du général Cavaignac la première pensée de l'intervention armée à Rome. J'avais pris l'embarquement des troupes du général Mollière pour un commencement d'intervention à Rome. La lettre suivante de M. Bastide me démontre que ce n'était qu'une protection personnelle et une escorte d'honneur et de sûreté offertes au souverain pontife. Je retire donc loyalement mon erreur, et je me fais un devoir de restituer au général Cavaignac et à son ministre M. Bastide, en ce qui concerne l'affaire de Rome, une bonne intention, une bonne conduite de cette affaire et une bonne politique.
Voici la juste réclamation de M. Bastide, ministre des affaires étrangères à cette époque:
_Lettre de M. Jules Bastide à M. de Lamartine._
Paris, 28 août 1860.
Monsieur,
Je viens de lire dans votre cinquante-troisième _Entretien_, pages 336 et 337, le passage suivant, dans lequel se trouvent quelques erreurs que je suis, à mon grand regret, forcé de vous signaler.
Vous dites: «Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte, dans le royaume de Naples.
«La république romaine, ou plutôt la république municipale, fut proclamée.
«La république française, gouvernée alors par un dictateur à vues droites, mais courtes, au lieu de se borner à offrir un asile sûr et respectueux au pontife, intervint à main armée pour la souveraineté temporelle du pape.
«La révolution romaine fut prise d'assaut dans Rome par l'armée française.»
Le paragraphe suivant commence ainsi: «Sous un autre président de la république, etc.» C'est donc bien le général Cavaignac et son gouvernement que, dans ces quelques lignes, vous accusez d'être intervenu à main armée en faveur du pouvoir temporel; ce serait l'armée du _dictateur_ Cavaignac qui aurait pris d'assaut la république romaine.
Permettez-moi de reprendre une à une vos expressions:
«Le pape s'évada et s'enferma à Gaëte.» Quel jour? Le 25 novembre. La nouvelle de cet événement parvint à Paris deux jours plus tard. Le 10 décembre suivant, Napoléon Bonaparte fut nommé président. Il ne s'est donc écoulé que quinze jours au plus entre la fuite du pape et la fin du gouvernement du général Cavaignac.
Pendant ces quinze jours, que s'est-il passé? À Rome, la république fut-elle proclamée? Non. La république romaine fut proclamée le 19 février 1849, c'est-à-dire deux mois après que le général Cavaignac et ses ministres avaient déposé leurs pouvoirs.
«La révolution romaine fut prise d'assaut par l'armée française.»
À quelle époque et par qui? au mois de juin 1849, par le général Oudinot, plus de six mois après que Napoléon Bonaparte avait été élevé à la présidence.
Il y a donc erreur matérielle à dire que le gouvernement du général ait renversé la république romaine: c'est comme si on reprochait au comité de salut public d'avoir signé le traité de Campo-Formio.
Mais, «au lieu de se borner à offrir au pape un asile sûr et respectueux,» ce gouvernement, pendant les dernières heures de sa durée, s'est-il rendu coupable d'intervention en faveur de la souveraineté temporelle?
Voici, Monsieur, à cet égard, les actes officiels sur lesquels nous demandons qu'on nous juge:
_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._
«27 novembre.
«Vous n'êtes autorisé à intervenir dans aucune des questions politiques qui s'agitent à Rome. Il appartient à l'Assemblée nationale seule de déterminer la part qu'elle voudra faire prendre à la République dans les mesures qui devront concourir au rétablissement d'une situation régulière dans les États de l'Église. Pour le moment, vous avez, au nom du gouvernement qui vous envoie, et qui en cela reste dans les limites des pouvoirs qui lui ont été confiés, à assurer la liberté et la personne du pape.
«Je ne saurais trop insister pour vous faire bien comprendre que votre mission n'a et ne peut avoir pour le moment d'autre but que d'assurer la sécurité personnelle du saint-père, et, dans un cas extrême, sa retraite momentanée sur le territoire de la République. Vous aurez soin de proclamer hautement que vous n'avez à intervenir à aucun titre dans les dissentiments qui séparent aujourd'hui le saint-père du peuple qu'il gouverne.
«Je dois aussi insister sur l'emploi que vous pourrez avoir à faire des troupes qui sont confiées à votre direction supérieure. Leur débarquement ne doit être opéré qu'autant que, dans le rayon très-court où il leur sera possible d'agir, elles pourraient concourir au seul résultat que vous ayez à atteindre: la liberté du pape.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
NOTE CIRCULAIRE.
_Le ministre des affaires étrangères à MM. Delacour, ministre à Vienne, Rayneval à Naples, Bois-le-Comte à Turin._
«29 novembre.
«Dans les instructions données à M. de Corcelles, il lui est prescrit de se borner à protéger la personne du pape. Il devra soigneusement s'abstenir de prendre part aux querelles intérieures du gouvernement et du peuple romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. Forbin-Janson, secrétaire d'ambassade à Rome._
«7 décembre.
«Tant que durera l'absence de M. d'Harcourt, vous devrez continuer à m'informer le plus fréquemment qu'il vous sera possible de tous les événements qui vous paraîtront mériter de fixer l'attention de la République. Vous devrez également veiller aux intérêts de nos nationaux et leur accorder dans l'occasion la protection nécessaire. Mais il est bien entendu que vous n'interviendrez en aucune façon dans la question politique et dans les affaires intérieures du gouvernement romain.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
_Le ministre des affaires étrangères à M. de Corcelles._
«2 décembre.
«Si le pape s'est embarqué, votre mission étant évidemment terminée, je n'ai pas besoin de vous dire que vous aurez à contremander l'expédition qui avait pour but de l'appuyer. Quant aux éventualités que peut faire naître le départ de Rome du souverain-pontife et son arrivée en France, je puis d'autant moins vous en entretenir en ce moment, qu'avant de rien arrêter sur une matière aussi grave, nous aurions à prendre les ordres de l'Assemblée nationale.
«_Signé_: JULES BASTIDE.»
* * * * *
De ce que vous venez de lire, il résulte que le gouvernement du général Cavaignac n'a point voulu intervenir, et n'est intervenu en aucune façon dans les affaires intérieures, non pas de la république romaine, qui n'exista que deux mois plus tard, mais dans les affaires de l'État romain.
Il résulte que nous nous sommes bornés à faire précisément ce que vous nous reprochez de n'avoir point fait: à offrir au pape un asile.
Il résulte qu'aussitôt l'évasion du pape connue, ordre fut donné à M. de Corcelles de considérer sa mission comme terminée, à la brigade réunie à Marseille de ne point s'embarquer. J'ajoute que cette brigade, placée dans un tout autre but, et depuis longtemps sous la direction du général Mollière, ne quitta pas la France, et que pas un soldat ne fut embarqué.
Il résulte encore que le général Cavaignac n'était point un dictateur, comme on l'a répété trop souvent. Un dictateur n'aurait point laissé écrire par son ministre qu'à l'Assemblée nationale seule il appartient de déterminer la ligne politique à suivre, et qu'avant de rien statuer, il aura à prendre les ordres de l'Assemblée.
Je suis affligé, Monsieur, d'avoir eu à rectifier quelque chose dans des lignes écrites par vous, qui êtes une des gloires de la France. Votre coeur comprend de reste le sentiment qui m'oblige à le faire, puisqu'il s'agit d'un ami qui n'est plus là pour se défendre, d'un homme que ses adversaires ont pu accuser d'étroitesse d'esprit, parce qu'il se tenait renfermé dans la stricte limite du devoir, mais à qui il n'a manqué qu'un vice, l'ambition, pour qu'on le plaçât parmi les grands génies.
Nos ennemis communs, vous ne le savez que trop, ont pour tactique de déverser la calomnie sur les hommes de 1848. Ils ont été assez habiles pour tromper un esprit aussi éclairé, aussi généreux que le vôtre.
Je vous remercie de l'occasion que vous m'avez offerte de repousser encore une fois un de leurs mensonges.
J'ose espérer, Monsieur, que vous voudrez bien insérer cette réponse dans votre plus prochain _Entretien_.
Veuillez agréer, avec l'expression de mes regrets, l'assurance de ma haute considération.
JULES BASTIDE.
LVIIe ENTRETIEN
TROIS HEUREUSES JOURNÉES LITTÉRAIRES.
I
J'ai sur ma table aujourd'hui deux livres que je viens de lire avec un grand charme, et qui me convient, par ce charme même, à me distraire un moment de l'antiquité avec mes lecteurs, pour donner un regard à la jeune France poétique d'aujourd'hui. Ces deux livres sont les poésies lyriques, philosophiques et religieuses de M. de Laprade, et un autre dont je vais vous parler après.
Mais avant de parler de ce dernier poëme que j'ai reçu hier, que j'ai lu d'une seule haleine cette nuit, rappelons-nous deux heureuses journées déjà loin de nous, qui nous feront connaître Laprade. La mémoire, c'est la lampe du soir de la vie: quand la nuit tombe autour de nous, quand les beaux soleils du printemps et de l'été se sont couchés derrière un horizon chargé de nuages, l'homme rallume en lui cette lampe nocturne de la mémoire; il la porte d'une main tremblante tout autour des années aujourd'hui sombres qui composèrent son existence; il en promène pieusement la lueur sur tous les jours, sur tous les lieux, sur tous les objets qui furent les dates de ses félicités du coeur ou de l'esprit dans de meilleurs temps, et il se console de vivre encore par le bonheur d'avoir vécu.
II
On peut dire que cette résurrection des jours, des choses, des amitiés éteintes, à la lueur de cette lampe de la mémoire, est d'autant plus douce que le présent est plus amer. On se réfugie dans ses souvenirs pour échapper à ses angoisses. À quoi servirait la mémoire si ce n'était qu'à pleurer? Elle sert aussi à jouir; par un don de la Providence, elle perpétue le plaisir comme elle éternise la douleur. Tant qu'un homme se souvient, il revit. C'est encore vivre.
III
Vous souvient-il de ces délicieuses pages de Boccace, un des esprits les plus optimistes, les plus souriants, les plus causeurs, de toutes les littératures, pages dans lesquelles il raconte comment d'un désastre universel naquit le _Décaméron_, qui amusera le monde tant qu'il restera un sourire sur les lèvres de l'humanité?